‹ Considérations sur la nature et le traitement du choléra-morbusChapitre 39 sur 41 · DES PRÉCEPTES SPÉCIAUX · texte numérisé non relu

DES PRÉCEPTES SPÉCIAUX

L'utilité d'un air pur est constatée. Personne n'ignore que l'air de la campagne est toujours plus salubre que celui que l'on respire dans les villes , où un plus grand nombre dliommes réunis , l'air stagnant dans les rues souvent sales , étroites et mal alignées , les égouts , les immondices, etc. concourent à le vicier. L'air le plus sain est celui des lieux un peu élevés , qui sont secs , éloignés d'eaux stagnantes , à l'abri de toute exhalaison marécageuse , et où les vicissitudes de l'atmosphère

(a) Si l'on est dans le cas de n'avoir que de la mauvaise eau , il faut employer , pour la corriger ou pour la purifier , les moyens que j'ai proposés dans mon Hygiène militaire.

et les transitions du chaud au froid se font le moins sentir. On peut admettre , comme règle générale, que l'air le plus salutaire est celui de douze à quinze degrés au-dessus de zéro (thermomètre de Réaumur) , qui n'est altéré par aucune émanation , et dont la pesanteur ou la légèreté n'est pas trop considérable (a^.

Il est essentiel que l'air que l'on respire soit salubre. La libre circulation de ce fluide doit être regardée comme un des premiers articles prophylactiques auxquels il faut s'attacher , afin que l'émanation cholérique ne puisse s accumuler ou acquérir le moindre degré de concentration.

Comme la maladie paraît s'établir de préférence le long des rivières et des canaux , il est bon , si on le peut , de s'en éloigner , ainsi que des lacs , des marais et des rues basses , étroites , obscures et mal aérées. Il faut , s'il y a possibilité, rechercher les maisons spacieuses et éclairées. Il vaut mieux habiter les étages élevés et bien aérés que le rez de chaussée ? où l'air est plus sujet à se corrompre , et où Ton est plus exposé aux exhalaisons terrestres.

D'après ce qui précède , on concevra que , lors d'une épidémie cholérique , on fait sagement de ne pas fréquenter les lieux où beaucoup d'individus se réunissent , tels que les théâtres 9 les estaminets ou autres assemblées ; qu'il est extrêmement nuisible d'habiter des maisons encombrées d'hommes ou d'animaux , ainsi que

(a) Voy. ma Dissertation sur l'air atmosphérique et son influence sur l'économie animale. Troisième édition , in-8°. j 1824, Amsterdam, chez Abhink , p. 52 et suivantes.

de se coucher à plusieurs personnes dans la même chambre- Il faut même éviter de se coucher dans des alcôves ou dans des lits entourés de rideaux , parce que l'air y circule difficilement. Il faut tous les jours renouveler soigneusement l'air dans les habitations et chercher à les faire construire de manière à favoriser ce renouvellement dans toutes leurs parties. Il faut avoir soin d'y faire blanchir une ou deux fois par an 5 d y entretenir le frais pendant les chaleurs de l'été , en tenant toutefois les croisées fermées la nuit 9 savoir celles des appar terriens où l'on se trouve , et de ne pas trop chauffer ces appartemens pendant l'hiver. Il ne faut pas y tolérer la moindre odeur infecte ni assemblage d'immondices : il faut journellement enlever , le matin , les vases de nuit et les laver ; balayer les chambres , exposer au grand air , pendant plusieurs heures , les matelas , les paillasses , les couvertures et les draps de lit 5 remuer la paille à coucher et la changer assez souvent. Il faut plusieurs fois dans la journée ouvrir les fenêtres pour faire circuler l'air , en observant de les tenir ouvertes plus long-temps si la saison est douce et sèche que lorsqu'elle est humide ou venteuse. Il est contraire aux maximes de l'hygiène de sécher du linge ou de faire la lessive , la cuisine ou le repas dans la chambre où l'on couche. Il faut surveiller attentivement que les égouts et les lieux d'aisance soient fréquemment lavés et entretenus dans une grande propreté. Il faut souvent laver le plancher et les fenêtres des appartemens , mais soigner que l'on n'y soit pas exposé à l'humidité 5 enfin il est d'une grande importance pour conserver la santé de faire régner la

propreté à l'intérieur et à l'extérieur de la demeure que l'on occupe.

