‹ Considérations sur la Révolution françaiseChapitre 19 sur 24 · DE LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

DE LA NOBLESSE

On confond perpétuellement, et le peuple surtout, l'aristocratie et la noblesse ; ce sont cependant choses fort différentes, et en politique comme en toute autre matière deux mots exprimant deux idées.

La noblesse n'est pas plus que l'aristocratie, naissance, fortune, titres ou décorations.

La naissance, qu'on confond avec elle, est l'ancienneté de la noblesse et n'est pas la noblesse.

La fortune n'est pas la noblesse, mais elle lui était nécessaire pour remplir ses devoirs, sans être à charge à l'État.

Les titres, les cordons ne sont pas la noblesse et l'ont plutôt affaiblie ; et quand des distinctions, jadis inconnues, ont mis la vanité à la place de la conscience, la jalousie a pris la place du respect.

L'aristocratie est la participation héréditaire au pouvoir législatif.

La noblesse est le service héréditaire du pouvoir executif.

Faire des lois avec le pouvoir législateur, le pouvoir qui gouverne, c'est gouverner comme lui et avec- lui.

Faire exécuter les lois sous les ordres et par la direction du pouvoir qui exécute, c'est le servir.

Ainsi l'aristocratie partage le pouvoir, la noblesse le sert.

La noblesse n'est donc ni une prérogative ni un privilège ; elle est un service et un devoir envers le pouvoir.

Le premier besoin de la société, et même le seul, est sa conservation, c'est-à-dire sa défense contre l'ennemi intérieur ou le méchant, contre l'ennemi extérieur ou l'étranger.

La défense de la société doit donc être la première loi du pouvoir qui fait les lois, et la fonction essentielle, spéciale du pouvoir qui les exécute.

La défense de la société contre l'ennemi intérieur est confiée à la justice rendue par les tribunaux : et contre l'ennemi extérieur, elle est dans le combat livré par la force des armes.

Ainsi juger et combattre sous les ordres et sous la direction du pouvoir exécutif, est la fonction spéciale ou plutôt la raison de l'institution dc> la noblesse, et il n*\ en a pas d'autre.

Le jugement comprend aussi le conse.il qui est dû

au pouvoir quand il le réclame.

( )u peut même dire (pu- ces deux fonctions m' réduisent a une seule, puisque la justice criminelle, eu qui est le jusvitœ et necis, et qui frappe le méchant par le glah c de la loi, esl aussi un combat.

Jadis la noblesse réunissait e<s deux fonctions. Chaque baron avait, comme le roi, sa cour de jugement, OÙ il jugeait assiste de ses pairs et de sis pru-

d'hommes : el la loi interdisait au noble coupable de

quelque crime, les services judiciaires comme le service militaire : ncque mditiam nequc in palalio agendaruin causarum licentiam habeant.

Les anciens pairs de France, à la fois militaires et membres de la cour du Parlement, étaient, de nos jours, un monument vivant de cette ancienne existence de la noblesse.

Les longues guerres contre les Anglais, et plus tard les guerres de religion qui mirent les armes à la main de tous et la guerre partout, jetèrent exclusivement la noblesse dans le métier des armes, Elles firent tomber l'étude des lois et dégoûtèrent les nobles des fonctions judiciaires. Alors la noblesse abandonna le jugement aux clercs, et un ancien poète le lui reproche dans une ballade dont chaque couplet se termine par ce refrain :

Ces chevaliers ont honte d'être clercs.

Car, dit M. de la Curne de Sainte-Palaye, de l'Académie des Inscriptions, dans ses excellents Mémoires sur l'ancienne chevalerie, « la chevalerie avait recommandé à ses disciples de s'appliquer également aux lettres et aux armes ».

Dans ces derniers temps, les deux services judiciaire et militaire tendaient à se réunir, et s'ils n'étaient pas encore confondus dans les mêmes personnes, ils Télaient souvent dans les mêmes familles.

Qu'on prenne garde qu'il ne s'agit ici que de la juslice criminelle, du jugement des intérêts publics, et non de celui des intérêts privés. La justice civile n'est pas précisément une institution politique, parce qu'elle

n'est pas absolument néeessaire. On peut, en effet, terminer les affaires civiles sans l'intervention des tribunaux, par arbitrage ou composition amiable ; on peut même renoncer à plaider. Mais la justice criminelle n'admet ni arbitrage, ni composition amiable, ni transaction volontaire ; elle ne permet pas même le silence, et le ministère public poursuit d'office les crimes et les délits que le particulier lésé ne veut pas, ne peut pas, ou n'ose pas poursuivre.

La juridiction criminelle en dernier ressort était donc revenue à la noblesse qu'on appelait noblesse de robe, puisque les magistrats en cour souveraine, comme les officiers militaires, jouissaient du premier degré de la noblesse, ou la noblesse personnelle, en attendant qu'elle devînt héréditaire par la continuation des mêmes fonctions dans les mêmes familles ; et si quelques charges municipales ou financières conféraient la noblesse, les. exceptions avaient été, dans l'origine, des mesures fiscales ou rémunératoires et non une institution politique.

Je le répète, pour en laisser une Idée juste el précise : L'aristocratie partage le pouvoir^ la noblesse le sert .

Quoique dans un Etal aristocratique la noblesse ne joue qu'un rôle secondaire, ou se confonde avec Paris* tocratie, à lutine, où L'ordre des chevaliers étail à côté

du Sénat une sorte de noblesse', 1rs elievaliers turent

toujours hommes de guerre et finirent parexercerla justice.

Ainsi, le pair OU l'alisier. île peuvent dire nui <//-

gnitè ; le magistrat et le militaire disent mon service.

Ce mot de Si'-ricc appliqué aux plus liantes FonC-

tions, inconnu dans ce sens aux peuples anciens, est venu, dans toutes les langues des peuples chrétiens, de l'Evangile, qui dit : Que celui qui veut être (tu-dessus des au 1res ne soit que leur serviteur (Matth. xx, 26), et qui demande : Qui est le plus grand de celui qui sert ou de celui qui est servi ? (Luc, xxn, 27.) Et le peuple n'était-il pas servi par ceux qui étaient voués exclusivement et héréditairement à sa défense par les lois ou par les armes ?

L'orgueil ne voit, dans ce service, que des distinctions et des supériorités ; la raison, la conscience et la politique n'y voient que des devoirs.

C'est afin que la noblesse ne fût jamais empêchée par sa faute de remplir ses devoirs politiques, que les mœurs plutôt que les lois, et même plus sages que quelques lois, lui interdisaient tout engagement pécuniaire qui entraînât la contrainte par corps, lui défendaient de se livrer à aucun négoce, trafic ou autre profession lucrative qui pût le mettre dans la dépendance des particuliers, d'occuper aucun emploi de finance ou même d'administration civile ; et jusqu'à la Révolution, un cadet de Gascogne qui n'avait, comme on dit, que la cape et Vêpée, et ne pouvait avoir d'autre perspective en se retirant du service, s'il n'y laissait pas la vie ou les membres, que d'obtenir un grade de capitaine d'infanterie et trois ou quatre cents francs de pension, n'aurait pas changé ses épaulettes pour une recette générale. (Test à peine croyable aujourd'hui, et je n'ose l'avancer que sur la foi d'hommes vivant encore qui peuvent eu rendre témoignage.

La perpétuité des mêmes services dans les familles faisait la noblesse héréditaire, c'est-à-dire dévouait

la famille, corps et biens, aux mêmes devoirs et aux mêmes sacrifices ; et si le défaut de santé, de fortune, ou d'autres motifs, ne permettaient pas à tous les individus d'embrasser la carrière du service militaire ou judiciaire, la famille n'en restait pas moins à perpétuité disponible pour le service de l'Etat, et ne pouvait, sans déroger, embrasser d'autre profession.

L'ancienneté du service honorait une famille, et il est toujours plus honorable de servir L'Etat dans les professions publiques, que les particuliers dans les professions privées. Les plus anciennes étaient les vieillards de la société politique et obtenaient, à ce titre, la considération et les respects qu'on accorde aux vieillards d'âge, dans la société domestique.

Une lois la noblesse devenue héréditaire comme le pouvoir, il y avait homogénéité parfaite entre le pouvoir et ses ministres ou serviteurs, et celte homogénéité donnait à L'Etat le plus haut degré de force, de résistance et de stabilité.

Il suffît pour s'en convaincre de remarquer qu'en Turquie ei en Pologne, où cette homogénéité n'existe pas, ou n'existait pas, puisque en Turquie le pouvoir est héréditaire et ses ministres temporaires ou amovibles à volonté, et sans caractère indépendant du pouvoir, et en Pologne, le pouvoir était viager et la noblesse héréditaire ; car deux causes diamétralement opposées ont produit un résultat semblable, et conduit ces deux sociétés, malgré l'étendue et la fertilité de

leur territoire, leur population nombreuse et la bravoure de leurs habitants, au même de ;iv de désordre et de faiblesse I Ce n'est pas s ms un profond étonnemenl qu'on a dû

voir le prodige d'inconséquence de ces pères de famille qui, étrangers, ce semble, aux sentiments les plus naturels comme aux connaissances politiques, se sont élevés avec tant de violence et d'obstination contre tout système d'hérédité de noblesse, ou de fonctions, comme s'ils voulaient fermer à leurs enfants les carrières qu'ils auraient eux-mêmes parcourues, et borner ainsi l'avenir de leurs familles.

Il faut leur apprendre la raison de cette institution d'hérédité politique, introduite par la nature et sanctionnée par le consentement de tous les peuples et la raison de tous les hommes éclairés.

Cette institution n'est que l'application à l'économie politique du grand principe de la division des travaux, principe fondamental de l'économie domestique.

Aupremieràge des sociétés, et encore de nos jours, dans les lieux et chez les hommes qui s'en rapprochent le plus, comme dans les montagnes de la Corse et à plusieurs égards dans les nôtres, l'homme fait lui-même et tout seul tout ce que demandent ses besoins. Il est laboureur, maçon, charpentier, charron, tisserand, etc. Il cultive la terre, bâtit sa maison, fabrique ses outils, tisse ses vêtements ; bientôt il s "aperçoit qu'en s'adonnant exclusivement à un de ces métiers, il fait son ouvrage mieux et plus vite, avec plus de profit pour lui-même et pour ceux qui emploient son industrie, et qui y trouvent une grande économie de temps et des ouvrages d'un meilleur service. Les travaux se divisent donc, les différents métiers se distinguent les uns des autres ; et reniant, élevé sous les yeux de son père et dans son atelier, prend le goût et L'habitude des travaux qu'il voitexé-

cutcr, auxquels il aide suivant ses forces ; et c'est ainsi, et non autrement, que se perpétuent pour les besoins des hommes les métiers les plus vils et les plus périlleux.

Transportons ces mêmes idées dans la société politique.

Elle n'a qu'un besoin : sa conservation ; et pour l'assurer, elle n'a que deux moyens : la justice contre l'ennemi intérieur ou le méchant, les armes contre l'ennemi extérieur, ou l'étranger.

Mais dans les premiers temps, les crimes étaient simples comme les hommes, tout de violence et de premier mouvement. La guerre était une irruption soudaine. Tous étaient et pouvaient être juges et guerriers ; et dans les sociétés, sans philosophes, sans partis, sans intrigues et sans diplomates, s'il fallait des ministres, ils étaient bientôt trouvés.

Mais avec le temps, L'accroissement de la population et le progrès de l'esprit, progrès dont le vice profite malheureusement plutôt que la vertu, le crime est devenu un art, la guerre une science" ; et il a fallu des hommes spéciaux, des études et des connaissances spéciales, de longues habitudes de juger et de combattre, et ce n'a pas été trop de la vie entière des

hommes qui s'y sont livrés pour acquérir la science du magistrat et celle du guerrier. Le jugement et le combatt qui n'étaient (pie des accidents, sont devenus des besoins permanents ; ce qui n'était qu'un devoir

transitoire est devenu un métier de toute la vie ; el dans ces nobles professions comme dans les métiers

mécaniques, les exemples et les leçons des pères ont été la première et la plus puissante éducation de l'en-

lance, bien autrement efficace que ces écoles spéciales où les jeunes gens perdent la foi et les mœurs en échange de quelques connaissances qu'ils y reçoivent, et deviennent pour des besoins d'un moment des militaires instruits ou des avocats distingués, et pour toute la vie de mauvais citoyens.

Alors, et par cette succession héréditaire et jamais interrompue, d'exemples, de leçons et d'habitudes, la société a été garantie contre le méchant et contre l'étranger, et le citoyen, tranquille sur son avenir, a pu se livrer à ses occupations et au soin de sa fortune et de sa famille.

Mais vous qui parlez sans cesse des progrès de la société, remarquez-vous que nous retournons à l'en* lance, et que, semblables aux hérésiarques qui ont voulu ramener la primitive Église, vous voulez nous ramener à la société primitive et aux éléments de !a politique ?

La justice criminelle retombe dans le peuple sans études et sans connaissances par l'institution du jury ! L'armée retombe dans le peuple, sans habitudes de discipline militaire et distrait par le soin de gagner sa vie, par L'institution des gardes nationales. Rome naissante prenait à la charrue ses dictateurs et ses consuls; nous, au dernier âge de la société, nous prenons à la charrue, au comptoir, à l'atelier, à la boutique même, nos députés, nos administrateurs, même nos pairs : institutions des premiers temps, institutions imparfaites, qui ne peuvent pas plus rassurer la société au dedans que la défendre au dehors ; institutions cjue nous devons aux avocats législateurs; car si le peuple souverain est tout le monde, le peuple-

pouvoir, le peuple-législateur, le peuple-gouvernement, sonl les avocats qui laissent au peuple la théorie de la souveraineté qu'il ne comprend pas, et dont il n'a que faire, et qui gardent pour eux l'effectif et le positif du pouvoir qu'ils exploitent avec le plus grand succès.

Et voyez où vous entraîne cette pente rapide vers ce que vous appelez un progrès et sur laquelle vous voudriez en vain vous retenir. On rejette l'hérédité de la noblesse, de la pairie, même de la royauté, et voila que les saint-simoniens rejettent l'hérédité même des patrimoines, même celle de la filiation, et prêchent la communauté des biens et celle des femmes. Hélas : il a suffi* d'une des deux pour jeter la moitié du globe dans les absurdités et les corruptions du mahométisme ; nous en sommes donc venus, à force de progrès, aux derniers confins de la barbarie.

Mais ce qui a dû pénétrer d'une éternelle douleur les hommes qui ont conservé quelques principes de saine politique, de morale et d'honnêteté publique, est de voir le gouvernement accorder à ces inscr. charlatans l'honneur d'une discussion solennelle

devant les tribunaux et le public, que leur air composé, ban- costume extraordinaire, leur doctrine plus extraordinaire encore, ne disposaient que trop à se passionner pour la politique de la loi agraire et la morale de l'émancipation des femmes.

El l'on se dispute le ministère d'une SOCÎéU

tombe en dissolution. Quelle pitié

Je re\ iens au sujet de cet article. La grande diminution de la noblesse et son appauvrissement, qui ont concouru avec le prodigieux accroissement de

nombre et de fortune de la population totale, ont été une des causes de la Révolution, parce qu'il n'y a plus eu la proportion nécessaire entre la force physique de la multitude et la force morale pour gouverner par l'influence des exemples plutôt que par des commandements et des lois. Or, à mesure que les sociétés avancent, les influences font plus et les lois moins.

Malheureusement, le gouvernement n'avait soigné ni le matériel ni le personnel de la noblesse. En abrogeant les substitutions faites pour conserver les biens dans les familles, substitutions qu'on a voulu remplacer par les majorats, il avait sacrifié la politique aux exigences du fisc. La noblesse, au lieu d'être régie dans ses biens par la loi politique, l'était par les lois civiles, et des dots ou des acquisitions faites sur ellemême dépouillaient une famille pour en enrichir une autre et accumulaient ainsi les fortunes dans les mêmes mains. Il en résultait une grande diminution dans les familles nobles, car on peut dire qu'un noble qui possédait deux manoirs avait détruit une famille. La noblesse s'appauvrissait ainsi, lorsque tous les moyens de rétablir sa fortune lui étaient interdits. Ce n'était ni le service militaire où elle servait, comme dit Montesquieu, avec le capital de son bien, qui pouvait l'enrichir, encore moins la magistrature, qui supposait la fortune au lieu de la donner ; et si quelques places de cour étaient mieux partagées, les plus rétribuées, comme les ambassades, étaient les plus ruineuses.

D'un autre côté, des distinctions, jadis inconnues, de noblesse de robe et d'épée, de cour et de province, d( gens de qualité et simples gentilshommes, avaient

affaibli l'institution en altérant l'égalité qui en était la base et en effaçant l'ordre pour élever l'individu.

Mais ce qui lui a porté le coup mortel, est, puisqu'il faut le dire, la noblesse elle-même, ou plutôt s chefs, premiers entre leur- i g ux, ceux qui approchaient le plus prés de la personne des rois, et dont les ancêtres avaient rendu à L'Etat les services les plus éclatants, et en avaient aussi reçu les récompenses les plus honorables. Séduits par l'éclat, l'opulence et les prérogatives de la pairie britannique, et plus accessibles aux nouveaux systèmes par leur commerce avec les beaux esprits et les philosophes, ils ont voulu faire une révolution pour eux, et l'ont faite pour tout le inonde. Ils étaient grands, ils ont voulu être plus lîds. Las de servir le pouvoir comme nobles et pairs entre eux (et déjà les fils des pairs renonçaient au service militaire), ils ont voulu le partag ire

pairs de la royauté, c'est-à-dire, rois eux-mêmes, et la fureur de la pail é la tête de la noblesse en

France, en Piémont, a Naples, etc

M lis quand la tête de la colonne avance d'un pas, tout, jusqu'au dernier, se met en mouvement. I mis ont voulu être rois, les petits ont voulu être mis, et comme avec tant de pouvoirs il n'y a plus eu de pouvoir, il n'y a plus eu non pli ftfe, et

h- nom de Slljel a été changé en celui de citoyen, titre équivalente celui de noble dans tout Etat républicain. Le roi seul ne pouvait monter; aussi, dans le mouvement général, il est descendu.

T. «us ont île rois, excepté le roi, et l'éclipsé d<

eil du monde politique a pion., ténèbres. Lu sortirons-nous ? Les hommes d'esprit

qui se trouvent dans les différentes fonctions à la tête du gouvernement s'apercevront enfin de l'impossibilité de gouverner la société dans le système qu'ils poursuivent avec tant d'efforts, si toutefois gouverner la société est autre chose qu'en tirer des soldats et des impôts ; et des Français voudront-ils consommer la ruine de la France ?

Quant au personnel de la noblesse, les gouvernements monarchiques ont trop oublié que, s'ils ne peuvent gouverner le peuple qu'en masse, ils doivent gouverner la noblesse en détail, et pour ainsi dire, par individus ; tout régler dans ceux qui doivent être la régie de tous, et punir sévèrement tout ce qui dans la conduite même privée du noble peut être sujet de scandale et nuire à la considération qui doit être sa première force.

Alors, au lieu d'être un objet d'envie, la noblesse serait pour ceux qui peuvent y prétendre un objet de frayeur, à la vue des sacrifices qu'elle impose.

C'est une utopie, dira-t-on... Je le crois aussi, mais sans en espérer le succès. Aujourd'hui qu'on ne voit que des utopies d'erreurs et de désordre, et qui n'ont été que trop réalisées, je mettrai cette utopie de perfection sous la protection d'un des plus grands génies et des meilleurs esprits qui aient paru dans le monde, de Leibniz, à qui, dans toutes les parties des connaissances humaines, aucune autorité contraire ne peut être opposée. Son opinion sur le sujet qui nous occupe est trop remarquable pour n'être pas citée. Il écrivait en 1714. et prévoyant dès lois la l'évolution dont l'Europe était menacée à la fin de ce siècle, il l'attribuait aux livres a la mode et aux passions de ceux

qui, se croyant déchargés de l'importune crainte d'une Providence surveillante et d'un avenir menaçant, lâchent la bride à leurs passions brutales et seraient capables, pour leurs plaisirs et leur amusement, de mettre le l'eu aux quatre coins delà terre, « et j'en ai, dit il, connu de cette trempe ». Il ajoute : « Tout ce (prune merveilleuse vigueur de corps et d'esprit, au milieu des privations et des tortures, fait dans les sauvages un point d'honneur des plus singuliers, pourrait être acquis parmi nous, par l'éducation et des privations bien réglées. Je ne m'attends pas qu'on fonde de sitôt un ordre dont le but serait d'élever l'homme à un si haul point de perfection. Comme il est rare qu'on soit exposéaux extrémités où l'on aurait le besoin d'une si grande force d'Ame, on ne s'avisera guère ^Vcn faire provision aux dépens de ses commo dites ordinaires, quoiqu'on y gagnerai! incomparablement plus qu'on n'y perdrait, et cependant cela est une preuve que le bien surpasse le mal, puisqu'on n'a pas besoin d\\w si grand remède

Au point où est parvenue aujourd'hui la société, aux dan-ers qui la menacent , et lorsque nous connaissons ions lani d'hommes de la trempe de ceux donl parle Leibniz, et qui pour faire triompher leur ambition, leur cupidité, leurs ressentiments el leurs s\ sternes, mettraient le feu aux quatre coins de la tare. Leibniz jugerait que la société est exposée à des exti miles où elle <i besoin d'une grande force d'unie, et une le mal surpasse assez le bien pour quelle ait besoin d'un

si grand remède.

