Considérations sur la puissance de la raison. Chapitre extr. d'un ouvrage sur la Conciliation
Ce qu'elle est. — Le degré de confiance quelle mérite. Son invariable et bienfaisante influence. — Sa suprême autorité.
Unum gestit ... ne ignorata damnetur
Elle n'a qu'une exigence : qu'on apprenne à la connaître avant de la condamner.
{TertuU Apolog., chap. 1.)
Nunquam aliud natura, aliud sapientia dicit.
L'expérience et la raison ne sauraient se contredire.
(Jw. sat. XIV, v. 320.)
Dans un temps où le principe d'examen se voit de nouveau contraint à défendre, contre les empiétements du principe d'autorité dont on méconnaît la base légitime, les droits qu'il pouvait croire reconnus de bonne foi : nous regretterions de ne pas être à même de répondre à l'appel que les besoins de l'époque font à tout cœur généreux et à tout esprit d'une certaine portée. Et puisqu'il faut combattre de rechef pour assurer à l'humanité la jouissance du privilège le plus précieux qu'elle doive revendiquer, que pourrions-nous faire de plus utile si ce n'est de la pourvoir, en attendant des armes mieux trempées et des chefs au-dessus de toute séduction, d'un bouclier contre lequel viendront s'émousser tous les traits qui partiraient d'une main ennemie?
Nous désirons que cette arme protectrice soit à la hauteur de nos espérances afin que la lutte actuelle soit la dernière de ce genre, et que l'on parvienne à convaincre les plus récalcitrants que
sans l'exercice de cette même Raison, qu'on se plaît si fort à décrier, dès que ses résultats légitimes blessent nos intérêts ou froissent nos préjugés, Dieu lui-même, malgré sa Grandeur et sa Bonté, n'a pas plus d'entrée dans notre esprit que d'écho dans notre cœur»
Juin 1856.
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Si le premier élan s'est adressé directement à Dieu pour le prendre à témoin du mobile qui nous a fait agir et in? oquer l'autorité de sa Personne (4) contre la tendance supposée de notre œuvre; si le second s'est tourné vers le publie pour le mettre à même de se faite une juste idée du but de cette publication: le troisième né pouvait être qu'un retour sur nous-même pour mieux saisir la tâche qui nous était imposée et comprendre le sacrifice qui serait requis de nous pour l'accomplir.
Ces trois points de vue parcourus, aous devions être amené naturellement à faire connaître sinon tout lé champ qu'embrasse la base de nôtre argumentation , du moins la validité de celle-ci par l'autorité même qui doit découler de sa propre nature. Rien ne semble plus logique, en effet, que de faire ressortir jusqu'à quel point le guide qui doit diriger notre marche et nous conduire est sûr et digne tte toute notre confiance, sans cela, quel espoir fonder sur l'adhésion qu'on pourrait. obtenir des autres: leur acquiescement serait plutôt une condescendance outrée que le mouvement adhésif qui découle de l'entraînement alors que la conviction et la persuasion l'on fait naître. Bien plus: l'auteur d'un ouvrage n'a droit qu'à la justice des lecteurs, parce que la vérité qu'il est censé démontrer n'a besoin des égards de personne et subsiste nonobstant tout ce qu'où
pourrait tenter contre son autorité, dès que celle-ci procède des caractères mêmes qui , de sa nature , en sont inséparables.
La Raison est la puissance que possède l'homme de DÉCOUVRIR LES BASES DES RAPPORTS f examinés indépendamment des phénomènes qui les trahissent* Pouvoir si grand que sans lui l'homme ne saurait apprécier la grandeur réelle de son être. Cette Raison représente bien 1' accord dé l'iNTELLlGENCE HUMAINE , élevée à sa dernière puissance, avec I'Intellêct Divin, ou la faculté d'atteindre LA VÉRITÉ DANS SES ÉLÉMENTS et SOUS SES FACES DIVERSES.
De cette définition découle que sa principale sphère est V inconditionnel en tant qu'elle doit pouvoir embrasser tous les rapports, soit qu'il s'agisse des objets et des choses qui tombent sous les sens, soit qu'on envisage les produits naturels et ordinaires de l'intelligence, soit qu'on remonte a' sa sphère la plus élevée et qu'on atteigne le domaine privatif de la Raison, alors qu'on s'élance vers les cieux à la recherche de la Personnification même de l'Absolu.
De sa nature découle que la Raison pourra découvrir l'harmonie qui règne dans les œuvres de Dieu, puisque cette harmonie n'est que Y expression du lien des rapports entre eux.
1 Le rapport réel d'un tire ou d'un objet à l'égard d'un autre est sa manière d'exister, légitime, adéquate à sa nature, en d'autres termes, la relation permanente qu'il est appelé constamment à soutenir à son égard, en vertu même de l'organisation dont Dieu jugea bon de le douer.
Le rapport apparent est celui que par une fausse appréciation, dérivée d'une cause ou d'une autre, nous pouvons être conduits à lui donner.
Une conséquence plus importante encore se- déduit naturellement de la définition môme, que nous .venons de donner ï c'est la parité de nature l qui doit se trouver entre la Raison du Créateur et celle de l'homme ; sans cette condition il ne peut exister entr'eux aucun rapport appréciable. En effet, si d'une part les éléments de la Vérité, loin d'être arbitraires, ne peuvent être que la représentation des faces multiples de la Raison Absolue ou de l'Intellect du Créateur, et que; de l'autre, l'homme ne puisse acquérir, aucun savoir réel sans: la connaissance des rapports en eux^nêmes : il faut forcément un trait d'union, un point de rencontre entre les deux Entendements, et nul, à nos yeux, ne peut égaler celui qui découle du même mocje d'appréciation, soit de l'identité de nature des deux Intellects au point de vue rationnel.
Pour ceux à qui cette démonstration ne suffirait pas, en voici, sous un autre point de vue, une seconde qui ne manque pas d'une certaine valeur.