On peut admettre parmi les causes capables de prédisposer au choléra les vapeurs qui se dégagent des marais , des eaux stagnantes ou d'une terre récemment défrichée , surtout si elle a été auparavant engraissée avec du fumier , parce qu'il y existe toujours des matières en putréfaction.

L'humidité peut devenir de même une cause prédisposante de la maladie en supprimant la transpiration insensible et en refoulant l'action vitale vers l'intérieur. Elle est le plus nuisible dans ses effets lorsqu'on s'y expose étant en sueur. Je ne veux pas seulement parler ici de la pluie , qui est quelquefois salutaire en été pour tempérer la chaleur , pour diminuer la trop grande sécheresse , pour améliorer les eaux croupies et pour précipiter les miasmes qui peuvent se rencontrer dans l'atmosphère , mais également des brouillards 9 de l'humidité qui se dégage de la terre et de celle de l'air de la nuit, lequel est presque continuellement plus ou moins humide dans les saisons où il n'est pas fortement condensé par la soustraction du calorique : l'humidité de la nuit est en proportion de la chaleur du jour. Il ne faut pas manquer de prendre des précautions contre la dangereuse influence de cette humidité, quand la circonstance l'exige : il faut chercher à se garantir de l'air frais de la nuit , surtout après avoir été accablé de la chaleur du jour. C'est dans les pays chauds où cette précaution doit être rigoureusement observée ,

principalement après des fatigues , comme par exemple , lorsque la transpiration a été beaucoup activée clans la journée par un exercice corporel. Mais si l'on se trouve sous l'influence de l'humidité , il faut , pour éviter ses mauvais effets , se tenir en mouvement.

Il faut se garder de se coucher sur la terre ou le gazon , de se coucher dans des lits dont les fournitures ne sont pas sèches 5 de s'endormir dans des endroits humides ; de sortir le soir ou la nuit sans être couvert chaudement , et d'aller nu-pieds sur le carreau en se levant le matin. Pendant que le corps est en sueur, on ne doit pas mettre l'habit bas , ni se baigner ou entrer partiellement dans de l'eau froide , ni passer brusquement à la fraîcheur, ni prendre inconsidérément des boissons froides , des boissons acidulées ou des glaces. Il faut éviter soigneusement les transitions brusques du chaud au froid.

Il faut avoir soin de se prémunir contre le refroidissement au moyen de vêtemens chauds (a^. Des camisoles de flanelle portées à nu sur le corps et des chaussons de laine sont surtout très-recommandables 5 mais il convient de changer souvent ces objets d'habillement 'y car étant imbibés de sueur , ils refroidissent la peau et arrêtent la transpiration insensible. Il faut être attentif, pour la même raison , à ne pas conserver sur le corps des vêtemens humides , à ne pas garder des chaussures mouillées et à les changer aussi promp-

(a) Voy. mon Hygiène militaire , pour les détails sur l'habillement.

tement que possible. Si l'on a souffert de la pluie ou de l'humidité , si l'on est dans le cas d'en subir les mauvais effets , il est très-bon de prendre un bain chaud , ou bien de faire des frictions sèches à la peau , soit avec une brosse , soit avec de la flanelle , dans le but d'augmenter l'action cutanée.

§. IV

Il est absolument nécessaire de ménager les organes de la digestion , de ne pas surcharger l'estomac 5 de ne pas l'irriter par des aîimens échauffans ou indigestes ni par des boissons fortes ; mais il ne faut pas non plus se laisser affaiblir. Une grande portion d'alimens fatigue l'estomac , d'où peuvent résulter des indigestions et des irritations gastro-intestinales , qui prédisposent au choléra , tandis qu'une portion convenable se digère mieux et s'assimile plus aisément à notre substance ; cependant quand on prend trop peu d'alimens , l'organisme tombe dans l'épuisement et dans une prédisposition à la maladie. Pour réparer les pertes que le corps éprouve , il faut , dans l'état de santé , s'en rapporter à l'appétit que la nature nous donne comme un avis de pourvoir à nos besoins, ne manger que lorsque nous éprouvons de l'appétit , avoir soin de partager ses repas de manière à ne pas prendre trop d'alimens à la fois , et ne jamais se livrer aux excès de table , si éminemment dangereux lorsque le choléra règne.