C'esl une utopie, sans doute, el cependant j'ose dire, avec une profonde conviction, que le salut

de l'Europe est dans quelque chose de semblable.

Rien, à mes yeux, n'en prouve mieux la nécessité que l'acharnement qu'à mis la Révolution à persécuter et proscrire l'institution religieuse la plus forte qui ait jamais paru et qui aurait pu être le type de l'institution politique dont parle Leibniz.

Cependant malgré l'affaiblissement du corps de la noblesse et les vices de quelques-uns de ses membres, la magistrature française et la noblesse française avaient jeté en Europe le plus grand éclat par leurs vertus civiles et politiques. L'une avait jugé avec probité, indépendance et sévérité, l'autre conseillé avec sagesse ou combattu avec valeur, et elles avaient donné dans tous les temps de nobles exemples de courage, d'intégrité et de fidélité.

Elle a mis le sceau à sa réputation et dignement terminé sa carrière politique par l'émigration, dernier soupir de l'esprit chevaleresque et le plus mémorable exemple des sacrifices à ce qu'elle a cru son devoir qui ait été donné depuis les croisades. Je n'ignore pas les reproches qu'on lui a faits ; les uns auraient voulu qu'elle restât pour défendre le roi, comme si la noblesse sans chef, sans point de ralliement, dispersée, un contre mille, sur le vaste territoire de la France, au milieu d'un peuple en fureur, eût pu défendre quelque chose ; les autres, sans oser le dire, ont regretté qu'elle ;iit par sa fuite fraudé la guillotine, comme leurs suppôts accusaient de voler la nation ceux qui cherchaient à sauver quelques débris de leur fortune de- la rapacité des agents de la Convention.

La postérité qui reçoit l'appel des malheureux prononcera entre tous les partis. Mais quelque jugement

qu'elle porte sur cette mémorable époque de la société, elle ne pourra s'empêcher cl admirer dans un siècle de corruption, de mollesse et d'égoïsme, un esprit de vie et de force chez une nation où de si grands sacrifices défendus sous les peines les plus sévères par l'autorité la plus redoutable, ont pu être commandés par le sentiment de l'honneur et du devoir. Puissent les chefs des nations avoir à 1 avenir des serviteurs plus heureux ! ils n'en auront pas de plus fidèles.

Infelix ! utcunque ferent ea facta minores,

Viiicet amor palrizc, taudumque Immensa cupido.

(Virg., JEneid., VI, 823, 824.)

Du Gouvernement représentatif (1;

Le principe du gouvernement représentatif est la souveraineté du peuple.

La souveraineté est le pouvoir suprême, le pouvoir au-dessus de tous les pouvoirs, et celui qui donne l'être et l'impulsion à tous les pouvoirs subordonnés.

On avait cru jusqu'à présent, dans toutes les sociétés anciennes et modernes, que le pouvoir suprême universel ne pouvait être que celui de Dieu : A Joue principium, disaient les païens ; Ornais potestas a Deot disent les chrétiens.

Nous avons changé tout cela ,* mais si tel est l'attribut du peuple, le peuple donc est Dieu ; et où réside cette divinité? quelle étoile mystérieuse nous conduira jusqu'à elle, pour que nous puissions lui porter nos adorations et nos hommages ? Nous la chercherions en vain. Le mot de peuple est un nom collectif qui représente une idée abstraite, pure création delà pensée, qui, faisant abstraction des individus dont le peuple se compose, en compose elle-même un être

1 Du gouvernement représentatif Rénovateurs 0 octobre 1832).

sans réalité, un être fictif, et que, à cause de cela, on appelle un cire de raison...

Non, le peuple n'est pas souverain public ou politique ; il est souverain domestique, pouvoir dans la famille où il a son ministre, ses sujets, ses serviteurs, < l'administration de ses biens ; où il a, dans des proportions privées, tout ce qui constitue le pouvoir. Et ils sont des insensés ou des corrupteurs, ceux qui, l'enivrant de l'idée de sa prétendue souveraineté politique, lui ôtent le goût de son pouvoir domestique et lui en l'ont mépriser ou négliger les devoirs.

« Aussi ce n'est pas le peuple laborieux qui réclame la souveraineté, c'est le peuple parleur et oisif qui veut faire le peuple occupé souverain malgré lui, pour gouverner sous son nom et vivre à ses dépens.- »

Cependant, comme le peuple souverain est incapable d'exercer sa prétendue souveraineté, qu'avec cent brus, dit Montesquieu, il renverse (oui, cl qu'avec nulle pieds il ne vu que comme un insecte, force a été qu il SC donnai ou qu'il reçût quelqu'un qui put le représenter

et dans lequel cette abstraction se réalisât, et dans

le gouvernemenl représentatif, la démocratie s*est donné un roi, autre fiction, fiction de royauté comme le peuple est uuv fiction de souveraineté : un roi qui

n'a pas de sujet, et qui est lui-même le premier sujet

du peuple souverain, un roi qui règne et ne (jourerne

pus ; un roi enfin qui ne peut parler et agir que par

les ministres qui, eu\ mêmes, a\eeune tut ion de

responsabilité, représentent la raison, l'intelligence et la \ olonté du roi ( 1 ).

(1) On entend dire continuellement qu'une bonne loi sur la n

Au fond, la démocratie ne pouvait pas mieux faire ni créer un pouvoir plus fort qu'elle-même. Jamais la royauté, j'entends la royauté indépendante, la ro}rauté qui règne et gouverne, la royauté qui est, non pas, comme disait naguère un journal, au-dessus de toutes les lois, mais qui est au-dessus de tous les hommes ; jamais cette royauté n'est sortie de la démocratie, et si elle lui succède, c'est en la détruisant. Cette royauté ne tire son origine que des grands d'une nation ou des aînés de la grande famille. Pharamond ou Clovis furent élevés sur le pavois par les chefs de leur nation. Hugues Capet s'éleva au milieu de ses égaux ; même dans l'autre siècle, le prince d'Orange reçut la couronne d'Angleterre de la main des pairs. C'est que l'aristocratie est un corps complet et homogène, et tout corps ainsi constitué, et qui n'a qu'un intérêt, celui de son existence, pour ne pas rester acéphale, tend à se donner une tête ou un chef. Si ce corps le fait semblable à lui-même et héréditaire comme lui, l'Etat conservera son indépendance, et c'est ainsi que se maintiennent sans troubles les grandes monarchies de l'Europe. Si les grands, par ambition du pouvoir, ou par jalousie les uns des autres, font leur chef viager ou révocable, l'Etat sera sans garantie au dedans et au dehors, et tôt ou tard perdra son indépendance. C'est ce qui est arrivé à la Pologne et à Venise dont les puissances auraient respecté l'existence en corps de nation, si ces Etats eussent pu leur présenter, au lieu

ponsabilité des ministres est difficile à faire. le le crois bien, elle est impossible. Une pareille loi est injurieuse pour les ministres

vertueux, inutile pour ceux qui ne le sont pas et ceux-ci, elle les conseille bien ]>lus qu'elle ne 1rs menace.

de quelques individus, une royauté héréditaire, une famille royale, propriété inaliénable de la nation, contemporaine de tous ses âges, témoin de tous ses événements, associée à toutes ses prospérités comme à tous ses revers, que chaque génération a reçue de celles qui l'ont précédée, dont elle répond à celles qui lui succéderont : famille dans laquelle il n'y a ni enfants ni vieillards, mais un seul être-roi dont l'histoire n'a pas constaté la naissance et dont le temps ne verra pas la lin : famille qui est la nation même réduite à sa plus simple expression, et qui dans sa perpétuelle et impérissable unité représente à la fois la nation passée, la nation présente, la nation à venir ; et n'estce pas cette famille qui seule et sans autre force a de nos jours sauvé la France du démembrement et de la conquête V

La démocratie ne fait pas et ne peut pas faire corps ; elle est une agrégation fortuite d'une multitude île petits corps, sociétés ou familles indépendantes les unes (les autres, qui ont chacune leurs intérêts, chacune leur pouvoir domestique, sociétés par conséquent toutes monarchiques, et dont sortira tôt ou tard,

connue de son élément, la monarchie politique : car

la démocratie dans un Etal indépendant de droit et île fait, dans un grand Etat, ne peut être que la transition orageuse de la monarchie de [a famille, à la monarchie de L'Etat, et du système de l'art à celui de la nature.

Quand la démocratie \ eut se donner un chef, m elle est civile, elle ne peut se donner qu'un mannequin,

un fantôme de chef, comme le doge de Venise ou de Gênes ; si elle est militaire, elle se donne1 un général,

un despote comme l'empire romain ou les Etats d'Orient ; et si la démocratie représentative se donne un roi, comme en Pologne et en France, elle ne lui confère que le titreet les vains honneurs de la royauté, et il n'est au fond ni civil ni militaire.

Nous avons vu le principe du gouvernement représentatif, il nous reste à en examiner les effets.

Ces effets ne se développent pas également ni en même temps dans toutes les sociétés. En Angleterre, bien moins occupée de politique que de commerce et d'entreprises maritimes, et qui s'attache bien plus à troubler la politique des autres Etats qu'à affermir la sienne, les effets du gouvernement à trois pouvoirs et à chambres délibérantes ne se sont fait sentir depuis" 1688 que dans ce moment, et même avant cette époque la royauté accrue ou plutôt amoindrie par la suprématie religieuse dont la Réforme l'avait grevée, était même en présence des chambres un véritable despotisme. En France, plus occupés de politique rationnelle que d'intérêts matériels, et où tout va plus vite, hommes et choses, nous en sommes, après quarante ans de gouvernement représentatif, aux derniers résultais, et déjà les journaux, confidents des douleurs et des sollicitudes ministérielles, nous déclarent « qu'il ne faut plus se faire d'illusion... ([lie le torrent de l'anarchie gronde tout autour de nous » [Journal des Débats , et menace de tout emporter, en sorte que l'on peut dire que le gouvernement représentatif finit en Angleterre et qu'il est fini en France.

En effet, cinquante ans bientôt de démocratie, ou populaire, ou militaire, ou royale, et de révolution religieuse et politique, ont conduit la France à l'état

déplorable où nous la voyons aujourd'hui, à un état qui fait horreur et pitié à ses voisins, et qui est tel qu'à aucune époque de sa longue existence elle n'avait donné à ses amis plus de sujets de crainte et de découragement. La France avait essuyé de grands revers ; elle avait vu ses rois périr sur la plage africaine, captifs chez l'ennemi, assassinés par leurs sujets, un roi d'Angleterre couronné roi de France à Paris, son roi en démence, ou réduit à n'être que le roi de Bourges ; elle avait vu l'Anglais maître delà moitié du royaume, et l'autre moitié ravagée par des bandes indisciplinées, la division parmi la famille royale, le désordre partout ; mais tant que la foi à la royauté et à la religion se conservait dans le cœur des peuples, le mal n'était qu'à la surface, et l'édifice un moment ébranlé, bientôt raffermi sur ses bases antiques, s'était relevé plus solide et plus imposant.

Mais à l'époque de la Réforme le mal pénétra dans [es entrailles mêmes du corps social ; la nouvelle doctrine, en substituant le système de discussion à celui

d'autorité, ruina à la fois le pouvoir de commander et le devoir d'obéir, sur lesquels reposaient depuis tant de siècles la chrétienté et ses augustes enfants. Une fausse philosophie, sortie de la Réforme, s'est emparée de ce principe et l'a poussé à ses dernières conséquences, et jusqu'à la haine de toute autorité et au mépris de toute subordination. Tous les désordres qui depuis cette fatale époque ont affligé l'Europe, toutes les guerres qui l'ont ensanglantée, la révolution dises lois, de ses mœurs, de ses gouvernements, n'ont

pas d'autre principe. Le mal n'a fait (pie s'accrottre, et il semble parvenu a son dernier période, depuis

ui'v.h i i fON

146 DU GOUVERNEMENT REPRESENTATIF

que des insensés ont voulu faire une nouvelle société d'un genre humain vieux de six mille ans. Ce qu'il y a de désespérant dans la maladie qui nous travaille, est que nous en cherchons le remède dans ce qui la cause et l'entretient, je veux dire dans un gouvernement impossible et une royauté impuissante.

En effet, depuis plus de quarante ans, et surtout depuis 1814, que nous poursuivons de session en session cette chimère de démocratie royale, pour satisfaire l'orgueil de quelques-uns et la jalousie de quelques autres, l'ambition et la cupidité de tous, qu'avons-nous obtenu, qui avons-nous affermi, et ne sommes-nous pas aujourd'hui bien moins avancés que le premier jour ? Il y a eu dans cette longue période quinze ans de prospérité encore toute matérielle due à l'élément monarchique de la restauration ; mais l'influence de l'élément contraire a-t-elle cessé d'agir, manifestée par les éternels combats de majorités et de minorités, de côté droit et de côté gauche, par les changements perpétuels de ministère, par des conspirations fréquentes, par des attaques à la religion ; et a-t-il été permis aux hommes prévoyants de goûter un instant de pleine et entière sécurité, et cette lutte intestine et cette guerre d'opposition, n'ont-ellcs pas fini par la terrible explosion de juillet ?

Je n'ignore pas que j'ai toujours été sur ce point en désaccord avec des hommes dont j'honore le caractère, dont j'admire les talents, et qui croient à la possibilité, peut-être à la nécessité du gouvernement représentatif. Mais sans entrer clans une discussion, de laquelle il résulterait que ce gouvernement, sans unité de pouvoir comme sans union des cœurs et des inté-

DU GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 117

rôts, et dans lequel une opposition, souvent injuste et toujours passionnée, est un ingrédient indispensable, est direetement contraire à la nature de l'homme et à la nature de la société ; ne nous suiïit-il pas de l'expérience que nous venons d'en faire, et de celle dont nous menace la session qui va s'ouvrir sous de si tristes auspices, et de l'expérience encore de tous les Etats qui ont subi cette forme de gouvernement, pour en conclure qu'il n'y a pas d'habileté, pas de talent, pas de sagesse, pas de bonheur qui puisse, avec cet instrument de désordre, garantir la tranquillité de l'Etat, l'influence delà religion, la paix des familles, la liberté civile, la libre possession de ses propriétés, tous biens sans lesquels la société n'est qu'un lieu de désolation et de désespoir?

Ces biens, on ne peut pas davantage les attendre de la royauté constitutionnelle, regardée dans cette forme de gouvernement comme an ennemi public, contre lequel on ne saurait prendre trop de précautions, et qui ne peut être que le témoin impuissant des désordres, si même elle n'est pas forcée A'en être l'instrument.

Si le corps humain est affecte d'une maladie organique, qu'il y ait lésion ou organisation vicieuse du foie, du cœur, du cerveau, un régime peut bien

en retarder quelque temps les effets, mais l'on ne

saurait en guérir la cause qui, tôl 00 tard, conduit

l'homme au tombeau, La démocratie est la maladie organique du corps social, elle en affecte les parties nobles, le pouvoir ci les devoirs; et si des circonstances de temps, de lieux ou de personnes en suspendent momentanément les ravages, aucun moyen ne

1 18 DU GOUVERNEMENT REPRESENTATIF

peut en corriger le principe. « Si le législateur », dit J.-J. Rousseau, « établit un principe différent de la nature des choses, l'Etat ne cessera d'être agité jusqu'à ce qu'il soit changé ou détruit, et que l'invincible nature ait repris son empire. »

Et qu'on ne dise pas que la stabilité ne peut être le partage des institutions où l'homme est agent nécessaire, et que c'est quelque chose, si ce n'est assez, disait naguère un journal libéral, pour un gouvernement représentatif d'une durée de trois ou quatre générations. Il ne faut pas même tant de temps à la démocratie pour succomber sous le vice de son principe ; mais la monarchie ne peut périr que par la corruption du sien, et les sociétés chrétiennes et monarchiques doivent durer autant que le monde, puisque le christianisme est la seule raison de son existence et de sa durée.

Lorsque nous avons dit que la démocratie était la maladie organique de la société, parce qu'elle en détruisait le pouvoir, la preuve en est sous nos }tcux. Dans ce gouvernement, le pouvoir de l'homme est tout ; tout y est puissant hors la puissance publique. L'esprit y est une puissance, le talent une puissance, la richesse une puissance, et il ne me serait pas difficile d'y appliquer les noms. Il y a aussi la puissance des partis, hélas ! et la puissance même du crime; et n'ayons-nous pas vu naguère1 la scélératesse ou le délire rendre une espèce de culte à la puissance de l'enfer sous l'invocation de Maratet de Robespierre ?

Mais le plus grand danger et le pius prochain dont les gouvernements à plusieurs pouvoirs et à assemblées délibérantes et législatives menacent un Etat,

DU GOUVERNEMENT REPRESENTATIF 149

est la facilité qu'ils offrent aux étrangers d'intervenir dans ses affaires par leur argent ou leurs intrigues. On connaît l'affreuse vénalité qui régnait dans les diètes de Pologne ou le sénat de Suède avant sa dernière révolution. Sous Louis XIV, l'argent de la France soldait les républicains d'Angleterre contreles Stuarts. et jusqu'au fameux Algernoon Sydney, le coryphée des tclcs rondes, modèle, disait-on, de patriotisme et de désintéressement. C'est ce que les mémoires secrets du temps et les propres dépèches de nos ambassadeurs nous ont révélé, et qui sait ce que de pareils documents révéleront un jour à nos neveux? L'influence des guinées anglaises sur les premiers événements de notre Révolution fut plus que soupçonnée, et l'on peut affirmer (pie les ennemis de la France, jaloux de sa prospérité, n'auraient jamais cru pouvoir trop payer le mal que lui ont fait nos jacobins et nos libéraux. « Si l'on connaissait les ténébreuses intrigues des gouvernements les uns contre les nulles pour se nuire et s'affaiblir réciproquement, a dit ailleurs L'auteur de cet article, on serait effrayé de leurs résultats pour ceux qui y ont été les plus habiles et même les pi us heureux.

Les événements de juillet nous coûtent la Belgique, qui se sérail donnée a la France monarchique, et surtout Catholique. Elle aurait tôt OU tard repris ce

qu'elle a perdu par les derniers traités, en laissant Faire au temps, qui n'a jamais trompe ses espérances. Mais d'autres combinaisons, et surtout d'autres alliances, ont mis un point d'arrêt à la fortune de la France, et elle a des pertes a réparer plus pressées que des pertes de territoire,

150 DU GOUVERNEMENT REPRESENTATIF

Si l'on demande quel intérêt ont nos révolutionnaires à attirer sur la France de si grandes calamités, et à changer ainsi la noble magistrature qu'elle exerçait en Europe en une école de scandale et un vaste atelier de corruption et de désordre, je répondrai que les hommes de ce parti, concitoyens des révolutionnaires du monde entier, ne sont pas de leur pays, mais de leur opinion. La révolution est leur patrie, et ils sacrifient toute autre à celle-là. Mais ce qui explique la révolution, ses actes et ses suppôts, c'est la haine profonde qu'elle a jurée au catholicisme, dont la destruction est le but unique de sa politique. C'est pour y parvenir qu'elle cherche partout à soulever les peuples catholiques contre leurs gouvernements, en Italie, en Espagne, en Portugal, en Allemagne, en France surtout, qu'elle regarde comme le boulevard et la citadelle de la religion catholique, et dont l'affaiblissement ouvrirait à l'athéisme une large brèche. Et qu'on ne s'y trompe pas : la liberté, dont nos révolutionnaires font tant de bruit, n'est pas la liberté de la presse, qui n'est dans leurs mains que la liberté des saisies, des amendes et des emprisonnements ; n'est pas la liberté des cultes, qui n'est pour eux que la liberté de l'indifférence religieuse ; n'est pas la liberté de l'enseignement, qui ne leur a servi qu'à expulser les corps enseignants les plus habiles et les plus respectables ; c'est la liberté de l'athéisme, la liberté de In révolte, la liberté de la licence, la liberté de tous les vices que condamne la morale sévère de la religion catholique.