Le champ de Y inconditionnel offre une double face que là Raison doit refléter. D'une part, en tant que réel et vrai, Tinconditionnel, qui n'est que le caractère essentiel de la vérité, ne saurait se trouver, en dehors de la personnification de la Raison Absolue qui lui sert de source , et , d'autre part , l'homme ne pourrait communiquer avec cette Raison Absolue, en d'autres termes, soutenir des rapports avec Dieu, soit agir dans le sens qui plairait à Celui-ci, s'il ne possédait
1 Qu'on fasse bien attention que nous ne disons pas que le Créateur procède comme nous pour agir rationnellement mais que la rationalité de ses actes ou produits, n'est point de diverse NATURE QUE CELLE des NÔTRES, DÈS que CEUX-CI SONT RA- TIONNELS. — Sous une autre forme, les faits rationnels, dès qu'ils sont tels réellement et non en apparence, le sont aussi bien pour Dieu que pour nous.
pas le pouvoir de remonter jusqu'à r inconditionnel. Ce pouvoir n'est autre que la Raison, dès lors la sienne ne saurait se différencier, en nature, de celle de son Créateur.
Bien plus; si cette identité, requise à nos yeux, est réelle, elle doit être visible dans la création, et la science, appelée à la justifier, doit prouver sa réalité par la démonstration même de la nature, ou du mode d'être, de chaque chose créée ; eli bien ! c'est précisément ce qui se passe. Les bases de l'existence d'un objet quelconque, soit animé, soit inanimé, sont bien réellement les mêmes pour nous que pour Dieu. Nous ne faisons, en trouvant sa raison d'être, que découvrir les fondements sur lesquels le Créateur fit reposer cette existence.
La similarité des résultats prouve donc clairement que la nature de la Raison est bien la même chez l'Eternel que chez l'homme l .
Comme le mot Raison a revêtu plusieurs sens , les considérations qui précèdent n'ont eu d'autre but que de nous amener à reconnaître qu'il n'existe que trois acceptions que nous pussions admettre comme légitimes. Chez l'homme, nous venons de voir ce qu'elle signifie.
En elle-même , la Raison est le modus existendi de chaque chose, quelle qu'en soit la nature, en un mot, sa raison D'ÊTRE,
1 La confusion qu'on a faite de la Puissance du Créateur avec son Intellect est la source de l'opposition que rencontre chez plusieurs philosophes de mérite I'identité que nous soutenons.
L'Intellect Divin est sans doute inséparable de la Puissance du Créateur en ce sens qu'il s'y trouve contenu, mais il est si loin de l'absorber toute entière qu'il n'en forme lui-même qu'une partie.
Le pouvoir de concevoir d'emblée la notion exacte ne saurait jamais se confondre avec celui de sa réalisation dans le temps et dans l'espace.
Chez Dieu c'est I'Intellect même de la Divinité, par cela seul qu'il est la raison d'être de tout ce qui peut exister ou la conciliation absolue et réelle du subjectif et de l'objectif. Si la raison est la raison d'être de toute chose , cela ne peut être vrai que parce que la réalisation de l'œuvre se réduit à la représentation externe du type ou, comme on l'a dit, de Y archétype contenu dans l'Intellect Divin. Rien d'étonnant, dès lors, à ce qu'on ait appelé raison chez l'homme le pouvoir de découvrir la raison d'être de chaque objet, et cela d'autant mieux que par la nature de cette puissance il est bien, à ce point de vue, l'image en petit de son Créateur;
En Dieu, la Raison est personnellement absolue et inconditionnelle * , mais son exercice, chez l'homme, n'en est que
1 V inconditionnel ne se différencie pas de l'absolu, mais ne peut se confondre avec l'impersonnel, car chez Dieu l'inconditionnel existe à l'état personnel. La cause en est bien simple. Chez lui le conditionnel et l'inconditionnel se donnent la main en s' harmonisant. Quoiqu'il fasse toujours bien, le pouvoir de mal faire n'en existe pas moins chez Dieu, sans cela sa liberté ne pourrait être réelle. -—Par cela même que rien ne peut limiter Dieu, sa liberté doit être absolue, autrement il se trouverait limité par quelque chose, et dès lors il ne serait plus libre d'agir comme il l'entendrait. Il est donc vrai de dire que si la Nature même de son Être ou sa Perfection le fera toujours agir dans le sens le plus parfait , la liberté de faire le contraire ne saurait ne pas exister dans l'Eternel. — Et c'est si vrai que cela découle du caractère même inhérent à Dieu qui le rend Vhamionie vivante et la conciliation perpétuelle de tout ce qui semble en désaccord dans le monde. Ce désaccord n'est qu'apparent et provient de l'utilité que le Créateur sût retirer de la scission temporaire, en plusieurs parties ou faces, de la Vérité primitivement une, et cela dans l'unique but que le progrès fut possible sous les efforts de sa créature , destinée par son développement même à reconstituer la vérité comme terme ultérieur de son perfectionnement. Voilà pourquoi, lorsqu'il se rapproche de Dieu, l'homme progresse en atteignant à la fois le Bonheur et la Vérité.
trop conditionnel, quelqu'inconditionnel qu'en soit le champ d'action. — Il faut que son intelligence acquière certaines données et éclaircisse certaines émotions pour qu'il s'élève à cette hauteur qui lui permet de trouver les produits rationnels , en un mot , de faire usage du pouvoir admirable appelé du nom de Raison. C'est dans ce sens qu'il est vrai de dire, que le plus ou le moins de raison dont nous faisons preuve est la seule et vraie cause de la quantité de raison absolue que nous apercevons dans chaque phénomène. C'est aussi par ce même motif que la raison , tout en paraissant progresser avec le développement humain, comme puissance de l'homme, se trouve en dehors du progrès qu'elle déborde par cela même qu'elle l'ambrasse en tant que raison d'être de chaque chose et image de l'Intellect Divin.
C'est ce double caractère de la Raison, tantôt considérée chez l'homme, tantôt hors de lui, qui, sans aucun doute, a donné naissance aux opinions diverses nées de tant de systèmes incomplets fondés sur l'oubli d'une des données du problème.