Il est prudent de s'abstenir de tout genre de fruits , et principalement de ceux qui sont acides. Il faut s'abstenir des moules , des huîtres , des crabes , des

poissons 3 du porc , des viandes salées ou famées , du fromage , des pâtisseries grasses , des substances graisseuses en gênerai , du chou-croute , des choux , des légumes fermentes ou sale's , des salades , de l'oseille, des cornichons , des truffes , des champignons , des confitures, de la limonade , de tout ce qui est aigre , du pain de seigle , du pain trop frais , des glaces , des épiceries fortes , enfin de toutes les choses qui irritent l'estomac. Mais il faut se nourrir d'alimens nutritifs et de facile digestion , tels que les viandes fraîches rôties, du bœuf, du veau, du mouton, de la volaille et du gibier; le lait , les œufs , le pain de froment bien cuit, les pommes de terre , les carottes, le riz, le sagou , Forge , la semoule et tous les farineux à l'usage alimentaire. De jeunes légumes comme les pois et la chicorée forment une bonne nourriture supplémentaire.

La soif indique à l'homme l'usage des boissons. Elles sont indispensables à la conservation de la santé , parce que le sang , perdant sans cesse de sa sérosité par la transpiration insensible et par les exhalaisons intérieures, a besoin de renouveler ses parties aqueuses. Les boissons facilitent la dissolution des alimens solides et favorisent la digestion. Elles sont utiles ou nuisibles suivant leur qualité ou leur quantité. La qualité diffère d'après leur composition ; ainsi l'eau étant la base de nos boissons ordinaires produit des effets différens sur l'organisme selon les principes qu'elle renferme : l'eau de puits qui est pure jouit d'une certaine action stimulante par les sels et l'air qu'elle contient ; le vin est excitant en raison de l'alcohol qui entre dans sa composition, etc. Quant

à la quantité de boisson que l'homme doit prendre, elle doit varier suivant la constitution de l'individu, suivant les alimens dont il se nourrit 9 suivant la qualité des boissons dont il use , suivant les saisons et suivant son habitude (a). Mais il suffit de poser pour principe que l'intempérance ruine la santé dans toutes les circonstances de la vie 9 et que pour se préserver du choléra il faut éviter scrupuleusement les excès dans les boissons : rien ne prédispose autant à cette maladie que l'ivrognerie ainsi que les excès dans le manger.

Comme je pense que l'émanation cholérique a une disposition particulière à se mêler à l'eau, je conseille de ne pas en faire usage pour boisson dans les lieux où le choléra se développe, à moins qu'elle n'ait été soumise à l'ébûllition , qui chasse les miasmes et les matières volatiles dont elle peut être altérée ; mais je ferai observer que la coction fait perdre à l'eau l'air qu'elle tient en suspension, et qui lui communique une des qualités salutaires t, de sorte qu'il conviendrait de ne se servir de l'eau cuite pour boire qu'après l'avoir exposée et agitée quelque temps à l'air. Lors d'une épidémie cholérique , une légère décoction de rîz 9 de sagou ou d'avoine serait une boisson très-convenable , et que l'on devrait recommander à la classe indigente.

La bière et le vin sont deux boissons saines quand elles sont de bonne qualité. Il ne faut pas en faire usage lorsqu'elles sont sophistiquées , ou qu'elles n'ont pas fini de fermenter. Dans ce dernier cas , elles ne s'accomodentpas bien avec l'estomac, causent des indiges-

(a) Voy= mon Hygiène militaire.

tions et irritent la membrane muqueuse gastro-intestinale.

L'avidité' du gain porte l'homme méchant à falsifier le vin de différentes manières : les procédés les plus coupables employés à cet effet sont ceux dans lesquels entrent des préparations de plomb , qui sont des poisons fort actives et capables de déterminer les accidens les plus graves (a). L'usage du vin contenant des préparations de plomb ou de cuivre , de la chaux vive , du sulfate d'alumine et de potasse ou du soufre à forte dose, substances dont on se sert pour le frelater, peut porter de terribles atteintes à la santé, et prédisposer puissamment au choléra en provoquant des irritations gastro-intestinales. La bière peut être altérée par la chaux vive , le .poivre ou autres substances végétales acres 5 elle peut contenir accidentellement des oxides de cuivre ou de plomb à cause des chaudrons ou des vases dans lesquels elle a été cuite ou conservée. Ces altérations pourraient devenir également nuisibles. Il ne faut pas boire une bière trop jeune ou trop vieille , ni celle qui est aigre ou , comme on dit vulgairement , tournée.