D'ailleurs, la propagande amènerait une guerre générale d'où surgirait une autre terreur qui serait pour

nos libéraux comme clic a été pour ceux de 03 le pays del dorado, et le bon temps des vengeances et des confiscations. Ils feraient partout des Vendées ; car rien n'est plus facile, et il n'y a pas de peuple qu'on ne pousse à bout, à force de vexations, de garnisaires, de visites domiciliaires, de chasse aux hommes et de primes par tètes d'hommes arrêtes. Les résistances éclatent, la guerre s'allume, les plus courageux périssent ; un joug de plomb s'établit sur une population désarmée et décimée ; on a la paix des tombeaux et le silence des déserts : Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant. C'est ce qu'a fait la Convention, c'est ce qu'on a fait depuis, et les bonnes traditions ne se sont pas perdues.

« On veut faire de la France une république : mais la constitution actuelle de L'Europe est tout à fait incompatible avec une république puissante. Si, redoutant pour sa tranquillité intérieure ses propres troupes, elle reste désarmée au milieu des puissances

en armes, elle tombe sous leur dépendance. Si elle tient sur pied de nombreuses armées, elle les jette sur ses voisins, comme l'ont fait Home et la France elle-même, et elle se soumet à la nécessité de toujours

vaincre sous peine de périr. Comment des vérités confirmées par tant d'expérience ont elles pu être ignorées, ci des hommes qui de bonnefoi ont travaillé à fonder en France une république, et des hommes d'Etat des pays Noisins qui longtemps en oui vu les progrès sans en être alarmés? La France république serait la lin de l'Europe monarchique, et l'Europe république sérail la lin du monde La France a eu le malheur de subir deux invasions.

et le bâton du roi voyageur pesa dans la balance plus que l'épée du conquérant : si elle était condamnée à en souffrir une troisième, la quenouille et le fuseau de la régente, et s'il le fallait, le titre royal de lieutenant général du royaume, défendraient mieux la France que le rejeton arraché par une émeute du vieux tronc de la monarchie et planté en façon de sceptre dans les sables infertiles de la démocratie.

Le Traité de Weslphalie

Le gouvernement français, rentré, depuis François l" et vers le temps de Henri IV, dans le système naturel de la France, L'agrandissement sur les terres de la maison d'Autriche et de l'Empire, croyait devoir naturellement s'allier avee les puissances qui désiraient l'affaiblissement de eette maison, et par cette raison, plutôt avec les princes protestants de la ligue germanique qu'avec les princes catholiques. D'ailleurs l'accroissement de la France devait principalement se faire aux dépens des Etats catholiques

places sur l;i rive gauche du Rhin.

Depuis Henri IV, la France a donc dirigé toutes ses démarches conformément à ce système d'opposition à la maison d'Au! riche et l'Empire.

Ce lut dans cette vue que François Ier, Henri IV. Richelieu, Mazarin, firent alliance avec les princes allemands contre l'empereur, et avec la Porte- Ottomane contre la maison d'Autriche, Il fallait nn lien à ce faisceau de petits princes germaniques. La France effrayait ses propres allies de son ambitieuse

protection ; catholique, et non possessionnée en Allemagne, elle était sans intérêt aux yeux des uns et sans qualité aux yeux de tous, pour s'immiscer clans leurs affaires politiques. Elle fut au fond du Nord chercher la Suède, puissance protestante et co-Ktat de l'Empire, qu'un zèle de secte et un homme, le plus grand roi de ces derniers temps, avait jeté un moment hors de sa politique comme de ses limites, et qui, à l'époque du traité de Westphalië, encore toute brillante de ses succès dans la guerre de Trente ans, s'était élevée à un degré de force, ou plutôt de considération, qu'elle n'a pu soutenir, parce qu'il portait sur la base ruineuse de principes populaires en politique comme en religion, et qu'il était hors de toute proportion avec ses moyens naturels.

Cette alliance de la France avec les ennemis de la maison d'Autriche, alliance qui se composait à la fois de sa propre force et de la faiblesse de ses alliés, les uns faibles par la position de leurs Etats, l'autre faible par son ignorance ; celui-là acculé à la mer Baltique, et voisin du pôle ; celui-ci enfoncé dans la mer Noire, et à moitié hors de l'Europe, cette alliance, dis-je, devait à la longue porter des fruits amers pour la France elle-même, mettre tous ses alliés, l'un après l'autre, sous le joug autrichien, et donner ainsi à la maison d'Autriche une prépondérance de forces incompatible avec l'indépendance de ses voisins. Mais, à la place de la Suède, déchue de la puissance pour avoir abusé de sa force, et trop occupée à se défendre elle-même de sa propre constitution pour s'occuper de celle du corps germanique, il s'éleva dans le sein même de l'Empire, à la faveur des craintes réci-

proques de la France et de l'empereur, unepuissance (jue fonda l'esprit militaire du père, que hâta le génie guerrier du fils, et qui opposa avec succès sa jeunesse audacieuse à la robuste vieillesse de la monarchie autrichienne.

Le traité de Westphalie, garant en apparence de la constitution germanique, y avait mis un germe de mort en y détruisant l'unité, sans laquelle il n'existe point de constitution, puisqu'il avait opposé la puissance des membres au pouvoir du chef, et la ligue protestante ou le corps évangélique à l'union des princes catholiques, dont le monarque autrichien était le protecteur...

Dans eette alliance de la France avec les princes germaniques, les puissances du Nord et la Porte- Ottomane, il n'y avait de lien commun qu'une crainte bien ou mal fondée de la maison d'Autriche : tout le reste, constitution politique et religieuse, système naturel des Etats, vues secrètes des chefs, tout était discordant ou même opposé, et ces corps dissemblables ne se touchaient que par des angles

.l'ai dit la religion, et l'on me permettra ici une digression nécessaire. Si la religion n'entre pour rien

dans le système politique des cabinets, elle entre pour tout dans le Système naturel des sociétés, et jamais les hommes d'Etat ne doivent s'en occuper davantage

que lorsque les administrateurs la comptent pour

rien.

On n'a qu'à Jeter 1rs yeux sur 1 Europe et réfléchir à l'union naturelle qu'ont entre eux deux systèmes fondés également sur la nature de l'homme, dont l'un règles ses volontés, et l'autre ses actions, pour secon-

vaincre de l'influence réciproque qu'exercent l'un sur l'autre la religion et le gouvernement. Le catholicisme s'allie naturellement à l'unité du pouvoir politique, parce qu'il est un aussi, et le protestantisme penche vers la démocratie, parce qu'il est populaire comme elle, et qu'il établit dans l'Eglise l'autorité des fidèles, comme la démocratie établit dans l'Etat l'autorité des sujets ou la souveraineté ; car c'est le presbytérianisme qui, le premier, en a fait un dogme politique (1). Le presbytérianisme est donc une démocratie religieuse, et la démocratie un presbytérianisme politique ; et c'est précisément ce qui a fait naître dans toute l'Europe, tantôt la réformation au sein de la démocratie, et tantôt la démocratie au sein de la ré formation.

En Angleterre, la constitution religieuse est mixte de catholicisme et de calvinisme, comme la constitution politique est mixte de royauté et d'Etat populaire. En Prusse, Etat calviniste, si les formes sont monarchiques, le principe tout militaire de la constitution vise au despotisme, et le despotisme n'est au fond que la démocratie dans le camp, comme la démocratie proprement dite est le despotisme dans la cité. Aussi

(1) Le même parti qui soutenait en Angleterre la souveraineté du peuple attendait le règne visible de Christ pendant mille ans. Cette opinion inconnue à l'antiquité, dit Bossuet, fondée sur quelques passages de l'Apocalypse interprétés à la manière charnelle des Juifs, a reparu même dans notre Révolution, et en général on peut dire qu'elle est le rêve des sociétés malades. Une opinion cpii se reproduit sans cesse a sans doute sa raison dans une grande pensée. Serait-ce qu'il est naturel que les nations qui voient périr leur pouvoir particulier et local recourent au pouvoir général des hommes et des nations ? Il a été un temps, sous li si coude race, où, dans le midi de la France, on datait les actes du régne de Jésus-Christ.

Montesquieu remarque avec raison que le despotisme des empereurs romains ressemblait fort à la démocratie des tribuns.

Cette opposition du protestantisme à l'unité de pouvoir fut d'abord moins sensible, parce que les peuples retinrent l'esprit de l'ancienne religion qu'ils venaient d'abandonner ; mais peu à peu le protestantisme dégénéra en un pbilosopbisme indocile et hautain (1), qui porta cet esprit d'opposition jusqu'à la baine la plus furieuse. L'Angleterre, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Bobème, la France, en éprouvèrent les terribles effets. La Révolution française n'a pas eu un autre principe ; i! s'aperçoit dans les troubles qui agitenl sourdemenl la Grande-Bretagne, et qui y produiront tôt ou tard une explosion violente j la Prusse en est intérieurement plus travaillée peut-être qu'aucun autre pays, et l'on ne peut douter que le gouvernement qui a pesé sur la France jusqu'au 1»S brumaire n'eut trouvé clans celte disposition bien connue des esprits de puissants moyens d'inquiéter la Prusse, s'il n'eût jugé de son

intérêt de ne pas troubler une puissance dont la neutralité lui était ou lui paraissait utile.

Cette discordance de formes unes du gouvernement prussien avec l'esprit populaire de son culte affaiblit

(1) Il a même m fort dégénéré depuis que cet ouvragées! écrit, que dans la métropole du protestantisme il □ » m plus permis de parler dans les temples sur la divinité* de Jésus-Christ. Dans plusieurs contrées «le V Allemagne le protestantisme n'est plus une religion ; il n'a plus ni dogme ni culte ; c'est tout au plus une secte philosophique où l'on n'enseigne plus qu'une morale qui a enraye pas trop les passions, et dont on prend ce que l'on veut, Du leste, il \ a autant de sectes différentes qu'il j a de maiires (pii se mêlent d'enseigner. Bdit.

cette société, et empêcherait peut-être qu'elle n'eût, au besoin, autant de force de conservation et de résistance qu'elle a montré de force d'agression. Cet État, où les opinions philosophiques de son plus grand roi, accréditées par ses succès militaires, ont répandu un extrême libertinage d'esprit, manque de ce principe dévie que la religion seule communique aux sociétés, en donnant la raison du pouvoir et le motif des devoirs. « Jamais Etat ne fut fondé, » dit Jean-Jacques, « que la religion ne lui servît de base. » La Prusse est encore un camp plutôt qu'une société : sa population est toute en soldats comme son territoire est tout en frontières, et jusqu'à présent ses amis ont pu lui désirer cette disposition dans les hommes qu'on appelle esprit public, ressort puissant qui peut rétablir une nation des crises les plus désespérées, et qu'on retrouverait au besoin dans plusieurs Etats, et cette disposition de territoire qui permet de défendre les points attaqués, sans trop s'éloigner de ceux qui peuvent l'être.

Je reviens à la France et à l'Allemagne Le traité de Westphalie avait donc constitué, ou plutôt reconnu en Europe les Etats populaires, et Ton peut douter qu'il eut été signé par saint Louis et par Charlcmagne.

A ne le considérer ici que sous un point de vue politique, il garantissait la constitution germanique, véritable démocratie de princes, de nobles, de villes, de chapitres et de monastères. Il garantissait encore la démocratie de la Suisse (1) et de la Hollande, et la

1 Ce traité reconnut aux Suisses une quasi pleine liberté

nature qui ne fait nulle part de démocratie, parce que la démocratie est contraire aux lois naturelles des sociétés, repoussait de l'Allemagne cette constitution bizarre, si forte contre les faibles, mais si faible contre les forts. Le traité de Westphalie garantissait contre la France l'intégrité du territoire allemand, et y incorporait même la Belgique, comme enclave du cercle de Bourgogne, déclaré cire cl demeurer membre de l'Empire, et il y avait dans les choses une disposition naturelle qui tendait à réunir à la France une partie du territoire allemand. Le traité de Westphalie garantissait donc les volontés de l'homme contre les volontés de la nature. (Tétait assurer un monceau de sable sur les bords d'un llcuve. Aussi la constitution germanique n'a jamais été plus observée, même en

pression parfaitement vraie, si on l'entend de la liberté extérieure

de la Suisse, trop faible pour jouir au milieu de grandes puissances d'une indépendance réelle et entière, et soumise à toutes

les influences politiques; expression plus vraie encore, si on

l'entend delà liberté intérieure ou politique; ear, si l'on observe les privilèges que les villes capitales des cantons s'étaient arroge sur les campagnes, au moins dans les cantons aristocratiques, ou peut dire de la Suisse ce que Montesquieu dit de la république romaine, «( (pie la liberté était au centre et la tyrannie aux extré mités )'. On ne le saura jamais assez, il n'y avait pas île peuple plus libre que le peuple français, soit de la libelle domestique qui consiste à ce (pie ebaque individu puisse exercer tel genre d'industrie bonnéte qu'il lui plait ; soit de la liberté politique,

qui consiste à ce (pie ebaque famille puisse »' élever par ses

seules forces, et parvenir à létal public 11 y avait cependant en

France des individus à qui la loi ou l'opinion interdisait toute

industrie uniquement lucratix e, et des familles qui ne pouvaient revenir à l'état purement prive, ("est ce qu'on appelait les nobles cl la noblesse, véritable servitude publique, Mcccss.mv pour assurer la liberté publique, et dont la condition naturelle (de laquelle

la vanité avait fait un privilège) était de serrir.

Allemagne, que le territoire allemand n'a été respecté par la France, et le traité lui-même a souffert de nombreuses dérogations.

Le traité de Westphalic établissait donc un système politique purement provisoire, soit à l'égard de la France, soit à l'égard de l'Allemagne. Le seul traité définitif que la France ait conclu est le traité des Pyrénées, et les seuls définitifs qui lui restent à conclure sont le traité des Alpes et le traité du Rhin.

L'équilibre européen

Des systèmes analogues ont régné dans le xvme siècle sur l'ordre général et sur l'ordre particulier des choses ;

Dans l'univers, l'harmonie a résulté de l'opposition réciproque (les êtres et des éléments ;

Dans le monde politique, de l'équilibre politique des États ;

Dans chaque gouvernement, de la balance des différents pouvoirs ;

Dans l'homme lui-même, du choc des passions contraires. « La sublime vertu, la sagesse éclairé* dit Helvétius, e sont le Fruil des passions. 0

C'est-à-dire que les mêmes philosophes n'ont vu partout que de grands combats, e1 onl voulu constituer l'homme, l'Etat, le monde politique, l'univers entier, par des équilibres de forces opposées] au lieu que la nature établit partout de grands pouvoirs, el constitue l'homme, l'Etat, te momie politique, l'uni-

l) De L'équilibre politique en Europe. (Afercure, juin 180

vers, par une direction unique de forces communes : l'homme, en subordonnant ses passions au pouvoir de sa raison ; l'Etat, en subordonnant tous les hommes au pouvoir d'un homme ; le monde politique, en subordonnant tous les peuples au pouvoir d'un peuple ; l'univers, enfin, en subordonnant tous les êtres au pouvoir d'un être, le premier et le seul nécessaire des êtres : analogie parfaite, rapports semblables dans des systèmes différents, d'où naissent l'ordre dans chaque partie du système général, et l'harmonie entre toutes les parties : balance, équilibre, lutte entre des forces opposées, où le repos est un accident et la guerre un état : petites images dont on a voulu faire de grandes idées. La balance des pouvoirs, idée fausse, puisqu'elle suppose plusieurs pouvoirs dans un même Etat, et qui n'est au fond que l'insurrection des fonctions contre le pouvoir dont elles émanent, soutenue par Montesquieu, combattue par J.-J. Rousseau, a été mise, par l'expérience de la Révolution, au rang des plus funestes chimères qui aient égaré les esprits et troublé les Etats...

L'équilibre n'entre donc pas dans le système naturel du gouvernement des sociétés ; et l'on peut môme avancer que tant que des peuples voisins, ou même des partis différents sont en guerre les uns contre les autres, ils cherchent à se mettre en équilibre ; et que, tant qu'ils cherchent l'équilibre, ils sont en guerre : cercle vicieux dont ils ne peuvent sortir qu'en recourant à l'unité de pouvoir.

C'est là l'histoire de tous les peuples et la cause de tous leurs débats.

Que présente l'histoire des premiers empires de

l'Asie, Assyriens, Babyloniens, Macédoniens, Perses, Mèdes, etc.. : des peuples qui croissent, qui s élèvent et, sous la conduite d'un chef audacieux, qui aspirent à l'égalité avec leurs maîtres ou leurs voisins, bientôt à la domination ; qui, parvenus à l'empire, sont attaqués et renversés à leur tour, et, dans cette vaine poursuite d'équilibre, tombent les uns sur les autres, dit Bossuet, avec un fracas effroyable.

L'histoire de la Grèce n'est que l'histoire de l'éternelle rivalité de Sparte et d'Athènes troublées au dedans par la balance des pouvoirs, cherchant au dehors l'équilibre entre elles, se détruisant l'une l'autre, et bouleversant leur pays, de peur, disait Cimon, de laisser la Grèce boiteuse, ou de rester ïune OU l'autre sans contrepoids : car on voit que l'idée d'équilibre avait commencé chez les Grecs comme toutes les idées fausses et subtiles en morale et en politique.

Les Romains, aveugles Instruments de plus hauts desseins, rudes précepteurs, accoutumèrent les premiers l'univers à l'unité de domination ; mais tan! (pie la puissance resta indécise et en équilibre, le saille coula dans les trois parties du monde, comme il coula dans Rome, tant que le pouvoir fut en balance

entre les factions.

Dans cet équilibre de peuples, la balance pencha toujours (lu côté où Rome mit sa pesante épée ; mais quand toute résistance lut vaincue, quand tous les partis Purent détruits, et qu'il n'y eut plus ni balance

de pouvoir au dedans, ni au dehors équilibre de force.

le monde respira. Auguste, devenu l'homme nécessaire, postquam omnem potestatem a<! unum conferri

pacis interfait, dit Tacite, Auguste ferma le temple de Janus, et il régna sur Rome comme Rome régna sur l'univers.

Les Barbares arrivèrent à leur tour des confins du monde, où Rome et sa domination n'avaient jamais pénétré : ils accouraient pour partager une puissance que Rome ne pouvait plus retenir, depuis que le pouvoir était en équilibre entre plusieurs Césars, comme il l'avait été une fois entre trente tyrans. Dans cet équilibre du peuple ancien et du peuple nouveau, ou des Barbares de l'ignorance et des Barbares de la corruption, Rome succomba ; le peuple roi fut détrôné : et alors commença pour l'univers un long interrègne et l'anarchie des armes, plus tumultueuse sans doute, mais moins honteuse et moins atroce que l'anarchie des lois. Bientôt la puissance fut en équilibre entre tous ces conquérants qui se poussaient et se remplaçaient les uns les autres ; et cette longue oscillation, qui marqua le passage des temps du paganisme à ceux de la chrétienté, et qui remplit toujours l'intervalle d'un système à un autre, fut l'époque des plus effroyables calamités.

Je ne parlerai pas de l'empire d'Orient. La religion et l'empire avaient été transportés en Grèce, où le petit esprit et la fureur des partis s'étaient conservés comme dans leur pays natal. La religion n'y fut guère qu'un sujet de controverse, et le pouvoir qu'un objet de rivalité. La balance pencha tantôt pour un parti, tantôt pour un autre; et dans ce vain équilibre, qui jamais ne se fixa, la religion fut livrée au schisme, et l'empire au glaise ci à L'oppression.

Struebat jamfortuna in diversa parte terrarum initia

causasque imperii : c'est ainsi qu'un païen annonce une des grandes révolutions de l'empire romain ; et un chrétien doit dire que la Providence, qui veille à la conservation du monde, élevait, dans le secret de ses desseins, un nouveau maître pour un nouvel univers.