Nous regrettons de ne pas pouvoir partager l'opinion de tant de philosophes, dont nous admirons la portée d'esprit, mais nous ne saurions transiger avec nos convictions quels que soient les égards dûs à ces intelligences supérieures. — Le seul sentiment qui découle pour nous de cette opposition est la crainte de n'avoir pas assez approfondi le sujet que nous traitons, puisque nous sommes forcé de produire une manière de voir autre que celle de ces écrivains. Nous osons toutefois risquer la publicité, croyant qu'une heureuse inspiration a pu nous guider sûrement et nous permettre de lutter sans trop de désavantage contre des philosophes dont la supériorité d'esprit, loin de nous intimider, nous a fait
comprendre d'autant mieux avec quel tact nous devions agir pour éviter qu'on confondît la noble audace d'un esprit indépendant avec l'aveugle témérité de l'ignorance.
La Raison est une puissance si merveilleuse qu'elle semble, en les primant, embrasser toutes les facultés de l'homme, en être le but, et constituer ainsi la véritable grandeur de la créature.
Passez en revue les autres puissances de l'homme; admirez Tune après l'autre ses diverses facultés; exaltez son exquise délicatesse d'impressions; élevez aux nues son ardente imagination ; extasiez-vous devant cette admirable liberté morale dont il fut doué : vous ne pourrez jamais vous le représenter noble , grand et parfois sublime si vous ne lui concédez pas le don merveilleux de savoir ce qu'il a fait et pourquoi sa résolution n'a pas été toute autre que celle qu'il a prise. Sa liberté morale qui l'élève vers Dieu semblerait illusoire s'il lui manquait le flambeau qui la guide. Son abnégation, son dévouement, et l'amour pur et désintéressé dont l'homme est susceptible, symboles plus ou moins éclatants de son élévation morale, que seraient-ils, que pourraient-ils être sans cette lumière qui les fait briller à ses yeux de leur véritable éclat et lui permet de saisir toute la grandeur de sa conduite?
Nous ne le savons que trop ; les préjugés ont triomphé de la vérité. L'habitude a confondu les erreurs dites des sens, les faiblesses du cœur et les travers de l'esprit avec les déductions de la Raison. Pourquoi s'étonner, dès lors, qu'on Tait méconnue, conspuée et calomniée? Sa puissance révoquée en doute, et son prestige une fois évanoui , rien de surprenant à ce qu'on se soit efforcé de l'asservir après l'avoir avilie ; mais, chose digne de remarque, les hommes n'ont pu se méprendre sur l'impuissance de leur tentative.
Un secret et vague instinct semblait leur dire , dans le for intérieur, que la tâche était au-dessus des forces humaines, et cela fait comprendre pourquoi Ton s'est complu toujours à faire intervenir l'Eternel et à l'invoquer pour décrier et annihiler, si possible, la plus étonnante sinon la plus grande de ses œuvres. L'histoire nous peint en caractères trop visibles, par la trace sanglante qu'ils ont laissée dans ses annales, les tristes résultats de cette folie insigne qui convertissait notre guide tutélaire en serviteur infidèle. On Ta vainement proscrit et traité sans cesse à l'instar de victime expiatoire pour des forfaits dont il était innocent : ce guide tutélaire , tout méconnu qu'il fût, nous forçait à toute heure à reconnaître sa bienfaisante influence par les travers mêmes dont il savait préserver ses détracteurs.
A quoi bon parcourir la suite des âges et faire ressortir tout ce qui fut entrepris , pendant des siècles , durant cette croisade encore plus aveugle et plus fanatique, sinon aussibruyanteque celle qui tenta d'arracher le prétendu Saint Sépulcre des mains des mécréants, croisade uniquement entreprise pour arriver à ternir l'éclat du flambeau qui nous éclaire ? Quel profit retirer d'une récapitulation qui trouvera sa place ailleurs et qui nous éloignerait, exposée ici, du principal objet de ces investigations ou prolégomènes. Nous nous bornerons pour le moment , sans renoncer à produire d'autres éclaircissements dans le courant de l'ouvrage, à deux preuves d'expérience avec leurs corollaires, preuves qui sont d'autant plus frappantes quelles peignent l'homme en le saisissant sur le fait. Elles constituent à nos yeux la meilleure démonstration de la grandeur de la Raison et de l'importance sans égale que tous , sans exception , nous savons lui reconnaître dès que la passion ou l'intérêt ne' s'immisce point dans le débat.
Quel est Je résumé de toute controverse , et quelle solution chacun des adversaires attend-il des auditeurs qu'il s'efforce d'amener à son avis si ce n'est celle qu'on peut exprimer constamment et toujours par ces mots « vous avez raison. » — Et c'est si vrai que le vaincu ne proteste contre l'arrêt qui le frappe , qu'en invoquant cette même raison méconnue , selon lui , par tous ceux qui l'auront condamné, Ce premier fait, au plus haut degré significatif, ne prouve-t-il pas que tous à la fois, champions, auditeurs et juges , font appel à cette puissance que nous avons nommée raison, comme au seul appui de toute opinion vraie et légitime? N'en découle4-il pas aussi la justification de ce que le bon sen& proclame à toute heure, c'està-dire, FincontestaMe pouvoir de la raison et la reconnaissance qu'en fait tout homme, dès qu'il est sincère et que nulle cause ni motif aucun ne le pousse à se faire illusion.
ta seconde indication est encore plus saisissante, si possible.
Prêtez 1-oreille au» sceptiques ; passez en revue les œuvres des apologistes du christianisme ; épuisez le vaste arse* nal de la- théologie dogmatique, et veuillez nous dire quelle estïai)>ase des arguments les plus serrés et les mieux élaborés pour chercher à démontrer la faiblesse delà raison hummne, si ce n'est cette même raison qu'on cherche à- décrier. — Comment nier, après cela, la grandeur d'une puissance que ceux mêmes qui la veulent détruire sont forcés d'invoquer à l'appui de leur argumentation ? N'est-ce pas la plus éclatante preuve de son divin caractère et du- droit qu'elle a , par cela même, de nous diriger et de servir de guide à nos pas? Et pour qu'il ne reste pas l'ombre d'un doute dans l'esprit le plus sceptique, nous allons pousser plus loin notre
investigation et nous demander s'il existe quelque chose audessus de la raison.