Dans le vin les principes excitans et nutritifs sont réunis dans de justes proportions à Feau qui lui sert de base. Il me semble être préférable à la bière ? surtout si l'on est dans l'habitude d'en boire ; mais on doit en user sobrement. Les personnes accoutumées à pren-

(a) J'ai indiqué dans mon Hygiène militaire (section de nourriture) les qualités que les différentes boissons doivent avoir , les altérations naturelles dont elles sont susceptibles, les procédés que Ton emploie pour les frelater , les accidens qui peuvent en résulter , les moyens chimiques à mettre en usage pour découvrir ces falsifications , etc.

cîre de î eau rougie de vin , pourraient , pendant la durée d'une épidémie de choléra , remplacer Feau ordinaire par une faible décoction d orge ou de riz. Les vins légers de Bordeaux, comme ceux de Saint-Estèphe, de Saint- Julien , de Saint-Emilion 9 de Laffitte î, etc. méritent la préférence sous le rapport de la santé.

Le thé et le café doivent être aussi compris au nombre des boissons saines , quand on les prend modérément.

L'usage imprudent des liqueurs fortes peut être extrêmement dangereux en irritant la muqueuse gastrointestinale et le cerveau 5 mais il y a des cas où elles peuvent être utiles , étant prises avec grande modération : par exemple , quand on est exposé au froid , k l'humidité et à des chaleurs accablantes de l'été. En prenant du rum , de l'eau-de-vie ou autre liqueur alcoholique , on fait très-bien de n'en user que dans de l'eau d'orge , du café ou du thé : de cette manière leur action stimulante n'est plus aussi brusque que lorsqu'elles sont sans mélange.

Il faut s'abstenir de prendre les boissons et les alimens très-chauds ; car il s'ensuit une excitation de l'estomac , succédée de relâchement.

Comme il ne faut pas? ainsi que je l'ai déjà dit f prendre des boissons froides ou acidulées pendant qu'on est en sueur, et qu'il serait imprudent de ne pas étancher la soif, on doit , lorsqu'on est tourmenté par des transpirations copieuses, avoir recours à une boisson excitante : l'usage modéré de vin chaud , de punch , d'eau-de-vie ou de rum mêlé à de l'eau d'orge , à du thé , etc. est convenable. Les boissons spiritueuses préviennent les transpirations abondantes et appaisent très-

bien la soif sous l'influence d'excessives chaleurs atmosphériques.

Au sortir d'un repas , il ne faut pas aller se coucher; il faut e'viter les émotions vives de l'âme , et ne pas se livrer à des fatigues corporelles , aux plaisirs vénériens ou à de fortes applications de l'esprit, afin de ne pas troubler la fonction digestive. Il est salutaire de passer deux à trois heures après le repas dans une société agréable et dans un doux exercice : cela favorise la digestion.

Il faut s'abstenir de souper , ou du moins il ne faut prendre que peu d'alimenslesoir. Il est prudent de laisser un intervalle de deux à trois heures entre le dernier repas et le coucher , pour que la digestion soit achevée lorsqu'on se met au lit.

Je crois devoir recommander aussi de ne pas rester trop long-temps à jeun ni de sortir le matin sans avoir pris quelque nourriture.

Il faut tâcher de prévenir ou surmonter le chagrin , la frayeur , la crainte de contracter la maladie , enfin toutes les passions déprimantes , parce que ces affections morales prédisposent le corps au choléra et à une multitude d'autres maladies. Il faut chercher à se roidir contre toutes les vicissitudes et tous les désagrémens attachés à la condition humaine : la gaîté et la satisfaction de l'âme sont très- favorables à la conservation de la santé dans toutes les circonstances de la vie.

§.VÏ.

Il me reste encore à signaler une cause prédisposante très-active du choléra. Je veux parler des excès dans les plaisirs de l'amour. On ne saurait trop se pénétrer que, pour se garantir de la maladie qui m occupe , il ne faut s adonner à aucun genre d'excès.

Page 1