Un rejeton, tiré des forêts de la Germanie, vint dans la Gaule chrétienne, s'enter sur le vieux tronc de la domination romaine ; et c'est avec raison que notre Corneille a dit dans Attila, parlant de ce temps :

Un grand destin commence, un grand destin s'achève ; C'est l'empire qui choit, et la France s'élève.

Les Francs, portant avec eux, comme dit Montesquieu, la monarchie et la liberté, embellirent la vigueur d'une monarchie barbare parla politesse et L'urbanité romaine, et tempérèrent, par la sagesse et la douceur du christianisme, une Liberté encore sauvage.

La France, appelée à recueillir l'héritage de Rome et à exercer sur Le monde chrétien, par L'ascendant de ses lumières et de sa civilisation, L'influence que cette

reine des nations avait obtenue parla force des armes

sur le monde païen : la France s'était à peine élev< sur l'horizon de L'Europe, à peine elle était sortie de L'état d'enfance où la retint, sous la première race de ses maîtres, ['équilibre de pouvoir entre tous ces rois, Bis, Frères ou neveux les uns des autres, el qui, récemment échappés aux idées domestiques d une société naissante, partageait le [\o\\c comme une succession

de famille, et déjà elle promettait à L'Europe un vengeur el un appui, et se montrait digne d'être la tille aînée de cette grande famille, en repoussant des hordes

innombrables de barbares, qui, après avoir forcé, du cote de l'Espagne, la barrière de la chrétienté, venaient troubler cette colonie naissante dans les premiers travaux de son établissement.

Dès lors la France, avançant vers son système naturel de politique et de religion, semblait attendre celui qui devait l'y fixer ; et lorsque Charlemagne parut, déjà assez forte pour porter un grand homme et seconder ses vues, elle monta sur le trône de l'Europe, d'où elle ne devait descendre que pour son malheur et celui du monde. Charlemagne, si toute comparaison avec des païens n'est pas indigne de ce héros de la chrétienté, Charlemagne fut l'Auguste et l'empereur de l'Europe, dont son aïeul avait été le César et le dictateur.

Dès ce moment la France, jusque-là la seule puissance de la chrétienté latine, en devint la première par sa force, son attachement à la foi, ses lumières, ses lois, ses mœurs, ses écoles, sa chevalerie, ses prélats, la dignité de ses rois : « autant élevés audessus des autres rois, dit un écrivain du moyen âge, que les rois sont élevés au-dessus des autres hommes. » Aussi dans la grande conscription des nations chrétiennes commandées pour aller en Asie prévenir, dans ses desseins, cette puissance redoutable qui menaçait d'envahir l'Europe, la France se montra digne d'être, sous ses rois, l'épée de la chrétienté dont elle avait été le bouclier sous un maire du palais, et elle eut la première et la plus grande part à ces mémorables entreprises. Revenue en Europe, si elle ne fut pas toujours heureuse, elle fut toujours respectée : elle perdit des provinces et ne déchut jamais de

la considération. Des vassaux plus puissants que ses rois, des rois étrangers devenus ses vassaux, battirent ses armées et s'humilièrent devant son sceptre. Ils firent équilibre à la puissance de ses monarques (et ce furent les temps de nos plus grands malheurs et de nos plus grands désordres) ; jamais ils ne balancèrent leur dignité ; et la France fut toujours l'oracle des peuples, et quelquefois l'arbitre des rois : car il faut observer que l'empire du monde politique, qui avait été, dans les temps du paganisme, la domination des armes, devait, dans les temps chrétiens, être, avant tout, l'influence de la raison et l'exemple des vertus.

Au xve siècle, la scène change, et la puissance passe à la maison d'Autriche, mieux placée (pie la France pour défendre la chrétienté contre les Turcs qui s'avançaient de la Grèce vers les frontières orientales de l'Europe : car, il faut le dire, la conservation et les progrès de la chrétienté et de la civilisation qui marche à sa suite, sont le pivot sur lequel rouir le système général de la politique des temps modernes. La France, et même l'Autriche, méconnurent ce grand et premier objet des révolutions humaines François I" , jaloux d'une puissance qu'il n'aurait pu exercer avec

le même avantage, essaya en vain de la partagei : ci

Charles-Quint, à qui ('lie n'avait pas été donnée pour

troubler l'Europe, ne put sur aucun point entamer la

France dont il tenait le roi dans [es Fers. Les divers

Etats de l'Europe furent entraînés de l'un ou de l'autre côté de la balance dans ['équilibre que cherchaient entre elles ces deux grandes puissances; et l'Angleterre surtout, qui parait avoir conçu la première tout

le parti qu'elle pouvait tirer du système d'équilibre continental, passa fréquemment d'un côté à l'autre, suivant les caprices du roi qui ne permettaient aucune suite, et la politique de la nation. Tandis que l'Autriche défendait par ses armes le territoire de la chrétienté contre les infidèles, la France, avec ses magistrats et ses universités, en défendait les maximes contre les novateurs ; et ses docteurs parurent avec autant d'éclat dans les conciles, que jadis ses guerriers avaient paru aux croisades.

Enfin, après une oscillation assez longue, temps de troubles et de désordres, l'Autriche, affaiblie par des partages de famille, rentra dans les voies de sa politique naturelle ; et la France, devenue plus forte par rabaissement des factions et par le triomphe de la religion et de la monarchie, ressaisit sous Louis XIV le sceptre de l'Europe, et y exerça la domination de ses armes, de sa littérature, de ses lois, de ses mœurs, peut-être un peu trop du faste de son monarque et des plaisirs de sa cour.

L'Europe se ligua en vain pour faire équilibre à la puissance de Louis XIV, et ne put pas même la balancer. Malgré l'Europe entière, il s'empara de la Flandre, de la Franche-Comté, de l'Alsace, envahit la Hollande, fit trembler l'Allemagne, exigea des satisfactions de l'Espagne et des réparations de la cour de Rome, fit craindre ou respecter la chrétienté des peuples les plus barbares; et même sur la fin de son règne, lorsque la France, affaiblie par la vieillesse du monarque, peut-être par ses fautes ou par ses malheurs personnels, ses années battues, ses finances épuisées, ses peuples accablés de tous les fléaux,

même de ceux de la nature, résistait à peine à une ligue formidable, dirigée par le génie d'Eugène et de Marlborough, Louis XIV affermissait sur le troue d'Espagne un rejeton de sa race, et la France se mollirait véritablement la reine de l'Europe, puisqu'elle lui donnait des rois.

Ce fut le plus grand honneur que la France put recevoir ; mais ce fut aussi le dernier. Après la mort de Louis, elle ne fit que déchoir, sinon encore de la puissance, du moins de la considération. Mais, avant de retracer cette époque douloureuse de l'histoire de notre temps, il convient de s'arrêter un moment sur le traité célèbre qui signala les commencements du siècle de Louis XIV, ou plutôt de son règne : traité où les publiçistes ont cru trouver quelque fondement au système de l' équilibre politique de l'Europe.

La réformation de Luther, l'événement religieux de 1 histoire moderne le plus Important en politique . avait divisé les esprits en Allemagne ; et Gustave, le héros du luthéranisme, aidé des princes sectateurs des nouvelles opinions, avait lait trembler la maison d'Autriche. Mais Gustave n'était plus, et l'Autriche.

forte de sa vaste domination et du système invariable

de sa politique, détournée de la roule où 1 avait

dirigée l'ambition de Charles-Quint, pouvait \ rentrer il si- ressaisir peu à peu (le la prépondérance. On n'était pas encore revenu, en France, de la terreur

qu'axaient inspirée ses SUCCès dans h- siècle précèdent :

et Richelieu', obéissant a cette opinion générale, ou

peut-être a cette erreur, jugea que, pour affaiblir à jamais l'Autriche, il fallait faire un Système habituel.

une constitution permanente de cet état pass.i

rl'.nll riON

d'équilibre où le parti protestant, à l'aide de Gustave, s'était mis avec la maison d'Autriche. Ce fut là le secret et comme l'idée première du traité de Westphalie, et la raison qui y fit intervenir la Suède, réformée elle-même, et que le souvenir de ses victoires et l'impression qu'elles avaient laissée en Europe, rendaient agréable au parti réformé, et encore à cette époque, importante en Europe, et redoutable à l'Allemagne.

Le système d'équilibre politique qui parut résulter du traité de Westphalie, et qui ne fut au fond que le repos qui succède nécessairement à une longue agitation ; ce système n'entra donc dans les combinaisons de la France que comme un moyen d'assurer sa prépondérance et d'affaiblir l'Allemagne, en la divisant en deux grands corps, entre lesquels la France pouvait à volonté s'interposer pour faire pencher la balance soit du côté du parti protestant, dans des vues politiques, soit même du côté de la maison d'Autriche, si la religion catholique était menacée. Cette constitution si vantée, vieille idole qu'on a longtemps encensée par habitude, ne fut donc qu'un système prévu et combiné de division de pouvoir, et par conséquent d'affaiblissement. Aussi elle régla des intérêts municipaux bien plus que des intérêts politiques : toujours invoquée par les faibles, toujours outragée par les forts, elle a empêché de petites querelles, et n'a pu prévenir les grandes usurpations, ni la conquête de l'Alsace et de Strasbourg par la France, ni la conquête de la Silésie par la Prusse, ni même l'élévation de la maison de Brandebourg à la dignité royale. La constitution germanique, dont la Suède a garanti à

l'Allemagne l'intégrité, n'a pu même garantir à la Suède ses possessions en Allemagne : or, si depuis ces changements, et bien d'autres, il y a eu équilibre en Allemagne, ce traité de Westphalie qui ne les avait pas prévus, n'avait donc pas établi cet équilibre ; et si ce traité avait établi Yéquilibre, les changements survenus depuis en Allemagne l'ont rompu. Mais il est plus vrai de dire qu'il y avait eu en Allemagne, depuis la paix de Westphalie, une guerre sourde et continuelle, une lutte intestine, un balancement sans fin et sans repos ; et c'est tout ce que la politique bonne ou mauvaise de la France avait voulu garantir. Les publicistes réformés, presque les seuls qui aient cultivé dans le Nord cette science volumineuse, et encore avec plus d'érudition que de génie, partisans par principe des équilibres, des résistances, des balances de pouvoir, Conséquences nécessaires des opinions démocratiques, se sont extasiés sur un traité qui, pour la première lois, avait donné à la ré/'ormation une existence politique, sous le nom de corps évangélique, et l'avait mise comme en équilibre avec L'ancienne religion ; et l'on peut se tain" une idée de l'importance que le parti réformé attachait à cet équilibre, en se rappelant les graves et interminables discussions qu'il y eut à la dernière diète sur {'égalité des roics entre les deux religions. An fond, il n'y avait pas plus en Allemagne d'équilibre religieux que d'équilibre politique, mais une oscillation continuelle, à la Faveur de laquelle l'indifférence religieuse et la faiblesse politique gagnaient tous les esprits et tous les gom ernements

La fin de la Pologne ll)

... Nous continuerons le tour de l'Europe par la Pologne et la Turquie : l'une, enfant déshérité ; l'autre, enfant bâtard de la grande famille européenne. Ces deux Etats, si opposés dans leurs mœurs et leur religion, sont, plus qu'on ne pense, semblables dans leur constitution : de là la faiblesse de l'un et de l'autre, l'anéantissement de la Pologne déjà effectué, l'anéantissement inévitable de la Turquie, retardé par son éloignement et par des intérêts particuliers. D'autres Etats ont péri par des abus d'administration ; la Pologne et la Turquie périssent par des vices de constitution : toutes deux peuvent offrir aux publicistes un cours de politique pratique, à peu près comme ces cours de médecine clinique que l'on fait sur les malades eux-mêmes. Mais le lecteur nous permettra de lui rappeler ici des principes contenus dans quelques ouvrages politiques assez récents (2), pour lui Faire

1 Sur l'étal actuel de l'Europe. (Mercure de Franco, 1800.) (2) Le divorce considéré au dix- neuvième siècle, par le même auteur.

mieux sentir la vérité des principes dans ta justesse de L'application.

La loi fondamentale de toute société est celle de l'unité de pouvoir, et la seconde, aussi nécessaire, aussi fondamentale que la première, est celle de la nécessité du ministère qui agit pour exécuter à l'égard du sujet la volonté conservatrice du pouvoir. Ainsi il y a dans chaque société un rchef ou pouvoir, un ministère qui sert au chef, et des sujets qui sont le terme de la volonté de l'un et du service des autres. L'orgueil humain peut se révolter contre cette doctrine, mais la nature 1 établit ou la rétablit partout : elle s'aperçoit, cette loi de l'unité de pouvoir, jusque dans les Etats qui s'en sont le plus écartés, elle parait même dans les corps législatifs, où un seul propose la loi et vide le partage ; dans les corps exécutifs ou les armées, où un seul commande, en sorti- ([ue le gouvernement populaire n'est qu'un état où l'on cherche à qui lestera le pouvoir ; et si je voulais faire entendre à un enfant toute ma penser par une comparaison familière, je lui représenterais le pouvoir dans ces gouvernements, comme Ces loyautés de festin qu'on tire au

sort.

(les trois personnes sociales, le chef, le ministère, le

sujet, doivent être homogènes ou (le même nature,

comme la cause, le moyen et ['effet. Elles ont deux

manières d'être ; elles sont, au inoins les deux premières, mobiles ou fixes, c'est-à-dire électives ou héréditaires. Si le chef est électif, le ministère doit

être électif ; si lechefesl héréditaire, le ministère doit l'être aussi, et sous cette forme, il s'appelle noblesse. Nous ne prononçons point ici entre ces formes de

gouvernement, et nous nous contentons d'exposer des principes et d'observer des faits.

Or, en Pologne et en Turquie, l'homogénéité des personnes sociales, ou n'a jamais existé, ou n'existait plus depuis longtemps ; et quoique la manière fût différente clans l'un et dans l'autre Etat, le résultat a été le même pour tous les deux. Je m'explique. Le pouvoir ou le chef, en Pologne, était devenu électif, et la noblesse ou le ministère était resté héréditaire. En Turquie, au contraire, le pouvoir était héréditaire, et le ministère électif, et de là ces élévations subites et fréquentes d'un jardinier du sérail ou d'un icogîan aux premiers postes de l'Etat ; de là un double désordre. Le chef électif, en Pologne, était devenu trop faible pour contenir dans de justes bornes le ministère héréditaire, qui, écarté de sa destination naturelle, faisait des lois, au lieu de servir à leur exécution ; et le roi n'était plus lui-même qu'un ministre ou plutôt qu'un esclave. En Turquie, le chef héréditaire n'avait trouvé aucune limite à ses caprices dans la mobilité perpétuelle de tout ce qui existait autour de lui, et dans ses volontés arbitraires plutôt qu'absolues, il n'avait été servi que par des esclaves ou des satellites. De là le despotisme du chef en Turquie, et le despotisme du patriciat en Pologne ; de là le gouvernement lumultuaire des Turcs, et le gouvernement orageux des Polonais ; de là, en Turquie, ces soldats qui se révoltent et qui déplacent le pouvoir, et en Pologne, ces luttes éternelles du chef et des grands qu'il voulait soumettre ; de là, dans ces deux Etats, l'anarchie, la misère, la dépopulation, la faiblesse, l'avilissement, la destruction. L'influence réciproque des lois sur les

mœurs, c'est-à-dire de la société publique sur la société domestique, s'était fait sentir clans ces deux Etats, et de la même manière. Le despotisme avait passé, en Turquie, de la famille dans l'Etat, et la polygamie, qui est le despotisme domestique, avait produit le despotisme politique ; niais en Pologne, le despotisme était descendu de l'Etat dans la famille, et malgré le catholicisme dominant en Pologne, les dissolutions de mariage, pour empêchements dirimants, étaient devenues chez les grands une véritable polygamie : car, quoique les femmes les provoquent, et même plus souvent que les hommes, elles n'en sont que plus esclaves, puisqu'elles le sont à la fois des passions des hommes et de leurs propres passions. Ce sont ces abus sur les sentences en nullité de mariage qui ont fait croire que le divorce était permis en Pologne. En Pologne, comme ailleurs, la religion avait maintenu le principe général de l'indissolubilité du lien conjugal ; mais les passions (les hommes, qui n'étaient pas contenues par une autorité suffisante, faisaient du principe une application vicieuse.

Nous reviendrons ailleurs à la Turquie, et nous ne

nous occuperons ici que de la Pologne.

La Pologne, convertie au christianisme dès le

V siècle, et entourée, même encore aujourd'hui, de nations barbares OU de voisins inquiets, s'était rapidement formée, à l'aide de l'inlluenee des deux causes les plus efficaces qui puissent agir sur une société, la

religion et la guerre : l'une, je parle delà religion chrétienne, qui perfectionne les mœurs ; l'autre, qui

fortifie les âmes et les eorps. Elle était par\enue a un haut degré de considération parmi les peuples du

Nord, et avait laissé bien loin derrière elle les Borusses, devenus depuis les Prussiens, et les Moscovites ou les Russes.

Les jésuites s'y étaient introduits, et, soit l'extrême richesse des premières maisons de Pologne, qui leur permettait de faire donner à leurs enfants une éducation soignée, soit l'habitude commune à presque tous les Polonais de parler latin, qui les disposait à l'étude de la littérature ancienne et à celle des lois, soit enfin leur gouvernement, où le talent de la parole et la pratique des affaires donnaient de l'influence, il est certain qu'il y avait de l'instruction en Pologne, autant que de la valeur et de la générosité, et plus d'instruction peut-être chez les grands que partout ailleurs ; qu'elle a fourni à la littérature du Nord des hommes distingués dans tous les genres de connaissances utiles et agréables, dans tous les arts de la guerre et de la paix. La Pologne avait donc en elle-même, et dans le caractère et l'esprit de ses habitants, tous les moyens de civilisation et de politesse, s'ils n'eussent pas tous été rendus inutiles, ou même funestes au bien du pays par une constitution vicieuse ; c'était un homme qu'un tempérament faible empêche de mettre à profit, pour son utilité personnelle, ses mo}Tens naturels ou acquis. Il faut remonter aux causes de ce désordre, et c'est ici surtout que l'histoire, qui est la leçon des hommes, est encore plus la leçon des sociétés.

Le pouvoir, en Pologne, fut de bonne heure héréditaire. A mesure que l'on remonte vers l'enfance des peuples, la société ressemble à la famille, au point de n'être plus qu'une famille, et c'est ce qui fait qu'on retrouve la loi de l'hérédité en usage dans les temps

héroïques delà Grèce, les plus anciens gouvernements politiques dont nous ayons connaissance. A cet âge de la société, ces théories de gouvernement subtiles et composées, ce jeu de pouvoir, où on le tire à chaque délibération comme une loterie, où chacun le cherche et le poursuit continuellement, et quelquefois sans pouvoir l'atteindre, ne pouvaient pas se présenter à l'esprit d'hommes simples, accoutumés à respecter le pouvoir domestique dans le père de famille, et d'hommes violents qui, dans la simplicité native de leur bon sens, sentaient que cette pomme de discorde jetée au milieu d'eux y produirait des troubles effroyables, y anéantirait toute union, et conséquemment toute force publique, et qu'après avoir été la risée de leurs voisins, ils finiraient par en devenir la proie. Les Polonais vécurent doue, depuis le [Xe siècle jusqu'en 1Ô72, et presque sans interruption, sons le gouvernement héréditaire (les deux raees vénérées des

Piasi et des Jagellons (cette dernière était passée de la Lithuanie en Pologne). Ce fut sous leur conduite que

la Pologne combattit, et souvent avec avantage, 1rs chevaliers 'renions, les BorUSSes, les Moscovites et

les Tartares ; car elle se trouvait aux postés avancés dans cette -uerre longue et terrible que la doctrine

armée du inahoinélisine ;i déclarée a la chrétienté,

aussitôt que la guerre contre le christianisme a eu

fessé par la destruction de l'empire romain. On n'a pas assez remarqué Cette lutte sanglante de la barbarie contre la civilisation, qui a été marquée par des accidents extraordinaires, et par le plus extraordi na ire de tous, les croisa «les. La Turquie nous fournira à ce sujet des réflexions intéressantes. Lorsque la race

des Jagellons s'éteignit, les opinions des Hussites de Bohème, renouvelées et étendues par Luther, avaient ébranlé partout, et surtout au nord de l'Europe, les principes de l'obéissance, et fait perdre de vue la nature du pouvoir politique, là môme où elles n'avaient pas changé le culte public.