Il n'est rien, non rien , pas même te notion de Dieu qui puisse se trouver en dehors du domaine de la Raison. Réfléchissons un instant et l'affirmative nous paraîtra tellement plausible que nous ne saurons comprendre comment le contraire a pu se soutenir.
Si la raison est, à nos yeux, le pouvoir de nous assimiler la vérité , de la rendre nôtre et personnelle , en tant qu'elle nous en découvre les éléments par l'obtention de la basé des rapports et <Ju lien qui les unit : il est évident que Dieu lui-même né peut nous être connu d'une autre manière, et que sa notion ne saurait, pour nous, se trouver hors du domaine rationnel. — Si nos connaissances sont bornées, pourquoi s'en prendre à la Raison? Mettre à sa charge les suites naturelles de ces mêmes préjugés , de ces mêmes passions , dont elle seule peut détruire en nous la funeste influence, n'est-ce point la calomnier sciemment ?
On peut soutenir qu'il n'existe pas de donnée, point de phénomène ni de prétendu mystère, quelle qu'en soit la nature, qu'on; puisse dire en dehors ou bien au-dessus de la raison humaine, t et cela quand bien même nous ne saurions résoudre la difficulté qu'il s'agit d'éclaircir. Celle-ci peut fort bien se trouver momentanément hors de notre portée intellectuelle, en tant qu'au-dessus des connaissances acquises, pendant notre vie, mais nullement dans un domaine supérieur à notre raison. Le mal ne saurait donc venir du défaut de l'instrument admirable dont nous avons été doués et qui nous sert de guide, mais de l'impossibilité de faire usage de toute la portée de notre raison, par l'absence ou la non-acquisition de certaines données nécessaires et indispensables pour qu'elle puisse entrer en action. Et la meilleure
preuve à l'appui, c'est qu'un siècle a bien souvent résolu les prétendus mystères des âges qui l'avaient précédé dans l'histoire. Cette considération est d'autant plus exacte et légitime que c'est par l'a raison même que nous apprenons quand nous nous trouvons dans un semblable cas. N'est-ce point elle qui nous le déclare et nous en rend toujours et sans cesse conscients? Qu'en découle-t-il? Par cela même que seule elle peut connaître si nous réussirons à découvrir la vérité dans chaque cas donné, nous ne pouvons admettre que le phénomène puisse se trouver en dehors de son do-, maine, sans cela comment pourrait-elle juger de sa portée par rapport à nous et aux connaissances que nous possédons, dans le moment même où nous nous livrons à l'examen? L'insuccès dans tous lés cas ne doit être attribué qu'à l'insuffisance des données acquises et fournies à l'esprit, mais nullement à l'impuissance de la raison, gênée momentanément dans son essor ou ses manifestations, par l'état même de notre développement intellectuel ! .
x Pour attribuer à l'impuissance de la raison ce qui provient uniquement des éléments dont l'intelligence est appelée à se ser* vir, il faudrait que nous pussions limiter exactement la sphère traction de la raison et son incompatibilité réelle avec la nature des vérités mômes qu'il ne lui serait pas donné de connaître, or c'est justement là ce que contredit l'expérience par la constatation du progrès. Pourrait-il se réaliser si la raison ne possédait pas le caractère particulier que nous lui reconnaissons et que nous avons déjà fait entrevoir, sans préjudice de le mieux faire ressortir dans les pages qui vont suivre?
La Raison, nous ne saurions assez le répéter, n'a point de bornes, et même elle n'en parait avoir à nos yeux que par la nature du milieu dans lequel elle est si souvent appelée à s'exercer, ainsi qu'en vertu de la qualité des données mêmes sur lesquelles l'intelligence opère presque toujours, sans qu'on puisse incriminer son mode d'action ni lui reprocher la pauvreté des résultats qu'elle semble pro-
Et notez que cette conséquence était de rigueur, sans cela te progrès n'eût pu naître ni continuer. En effet, si l'homme n'eût- pas possédé l'instrument régulateur qui lui permet de rectifier toujours ses erreurs et d'acquérir la notion exacte de chaque chose, dès que les données nécessaires lui sont facilitées : les âges se seraient succédé sans pouvoir enregistrer aucune amélioration sensible. Cette réflexion nous conduit à lapreuve capitale AeVinfaillibilité de la Raison (B) 9 considérée en elle-même comme pouvoir régulateur, et non point comme faculté confondue tantôt avec V intelligence et d 'autres fois avec h sentiment. Et comme le sophisme peut aussi bien aveugler l'une que la passion égarer l'autre, il n'est pas étonnant qu'en les confondant tour-à-tour avec la Raison, on ait attribué, sans justice, à celle-ci les travers de l'une et les écarts de l'autre.
Le progrès, le perfectionnement des lettres, des sciences et des arts, l'éducation graduelle de l'homme ou son 'amélioration morale par l'épuration des notions sur lesquelles repose sa véritable grandeur : telles sont les preuves que l'humanité peut toujours présenter aux aveugles sectaires et aux partisans tenaces de la foi révélée, ainsi qu'aux sceptiques endurcis qui se refuseraient encore à reconnaître l'importance réelle de la Raison et la légitimité de ses droits pour diriger l'homme et lui servir de boussole. ; Si la Raison est infaillible en ses arrêts, en tant qu'elle retrouve la vérité de chaque rapport par l'appréciation de la base réelle de chacun d'eux, et si, par ce fait, elle seule
duirè. -^Dès qu'Elle est capable de prévoir combien les résultats seront parfois peu satisfaisants, on aurait mauvaise grâce à lui nier qu'elle soit à la hauteur des problèmes dont elle a si bien su d'avance connaître la nature, le sens et la portée. La prévision n'est jamais l'indice de l'impuissance.
peut corriger les écarts de l'homme alors qu'il s'égare ou s'abuse, tout en croyant être rationnel : quelle preuve super rieure peut-on exiger pour justifier la sainte mission que Dieu vonlut assigner à la Raison?
