H EST CERTAIN QUE LES DEUX RAISONS BIEN INTERROGÉES
« sont également infaillibles. » (Il omet de dire pourquoi cela ne saurait être autrement ; son point de départ ne le lui permettait pas, et c'est déjà beaucoup qu'il soit arrivé là par la force de son esprit, nonobstant ce même point de départ.) — «Pour l'une, pour « la raison objective, continue t-il, on ne conteste guère qu'elle ne « mérite une confiance absolue , à moins d'être de l'avis de cet « Allemand qui, déduisant à priori les lois de la nature et finissant « par se trouver en désaccord avec les faits, s'écriait que la nature « a tort et que « dans son infinie naïveté, » elle fait les choses à re- « bours. Quand on déclame contre l'autre raison , la raison dans « l'homme, on n'est pas moins plaisant que cet idéologue, et, mal- « gré toutes les erreurs qu'elle aura commises [qu'on s'est habitué partout à mettre indûment à sa charge) , « l'humanité s'écriera « avec Fénélon : « J'ai en moi une règle fixe et immuable qui me « ramène par force au but; elle est si intérieure et si intime que je « suis tenté de la prendre pour moi-même ; mais elle est au-dessus « de moi, puisqu'elle me corrige, me redresse, me met en défiance « contre moi-même, et m'avertit de mon impuissance. »
« Tout ce que je viens de dire de la raison humaine , continue « M. Colani, je l'applique à la conscience; et ce que j'ai dit de la « raison objective , je l'applique à l'Evangile.» — Et il ajoute à la page 104, c'est-à-dire 48 lignes plus loin qu'en cas de contradiction entre la conscience et Y Evangile (chose impossible à ses yeux quoique fort possible pour ne pas dire réelle aux nôtres) « c'est « l'Evangile qui aurait tort. »
Sans doute , M. T. Colani n'a pas les mêmes convictions que nous, pas plus que M. Edmond Schérer, autre collaborateur de la même Revue , et écrivain dont nous aurons occasion de citer favorablement dans notre ouvrage une appréciation aussi fine que juste sur l'un des travers les plus communs, quoique souvent inaperçu, de la critique ; mais nous croyons que la divergence d'opinion qui nous sépare d'eux tient uniquement au milieu dans lequel ces hommes de mérite ont vécu. Lorsqu'on possède une aussi belle intelligence, il est impossible de ne pas finir par accepter les conséquences des principes qu'on admet; s'arrêter en route, c'est manquer de courage ou de logique , et nous sommes loin de vouloir faire une semblable injure à des esprits de leur trempe. La cause en est ailleurs. — Il est tout aussi difficile de secouer à la fois tous les préjugés des maîtres qui nous initièrent que de repousser dJemblée la base erronée de l'école qui couvrit de son nom et protégea de son influence nos premiers essais; mais le temps marche, et avec lui l'esprit de tout homme qui pense et se plaît à réfléchir. Le statu quo dans le domaine intellectuel ne sera jamais que l'apanage de la médiocrité, car la paresse d'esprit est tout aussi bien la cause que l'effet de la pauvreté de l'entendement. Nulle pensée profonde sans un effort constant de l'esprit, et nul progrès possible sans cette même profondeur qui seule peut élargir le cercle d'action des idées.
Qu'on 'prenne ceci pour un compliment à notre adresse, par nous à nous-même décerné sans modestie, ou qu'on veuille bien y voir la franche expression d'une conviction profonde: peu nous importe ; mais nous ne saurions nous refuser à croire que des hommes comme MM. Schérer et Colani n'arrivent tôt ou tard à partager nos propres convictions en acceptant toutes les conséquences qui découlent du principe rationnel admis dans son amplitude. Ils atteindront ainsi la sphère à laquelle ils tendent depuis longtemps, sans s'en douter peut-être, et alors en rendant service à
leur propre cœur ils seront utiles aux autres, par l'extension même que leur portée intellectuelle pourra donner à la doctrine qu'ils finiront par adopter et défendre. Toutes les belles intelligences ne peuvent que céder à cette force d'expansion, qui leur est propre et qui constitue une des admirables lois auxquelles la bonté de Dieu voulut assujettir l'esprit humain, afin de mieux resserrer, par son exercice, les liens qui doivent unir les hommes et les amener tous ensemble, tôt ou tard, vers Celui dont chaque œuvre, bien comprise, retrace la sollicitude paternelle. 1856.
Note C, p. 20.
Prenons un exemple pour mieux faire comprendre par quel procédé surprenant nous arrivons de la sensation à parcourir l'échelle intellectuelle jusqu'à ce que nous atteignions le domaine de la Raison.
Je rois tomber un. corps et à l'instant plusieurs phénomènes successifs se passent en moi. — D'abord, la vue de la chute du corps produit une impression sur la masse encéphalique et celle-ci donnant l'éveil à I'activité du moi , fait naître la sensation 1 qui me pousse à regarder le corps, c'est-à-dire à prendre cette notice qu'on appelle perception, convertie bientôt en apperception dès que ma Volonté, dirigeant mon attention, éveillée , à s'en occuper, me donne la conscience que c'est mon intelligence qui s'en occupe, et non mes yeux seuls.
