II
Causes. Le choléra bilieux peut dépendre d'une Irritation gastro-intestinale ou simplement dune duodénite légère, qui, produites par l'usage de substances alimentaires irritantes ou par d'autres causes, se transmettent sympa thiquement au foie , et par là augmentent l'excrétion de la bile , qui semble contracter un certain caractère d'âcreté et vient à son tour exaspérer l'irritation de la membrane muqueuse gastro-intestinale. Il peut être aussi la suite d'une irritation idicpathique du foie , causée par l'influence de la chaleur atmosphérique , qui paraît surtout avoir la faculté d'imprimer à la bile un caractère plus acre et d'en faire naître une effusion trop abondante dans le canal alimentaire. La transition brusque d'une température atmosphérique élevée à une température froide ; les fortes chaleurs et la sécheresse de l'air en été , succédées subitement de pluie ; des jours très-chauds , suivis de nuits fraîches , enfin toutes les causes capables de refouler brusquement l'action vitale vers l'intérieur , ou , pour mieux dire , de supprimer la transpiration pendant que, dans les saisons chaudes, l'organe exhalant est très-activée , favorisent extrêmement le développement de Ja maladie. J'ai eu occasion de voir une-quantite' de cas de choiéia bilieux à l'armée française dans sa marche sur Moscow , vers la fin de juillet et au commencement d'août 1812,, lorsque nous nous sommes arrêtés quelques jours à Wittepsk ; alors nous avions beaucoup à souffrir de violentes chaleurs pendant le jour et d'un froid humide pendant la nuit , en même temps que nous étions en butte à toutes sortes
de privations , et que nous n'avions d'autre nourriture que des alimens grossiers.
Le choléra bilieux se montre aussi quelquefois chez les enfans par suite de la dentition , à cause que l'irritation dentaire retentit sur le tube intestinal et irrite sympathiquement le foie.
Le choléra bilieux peut être e'pidémique 9 mais cela arrive fort rarement ; il est d'ordinaire sporadique. Fréquent dans les pays très-chauds , il naît dans nos climats sous l'influence d'excessives chaleurs de l'été'. S'il se montre à Anvers , c'est communément pendant les mois d'août et de septembre , époque à laquelle la chaleur atmosphérique se fait le plus sentir dans cette contrée , tandis que les nuits commencent à devenir froides , et qu'il tombe souvent de la pluie par intervalles.
Le choléra bilieux peut déployer une forme très-grave et enlever quelquefois le malade dans les vingt-quatre heures ; ïnais il est rare que son issue soit fatale , si les remèdes sont promptement employés et. le traitement bien dirigé.
§• ni.
Traitement. Pour guérir le choléra bilieux , il faut d'abord rechercher attentivement les causes qui l'ont produit. S'il est déterminé par une irritation ou inflammation gastro-intestinale , il faut la combattre. Dans ce cas, l'application de sangsues à l'abdomen et quelquefois une saignée au bras ou au pied chez des sujets vigoureux et sanguins sont très-indiquées ; s'il est le résultat d'une inflammation du foie , portée à un certain
degré , il convient d'appliquer des sangsues sur l'organe malade; s'il provient d'une transpiration arrêtée, il faut tâcher de la rétablir en augmentant l'action de la peau par des bains chauds et l'usage interne des sudorifiques, parmi lesquels l'esprit de Mindererus et une forte infusion de fleurs ou rob de sureau tiennent le premier rang. Dans ce dernier cas, on obtient souvent beaucoup de succès de l'usage d'une infusion tiède de fleurs de camomile , de feuilles ou de fleurs d'oranger , de fleurs de tilleuls , de feuilles de mélisse ou de thé ordinaire , et surtout quand on y ajoute quelques gros d'esprit de Mindererus. Après avoir eu recours à ces moyens simples ? j'ai vu plusieurs fois le malade gagner une forte transpiration, tomber dans le sommeil, ce qui est, comme on sait, d'un pronostic avantageux , et se guérir avec une promptitude étonnante.
Lorsque la maladie était sous la seule dépendance d une transpiration supprimée , j'ai quelquefois employé favorablement la poudre sudorifîque de Dower , et même quelques grains de tartre émétique , que je prescrivais dans l'intention d'évacuer l'excès de bile, de porter à la peau , de déterminer une irritation d'une autre nature sur le canal alimentaire et de dériver l'irritation du foie. Comme dérivatif , j'ai quelquefois également employé avec succès l'ipécacuanha seul. L'ipécacuanha est plus convenable que le tartre émétique quand on ne veut exciter que l'estomac , sur lequel il agit spécialement. Mais en administrant la poudre de Dower, le tartre émétique ou lipécacuanha , il faut qu'il n y ait aucun obstacle du côté de l'inflammation ; car ces méclicamens sont contre-indiqués , lorsque la
maladie est l'œuvre d'une inflammation gastro-intestinale , et ne peuvent convenir que dans le cas où elle résulte d'une légère inflammation idiopatique du foie.