La grandeur de son origine et les résultats prodigieux que la Raison a su réaliser, ne sont-ils pas un sûr garant de ceux qu'infailliblement elle atteindra dans un avenir plus ou moins éloigné, selon le degré de confiance que nous saurons avoir en elle? En douter serait oublier ces magnifiques paroles de l'enseignement brahminique ! « Nul ne* peut détruire l'ornvre de l'Indestructible, » en d'autres termes, l'empreinte divine est le seul Cachet ineffaçable.
Ce n'est point le lieu d'expliquer en quoi la Raison se différencie de la Vérité * , ni comment elle agit sur le senti-
1 Nous aurons occasion de revenir dans un autre ouvrage sur cet enseignement, étonnant à bien des égards pour des oreilles chrétiennes , et il nous sera loisible de rendre justice à la perspicacité soutenue et à la portée d'esprit de linguistes tels que MM. Renan et Chavée. Nous ferons ressortir alors que si l'Angleterre et l'Allemagne ont vu paraître des ouvrages remarquables sur l'Inde et la Perse, la France, de son côté, n'a pas fait défaut a l'appel, et a su dans son apport ne pas oublier la Chine.
9 L'expression vérité, désigne, selon les cas, tantôt la confor* mité de Vidée avec son objet, tantôt le rapport réel de chaque chose dans la création ou sa notion exacte, tantôt un ensemble de propositions parfaitement fondées, tantôt la source mêmr de toute vérité. La Raison est le pouvoir de démontrer la certitude des rapports en en découvrant les bases respectives.
Le sentiment peut intuitivement pressentir la vérité, l'intelligence l'entrevoir, mais la raison seule peut en démontrer l'évidence.
La vérité n'est, en d'autres termes et à son principal point de me 9 que la matière dont la Raison se sert pour amener ïo progrès en la convertissant dans l'élément constitutif de ce même progrès.
ment et les autres puissances ou facultés de l'homme. Ce n'est pas non plus le cas de faire ressortir la façon dont elle sait s'y prendre pour éclairer notre conscience morale et lui servir de conducteur en déracinant les préjugés par l'ennoblissement des sentiments qui doivent servir de base à toute vérité morale. Tous ces phénomènes et une foule d'autres faits seront passés en revue et expliqués dans notre philosophie morale. Ce que nous avons exposé présentement suffit pour l'objet que nous nous proposons en publiant cet opuscule, d'autantplus que nous n'avons point encore émis toutes les considérations qui nous ont servi pour apprécier l'importance de la matière que nous traitons , et les diverses faces qu'elle présente à tout esprit investigateur.
La Raison par sa nature même , avons-nous dit , mérite toute notre confiance et peut à bon droit solliciter notre acquiescement à ses conclusions , et pourquoi cela? Sans nul doute parce que la vérité qu'elle engendre ne salirait se trouver en dehors de la moralité, vu que sa tendance ne peut être de favoriser le développement du mal dont sa mission est de détruire l'influence jusqu'à ce qu'elle parvienne à le faire disparaître lui-même. L'harmonie qui doit nécessairement exister entre le plan que Dieu réalisa, par la création, et la sagesse de son Etre est le garant le plus sûr et le plus certain de ce résultat définitif, que tout esprit éclairé doit avoir entrevu. Conséquence admirable qui fait mieux ressortir l'importance de la Raison pour l'homme et jusqu'à quel point la Providence n'est que le nom dont nous baptisons, la réalisation, dans le temps et l'espace, des effets de la Prescience Divine.
On nous demandera peut-être comment la Raison humaine s'élève jusqu'à la découverte des éléments constitutifs de la vérité, soit, en d'autres termes, comment elle atteint la raison d'être des choses et des phénomènes (C).
Quelle que soit l'idée qu'on se forme sur la possibilité de résoudre d'une manière satisfaisante un semblable problème, nous nous bornerons, pour le présent, à quelques observations qui feront ressortir qu'il n'est nullement besoin de la solution réelle delà difficulté proposée pour justifier toute l'étendue et la justesse des observations émises, plus haut ! .
La solution du quo modo n'est pas souvent possible à l'homme, quelle que soit d'ailleurs l'évidence réelle du fait dont il peut être question. Choisissez le phénomène le plus simple de la nature. Vous décrirez les phases successives dont il se compose, mais l'action interne qui produit chacun des effets particuliers que vous constaterez , vous
1 Comme Dieu, dans sa sphère, l'élément divin en nous ou la Raison agit sans solution de continuité tant elle fait sentir son action ^ travers les transformations successives et régulières de notre esprit, dont Vidée doit devenir une notion pour se convertir en pensée puis en notion exacte avant d'entrer dans le domaine de la Réalité. Les matériaux qui servent à cette progression ne peuvent être que de deux classes : 1° l'impulsion de notre propre Volonté, ressort de notre être et non point simple roue de notre machine, dont l'action libre se trahit par les retards mêmes qu'éprouve le pror grès dans sa marche ascensionnelle ; 2° les connaissances acquises par le travail des autres ou de nous-mêmes. Pourquoi s'étonner que l'inspiration n'aille jamais chercher l'indolent et que la paresse entraîne à sa suite la déconsidération et la misère lorsqu'elle ne vh pas sur les économies d'un labeur antérieur? L'édifice de notre conviction ne peut se construire en dépit de nous, car Dieu n'a voulu livrer la vérité qu'en retour des efforts qu'on ferait pour l'atteindre. — [la déterminé , dans sa sagesse, que chacun trouverait selon la mesure de sa persévérance et lo développement possible de son individualité ; de là la diversité des aptitudes et l'indépendance, nonobstant leur intime connexion, des sphères intellectuelle et "morale. C'est dans ce sens qu'il est vrai de dire que plus l'homme travaille et plus il s'approche de Dieu.