Cette apperception, ou conscience de mon activité volontaire , se traduit par Vimage (de Y objet) plus ou moins claire, qui se trace dans mon esprit : c'est ce qu'on appelle idée 9 . Cette idée, ou représentation du premier fait intellectuel, me conduit, en considérant les diverses faces que le corps observé peut présenter, d'abord en grandeur, étendue et résistance, et ensuite, sous d'autres rapports, à trouver des conclusions appelées jugements dont le résultat est
1 Point de rencontre, dans le moi, des sens et de la conscience {sens intime). * Cette expression a plusieurs autres sens également usités et qu'on ue saurait aujourd'hui proscrire du langage.
de transformer I'idée en notion. Ces notions comparées entre elles m'amènent à des pensées, autrement dit à des agrégats de jugements plus ou moins liés selon le point de vue qui m'aura servi de départ, soit que l'analogie ou la dissemblance les ait motivés.
Jusqu'ici l'intelligence, déterminée, sollicitée et non point produite par la sensibilité s'est développée selon ses allures et s'est chargée de toute la tâche, mais ce point atteint, la Raison entre en jeu par l'élévation même qu'elle donne à chacun des résultats obtenus en les considérant abstraitement, en dehors de tout phénomène occasionnel l . Elle vérifie alors l'exactitude k des rapports trouvés en cherchant s'ils sont apparents ou réels, c'est-à-dire, vrais en eux-mêmes, en tant que l'esprit humain peut concevoir leur réalité comme préexistante idéalement à leur réalisation dans l'espace et le temps.
Si l'homme a cette puissance, ce dont on ne saurait douter, l'expérience le confirme suffisamment, rien d'étonnant à ce qu'il puisse atteindre la région de V absolu, soit de V inconditionnel.
Dès lors il découvrira les vérités dites premières, quoiqu'à l'égard de Dieu, seule cause primaire, elles soient ou secondaires ou tertiaires, et pourra non-seulement rectifier l'idéal par la découverte de la base même de chaque rapport, mais encore trouver les principes dirigeants de sa conduite en remontant jusqu'au Créateur, et en découvrant entre tous les plans le seul qui puisse être en harmonie avec la sagesse de l'Eternel et les aspirations de l'âme humaine.
Voila des conséquences naturelles du principe que nous reconnaissons. Qu'on nie si l'on veut que l'homme possède une semblable puissance, mais qu'on ne soit pas assez illogique pour reconnaître le domaine de la Raison tout en étant assez hardi pour limiter ce même domaine, comme si l'on avait fait personnellement partie de
1 Nous ne prétendons point exposer ici toutes les facultés de l'intelligence, encore moins faire le narré complet de toutes les opérations de l'esprit, mais simplement esquisser à grands traits d'une manière aussi claire que possible le point où l'intelligence se transforme en raison. Dans notre philosophie morale nous aurons occasion de tout exposer en détail et de rendre souvent justice à la pénétration de plusieurs philosophes de mérite, et d'une réputation bien établie.
l'Intellecl Divin lorsqu'il gradua la parcelle de Raison Absolue dont il doterait l'homme pour qu'il pût réaliser le but de sa création.
Quiconque voudra bien se rendre compte du double caractère que présente la Raison, soit comme sphère dont les rayons forment autant de vérités, soit comme pouvoir qualificateur de ces mômes vérités, comprendra sans peine qu'elle ne peut être égarée, à l'instar de l'intelligence, par le sophisme, ni pervertie, comme le sentiment, par les préjugés. Son domaine est à ce point inaccessible aux travers de l'une et aux écarts de l'autre, que l'intelligence et le sentiment, dès qu'ils peuvent y parvenir, perdent leur nom et se convertissent en Raison.
Ceci posé : faudra-t-il de longues considérations pour comprendre la valeur de l'instruction et la pbrtée immense de l'éducation? En faudra-t-il de plus étendues pour saisir le procédé simple et admirable qui, tout en fortifiant l'intelligence, éclaire et ennoblit les sentiments pour faire atteindre plus vite le domaine rationnel, et avec lui le bonheur inhérent à tout être, dont l'esprit et le cœur reflètent à la fois la pensée et l'amour de Dieu ? Peu de mots suffiront pour faire tout apprécier.
L'instruction se charge d'amoindrir la sphère d'action du sophisme jusqu'à ce qu'elle parvienne à détruire son influence en l'extirpant. L'éducation dissipe les préjugés, en donnant à chaque sentiment sa base réelle et en mettant à notre portée intellectuelle les éléments légitimes sur lesquels repose notre grandeur. Le cœur épuré, l'esprit élargi , comment la raison pourrait-elle nous faire défaut? Et qu'on ne révoque pas en doute la possibilité de ces résultats. Les vérités acquises dans le passé et les conquêtes de l'esprit sur la matière ne disent-elles pas tout ce que l'avenir nous réserve, si nous avons confiance dans les moyens que l'Eternel mit à notre disposition pour notre perfectionnement?
Le progrès n'est-il pas le meilleur garant que l'intelligence, dès qu'on l'éclairé, peut vaincre le sophisme, et que le cœur est supérieur à toutes les sollicitations de notre égoïsme, dès qu'un noble sentiment le fait battre? L'épuration constante et graduelle des notions morales ou principes dirigeants de notre conduite et l'élévation même qu'a revêtue l'idée que les masses se formaient de Dieu ne sontelles pas autant de preuves contre lesquelles le scepticisme est impuissant à lutter? Lorsque la conviction et la persuasion se donnent la main pour fonder une croyance , ce n'est point le sourire du
mépris ni le silence du dédain qui peuvent faire naître le doute : quelque habile que soit l'impuissance, elle se trahit toujours lorsqu'elle ne peut obtenir l'aide de notre esprit ou la complicité de notre cœur.