Les nobles polonais, déjà puissants par leurs richesses, profitèrent de l'extinction de la famille régnante pour envahir l'exercice du pouvoir. Ils cessèrent d'être nobles, ministres, c'est-à-dire serviteurs, et devinrent patriciens, ou pouvoir eux-mêmes, puisqu'ils en disposèrent par l'élection, et y nommèrent, pour la forme, quelques princes étrangers, ou même quelques-uns d'entre eux ; mais ils crurent le donner, et ne firent jamais que le céder ou le vendre. Les maisons souveraines voisines de la Pologne la regardaient, ou peu s'en faut, comme un apanage pour leurs puînés. La Suède, la Saxe, la Russie, la Transylvanie, et même la France, donnèrent, à force d'argent et d'intrigues, ou voulurent donner des dictateurs à cette turbulente république. A Rome, ces magistrats, nommés seulement pour les dangers pressants, étaient toujours des hommes d'un grand talent, et souvent des hommes d'un grand génie, que faisait éclore un gouvernement toujours armé, où toutes les grandes passions étaient sans cesse en haleine ; au lieu qu'en Pologne une fermentation intérieure, fruit de la corruption des diètes et de l'intrigue des cours étrangères, ne pouvait produire que des hommes médiocres, s'ils étaient choisis parmi les Polonais ; et presque la seule circonstance où ils aient nommé d'eux-mêmes un grand homme, c'est lorsque le

danger commun réunit tous les esprits en faveur de Sobieski.

L'état de faiblesse toujours croissant où cette forme de gouvernement retenait la Pologne, n'était pas indifférent à des voisins longtemps balancés, et souvent humiliés par ses succès. Il était dans l'ordre de cette politique qui s'est établie depuis quelques siècles en Europe, que ces mêmes voisins, loin d'aider cette malheureuse nation à sortir de l'état d'enfance où elle était retombée, cherchassent à l'y retenir : entreprise d'autant plus facile, que la liberté en était le prétexte, et l'argent le moyen : l'argent, dont ces seigneurs fastueux étaient avides pour le dépenser, plus que les avares ne le sont pour l'entasser. C'était toujours pour maintenir la liberté dans les diètes, et conserver à la nation son indépendance, que les étrangers faisaient entrer en Pologne les troupes qui l'asservissaient, et y commandaient la liberté des suffrages. 11 s'élevait un parti opposé, et des confédérations sans unité ue manquaient jamais de se loi-mer, appuyées par des troupes sans discipline. I,e principe était le même de part et d'autre. Tous voulaient élire le chef: ils ne différaient que sur la personne, et cette personne, quelle qu'elle lût, uommée par ceux-ci ou par ceux-là, sous la condition qu'elle serait l'esclave d'un parti et l'ennemie de l'autre, revêtue de la pourpre royale,

niais chargée d'une couronne d'épines, i>t tenant un

roseau pour sceptre, montait sur ce trône chancelant au-dessus des abîmes, et y traînait dans les dégoûts et

les douleur8 une vie inutile à sa gloire, fatale à 300

repos, et toujours sans fruit pour le bonheur de la

Pologne.

L'anarchie religieuse précéda à la fois et suivit l'anarchie politique. La Pologne était sincèrement attachée au culte dominant en Europe, et même la religion chrétienne était chargée de la tutelle de cette société dans ses minorités périodiques. L'archevêque de Gnesne, primat du royaume, prenait, à la mort du roi, les rênes de l'Etat, et gouvernait pendant Tinterrègne : institution sublime, qui mettait la nation sous la garde du pouvoir général de la chrétienté, lorsque son pouvoir particulier était suspendu, ainsi que dans une famille le pouvoir domestique, à la mort du père, retourne à l'aïeul ; institution très politique, puisqu'elle attribuait l'exercice du pouvoir à des fonctions qui n'avaient d'autre force que celle que leur donnait le respect des peuples, et qu'elle en empêchait ainsi l'usurpation violente, si facile dans un temps d'interrègne et de faction. Mais toutes les sectes, rivales entre elles et ennemies du culte dominant, grecs non unis, ariens et sociniens, sous le nom de frères polonais, anabaptistes, luthériens, d'autres sectes occultes et plus dangereuses, avaient germé en Pologne, et y formaient le parti nombreux des dissidents. Pour combler les maux de ce malheureux pa}'s, une immense population de juifs s'y était emparée de toutes les branches du commerce et de tous les débouchés de l'industrie. Les plus riches d'entre eux ruinaient les grands seigneurs par leurs avances ; les plus pauvres, à l'affût de tous les moyens de gagner, étaient an peuple le travail, et par conséquent la subsistance, et ils mettaient sous ses yeux le spectacle corrupteur de cette activité prodigieuse pour acquérir de l'argent, de celte industrie usuraire éternelle qui spécule sur la

détresse particulière comme sur les malheurs publics, sur les haillons de l'indigence comme sur les revenus de l'Etat, ne connaît aucun sentiment de générosité, et étouffe ainsi toutes les vertus privées et publiques.

Cet état de choses ne pouvait durer. Le règne si agité du dernier roi, le plus aimable et le plus instruit des hommes, annonçait assez que la maladie tirait à sa fin, et que le moment fatal était arrivé où une nation, depuis longtemps avertie par des troubles intérieurs, et toujours inutilement, de revenir à l'ordre dont elle s'est écartée, tombe dans la crise inévitable qui l'y ramène.

Cependant la Pologne, à la veille de sa perte, cherchait un remède à ses maux. En 1771, le comte Wielhorski demanda à J.-J. Rousseau un plan de constitution, et, dans le même temps, d'autres Polonais, ou peut-être le même seigneur, s'adressèrent à l'abbé de Mably. Cette demande prouvait plus d'amour de la patrie (pie de lumières politiques. On peut demander à l'homme un plan d'administration, mais on ne doit demander une constitution de société qu'à la nature : et ces Polonais faisaient Comme des malades qui prieraient un médecin de leur faire un tempérament, au lieu de le consulter sur le régime qu'ils doivent suivre. Ils n'avaient qu'à jeter les \ ru\ sur l'Europe, et voir où il y avait plus de force, de paix, de lumière,

d'amabilité ; où était le clergé le plus instruit, la magistrature la plus grave, le militaire le plus dévoué ;

où il y avait plus de freins à la violence, plus de COUrs pour la Faiblesse ; et, s'ils ne voulaient pas chercher des modèles au loin, ils n'avaient qu'à lire

leur propre histoire, et se rappeler le temps où ils se

i.i VOLI 1 1"\ (i

soutenaient à forces égales contre leurs voisins, malgré des vices nombreux d'administration, et même quelques défauts de constitution qui tenaient à l'âge de leur société, une des plus récemment civilisées de l'Europe par sa conversion au christianisme. Mais les idées philosophiques avaient germé en Pologne, et même, plus que partout ailleurs, chez ces magnats opulents et oisifs, qui ne voyaient la liberté de la nation que dans leur propre indépendance, et la prospérité publique que dans leur puissance personnelle. Quoi qu'il en soit, nos deux philosophes, érigés tout à coup en législateurs, se regardèrent comme ces sages de l'antiquité à qui les peuples demandaient des institutions, ou qui parcouraient le pays, distribuant des lois sur leur passage, et ils écrivirent l'un et l'autre sur le gouvernement qui convenait à la Pologne, quoique J.-J. Rousseau déclarât modestement « que, dans toute la vigueur de sa tête, il n'aurait pu saisir l'ensemble de ces grands rapports, et qu'au moment qu'il écrivait il lui restait à peine la faculté de lier deux idées. »

Il y a peu de lectures plus amusantes pour un observateur que celle de ces deux écrits, lorsqu'on les rapproche des événements qui se sont passés en Europe depuis qu'ils ont paru. Nouscroyons entrer dans l'esprit d'un ouvrage consacré à répandre l'instruction, en comparant entre elles, et avec l'état présent des choses, ces deux législations philosophiques, semblables dans les principes, différentes dans les formes, selon la diversité d'état et de caractère de leurs auteur». Ce rapprochement est d'autant plus instructif, qu'on y retrouve la théorie de nos deux révolutions législa-

tives, celle de 1789 (1) et celle de 1793 : la première, faite d'après les principes de Mably ; la seconde, d'après ceux de J.-J. Rousseau, pris à la rigueur. Si les bornes d'un discours nous permettaient de donner à celte discussion tout le développement dont elle est susceptible, il n'y mirait pas, nous osons l'assurer, de meilleur traité de droit politique que la comparaison et la réfutation de ces deux systèmes sur le gouvernement de Pologne : l'un, celui de Jean-Jacques, composé avec chaleur, écrit avec force, et où brillent quelquefois des lueurs de raison et môme de génie ; l'autre, diffus et froid, ouvrage d'un auteur chagrin et pédantesque, dont l'esprit est étroit, mais dont l'orgueil est sans bornes. Mably ne saurait faire un pas, s'il n'a d'un côté les Grecs et les Romains pour en admirer tout, et de l'autre les modernes pour y tout censurer.

Ces deux écrits sont d'autant plus Intéressants à lire, qu'ils sont l'un et l'autre l'application des théories politiques de leurs auteurs à un gouvernement particulier, e1 c'est ce qui l'ait qu'elles nous paraissent aujourd'hui si ridicules ; car l'expérience est la pierre de louche de toutes ces théories, et une législation esl connue un vètemenl mal coupé dont les défauts ne paraissent jamais plus que lorsqu'on l'a revêtu.

Les deux législateurs partent également de ce principe, que le chef d'une nation est nécessairement l'en

l'ai s. .us i, s yeua l'édition in s ,1,- Mably, Faite à Londres, 1789, lom, \ III <:,• que i';ii à en citer paraîtra si dépourvu de raison, que l'on est quelquefois tenté de supposer, en lisant 1m dati de l'édition, que les disciples <!<• l'auteur en France ont ;iltéré son texte, à l'instant qu'ils voulaient en faire usage, et qu'ils nous ont donné leurs projets pour tes opinions (!>■ leur m ittre.

Demi de sa liberté et de ses lois. « Tout législateur, » dit Mabty, « doit partir de ce principe, que la puissance exécutrice a été, est et sera éternellement l'ennemie delà puissance législative ; » proposition aussi raisonnable que si Ton disait que l'action dans l'homme a été, est et sera éternellement l'ennemie de sa volonté. J.-J. Rousseau s'était moqué, dans le Contrat social, de cette division de pouvoirs introduite par Montesquieu, qu'il compare, sans respect pour sa réputation, à ces charlatans du Japon qui dépècent un enfant et le font reparaître vivant. Il n'avait donc garde d'employer, au moins sans correctif, les expressions de puissance législative et de puissance exécutrice dont Mably se sert ; mais il présente au fond la même idée en d'autres termes. « C'est un grand mal que le chef d'une nation soit l'ennemi né de sa liberté, dont il devrait être le défenseur. » Cependant, plus raisonnable que Mably, il ajoute que « ce mal n'est pas tellement inhérent à cette place, qu'on ne puisse l'on détacher » ; car J.-J. Rousseau pense juste toutes les fois que son imagination, ce qui est assez rare, n'égare pas sa raison.

Ce principe posé, la législation, faite pour rendre unes les volontés et les actions, pour réunir tous les hommes dans la société, suivant cette maxime du grand maître, que tout royaume divisé contre lui-même sera détruit, ne pouvait plus être que l'art d'organiser la division et de régulariser le désordre, et des philosophes ne faisaient que mettre en pratique l'axiome favori des tyrans, Divide cl impera. Dès lors Mably et Rousseau, s'ils différaient entre eux, ne pouvaient différer que dans les moyens, plus décidés et plus ex-

péditifs chez le Genevois, plus lents, plus timides chez l'ecclésiastique, mais tout aussi efficaces.

Mably, par lequel je commence, parce qu'on a commencé en France par ses principes, Mably, avant tout, conseille fort sagement aux Polonais, divisés, battus, qui n'ont ni argent ni troupes, de chasser de leur territoire les armées russes, et, dans tout le cours de son ouvrage, il leur donne les moyens les plus surs d'éterniser chez eux l'influence de la Russie. Dans ses idées de collège, il veut faire de la diète de Pologne le sénat romain, et l'on dirait qu'il prend la puissance de la Russie, de l'Autriche et delà Prusse, comparée à celle de la Pologne, pour les forces de Tigrane, de Persée OU d' Antiochus, comparées à celles des Romains.

Le premier soin du législateur doit être, selon Mably, la formation d'une puissance législative, « dont l'anéantissement, dit-il, est la cause de tous les maux dont la république se plaint » ; comme si la Pologne, comme si un Etat qui a un chef et des ministres n'avait pas tout ce qu'il faut pour porter des lois el les faire exécuter ! Il établit donc une puissance législative, mais unv puissance « année », dit-il lui-même, « d'une force à laquelle rien ne puisse résister ». Et même, craignant qu'elle n'étrangle les /o/s^c'esl son expression), lorsqu'il de vrai 1 craindre qu'elle n'étouffe la nation, il regarde comme un reste de l'ancienne barbarie des Sarmates le terme fixé à la diète pour s;i

session ; ce qui prouve seulement que les Sarmates s'entendaient mieux en législation que nos philosophes. Nous avons vu en France, en 1789, cette puislance législative infinie dans sa puissance et illimitée

dans sa dm

18(î LA FIN DE LA POLOGNE

Cette puissance législative, Mably la place dans l'ordre équestre assemblé en diète générale, qu'il rend très nombreuse. Nous verrons plus bas qu il attribue aussi à un corps la direction de la puissance exécutrice, et qu'il ôte ainsi toute unité à la législation, et tout ensemble à l'administration. L'objet perpétuel de ses craintes est que cette puissance législative, placée dans un corps opulent et nombreux, ne soit entravée dans le développement de son énorme pouvoir. « Je voudrais, dit-il, qu'on déclarât, de la manière la plus solennelle, que le roi, les sénateurs et les ministres n'ont aucun droit de s'opposer aux résolutions de la diète générale, et que Yespcce dlwmmage qu'elle leur rend, avant de se séparer, n'est dans le fond qu'une façon polie de leur communiquer les lois de la nation et les lois qu'ils doivent observer eux-mêmes, en veillant à leur exécution dans les palatinats de la république. » Tout ceci est écrit en 1771, et l'on voit que Mably, dans sa constitution pbilosophique, n'oubliait lien de ce que nous avons vu depuis, pas même les j)olilesses dérisoires que des sujets devenus maîtres prodiguent à un pouvoir humilié.

Mably a investi la puissance législative d'une force prodigieuse, d'un pouvoir monstrueux. Il songe un peu tard à l'abus qu'elle peut en l'aire, et les freins qu'il lui oppose sont capables de le prévenir comme quelques gouttes d'eau d'empêcher l'éruption d'un volcan.

« Mais. ») continue-t-il, « après avoir donné à la diète générale tous les droits de la souveraineté, c'està-dire le pouvoir de faire de nouvelles lois, de changer, modifier et annuler les anciennes, il faut songer,

autant que le permet la dépravation actuelle des mœurs, à disposer de telle manière la police, le régime et tous les mouvements de la diète, qu'elle ne puisse se servir de sa souveraineté que pour le plus grand bonheur de la nation. » C'est avec cette simplicité vraiment en fantine que Mably veut contenir, par des règlements de police, un corps légalement investi de la puissance de faire des lois même constitutionnelles et qu'il croit qu'il est aussi aisé à l'homme de dire aux passions humaines, lancées dans la carrière de l'ambition : « Vous respecterez cette limite », qu'il l'a été au Créateur de dire à la mer : Tu viendras jusqu'ici, et ta n'iras pas plus loin. (Job, xxxvm, 11.)

Avant d'opposer des freins à l'abus de ce pouvoir, Mably commence par oter tous les obstacles qui pourraient en gêner l'exercice. Il s'élève contre le liberum vélo qu'un seul noble, nonce à la diète, pourrail opposer aux résolutions de l'assemblée entière: droit assez récent, remède désespéré au danger toujours imminent d'une diète factieuse, ci qui peut-être en avait jusque-là préservé la Pologne ; droit enfin dont l'abus de la part d'un seul n'était guère à craindre

en présence d'une assemblée1 où tous siégeaient le

sabre au côté. C'est encore dans les mêmes vues qu'il proscrit l'usage des confédérations armées, autre veto plus efficace, mais qui, pareilà l'insurrection de Crète,

ne défendait la nation de l'extrême oppression que par

l'extrême désordre, ('/est pour contrebalancer ces moyens terribles d'opposition, moins forts encore que la puissance qu'ils avaient a combattre, (pu- MahU prescrit gravement que tous les nonces (dont il a eu la précaution île rendre la personne inviolable, et même

sacrée), « tenant la main sur l'Evangile, prêteront serment d'observer les lois fondamentales », même celles qu'ils doivent faire, et qui ne sont pas encore connues : que « si un nonce porte l'oubli de ses devoirs jusqu'à mettre le sabre à la main, il doit être déclaré coupable de lèse-majesté, parce qu'il a porté atteinte à la majesté de la nation ». Cependant telle est la force de cette législation, que, si une diétine (1) intraitable s'obstinait à rejeter une loi émanée de cette puissance à laquelle rien ne doit résister, « il vaudrait mieux ne pas Yy soumettre » ; en sorte que le même législateur qui ne veut pas de confédérations contre les lois, autorise des résistances. Il n'est pas hors de propos de remarquer que nos athées de 1793 ne savaient aussi nous lier que par des serments, qui ne sont rien s'ils ne sont faits à la Divinité, et que Mably, fortement soupçonné de déisme, ne trouvait pas de plus sûr garant des engagements publics que l'Evangile. Mais continuons.

C'est principalement dans l'organisation de la puissance exécutrice que paraissent à la fois et les petites craintes du législateur, et le petit esprit du philosophe.Mably la place dans un sénat dont la composition, très indifférente en elle-même, ne mérite pas de nous arrêter. Le roi ne doit en être que le président. : première inconséquence. Car, s'il ne fallait qu'un président, tout membre du sénat était bon pour cette fonction. Mais, ce qui est plus inconséquent encore, c'est que Mably le veut héréditaire. « J'ose avancer, ditil, que dans la situation actuelle des choses, il im-

(1) Assembler particulière d'une province.

porte de rendre, en Pologne, la couronne héréditaire, et, quelque révoltante que paraisse d'abord cette proposition, je prie M. le comte et ses amis de suspendre leur colère, et d'avoir la patience d'écouter et de discuter mes raisons. » En effet, il les déduit fort au long, comme s'il était besoin de prouver le danger de l'élection ou les maux delà Pologne. Maison peut se reposer sur l'écrivain du soin de rendre la royauté nulle et l'hérédité même illusoire. Mably, qui s'en rapporte avec tant d'abandon au serment civique d'une multitude de nonces, n'a pas la même confiance à celui qu'un seul homme doit prêter, en présence de tonte la nation, d'observer les pacta conventa, et il entrave de toutes les manières ce malheureux être royal, placé en apparence à la tète, et réellement aux pieds de la nation.

« D'abord, dit-il, il faut bien se garder d'imiter l'exemple des Anglais, qui ont mis entre les mains de leur prince de grandes richesses. Plus la liste civile sera petite, plus la loi qui F aura réglée approchera île la perfection. » Ce qui pourrait aller, comme on le voit, jusqu'à la pauvreté absolue. Non seulement la liste civile sera petite, mais, de peur quelle ne s'accroisse

insensiblement , le revenu royal ne sera pas établi suides fonds de terre 'Tout est prévu. « Surtout, » ajoute le sévère législateur, « défense absolue d'acquitter les

dettes du roi , sous quelque prétexte ni raison que et' puisse rire. 8 La république doit hériter de toul l'argent qu'il pourra laisser (un roi qui laisse une

famille)! e On sent aisément l'esprit de ces lois, et

l'on ne veut pas que le prince puisse se servir de ses

richesses pour débaucher les citoyens et les attacher

à ses intérêts. » Et à ce propos il cite le gouvernement anglais avec aussi peu de raison que de connaissance.