échappera sans cesse. Vous aurez beau désigner cette force par un nom particulier, cette distinction pourra sans doute être utile, en tant que nomenclature, pour vous retrouver, mais cela ne vous aura rien appris sur la force elle-même. Vous distinguerez bien, par ce moyen, une force d'une autre, mais vous ne pénétrez ni sa nalure ni son mode d'agir par cela même que vous vous arrêtez à la surface des phénomènes. Cette conséquence est d'autant plus inévitable, que par chaque nom de force on cherche à reproduire l'image du phénomène physique, qui nous semble avoir quelque analogie avec l'action attribuée à la force inconnue, et par cela même le mot choisi ne peut être adéquat à la force qu'on cherche à faire connaître par son intermédiaire. Pourquoi s'en étonner? En général la connaissance plus ou moins distincte de l'objet précède la notion qui sert à nous en rendre compte, mais ici c'est l'opposé qui se passe : on ignore l'objet même qu'on veut définir, c'est-à-dire le mode d'action, de la force. L'expression choisie pour désigner ce mode d'action ne peut être, dès lors, qu'approximativement d'accord avec son objet, par le vague même de l'idée, au moyen de laquelle nous nous efforçons de le dépeindre. Si l'attraction, la cohésion, V affinité 9 X électricité, le magnétisme sont des noms par lesquels on désigne les forces productrices de certains phénomènes qu'on leur attribue : pourquoi la Raison serait-elle révoquée en doute comme agent producteur de certains faits intellectuels? Son mode d'action est inconnu, c'est vrai, mais celui des autres forces l'est-il mieux, et à tout prendre les effets des forces que nous avons désignées ne sont pas plus positifs que ceux de la Raison, car sans elle ils eussent été de tous points inappréciables pour nous. Si les résultats de la Raison sont aussi constants et répétés que ceux que produisent les autres forces, elle a ni plus ni moins de droits à
l'existence que celles-ci, partant la légitimité de son influence ne peut être teùue pôiir moins bien prouvée que celle des autres.
C'est un fait qu'on ne saurait nier, l'expérience journalière de chacun le démontre surabondamment, l'homme a le pouvoir d'atteindre la vérité, soit la sphère rationnelle, dès que son intelligence a pu librement réunir toutes les données né^ cessaires à la solution du problème. Il est logique, dès lors, de tenir V homme pour raisonnable \ en tant que possesseur de certaine puissance qui le caractérise et que nous avons appelée; selon l'usage, du nom de Raison. Poussons plus loin la preuve qui découle de l'analogie que nous examinons.
De même qu'en chimie, nous nous croyons fondés à tenir pour exacts les résultats obtenus et pour découverts les éléments constitutifs d'un acide ou d'une base, dès que nous parvenons à reproduire artificiellement l'un ou l'autre ■; de même nous croyons, en psychologie, avoir trouvé la vérité,, sinon posséder ses éléments constitutifs, dès que le résultat qu'on obtient nous donne celui-là que la vérité nous procurerait. Ne serait-il pas permis de se croire dans le vrai si le
1 L'homme est sans doute raisonnable en tant que doué de Raison, mais il ne mérite réellement cette qualification que dans (e sens le plus usuel du mot, c'est-à-dire, lorsqu'il, prend l'habitude constante de se guider par elle. €'est si vrai qu'à certains égards, cl au point de vue de la pratique ordinaire de la vie, la rationalité pourrait bien être considérée comme limitée à V habitude déjuger et d'agir conformément à la vérité, soit physique, soit morale, en un mot telle que notre entendement bien éclairé peut nous la présenter. A ce point de vue, la définition est si juste qu'elle s'harmonise parfaitement avec le but réel et ultérieur de la Raison, c'est-à-dire notre perfectionnement : tant il est impossible de ne pas progresser et de ne pas s'améliorer dès qu'on agit constamment sous l'influence de la vérité.
principe découvert résout toutes les difficultés et donne la solution des antinomies qui surgissent à l'instant dans toutes les autres hypothèses. Ce n'est point tout. En psychologie aussi bien que dans la chimie, l'observation et l'analyse patientes et scrupuleuses des diverses phases du phénomène le font mieux apprécier par l'éclaircissement même de sa - véritable sphère d'action. La connaissance approfondie des détails fait mieux comprendre le tout, et rectifie l'impression première en amenant ainsi lé progrès, qui nous conduit à la notion exacte ou vérité, dont la nature est telle qu'elle ne disparait plus une -Toi s acquise à l'entendement ; quelle preuve plus belle de l'identité des procédés de l'esprit humain! ■ ' < l ' .
On ne remarque pas assez le caractère particulier qui fait de la Raison une force sut generis de premier ordre, et cependant il n'est rien dans l'univers de plus admirable que son action sur l'homme. — Elle existe dans l'homme, puisqu'elle agit indubitablement chez lui, sans quoi là créature ne pourrait être raisonnable, et toutefois elle doit se trouver en même temps en dehors de l'homme et à l'abri de ses écarts, sans quoi ce guide ne serait ni sûr, ni -digne de l'Eternel. Sans prétendre nous donner pour complètement satisfaits, l'explication suivante ne soulèverait-elle pas une partie du voile qui nous cache son mode d'action.
Dès que l'intelligence de l'homme atteint son entier développement et qu'elle opère, sans être entravée par aucun préjugé ni sophisme, sur les données nécessaires pour la solution du problème qu'on élucide, le résultat devient rationnel
et la RAISON APPARAIT SOUS SA DOUBLE FORME, SOÎt comme PUISSANCE DÉCOUVRANT LA VÉRITÉ, SOÎt Comme RAISON
d'être du phénomène.|I1 est naturel de penser, pour ne pas dire plausible de croire, que dans ce cas particulier l'hom-
me atteint , en trouvant la raison d'être du phénomène , la parcelle de raison absolue qui sert de base au rapport trouvé. Le champ de la Raison est donc par le fait même insondable et son domaine est bien la voie qui conduit au Créateur.