Si la maladie est due à la dentition , on retire souvent un bon effet de l'application de quelques sangsues aux apophyses mastoïdes chez les en fans d'une constitution robuste et sanguine.
Mais dans tous les cas, il faut soumettre le malade à une diète absolue ; l'envelopper chaudement ; éviter soigneusement tout ce qui peut le refroidir ; lui donner une boisson mucilagineuse, comme l'eau d'orge, de riz ou de sagou ; lui couvrir le ventre d'un large cataplasme chaud de farine de lin , de feuilles de mauve ou de bouillon blanc, auxquelles on peut réunir, dans le but d'assoupir la douleur abdominale , des feuilles de stramoine , de belladone ou de jusquiame; des bains de pieds irritans et très-chauds , ou mieux encore l'application de sinapismes ou d'autres vésicans sur des parties éloignées du siège de la maladie , surtout celle de cataplasmes de farine de lin trèschauds et sinapisés aux extrémités inférieures , sont des moyens très-recommandables pour déplacer l'irritation ; des frictions sèches , alcoholiques , camphrées ou ammoniacales, exercées avec un morceau de flanelle, fortement chauffé , sur les membres et la colonne vertébrale, s'il y a grand affaissement et froid des extrémités. Dans ce dernier cas, il faut envelopper le malade de couvertures de laine et l'entourer de cruchons d'eau chaude, ou bien de sacs de son ou de sable chauds dans le dessein de ramener la chaleur. ■
Après avoir suffisamment combattu l'inflammation
et attaqué par des moyens convenables la cause prochaine de la maladie, il est reconnu et l'expérience a constate' que l'usage interne de l'opium, réuni aux mucilagineux , et secondé par des lavemens d'amidon ou de salep avec quelques gouttes de laudanum liquide de sydenham, mérite une grande confiance ; et même , il faut y recourir sans retard, lorsque les douleurs abdominales sont fortes et que les forces du malade sont épuisées. Si cet épuisement 5 qui s'annonce par l'affaissement ? par la chute du pouls et par le froid des extrémités ? est considérable, il convient de mêler à l'opium d'autres excitans 9 tels que l'éther , le camphre , le carbonate d'ammoniaque , etc. ? administrés dans l'une ou l'autre eau ou infusion aromatiques, à laquelle on ajoute de la gomme arabique ou de la gomme adragant , afin d'empêcher la trop prompte impression stimulante sur la membrane muqueuse. Mais je ferai remarquer qu'il faut donner l'opium à hautes doses , et ne pas l'abandonner trop tôt. Les préparations de ce médicament que j'ai toujours préférées en pareille circonstance sont le laudanum de sydenham et l'extrait aqueux.
Lors de la convalescence, il est essentiel de ménager soigneusement l'estomac et de ne pas l'irriter par des choses fortes ou indigestes ; il faut un régime alimentaire doux , de facile digestion et légèrement fortifiant. Les alimens les plus convenables sont d'abord le lait, le bouillon de veau ou de poulet, les farineux, ainsi que le sagou, le riz, l'arrow-root , la fécule de pomme de terre, le salep, etc.; ensuite les œufs, la gelée de veau, les viandes blanches, et peu à peu on augmente l'alimentation , et l'on se prend de manière à
ramener insensiblement aux habitudes ordinaires. Irritabilité des intestins exige beaucoup de prudence, et voilà pourquoi il faut prendre la nourriture en faible quantité et à des reprises fréquentes, afin de ne pas surcharger l'estomac et de se préserver des rechutes.
Dès que le malade est entré en convalescence , on peut lui permettre l'usage modéré d'un vin généreux , et principalement s'il a été habitué à cette boisson avant la maladie. Il est bon de commencer d abord par lui laisser prendre un peu de vin de muscat ou de l'eau rougie de vin de Bordeaux. Si la faiblesse est trèsgrande , on doit chercher à relever les forces par des amers ou autres toniques permanens.
Indépendamment des précautions que je viens de recommander, la convalescence en réclame encore d'autres , celles de ne pas s'exposer trop tôt à 1 air et d'éviter les grandes chaleurs , les vicissitudes atmosphériques, le refroidissement, les fortes émotions de l'âme , les plaisirs vénériens, les fatigues et tout ce qui peut affaiblir ou troubler l'organisme.