Non seulement le roi n'aura pas l'influence que donne la richesse, mais il n'aura pas celle que donne la nomination aux emplois. « Dignités ecclésiastiques, civiles et militaires, starosties, biens royaux, tout doit être conféré, si vous voulez, au nom du prince, et donné véritablement par la diète et le sénat, qui doivent présenter trois candidats pour les places inférieures comme pour les supérieures, entre lesquels le roi choisira. .. Mais, comme il pourrait arriver que le prince eût l'esprit gauche et le cœur dépravé, il serait à propos de statuer que, quand un candidat serait recommandé pour la troisième fois par la diète ou le sénat, il serait du bon plaisir du roi de le préférer à ses concurrents. »

Rassuré par toutes ces précautions, auxquelles certainement on n'aurait pu rien ajouter, s'il eût été question de conférer la royauté de la Pologne au kan des Tartarcs. Mably dit gravement : « La royauté, même héréditaire, bornée à représenter la majesté de l'État, comme un roi de Suède (1) ou un doge de Venise, recevra des hommages respectueux, et n'aura qu'une ombre d'autorité. » Il répète ailleurs la même expression, et ne veut jamais d'autorité qu'en ombre. C'est alors que, content de lui-même et admirant son ouvrage, il s'écrie avec une naïveté ridicule: « Il me semble que l'hérédité, accompagnée de toutes les pré-

(1) Mably écrivail Au château de Liancourl ;iv;ini In dernière révolution <!<• Suède.

cautions que je propose, ne peut inspirer aucune alarme. » Insensé, qui ne voit pas que ce qui doit inspirer les plus justes alarmes à l'homme vertueux est une ombre d'autorité publique qui laisse usurper à toutes les passions particulières une autorité réelle ! Mais nous axons entendu les rêveries d'un bel esprit, écoutons les oracles du génie : « C'est une grande cireur, dit Bossuet, de croire, avec M. Jurieu, qu'on ne puisse donner de bornes à la puissance souveraine qu'en se réservant sur elle un droit souverain ; ce (pie vous voulez l'aire faible à vous faire du mal, par la condition des choses humaines, le devient autant à proportion à vous Faire du bien, et, sans borner la puissance par la force que vous vous pouviez réserver Contre elle, le moyen le plus naturel pour l'empêcher de vous opprimer, c'est de L'intéresser à votre sa lui. »

Mablv redoute jusqu'à la pitié qu'une majesté ainsi dégradée, car il se serl quelque part de celte expression, pourrait inspirer aux Polonais. « On regarde, » dit-il, « communément en Pologne le roi comme un ennemi domestique dont il faut toujours se délier ;

pourquoi donc s'y ferait-on un scrupule -ou une difficulté de le dépouiller pour rendre sa dignité <>u son

nom plus cher à ses sujets'.' »

L'abbé législateur étend son zèle réformateur jusque sur la religion, qu'il traite a peu près comme la politique. Nous retrouvons encore ici l'histoire de notre révolution religieuse de 89, « Pour ne trouver, i ditil. - aucune opposition dans la cour de Rome, il tant commencer par priver vos ecclésiastiques il*1 la pro

tection du Saint-Père : il faut séparer les intérêts des

deux puissances unies, en apprenant aux laïques que la Pologne doit avoir ses libertés, et à vos évoques qu'il est temps qu'ils jouissent de la même indépendance que ceux de plusieurs autres Etats. » (Le pape, comme le roi, ne recevait en Pologne que des respects, et y obtenait peu de soumission.) « Dès que cette doctrine salutaire commencera à s'établir, la puissance législative pourra publier les lois qu'elle jugera les plus nécessaires pour le bien de la religion ; mais cette révolution ne doit se faire qu'en répandant les lumières, qui peu à peu dissiperont l'erreur et les préjugés. »

Tel est le plan de constitution qu'au xvme siècle, en 1771, un philosophe du pays le plus éclairé de l'Europe, un écrivain que l'on imprime, que l'on vend, qu'on lit peut-être, propose à une nation raisonnable et belliqueuse dont le territoire, beaucoup plus grand que la France entière, entouré de voisins ambitieux, barrière de l'Europe contre les inondations des Tartares, ouvert de toutes parts et sans défense naturelle, ne peut en trouver que dans la force de sa constitution. L'expérience de la turbulente faiblesse des gouvernements populaires de l'antiquité, et de la force toujours croissante des gouvernements monarchiques des temps chrétiens, est perdue pour le philosophe. Aussi malheureux dans ses applications qu'il est absurde dans sa théorie, il vante à tout propos Yexcel- Icnl gouvernement que la Suède se donna à la mort de Charles XII, où elle tomba dans cette aristocratie vénale el factieuse dont elle a tant de peine à sortir, et il avoue ingénument que l'excellent gouvernement de la Suède a quelque peine à s'affermir ; et effective-

LA FIN DE LA POLOGNE 1 li-

ment, il fut renversé moins de dix ans après. Enfin, il finit cet amas de rêves incohérents par un trait digne de la comédie, et qui peut paraître plaisant même dans un sujet aussi sérieux. « Je ne suis point du tout, » dit-il, « dans l'admiration de ces politiques étourdis et présomptueux qui, sans connaître les hommes, prétendent les gouverner. Ils ignorent que nous avons des passions et des habitudes plus fortes que leurs vérités, leur évidence et leur pouvoir. »

Au reste, absorbé dans la lecture de l'antiquité, il avoue lui-même qu'il néglige l'histoire de son temps, au point de ne pas lire même les nouvelles politiques, et l'on dirait que c'est pour lui tout exprès que l'illustre Leibniz écrivait, il y a un siècle, ces paroles remarquables : « La plupart des écrivains politiques sont travaillés d'une maladie qui, leur ôtant loul goût pour le moderne, fait qu'ils ne sont eurieux que de ['antiquité, el ne nous parlent que de choses dont à peine il subsiste de notre temps quelque vestige. Aussi, quand

ils parlent du droit public et du droit des gens, ils disent des choses pitoyables, et l'on apprendra plus dans un recueil de gazettes de dix années, tjue dans cent auteurs classiques. » (T. IV, p. m. De juré sup.) Passons au plan proposé par .1 .-.I. RoUSSeaU.

Cel écrivain, qui, dans tout ee qu'il traitait, ne

voyail que des phrases à Faire, commença par des phrases pompeuses sa réponse au comte Wielhorski - En lisant l'histoire du gouvernemenl de Pologne, " dit le philosophe, • on a peine a comprendre l'existence d'un Etal si bizarrement constitué, formé d'un grand nombre de membres morts et d'un petit nombre

de membres desunis, dont tous 1rs mouvements,

presque indépendants les uns des autres, loin d'avoir une fin commune, s'entre-détruisent mutuellement ; qui s'agite beaucoup pour ne rien faire, et qui ne peut faire aucune résistance à quiconque veut l'entamer ; qui tombe en dissolution cinq à six fois chaque siècle, qui tombe en paralysie à chaque effort qu'il veut faire, à chaque besoin auquel il veut pourvoir, et qui, malgré tout ce/a, vit et se conserve en vigueur : voilà, ce me semble, un des plus singuliers spectacles qui puissent frapper un être pensant. Je vois tous les Etats de l'Europe courir à leur ruine ; monarchies, républiques, toutes ces nations magnifiquement instituées, tous ces beaux gouvernements si sagement pondérés, tombés en décrépitude, menacent d'une mort prochaine, et la Pologne, cette région dépeuplée, dévastée, opprimée, ouverte à ses agresseurs, au fort de ses malheurs et de son anarchie, montre encore tout le feu de la jeunesse ; elle ose demander un gouvernement et des lois, comme si elle me faisait que de naître : elle est dans les fers et discute les moyens de se conserver libre ; elle sent en elle cette force que celle de la tyrannie ne peut subjuguer. Je crois voir Rome assiégée régir tranquillement les terres sur lesquelles son ennemi venait d'asseoir son camp. Braves Polonais !... corrigez, s'il se peut, les abus de votre constitution ; mais ne méprisez p;is celle qui vous a faits ce que vous êtes. »

Ce passage brillant renferme autant de faux raisonnements que de phrases. Jean Jacques est un médecin qui, trouvant son malade dans les convulsions de l'agonie, le complimente sur sa force et le félicite de n'être pas encore mort. Il prend l'agitation brûlante de

la fièvre pour le mouvement qui entretient la vie, et trouve la vigueur de la jeunesse clans un État opprime, dévasté, qui tombe en paralysie cinq à six fois par siècle, cl en dissolution au moindre effort. Si c'est là de La vigueur, qu'est-ce donc que la faiblesse ? Comment ne voit-il pas que la Pologne ne subsiste que sous le bon plaisir de ses voisins, qui ne se sont pas encore arrangés pour l'envahir ? Il s'étonne que quelques particuliers lui demandent une constitution, et prend leur vœu pour le vœu de la nation. Il plaint l'Autriche et la Prusse de leur décrépitude, à la veille qu'elles sont de subjuguer celte nation si jeune cl si vigoureuse : et, au point où cette constitution turbulente a mis les Polonais, il ose leur conseiller de ne pas mépriser une constitution qui les a /ails ce qu'ils sont.

(]v philosophe entre en matière, et commence par

des réflexions aussi sages (pie bien exprimées sur la

législation deLycurgue, de Nu ma, et même de Moïse

Ces législateurs grecs cl romains dont la législation a péri après une durée plus ou moins longue, il les compare entre eux. et avec le législateur des Hébreux, qui ;i fondé un peuple (pie cinq mille ans. dit-il, « n'ont

pu détruire ni même altérer, qui est à l'épreuve du temps, de la fortune et des conquérants, et dont les

lois el les uucurs subsistent encore, et dureront autant (pie le monde " ; et ee phénomène politique ne lui inspire aucune réflexion !

Jean-Jacques continue par des \ues superficielles sur l.i grande part que les anciens donnaient aux jeux publics dans les institutions des peuples II veut qu'on

\ i e\ ienne, sans faire attention que les peuples anciens

étaient des peuples enfants que l'on amusait avec des

jeux, que tous ces peuples ont péri malgré leurs jeux, et que ce n'est pas avec des jeux, mais avec la religion, que Moïse a formé ce peuple qui ne périt pas. Il parle avec vérité et dignité des effets d'une éducation nationale, et s'élève avec force contre la dissolution des théâtres modernes ; mais le reproche qu'il fait à la religion chrétienne, de n'être pas assez nationale, est un reproche insensé, parce qu'il ignore que la religion chrétienne est bien plus que nationale, qu'elle est universelle et faite pour réunir toutes les nations. Cet ami de l'humanité insiste beaucoup trop, pour l'honneur de la philosophie, ainsi que Mably, sur la nécessité d'exciter, d'éterniser dans le cœur des Polonais la haine contre leurs voisins. Les peuples chrétiens se défendent les uns contre les autres à force d'art et de courage ; mais, réunis comme ils le sont tous par cette loi qui dit : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Matth. xxn, 39), il est heureusement impossible d'établir entre eux cette opposition de mœurs et de lois qui existait entre les peuples idolâtres, les Perses et les Grecs, par exemple, et qui produisait ces guerres atroces où la victoire mettait à la disposition du vainqueur « liberté civile, biens, femmes, enfants, temples et sépultures même », dit Montesquieu « Faites en sorte, dit Rousseau, qu'un Polonais ne puisse pas devenir un Russe, et je vous réponds que la Russie ne subjuguera pas la Pologne. » C'est là une vaine déclamation. Si la Pologne avait imité les lois politiques de ses voisins, elle n'en aurait jamais été subjuguée. Une nation ne doit pas en copier une autre, parce qu'alors elle n'en imite que les vices. Ainsi nous prenons l'intempérance des Anglais plutôt que la sobriété (les

Espagnols, et les autres nations copient plutôt notre étourderic qu'elles n'imitent notre sociabilité. Mais toutes les nations pourraient, et devraient même avoir, avec le temps, des lois semblables, parce que la société a des lois naturelles, et que la nature morale ou sociale est une dans tous les temps et dans tous les lieux. Au reste, tout ce qu'il dit de faux et d'insensé sur cette haine nationale, et « sur ces usages qui doivent être si propres à une nation, qu'ils ne se retrouvent chez aucune autre », a été fidèlement imité par nos législateurs de 1793, et c'est ce qui nous a donné, à cette époque, ces usages domestiques et même civils dont il reste encore des traces, et qui ne se retrouvent assurément chez aucun peuple civilisé, comme Le calendrier particulier à la France, qui n'avait d'exemple que chez les Turcs.

« La première réforme dont la Pologne a besoin, » dit-il, « est celle de son étendue. Peut-être vos voisins cherchent-ils à vous rendre ce service, qui serait un grand mal pour les parties démembrées, mais un grand bien pour la nation. » Il faut observer que la Pologne. quoique plus étendue que la France ne l'est peut être aujourd'hui, n'est pas difficile à régir, à cause tic la contiguïté de ses parties, et de son sol partout uni et

accessible. Mais .Ican-.Iacqiics, pour qui Genève est le

lit de Procuste sur lequel il voudrait raccourcir tous les grands Etats, confond ici l'administration, toujours plus attentive et en quelque sorti- plus domestique dans un pays peu étendu, avec le gouvernement, toujours plus fort dans un grand Etat, parce qu'il est (dus

indépendant des affections personnelles. Le peuple,

en Suisse, était mieux loge, mais le peuple, en France,

était mieux jugé ; le Hollandais mange et boit davantage, mais le Français est plus spirituel et plus actif. L'administration soigne le matériel de l'Etat ; le gouvernement en régit le moral. A défaut de ce retranchement volontaire de territoire, idée la plus folle qui soit tombée dans la tète d'un législateur, Rousseau conseille, comme très important, de « tourner la constitution vers la forme fédérative, pour diminuer, autant qu'il est possible, les maux attachés à l'étendue de l'Etat ». Nous avons eu aussi en France un parti qui voulait tourner la constitution à la forme fédérative, la plus faible de toutes les constitutions, parce que la division en fait le caractère essentiel.

Après ces préliminaires, J.-J. Rousseau entame la question au fond et, prévenu encore par les idées développées dans le Contrat social et sur lesquelles il ne revient que plus tard, il met, comme Mably, le pouvoir législatif dans la diète seule, et sans le concours du sénat et du roi. Mais il voudrait que toute la nation y concourût personnellement par ses représentants, quoiqu'il ait dit ailleurs, avec raison, que la volonté générale ne peut pas être représentée, et c'est pour cela qu'il propose l'affranchissement des Polonais. Mais il ignorait que le seul moyen d'affranchir un peuple est de l'appeler à la propriété par l'inféodation : cependant il ne veut pas que cette opération soit faite inconsidérément, « et que l'on affranchisse les corps avant d'avoir affranchi les âmes, et rendu le peuple dignedela liberté». Utile leçon, mais perdue pour nos philosophes, qui, dans nos colonies, ont affranchi des corps dont ils ne pouvaient éclairer les âmes. C'est là qu'est placée cette apostrophe à la libellé : vaine

déclamation, si la liberté n'est que la faculté de faire des lois ; mais qui est vraiment éloquente, si Ton voit la Liberté dans la soumission à des lois naturelles qui placent les hommes dans les rapports les pins parfaits.

Le philosophe veut que chaque député, dans lecorps législatif, puisse parler à son aise, « parce que, si de longues harangues font perdre un temps précieux », le silence d'un seul citoyen peut être une calamité publique. « Il veut qu'il soit toujours assemblé et fréquemment renouvelé ; il veut que rien n'y empêche la licence, parce que la police est une bonne chose, mais la liberté vaut encore mieux, et qu'il faut toujours opter entre le repos et la liberté. » Ici les applications se présentent en foule, et c'est pour nous que Rousseau écrivait, et non pour les Polonais.

La foi-ce executive, qu'il regarde avec raison comme une Jonction et non comme un pouvoir, il la place « dans un corps respectable et permanent, non divise en plusieurs chambres ; invention moderne qui a perdu l'Angleterre et qui expose une nation au terrible danger de voir un centre, ou Foyer d'administration, où toutes les forces particulières se réuniront toujours

(dangers de tous les corps législatifs divisés OU non).

Mais, pour que l'administration soit très forte et

marelie bien \ ers son but, toute la loree executive doit être dans les mêmes mains ; niais il ne sutlit pas que ces mains changent, il faut qu'elles n'agissent, s'il est possible, que sous les \eu\ du législateur, et que ce soit lui qui la guide ». Ici Rousseau rentre a son insu dans le système de l'unité de pou\ oir. On voit (ju il s'éloigne totalement île ladivision des

pouvoirs, recommandée par Montesquieu. « Aussi, » dit-il avec orgueil, « j'ai trouvé le vrai secret pour que la force executive n'usurpe pas l'autorité, et il est bien singulier qu'avant le Contrat social où je le donne, personne ne s'en fût jamais avisé ! » ce qu'il dit avec un point d'admiration ; et ce secret, comme il le dit dans le Contrat social, est que le gouvernement obéisse au souverain, quil en soit le ministre, c'est-à-dire que la puissance executive soit dépendante du pouvoir législatif: secret aussi merveilleux pour régler un Etat, qu'il le serait de dire à un homme qu'il faut, pour régler sa conduite, que le corps chez lui obéisse à l'esprit, et que l'action dépende de la volonté.

Notre constitution de 93 fut faite sur ce modèle, mais perfectionné ; et, afin que la force executive n'agît que sous les yeux du législateur et en fût continuellement guidée, on en fit un comité du pouvoir législatif placé alors dans un corps permanent, sinon respectable, du moins redoutable. Aussi l'administration fut très forte et marcha bien vers son but. En général, J.-J. Rousseau ne redoute l'oppression que de la part de la main qui manie l'épée, et non de la tête qui fait mouvoir le bras. L'expérience a prouvé que, si les corps revêtus de la force executive oppriment quelquefois, ils oppriment toujours quand ils sont dépositaires du pouvoir législatif.

Mais c'esl surtout dans l'éligibilité du roi (car la composition du sénat est très indifférente), de cet ennemi né de la liberté, comme il l'a dit ailleurs, que le philosophe trouve la raison de cette prodigieuse vigueur qui fait que la Pologne tombe en paralysie cinq à six fois par siècle, et en dissolution au moindre effort.

« La Pologne est libre, « dit-il, » parce que chaque règne est précédé d'un intervalle où la nation rentre dans tous ses droits et reprend une vigueur nouvelle. Si quelque roi fait, dans le cours de son règne, quelques pas vers la puissance arbitraire, l'élection de son successeur le force toujours à rétrograder, en sorte que, malgré la pente habituelle vers le despotisme, il n'y avait aucun progrès réel. » Rousseau a raison ; il n'y avait progrès réel que vers la faiblesse, à laquelle le pouvoir en Pologne marchait de règne en règne et à grands pas. Il faut donc maintenir cette précieuse éligibilité ; « car assurez-vous, » ditil, « qu'au moment que la loi de l'hérédité sera portée, la Pologne peut dire pour jamais adieu à sa liberté. »

Il étend cette idée, et elle n'en paraît que plus absurde lorsqu'on la rapproche des événements qui, malgré l'éligibilité du pouvoir qu'on avait conservée, ont anéanti en Pologne, non seulement la liberté, mais jusqu'à l'existence en corps de nation.

« Enfin la diète, bien proportionnée et bien pondérée dans toutes ses pallies, sera la source d'une bonne législation et d'un bon gouvernement : mais il

faut pour cela que ses ordres soient respectés et suivis » ; en sorte que tout le plan de Housseau, et même

celui de Mably, se réduisent à ceci, qu'ils ne donnent aucun moyen réel et naturel de gouvernement, mais que cependant les choses iront, si la nation veut bien Se gouverner toute seule et suivie d'elle-même les lois ;

ce qui rappelle la prière que firent les législateurs de la France aux pères, aux mères, aux instituteurs, etc., d'obéir à la constitution qu'ils avaient décret

('.est dans la vue d'éloigner les résistances que

Jean-Jacques veut empêcher les guerres privées entre les seigneurs, et même le liberum veto, si les Polonais n'y tenaient pas tant. Mais « sur les confédérations, il n'est pas de l'avis des savants : non, les confédérations sont le bouclier, l'asile, le sanctuaire de la constitution, et sans elles l'Etat serait subjugué, et la liberté pour jamais anéantie ». Il veut cependant en régler la forme et même les effets ; il veut soumettre à des règles et assujettir à des mesures ces orages politiques où les tourbillons des passions humaines dispersent, dissipent tous les éléments de la société, mettent toute une nation sous les armes et font taire les lois et disparaître toute forme de gouvernement. Nous avons eu aussi nos confédérations ou nos fédérations, où l'on voulut régulariser la licence et organiser le désordre, mais qui n'ont été ni le bouclier ni Yasile de la consti tution de 89.