A mesure que l'homme avance et découvre les divers points de vue sous lesquels apparaît la vérité réelle des choses, il ne fait que s'approcher de Dieu, c'est-à-dire, de la Raison Vivante et Eternelle de toutes choses. La raison de l'homme n'est réellement à ce point de vue, dans chaque cas donné, que la possibilité d'atteindre la Raison Absolue du phénomène étudié, c'est-à-dire, le fondement de la vérité que celui-ci renferme et à laquelle il sert d'enveloppe ou de forme extérieure. Qui pourrait méconnaître, après cela, que les limites de la Raison sont infranchissables pour nous en tant qu'il faut remonter jusqu'à Dieu même pour les trouver, Qqi n'aperçoit en même temps que la Raison de l'homme est doublement sauvegardée des écarts de l'être quelle ennoblit, parce que le type, qui sert de preuve et de contrôle à cette même raison, est indestructible sous ses deux faces, et se trouve dans tous les cas hors de la portée de l'homme par son double caractère d'archétype chez le Créateur et de raison d'être dans chaque phénomène. Grâce à cette combinaison aussi simple qu'admirable, la Raison chez l'être humain sert de correctif aux écarts de l'homme et devient la consécration du progrés * en contrôlant le dé-
1 Nous recommandons à nos lecteurs les sept articles de l'auteur de « la Profession de foi du dix-neuvième siècle, » publiés derrement dans la Presse et adressés à M. de Lamartine. — M. Eugène Pellelan n'a pas besoin de nos éloges pour être ce qu'il est , c'està dire, une intelligence d'élite, mais nous regretterions de ne pas profiter, de l'occasion pour lui faire parvenir cette expression du
veloppement de l'intelligence par l'accord et l'harmonie qu'elle requiert et qui doivent exister entre la tête et le cmir ou Y esprit et le sentiment. La portée de cette exigence salutaire de la Raison est si grande que nous ne saurions trop la faire ressortir aux yeux des lecteurs en pressant les considérations suivantes, destinées toutes à la mettre en relief.
Tant que l'homme n'a pas atteint la notion rationnelle qui doit plus tard lui servir de point de départ pour de nouvelles conquêtes, il ne t saurait avoir d'autres guides ou flambeaux pendant qu'il est à la recherche du bonheur que le sentiment et Y intelligence, dont il fut doué, comme moteurs plus ou moins actifs de sa Volonté toujours réellement souveraine. Sans doute la conduite de l'homme sera dans tous les cas moralement bonne à ses yeux tant qu'elle ne sera pas en désaccord avec son cœur et son esprit, mais cela même ne l'empêchera pas de se fourvoyer soit en commçt-
plaisir que ses écrits nous procurent toujours Et puisque nous avons cité la Presse, nous ne saurions terminer cette note sans ajouter que nous désirerions que M. Emile de Girardin et M. Peyrat ne nous tinssent pas à la ration : ils ont une trop belle intelligence pour lésiner avec elle. — Qu'ils prennent exemple plutôt sur la phalange des spirituels écrivains des Débats, en se relayant tour à tour pour tenir toujours en éveil l'esprit de leurs abonnés. — Nous en dirons autant des écrivains du Siècle toujours si lucides, mais qui semblent, à quelques exceptions près, n'être plus animés de la môme ardeur qui les embrasait autrefois. Quant aux esprits plus ou moins brillants qui portent ailleurs le fruit de leurs veilles, ils peuvent, s'ils ne partagent pas notre manière de voir, compter sur notre impartialité, mais nullement sur la sympathie , car si nous comprenons les efforts qu'ils font pour gagner des partisans, ils ne sauraient trouver mauvais que nous déclarions ici que le silence plus ou moins prolongé qu'ils pourraient garder serait loin de nous déplaire : les adversaires paraissent diminuer à mesure que décroît le nombre des articles à réfuter. 1856.
tant une méprise , soit en tenant pour vraie une notion fausse. Le sophisme peut aussi bien leurrer son intelligence que le préjugé fausser ses sentiments; bien plus, l'une seule de ces causes peut suffire à l'égarer, mais cet état ne saurait se prolonger chez lui longtemps ; il ne peut être que passager et transitoire par une admirable dispensation de la Providence qui Ta voulu de la sorte. Nous trouvons ici le reflet éclatant , quelqu'amorti qu'il soit pour pouvoir être mieux aperçu par nous, du résultat heureux que produit dans chaque objet créé la fusion de la Grandeur et de la Bonté de Dieu, toujours alliées et si tiièn modifiées à l'infini dans chacune des œuvres sorties de ses mains. Si l'intérêt peut en corrompant le cœur faire persévérer un homme dans la fausse voie qu'il a prise, son esprit ne saurait être de bonne foi longtemps complice de cette perversité : la cause en est facile à saisir. La raison jamais écondfùite complètement et toujours présente à l'esprit, sinon d'une manière formelle du moins virtuelle sous les traits de la conscience morale , saisit bientôt l'occasion opportune de rappeler l'homme à lui-même pour l'éclairer sur la nature de son action par la désharmonie qu'elle fait alors éclater entre son cœur et son esprit. Dès que le désaccord se fait sentir la satisfaction interne disparaît, et l'homme, mal à l'aise, ne tarde pas à se pénétrer de toute l'indignité de sa conduite et à comprendre que la paix ne peut revenir sans V harmonie de cœur et d'esprit, qui toujours en est inséparable f . La conséquence qui découle de cette dispensation est aussi belle que légitime. L'homme tendra toujours à chercher
1 Nous expliquerons ailleurs en quoi consiste la repentance et de quelle façon Dieu s'est pris pour concilier dans l'univers sa Prescience avec la liberté de l'homme.
Taccord des deux guides dont l'harmonie lui garantit son bonheur, et de même qu'il ne pent persévérer longtemps dans l'inconduite sans perdre le repos, il ne saurait noblement agir sans retrouver comme résultat de ses actions cette même harmonie de l'intelligence et du cœur, et c'est précisément ce qui ne manque jamais. L'exactitude de cette proposition, sous sa double face, est telle que la vérité morale, dès qu'elle est acquise , représente toujours Taccord des deux guides primitifs de l'homme. Primitifs, avons-nous dit , parce qu'une fois conquise la vérité les remplace pour l'avenir dans chaque cas où le rapport trouvé sera requis pour la découverte d'une nouvelle notion.
On comprend que l'homme fasse usage de l'intelligence et du sentiment pour s'orienter pendant qu'il étudie et cherche à trouver la donnée rationnelle, et que celle-ci, conquise au moyen de la Raison , devienne à l'avenir boussole à son tour, pour tous les cas où le rapport trouvé pourrait servir de jalon ou de moyen de découverte. Cette utilité de la notion exacte ou vérité qui la convertit, dès qu'il en est question, en boussole partielle ne détruit aucunement la direction générale et constante qui revient à la Raison.