J.-J. Rousseau a des vues quelquefois aussi saines et aussi morales sur l'administration, qu'elles sont courtes et obscures sur la constitution. Il est bien loin de placer la force d'un Etat dans les banques et le commerce, comme nos administrateurs modernes. Il redoute les effets destructeurs de la cupidité, et en général il cherche à diriger les hommes vers des objets grands et élevés. C'est ce qui lui a donné des partisans enthousiastes, qui n'ont pas vu qu'un législateur n'a rien fait pour une nation, même lorsqu'il lui a donné de bonnes lois, s'il n'a proposé des moyens efficaces d'exécution. Rousseau n'en propose que de faux ou de ridicules. Ainsi, pour amollir la cupidité dans le cœur des hommes, au lieu d'employer la religion qui commande le détachement des richesses, ou

d'établir des institutions politiques qui créent dans un Etat d'autres distinctions que celles de l'opulence, le philosophe imagine d'y graduer les fonctions publiques, et d'en distinguer les différents degrés par des plaques de métal ; mais il veut que la valeur du métal soit en raison inverse de la supériorité du grade, en sorte que la plaque d'or réponde au grade le plus inférieur, et la plaque de fer au rang le plus élevé, comme si nous étions des animaux que la seule répétition de certains actes dresse à des habitudes invariables, et que le raisonnement qui nous montre l'or comme le moyen universel de toutes les jouissances ne remportât pas sur l'habitude de voir porter la plaque de 1er à l'homme élevé en dignité ; et il ne parait pas se douter qu'on emploiera l'or à acquérir le droit de porter la plaque de fer.

Que pouvaient ces vains systèmes pour le bonheur

et le salut d'une grande nation ? La dernière heure de

la Pologne, l'heure fatale et inévitable, était arrivée, comme elle arrive tôt ou tard pour tout peuple qui demande à l'homme les lois qu'il faut demander à la

nature, et à la sagesse humaine la morale qu'il tant demander à la religion. Le scandale* d'une' Dation chrétienne, d'une nation où est la lumière, qui doit trouver

dans ses propres forces le principe de sa stabilité, cl

qui cependant tombait eu paj'alusie cinq à six /ois par

siècle, et menaçait tic se dissoudre ou moindre effort,

avait assez dure ; l'indépendance pour les peuples

n'est que dans leur obéissance aux lois naturelles des sociétés, comme la vraie liberté île l'homme n'est que dans In vertu. Et, quoi que dise Jean Jacques, partisan

du suicide des peuples comme de celui de l'homme.

« qu'un peuple a toujours le droit de changer ses lois, même les meilleures ; car, s'il veut se faire du mal à lui-même, qu'est-ce qui a le droit de l'en empêcher ? » une nation n'a pas plus qu'un homme le droit de se détruire. « De même, » dit Bacon, « qu'il y a des hommes proscrits par les lois civiles de tous les peuples, et que nous appelons hors des lois (exleges), ainsi il peut y avoir des peuples qui occupent un territoire de fait, et non de droit, à cause des vices de leur constitution ou de leur gouvernement, respecta millilatis politix, mit regiminis sui. » Déjà les puissancesvoisines unissaientleurs volontés et leurs forces. Les armées autrichiennes, russes et prussiennes entrèrent sur le territoire de la Pologne et en envahirent chacune une portion sur d'anciennes prétentions, forme dérisoire que rien ne les ohligeait à employer. La jeunesse, la vigueur de la Pologne n'opposèrent aucune résistance, et ces confédérations fameuses, puissantes à trouhler, furent sans force pour défendre. La France avait fait des efforts aussi dispendieux que mal comhinés pour y créer une puissance militaire. Les amis de la Pologne n'avaient qu'une proposition à lui faire, celle de constituer son pouvoir ; et, si elle s'y fût refusée, il fallait laissera elle-même cette nation qui voulait périr et pour qui la conquête devenait un bienfait.

Notice historique sur Louis XVI (1>

Louis XVI, né à Versailles le 2.'î août 1754, était le second (ils de Louis, Dauphin de France, et de Marie- Josèphe de Saxe. Il reçut en naissant le titre de duc de Berri. Son âme franche et sans déguisement s'ouvrit de bonne heure à tous les sentiments vertueux, et son esprit droit et sérieux à toutes les connaissant utiles. Mais la fermeté et une juste confiance en luimême manquèrent à son caractère ; et ce défaut rendit inutile ou funeste tout ce qu'il avait reçu ou acquis

pour sa gloire et pour le honheur de ses peuples. Son

éducation fut celle des rois dont les instituteurs oubliaient trop souvent que la même doctrine qui leur enseigne à modère!- leur pouvoir leur commande surtout de le maintenir. En 17(>ô, il perdit son père, qui laissait tant de regrets, et bientôt après sa mère, qui ne put survivre à son époux. La douleur du jeune

prince fut extrême : il refusa longtemps de sortir ; et lorsqu'en traversant les appartements il entendit dire

l Cette notice est extraite de le Biographie univtmttê de

Mulinud.

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pour la première l'ois : Place à M. le Dauphin, des pleurs inondèrent son visage, et il s'évanouit. Le premier événement de sa vie fut son mariage avec la fille de l'immortelle Marie-Thérèse , Marie-Antoinette d'Autriche, qui devait partager son trône et ses malheurs. Les fêtes données à l'occasion de ce mariage (16 mai 1770), mal ordonnées par la police, coûtèrent la vie à un grand nombre de spectateurs ; triste présage du sort qui attendait ces époux infortunés î Bientôt la mort de Louis XV (10 mai 1774) lui imposa un fardeau qu'il n'accepta qu'en tremblant. La faveur publique s'attache d'ordinaire aux jeunes rois : Louis XVI, âgé de vingt ans, la méritait à bien d'autres titres ; et il en reçut, à son avènement au trône, les témoignages les moins équivoques. Son premier soin avait été d'appeler au ministère M. de Machault, digne de cet honneur, et capable de diriger la jeunesse du monarque dans les circonstances difficiles où se trouvait l'Etat. Une intrigue de cour l'écarta et mit à sa place le comte de Maurepas, courtisan profond dans l'art de l'intrigue, superficiel dans tout le reste, et dont le grand âge n'avait pu guérir l'incurable frivolité. Trop vieux pour un roi de vingt ans, et qui avait besoin d'être enhardi, il intimida sa jeunesse sans guider son inexpérience. Louis XVI avait de la bonté dans le cœur, mais quelque rudesse dans les manières ; et ses premiers mouvements contre tout ce qui s'écartait de l'ordre se ressentaient de la franchise de son caractère et de l'austérité de ses vertus. M. de Maurepas, qui se jouait des choses les plus sérieuses et voyait tout avec indifférence, adoucit beaucoup trop cette disposition, qui ressemble quel-

quefois à de la force de caractère, et peut du moins en dissimuler l'excessive débonnaire té. Dès lors Louis XVI n'agit que sous l'inspiration de ses ministres; il appela successivement ceux que lui désignaient, d'une part, Maurepas, et de l'autre une prétendue opinion publique, que l'intrigue et les intérêts personnels font parler à leur gré, et qui malheureusement est la seule ([Lie les rois soient condamnés à entendre. Ce furent : Turgot, partisan fanatique de cette politique matérialiste, qui ne voit dans le gouvernement des peuples que de l'argent, du commerce, du blé et des impôts, lier de se croire le chef d'une secte dont il n'était que l'instrument ; Malesherbes, ami de Turgot, qui avait à la fois des vertus antiques et des opinions nouvelles ; Saint-Germain, élevé dans les minuties delà tactique allemande, qui détruisit le plus ferme rempart de la royauté, la maison du roi, dont la bravoure et l'incorruptible fidélité ne pouvaient racheter, aux yeux des faiseurs militaires, ce qui lui manquait en précision dans les manœuvres et en rigidité dans la discipline ; Necker, enfin, banquier protestant et Genevois, et, à ce double litre, imbu de cette politique retréeie qui veut régler un royaume sur le système d'une petite

démocratie, et les finances (\\\n grand Etat comme

les registres d'une maison de banque ; qui s'irrite contre toute distinction autre que celle de la fortune et ne voit dans le dépositaire du pou\ oir monarchique

que le président d'une assemblée délibérante ou le chef d'une association commerciale, révocable au gré des actionnaires Aucun de ces hommes nv comprenait la monarchie française, et il eût suffi de l'un d'eux pour la renverser. Louis XVI, naturellement

porté à l'économie, commença son règne par des retranchements sur ses dépenses ; réductions qui honorent la modération d'un souverain, quand elles ne coûtent à la royauté aucun sacrifice sur ses droits et sa dignité. Il remit au peuple le droit de joyeux avènement; il établit pour Paris le Monl-de-Piètê et la Caisse d'escompte ;il fit cesser les craintes d'une banqueroute en assurant le payement des rentes sur l'hôtel de ville ; il abolit les corvées, qu'il convertit en impôt pécuniaire ; et il abolit aussi dans la Franche-Comté un reste de servitude territoriale, dont n'avaient peutêtre jamais entendu parler ceux qui firent de cet affranchissement un texte aux plus emphatiques éloges ; il supprima la torture ou question judiciaire avant la condamnation à mort, sévérité à peu près tombée en désuétude, mais dont la menace importunait les conspirateurs. Louis XVI rendit plus tard aux protestants la plénitude des droits civils (1787), en imprimant à leurs mariages un caractère légal ; bienfait immense, n'eût-il été qu'un acte de justice, et trop mal reconnu. Enfin, il essaya des administrations provinciales, formées par Nccker dans des vues et sur un plan assez peu monarchiques. Cette nouveauté était d'une extrême conséquence : avec l'esprit qui régnait alors, c'était faire un changement de front sous le feu de Fennemi. Louis XVI, en montant sur le trône, avait rappelé les compagnies de magistrature, remplacées sous son prédécesseur par des juges sans dignité et sans influence politique. La cour, qui depuis longtemps croyait gouverner toute seule, quand elle ne faisait qu'administrer, oubliait que la France n'avait jamais été et même ne pouvait, dans les temps dilïiciles, être

régie que par l'autorité de la justice, qui rendait la royauté présente aux peuples dans toute sa force et sa majesté. Renfermés, sous les rois forts et les régnes tranquilles, dans les fonctions modestes de la justice distributive, ces grands corps en sortaient par nécessité, sous les règnes faibles et dans les temps orageux, pour exercer, à la place du roi, un pouvoir qui, échappé de ses mains, serait tombé dans celles d'un ministre ou d'un favori. Sous les rois forts comme sous ies rois faibles, instruments des uns ou appui des autres, ils avaient fait la royauté dépendante des lois et indépendante des sujets, et rendu la législation imposante, l'obéissance honorable : puissants à servir le pouvoir, ou à le suppléer, incapables de l'usurper eux-mêmes, et opposant à toute autre usurpation un obstacle insurmontable ; tels avaient été, jusqu'à ces derniers temps, les parlements de France, heureux tempérament d'aristocratie et de démocratie, confondus dans une magistrature véritablement royale, et qui, seule en Europe, avait donné à la limite police, à la police des révolutions, ces formes augustes et solennelles qui, dans l'exercice de l'autorité, m- laissaient

voir que la justice, et dans l'emploi de la force, qu'un jugement. Le premier événement politique du règne de Louis XVI lut la guerre d'Amérique, guerre injuste et impolitique, que repoussaient le cœur droit et le bon sens du monarque. Mais on lit parler l'opinion publique, surtout celle de la capitale, a\ule de nouveautés et d'émotions ; et la guerre lut décidée,

Ce fut une grande faute : il eût fallu laisser l'Angleterre s'épuiser sans soumettre les colonies, ou les épuiser pour les soumettre. Dès lois il s'élevait entre

les deux peuples une haine irréconciliable, que les Anglais tournèrent contre nous, et dont l'équivoque amitié des Américains ne pouvait empêcher ou compenser les effets. Nous fûmes heureux dans cette guerre comme auxiliaires : l'Amérique fut affranchie du joug des Anglais ; mais notre marine et celle de l'Espagne, notre alliée, essuyèrent de grandes pertes. La maladie de la liberté et de l'égalité démocratique se communiqua à nos jeunes guerriers ; et nous la répandîmes dans toute l'Europe, qui ne fut pas assez alarmée du scandale d'une révolte contre le pouvoir légitime, soutenue à force ouverte par un pouvoir légitime, qui avait eu l'imprudence de dire dans une de ses déclarations : « Les Américains sont devenus libres du jour où ils ont déclaré leur indépendance. » Cependant cette guerre releva, aux jeux de l'Europe, l'honneur de notre pavillon : nous combattîmes souvent avec avantage ; et quand nous succombâmes, ce fut toujours avec gloire.

Malgré de nombreux échecs, nos forces navales étaient sur un pied respectable, à la paix de 1783 ; et peu d'années après, en 1789, elles étaient tout à fait rétablies, et l'on pouvait les comparera leur état le plus ilorissant, sous Louis XIV (1). Après la guerre d'Amérique, la France fut près d'en entreprendre une

1 i On n< doit pas, en parlant de marine, oublier l'intérêt (pie prit Louis XVI à la construction du port de Cherbourg, dont il alla lui-même visiter les travaux ; ni le port de la Hocbclle, considérablement augmenté par ses soins ; ni le superbe bassin de construction, ouvert à Toulon ; ni enfin l'expédition du célèbre La Pérouse, auquel le monarque donna des instructions qui

honorent son humanité son ^roùt éclairé pour les découvertes et

isea connaissances dans toutes les parties de l'artde la navigation.

nuire du même genre, en soutenant les patriotes hollandais contre la Prusse et contre leur souverain.

Louis XVI avait eu, en 1781, son premier fils ; et cet événement avait été célébré dans tout le royaume avec beaucoup de joie et de solennité. A Paris, la ville donna un banquet auquel le roi assista avec sa Famille. Tous les vœux des Parisiens lurent comblés, et l'ivresse de la joie publique fut excessive. C'était le 21 janvier 1782 : onze ans plus tard, et le même jour, Louis fut conduit à l'échafaud dans la même ville ! La guerre d'Amérique avait épuisé nos finances, que Necker soutenait à force d'emprunts : il fallait rétablir l'équilibre depuis longtemps dérangé entre les recettes et les dépenses. Les notables furent appelés par Calonne, nouveau ministre des finances, pas plus homme d'Etat (pie Necker, mais plus homme de cœur.

Une assemblée de notables se trouvait dans notre histoire plutôt que dans notre constitution ; et ee qui pouvait arriver de pluslicureux pour la France, quand elle cherchait des remèdes hors de ses lois c'était qu'ils fussent inutiles. Les notables proposèrent quelques projets salutaires ; mais ils hasardèrent des opinions dangereuses : et telle riait la disposition dis esprits, (pie les opinions furent plus remarquées que 1rs projets. Les notables délibérèrent sans pouvoir conclure, ee qui est toujours dangereux de la paît d'une assemblée publique; et il n'en resta qu'une dispute sur les finances entre Necker et Calonne, à la

lin inintelligible pour le public et peut-être pour euxmêmes.

Le cardinal de Brienne, bel esprit sans \ ues ci sans

fermeté, pris au dépourvu pour être ministre, proposa l'impôt du timbre. Le Parlement refusa l'enregistrement et se déclara incompétent pour ajouter à des impôts, déjà trop onéreux, un impôt nouveau et inusité. C'était demander les états généraux. Ces grandes convocations avaient toujours paru un dernier remède à des maux désespérés, moins par le soulagement que les peuples en obtenaient que par celui qu'ils en espéraient : car les peuples souffrent bien plus des maux qu'ils craignent, que de ceux qu'ils éprouvent. Ainsi, de même que la nature veille à la conservation de son ouvrage, la France, qui avait déjà tant de moyens de force, s'était ménagé dans ses états généraux, comme l'Eglise dans ses conciles, un moyen de perpétuité. Ces grandes assemblées, légales, mais heureusement rares et jamais périodiques, visitaient, pouvons-nous le dire, de loin en loin les fondements de la société pour arrêter et réparer l'influence destructive du temps et des hommes, et empêcher les fautes de l'administration de devenir des plaies à la constitution. Tel était l'objet de ces convocations solennelles, mal représentées par des historiens qui leur ont demandé compte du bien qu'elles n'étaient pas destinées à faire, et n'ont pas assez considéré les maux qu'elles étaient appelées à prévenir. Nous croyons qu'avec la succession masculine elles ont été la principale cause de la stabilité de la France et de la permanence de ses lois. En un mot, les étals généraux étaient le corps de réserve destiné à venir au secours de la société dans les extrêmes dangers et les besoins extraordinaires, comme la captivité d'un roi, les disputes sur la succession au trône, <»u même sa vacance ; et L'histoire en fournit

des exemples : ainsi tout était prévu dans cette constitution si méconnue, et même ce qu'on ne peut pas prévoir. Mais le Parlement de Paris avait demandé les états généraux, et non l'assemblée nationale, et moins encore l'assemblée constituante : dès le premier pas, ses intentions et celles de la nation furent trompées. Les notables lurent appelés une seconde fois pour déterminer la forme de cette grande convocation ; et le ministre invita tous les écrivains à donner leur avis. C'était là une bien dangereuse ineptie. Tout à cet égard était réglé depuis longtemps par la sagesse de nos pères, qui, ne s'embarrassant pas dans des minuties de nombre total ou respectif, ou de costumes et d'étiquettes, dessinant à grands traits ces majestueuses assemblées, n'y avaient jamais vu que trois ordres, comptant chacun pour une voix, quel cpie fût le nombre de ses membres, et délibérant à pari dans la plénitude de leur liberté et de leur égalité constitutionnelles. Si l'on s'en fût tenu à cette antique et sage simplicité, il est permis de croire, vu la disposition des esprits et le progrés des connaissances

en administration, que les états généraux auraient fait un grand bien ou n'auraient produit aucun mal. Le Parlement de Paris, les princes du sang, dans leur prophétique Mémoire au roi, insistèrent pour qu'on

suivît les formes usitées au\ derniers elals généraux de 1()1 1. Mais l'engouement des nouveautés, la vanité

de Necker revenu au ministère, l'ignorance des beaux esprits, les intrigues des Factieux, en ordonnèrent au

(renient. Le tiers étal lut nomme en nombre double de

chacun des deux autres ordres : mesure inutile si l'on devait délibérer /><//• ordre, mortelle si l'on délibérait

par tôle. Cette question fondamentale, objet de toutes les espérances des factieux, de toutes les craintes des gens de bien, et sur laquelle reposaient les plus grands intérêts de la monarchie, fut la première agitée dans cette assemblée des états généraux, qui se réunit à Versailles, le 5 mai 1789. L'autorité la plus respectable, celle des vœux exprimés par la généralité des cahiers, derniers soupirs de l'esprit public en France, ne fut pas même écoutée par ces hommes qui se vantaient de ne rien faire que pour les intérêts et par la volonté de la nation. Le tiers état, loin d'être touché du sacrifice que firent les deux premiers ordres en offrant de concourir aux charges publiques, les somma audacieusement de se réunir à lui, et, sur leur refus, il se déclara constitué en assemblée nationale. Ce fut en vain que la noblesse et le clergé réclamèrent et protestèrent contre des actes aussi contraires aux bases de l'ancienne monarchie, et que le roi, après avoir ordonné la délibération par ordre, fit suspendre les séances et fermer les portes de rassemblée (1) du tiers : les députés de cet ordre se réunirent dans la salle du Jeu de paume, et ils y prêtèrent entre eux le serment de ne pas se séparer ayant d'avoir achevé la constitution et la régénération publiques. Quatre jours plus tard, le roi convoqua tous les ordres pour une séance royale à laquelle il se rendit. Après les avoir conjurés de mettre fin à leurs divisions et de s'entendre pour accepter ses bienfaits, il leur dé-

fi) On donna pour prétextée celle mesure la nécessité de préparer la salle pour la tenue cl une séance royale qui devait avoir lieu !» 22 juin, et qui fui renvoyée au 23.

clara que s'ils ne voulaient pas concourir à ses projets, il ferait seul le bleu de ses peuples et se considérerait seul comme leur représentant. Il leur lit ensuite lire une déclaration par laquelle il faisait aux circonstances des concessions et des sacrifices tels que, dans tout autre temps, les vœux des plus ardents révolutionnaires en eussent été comblés (1). Le monarque termina en ordonnant à tous les députés de se séparer et de se rendre le lendemain dans leurs chambres respectives, ce qui ne fut exécuté que par la noblesse cl le clergé Le tiers continua de délibérer, malgré L'injonction positive de sortir de la salle de ses séances (pie le roi lui lit réitérer par M. de Brézé.