La vérité n'étant que le rapport réel des choses dans la création ou leur notion exacte , elle doit remplacer dans chaque nouvelle étude ou travail la notion vague qui tenait sa place avant sa possession, sans qu'elle puisse prétendre, par sa .coopération à la découverte de nouveaux rapports, à supplanter la Raison , qui seule peut vérifier et constater l'exactitude de chaque rapport réel ou la notion exacte, c'est-cVdirc viser le passeport de la vwilé même , en en faisant reconnaître toute l'autorité. Bien plus; c'est par l'accord qui règne entre la raison et la vérité que celleci se trouve douée de cette .autorité particulière assez
difficile à comprendre sinon à saisir, dont l'homme éprouve toujours et l'effet et l'influence. Quelque déterminé qu'il soit à la fouler aux pieds, l'homme, dès qu'il tient la vérité pour telle, ne peut agir de la sorte sans éprouver cette sollir citation ou pression morale que la conviction et la persuasion produisent toujours sur lui. C'est là le caractère essentiel que Dieu voulut attacher à la notion exacte, en tant que. par r cellé de lui-même. — L'homme peut bien ne pas obéir à l'impulsion de la vérité , mais il ne saurait la méconnaître sans éprouver cette pression morale, qui se convertit bientôt, si la notion exacte appartient au domaine moral, en ce malaise particulier ou souffrance qu'il ressent à la suite de tout acte de sa part quj^ foule aux pieds une vérité de cette espèce. C'est par ce caractère môme que la notion exacte ou rationnelle, de sa nature toujours indestructible, le devient de fait pour l'homme et parvient à la longue, dès que cejlui-ci se trouve placé dans un milieu propice, à ramener au sentier de la vérité le plus pervers et le plus récalcitrant.
Quoique l'homme ne puisse atteindre le domaine ou la sphère de la raison , tant que son intelligence, à l'abri du sophisme jet du préjugé, ne possède pas les données nécessaires pour arriver à la solution du problème soit à l'explication désirée , l'expérience nous démontre qu'il peut avoir sous la forme d'intuition un vague pressentiment de la vérité. Comment nier qu'il ne la devine souvent sans s'en rendre compte? Dans ces cas, il semble subir l'inspiration du sentiment qui lui fait trouver la vérité bien avant que les données acquises par l'intelligence puissent lui permettre d'en présenter la démonstration.
Le Génie est l'inspiration qui, d'un jet et sans transition, atteint, après une forte contention d'esprit ou des méditations prolongées, la notion rationnelle chez certains es-
prits doués de la force de concentration suffisante pour devenir, à l'instar de lentilles, des foyers intellectuellement lumineux; c'est la perception intuitive et intellectuelle tout à la fois des vérités avant toute démonstration, car celle-ci devient, dans ce cas, la preuve de la vérité, mais non sa découverte f .
Le talent n'est que l'exercice admirable ou le plus bel emploi de l'intelligence sur les données déjà trouvées et acquises par le génie. Il classe, arrange, façonne, polit, et sait parfois donner plus dp brillant, de relief même, mais ne découvre jamais une idéç-mèrc ou principe générateur; son champ se limite au meilleur emploi des conséquences que doit produire la découverte du Génie. G'est, en un mot, le complément de l'invention en tant qu'il la rend plus assimilable aux autres et la met plus à leur portée, en la ramenant des régions élevées où le génie s'élança pour l'aller découvrir.
Le génie est l'âme du progrès, le talent en est le consolidâtes; l'un trouve le ciment, les pierres et le plan de l'édifice, l'autre se charge de l'agencement matériel qui doit faire ressortir la symétrie du bâtiment par l'harmonie des détails. Qui pourrait méconnaître à quel point ils se prêtent un mutuel appui pour amener le progrès et en faire participer la forme sociale?
En résumé, la Raison est la puissance extrême et supérieure de l'intelligence de Fhomme, en d'autres termes
l'iNTELLECT PARTICULIER dont est pourvue TOUTE PER- SONNE, c'est-à-dire I'être moral; intellect sans lequel
1 L'entente des affaires, des aptitudes spéciales et une perspicacité remarquable dans certaines circonstances ont été bien souvent indûment qualifiées du nom de génie.
la liberté ne pourrait s'exercer ni le sentiment devenir élevé, grand et généreux ; intellect qui sert de base au progrès et qui seul peut faire comprendre que l'être qui le possède ne peut mourir réellement, c'est-à-dire disparaître pour toujours, mais seulement changer de milieu, d'état et de condition à mesure que son développement moral s'effectue et s'accomplit. Qu'importe que cette amélioration progressive requière des siècles à traverser et des mondes à parcourir, si nous retrouverons tous, à mesure que nous saurons y parvenir, les bras d'un père et le cœur d'une mère confondus et' exaltés dans le même Etre, qui nous donna la vie pour nous faire conquérir le Bonheur? Il suffit de se faire une idée approximative de Dieu pour comprendre que cela doit se passer de la sorte.
Ceci peut sembler étrange , mais la preuve en découle tant des considérations qui précèdent que des vérités renfermées dans les chapitres suivants, vérités qui, dues à la raison seule, ne sauraient ne pas constituer la meilleure démonstration de ce que nous avançons.
L'argument à priori peut permettre le doute dans bien des occasions, mais l'argument à posteriori ne peut y donner aucune prise, il ne saurait le tolérer parce qu'il est incompatible avec tout scepticisme. Eh bien I nous invoquons tant l'un que l'autre, vu qu'ils se complètent en s'affirmant mutuellement, de même qu'ils se détruisent dès que la moindre opposition règne entre eux.
Comme l'accord le plus complet les unit l'un à l'autre dans tout notre travail , nous croyons que cette démonstration de la vérité, soit du point de vue que nous avons admis, sera dûment appréciée par tous ceux qui voudront bien parcourir l'œuvre que nous soumettons à leur propre raison. 1854.