Plusieurs orateurs s'y livrèrent aux déclamations les plus violentes contre l'autorité royale, cl ils rejetèrent avec dédain toutes les concessions du monarque. Pendant ce temps, la majorité des deux premiers ordres décidait qu'elle lesterait soumise à ses mandats, aux lois de la monarchie et à la volonté (lu roi : mais les membres de chaque minorité se rendaient successivement dans la salle du tiers. Alarmé de ces délections, et craignant une sédition générale, Louis XVI invita et pressa même la majorité des

(1) Par cette déclaration royale, aucun Impôt ni emprunt ne devait être établi sans le consentement îles étata généraux : le compte des revenus et des dépenses île L'Etat devait être publie chaque année ; la dette publique était garantie ; les contributions étaient réparties également entre les trois ordres . la taille, les corvées et les droits île Franc-fief et île mainmorte abolis ; la

libelle de la presse reconnue ; la miliee. la gabelle el les aules

réformées ou adoucies ; enfin le roi donnait sa promesse de ne

rien changer à de telles dispositions sans 1.- consentement des trois ordres.

deux premiers ordres de se réunir au troisième. Lorsque le duc de Luxembourg lui fit, au nom de la chambre de la noblesse, des objections contre la réunion, ce prince répondit : « Toutes mes réflexions sont faites : dites à la noblesse que je la prie de se réunir ; si ce n'est pas assez de ma prière, je le lui ordonne. Quant à moi, je suis décidé à tous les sacrifices. A Dieu ne plaise qu'un seul homme périsse jamais pour ma querelle ! » Un sentiment aussi louable en apparence fut la règle de toute sa vie, et il fut aussi la cause de nos malheurs et des siens. Ainsi, les trois ordres se réunirent, ou plutôt ils furent confondus, et ils quittèrent le nom d'états généraux, qu'ils n'étaient plus dignes de porter, pour prendre celui d'Assemblée nationale et constituante, qu ils méritaient encore moins, et qui pour eux n'a été qu'une injure. Dès ce moment, l'antique monarchie française fut détruite, la Révolution consommée, et tout ce qu'elle devait enfanter d'absurdités cl de crimes n'en fut que la conséquence inévitable. L'assemblée fut divisée et subdivisée en partis, qui ne suivirent point du tout la distinction des ordres. Des nobles se réunirent à la majorité du tiers ; beaucoup de membres du tiers se réunirent à la majorité delà noblesse ; le clergé, qui tenait aux uns et aux autres, se partagea entre eux : quelques membres, pris dans tous les ordres, essayèrent de rester au milieu, appelant modération et conviction ce que d'autres nommaient faiblesse et irrésolution. Les divisions s'envenimèrent et devinrent des haines, les opinions combattues devinrent des passions, les erreurs impatientes du succès enfantèrent des crimes et, s'il est permis d'employer cette figure,

le vaisseau de l'Etat, ainsi équipé et armé en brûlot, ayant pourcarteetpour boussole les Droits de l'homme, quitta le port pour aller à la découverte de terres inconnues où il ne devait jamais aborder. Le monde n'avait pas encore vu dans une réunion d'hommes un si étonnant assemblage de dépravation et de vertus, d'ignorance et de lumières, de lâcheté et de courage. Mais le temps était venu où la France devait, pour l'instruction de l'Europe, expier un siècle de doctrines impics et séditieuses, tolérées ou même secrètement encouragées par la frivolité des cours et la corruption des grandes cités. Le malheureux roi n'avait pas entièrement échappé à leur influence : trompé par ses propres vertus, il n'avait vu, dans les déclamations des philosophes, qu'un tendre intérêt pour la cause des peuples et que l'horreur de l'oppression, et sa huile Ame s'était ouverte à de chimériques espérances. Peut-être aussi que, secrètement irrité de quelques résistances de la part des deux premiers ordres ou des corps de magistrature, il n'en avait pas assez apprécié le motif et l'effet : il n'avait pas vu que cette opposition aux volontés ministérielles était le plus solide rempart de l'autorité royale, et qu'elfe ne peut s'appuyer sur des instructions ou des hommes qui plient au moindre choc. Peu de jours après la réunion des trois ordres, il parut cependant avoir adopté un système d'énergie et de fermeté qui, s'il eût été soutenu, pouvait encore sauver la monarchie. Necker lut renvoyé, et le ministère entièrement renouvelé annonça la résolution de faire respecter l'autorité royale. Le maréchal de Broglie, qui eut la direction de la guerre, (il marcher des troupes mis la capitale.

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et 36.000 hommes dévoués et bien disciplinés pouvaient encore y réprimer la sédition ; mais les mouvements de ces troupes ne se firent point avec assez de rapidité ; le baron de Besenval, qui commandait un corps de Suisses, abandonna son poste, et, en se retirant, livra aux révoltés les dépôts des Invalides et de l'Ecole militaire. En un moment, toute la populace de Paris fut armée, et, conduite par les soldats des gardes françaises, elle s'empara des arsenaux, incendia les barrières, s'empara de la Bastille (14 juillet) et massacra quelques sujets fidèles.

A ces nouvelles, Louis XVI, saisi d'épouvante, et cédant aux plaintes et aux menaces de rassemblée, ordonna au maréchal de Broglie de dissoudre une armée réunie pour défendre le trône et qui ne servit ainsi que de prétexte pour le renverser. Le maréchal, frémissant alors des périls qu'il entrevoyait pour le monarque, lui proposa de le conduire à Metz, au milieu des troupes fidèles. Le départ fut arrêté pour le lendemain ; mais, environné de conseillers perfides et ne pouvant jamais suivre avec fermeté une résolution importante; Louis y renonça pendant la nuit, et le lendemain il se rendit à l'Assemblée, à pied, sans suite. Là, au milieu de la salle, debout et la tète découverte, il conjura les députés de l'aidera rétablir l'ordre. « Je sais, » leur dit-il, « qu'on cherche à élever contre moi des préventions ; je sais qu'on a osé publier ([lie vos personnes n'étaient pas en sûreté. Ces récits ne sont-ils pas démentis par mon caractère connu ? Eh bien ! c'est moi qui me lie à vous. » Cette confiance et cet abandon firent taire un instant les factieux. Entraînés par l'enthousiasme général, tous

voulurent servir de gardes au monarque, et ils le reconduisirent eux-mêmes dans son palais, au milieu d'applaudissements universels. Dans la même journée, ce prince rappela Necker au ministère, et, ne voulant point laisser de prétextes aux plaintes et aux méfiances, il engagea ceux des prinees de sa famille qui avaient montré le plus de zèle pour la défense du trône, à sortir du royaume afin de se mettre à l'abri des fureurs populaires. D'autres sujets, aussi distingués par leur courage que par leur fidélité, lurent obligés de les suivre. Enfin, le monarque, décidé à tous les sacrifices, comme il l'avait dit, et voulant avant tout rétablir le calme dans la capitale, s'y rendit le 17 juillet. Les séditieux, qui l'attendaient à la barrière, empêchèrent ses gardes de le suivre, et le nouveau maire, BaiUy, lui adressa ee singulier compliment : « Votre aïeul Henri IV avait conquis son peuple ; aujourd'hui, le peuple a conquis son roi » Louis XVI traversa lentement les Ilots silencieux de ce peuple lier de sa conquête et encore dans l'ivresse du succèsde sa rébellion. Arrivé à l'hôtel île ville, il y recul la cocarde nationale, et lut accueilli par des applaudissements unanimes lorsqu'il parut à la fenêtre avec cette cocarde à son chapeau. Il revint le même jour à Versailles, et crul son repos assuré, au moins pour quelque temps ; mais les factieux, que

rien ne pensait apaiser ni détourner tic leurs projets, parvinrent bientôt a soulever la populace de la

capitale par les absurdes calomnies qu'ils répandirent

sur un repas des gardes du corps donne au régiment

de Flandre. Un attroupement immense partit de

Paris pour se rendre a Versailles : dans la nuit du

5 ail 6 octobre 1789 le palais du roi fut envahi, et la reine fut près detre égorgée dans son lit.

Le résultat de cette audacieuse révolte, qui éclata sous les yeux de l'Assemblée, restée impassible, fut qu'on entraîna, ce jour-là même, à Paris, Louis XVI et sa famille. Il y fut conduit au milieu d'une populace ivre de sang et de vin. Il était précédé par les têtes de deux de ses gardes fidèles égorgés sous ses yeux, et, ce qui est plus déplorable, escorté par une troupe disciplinée qui protégeait de sa présence et de ses armes cet horrible cortège. L'Assemblée avait voulu, pour éprouver moins de retard dans ses plans de destruction, se mettre sous la protection de la capitale, sans se séparer du monarque. Les forfaits de cette nuit fatale qui, pour lui et son auguste épouse, devait être la dernière, l'arrachèrent donc de Versailles : et sa longue détention commença aux Tuileries, pour ne finir que dans la tour du Temple. Si son défaut de liberté personnelle avait eu besoin d'être constaté, il l'aurait été par l'obstacle que mit la garde nationale, le 18 avril 1791, à son départ pour Saint- Cloud ; obstacle dont il vint le lendemain se plaindre, mais inutilement, à l'Assemblée nationale. Les projets des factieux se développaient rapidement dans cette Assemblée sans frein et sans contre-poids, qui avait, au dedans, des tribunes pour applaudir, et, au dehors, des bras pour exécuter. Les parlements, le clergé, la noblesse, l'armée, les finances, les propriétés publiques et particulières, tout fut détruit ou envahi pai l'Assemblée nationale, et toujours au nom du roi, réduit à joindre aux décrets une sanction, tardive quelquefois, mais toujours obtenue de son

horreur pour le désordre et la violence, à force de massacres et d'insurrections. Le malheureux prince accordait tout, espérant sauver quelque chose, et sacrifiait l'État, par compassion pour les particuliers menacés ou poursuivis sur tous les points de la France. Dès lors, il prit ou renvoya ses ministres, sous le hon plaisir de l'Assemblée, et ces ministres, choisis presque tous parmi ses ennemis, étaient forcés d'admirer la bonté de son cœur, la justesse de ses vues, rétendue de ses connaissances. La religion toute seule l'aurait sauvé, si, renfermé dans l'asile inviolable de sa conscience, assuré qu'il était d'être soutenu par un peuple encore chrétien, il eût refusé sa sanction aux décrets spoliateurs de L'Eglise et à la constitution civile du clergé. Mais deux ministres d'Etat, et même ecclésiastiques, lui cachèrent les lettres du souverain Pontife qui condamnaient toutes ces innovations. Enfin, éclairé trop tard sur les projets des factieux, et enhardi par ses plus fidèles serviteurs, il prit le parti de fuir sa capitale, et de chercher un asile sur la frontière d'où il put traiter avec son peuple. Ce fui à Montmédy, où M. de Bouille avait réuni un petit nombre de troupes considérées encore comme fidèles, que le monarque voulut s'établir. Avant son départ, il laissa à l'Assemblée une déclaration qui renfermait

des plaintes trop fondées et les motifs de son éloigne

ment (21 juin 1791). Mais trahi par ses précautions mêmes, surveillé par les factieux, poursuivi par la fatalité qui s'attachait à toutes sis démarches, il fut

reconnu à Yarennes, arrêté, cl ramené à Paris, au

milieu de tous les outrages ci de toutes les violences, Toutefois cet événement, qui semblail devoir être le

terme de sa malheureuse existence, intimida ses persécuteurs, et même lui en gagna quelques-uns.

Effrayés de leurs propres succès, et tremblant d'être ensevelis sous les débris de l'édifice dont ils avaient sape les fondements, ils se hâtèrent de clore une assemblée décréditée, et que menaçait l'indignation publique. Cette orgueilleuse Constituante, devenue honteuse et presque ridicule, disparut sans bruit, ne laissant après elle que des ruines, et la plus vaste de toutes, sa constitution. L'Assemblée législative, qui lui succéda (1er octobre 1791), ne trouva debout rien de nos antiques institutions qu'elle pût détruire. La royauté avait été renversée par la Constituante . ha Législative s'acharna sur ce colosse abattu ; et dignes à tous égards de leurs devanciers, ces nouveaux législateurs n'assurèrent pas moins l'impunité de tous les crimes. Par eux, les prêtres qui voulurent garder leur foi furent bannis, les émigrés dépouillés de leurs biens, frappés de mort ; et le monarque, privé de ses gardes, séparé de tout ce qui pouvait le servir, fut livré sans défense à la fureur de ses ennemis. Le 20 juin 1792 lui vit prodiguer des outrages qui surpassent tout ce que l'histoire raconte des fureurs des peuples et des malheurs des rois. Dans cette journée, commencée avec les plus horribles desseins, Louis XVI, la reine et Mme Elisabeth montrèrent le seul courage qui convenait à leur position, et imposèrent aux factieux, par la sérénité de leur âme et la dignité de leur douleur. Vingt mille hommes armés de piques avaient pénétré dans le château des Tuileries. Les canonniers avaient traîné une de leurs pièces jusque dans le haut du grand escalier, et ils la

tinrent pointée sur les appartements, avec la mèche allumée, tandis que d'autres brigands rompaient à coups de pique et de hache tout ce qui s'opposait à leur passage. Bientôt ils ne furent séparés de la famille royale éplorée et sans secours (pie par une dernière porte ; Louis ouvre lui-même cette porte ; seul, sans armes, il se présente aux brigands, et, dans une aussi terrible circonstance, conservant toute sa dignité et tout le calme de la vertu, il leur dit : « Je crois n'avoir rien à craindre de la part des Français. » Tant de fermeté étonna ces furieux, et ils hésitèrent un moment devant la majesté royale; mais excités par leurs chefs, ils s'approchent du monarque, et n'osant pas encore attentera sa personne, ils l'insultent de leurs paroles et de leurs gestes. L'un lui tend insolemment une bouteille, en lui disant de boire à la santé de la nation ; l'autre, armé d'un pistolet et d'un sabre nu, crie à ses oreilles : .1 bas le veto ; enfin, un troisième place sur sa tête sacrée un bonnet rouge, et lui ordonne" de jurer qu'il ne trahira plus les Français. « Nous savons, » ajoute cet audacieux, « que tu es un honnête homme ; mais ta femme te donne de mauvais conseils. » Le monarque lui répond froidement : « Le peuple peut compter sur mon amour comme sur celui de ma famille. B Dans ce moment, le maire Pétion se montre, cl, place sur

une estrade, il s'écrie : « Sire, vous n'avez rien à craindre. L'homme de bien qui a la conscience pure, ne tremble jamais, •> reprit aussitôt le roi avec dignité; « il n'y a que ceux qui ont quelque chose à se repro

cher qui peuvent avoir peur. » Et, prenant la main

d'un grenadier, qu'il place sur son cœur : • Dites è

cet homme s'il bat plus vite qu'à l'ordinaire. » Cette journée devait encore être la dernière de sa vie, et toute la famille royale était vouée aux poignards ; les chefs des conjurés l'avaient décidé : mais le courage et la fermeté de Louis XVI furent plus grands que l'audace des assassins. Ces chefs étaient à la tête de toutes les autorités, et surtout dans l'Assemblée nationale : ainsi, l'attentat resta impuni. Quelques pétitions et quelques adresses des gens de bien qui demandèrent vengeance, ne servirent, un peu plus tard, qu'à étendre les listes de proscription ; rpour lors les factieux continuèrent impunément leurs trames. Dès cet instant l'infortuné monarque ne se flatta plus de leur résister ; et se résignant à une mort prochaine, on prétend même qu'il fit son testament. Un peu moins de deux mois après cette première tentative, les mêmes hommes, aidés d'un grand nombre de bandits accourus de toutes les contrées, et plus particulièrement de Marseille, menant à leur suite la populace des faubourgs de Paris, se présentent devant le château, et tournent leurs canons contre la demeure du roi. Une troupe de serviteurs fidèles, plusieurs bataillons de la garde nationale, et surtout les gardes suisses, voulaient résister. Leur dévouement offrait encore une chance de succès, et quel" ques hommes courageux conseillèrent au monarque de s'y abandonner. La reine surtout montra une grande résolution, et cette princesse fut, ce jour-là, en tout point la digne (i lie de Marie-Thérèse. Louis XVI hésitait, lorsque le procureur-syndic du département vint lui dire que le seul moyen de sauver sa famille était de se réfugier au milieu de l'Assem-

blée nationale. Ce fut au moment où le combat allait commencer entre les révoltés et les Suisses, et lorsque ces derniers venaient de mettre en fuite les premières colonnes, que le roi entra dans la salle des séances. L'issue du combat était encore douteuse ; ou entendait de tous côtés le bruit du canon et de la mousqueteric, et la plupart des députés tremblaient de se voir assaillis par les troupes. Ce fut dans une telle conjoncture que Louis XVI consentit à les rassurer, en ordonnant aux Suisses et à tous ses fidèles sujets de déposer les urines (1).

Cette condescendance fut le dernier acte de son autorité. Dans la même journée, les députés, revenus de leurs terreurs, prononcèrent sa déchéance ; et, trois jours après, on le conduisit, avec sa famille, à la prison du Temple. Telle fut la révolution du 10 août 17(.)2, que dirigèrent principalement le maire de Paris et les plus féroces démagogues.

(1) Cet ordre que lr roi lit donner en même temps à an corps de Suisses, qui arrivaient de Courbe voie, lea obligea de retour

ucr :'i leur caserne, dans le moment OÙ huis camarades avaient le plus besoin ilim tel renfort. dépendant , à la première

décharge des troupes fidèles qui étaient au château, les cours, la place du Carrousel avaient été entièrement évacuées. Lescanon-

niers des révoltés avaient abandonne leurs pièces, et les Suisses

s'en élan ni emparés ; un mouvement rétrograda s'opérait de ions cùiés et se prolongeait jusqu'au! Faubourgs ; <»u ne voyait partout que des fuyards : mais quand les brigands s'aperçurent qu'on leur avait abandonné le champ île bataille, [la revinrent sur leurs pas el recommencèrent leurs attaques contre !<• cb.4 teau, qu'on ne défendait plus -, deux bataillons de gardes nnlio nales, qui accouraient au secours du roi, voyant que ce prince avait renoncé à être secouru, songèrent > leur propre sûreté : iK se réunirent aux assaillants, et dés lors li Révolution fut consommée,

Ce fut sous ces tristes auspices que se forma la Convention, réunion de furies évoquées des enfers, et dont on chercherait en vain un autre exemple dans l'histoire des sociétés humaines. Sa convocation fut le dernier acte de la Législative, où quelques bonnes intentions et même quelques talents furent perdus dans l'immense nullité de cette assemblée, qui finit, à son tour, avilie et méprisée, et qu'ont fait oublier depuis longtemps les extravagances de l'assemblée qui l'avait précédée et les fureurs de celle qui lui succéda. Mais avant de commencer le déplorable récit du dernier acte de ce drame sanglant, arrêtons-nous un moment sur l'état de l'infortuné monarque et sur la conduite de l'Europe. Tous les sacrifices publics ou personnels que Louis XVI avait faits à son amour pour la paix, toutes les concessions arrachées à sa faiblesse, n'avaient servi qu'à exciter la rage des factieux et accroître leur audace. Des respects dérisoires ne lui avaient été prodigués que pour lui faire mieux sentir l'amertume de sa position et l'avilissement du pouvoir royal. Il n'était plus ce gage sacré d'ordre et de bonheur : livré aux conspirateurs qui se partageaient leur proie, il était devenu dans leurs mains un instrument d'oppression et de désordre. Les frères du monarque avaient dû se réserver pour des temps plus heureux, et dérober leurs têtes aux poignards des assassins ; ses plus fidèles serviteurs, partout persécutés, partout poursuivis, rendus au droit naturel de leur conservation, étaient allés demander à l'étranger un asile ; et il n'était resté auprès du roi, jusqu'à sa détention au Temple, qu'un petit nombre d'amis dévoués à sa personne, dont les

conseils souvent contradictoires, toujours demandés, jamais suivis, étaient aussitôt éventés par l'ombrageuse surveillance des geôliers de la royauté. La reine, ses enfants, Mme Elisabeth, partageaient la prison du monarque et en augmentaient l'amertume par leurs souffrances. Jamais la rage de tourmenter le malheur n'avait été si féconde en inventions barbares ; jamais autant d'outrages, autant de douleurs n'avaient pesé sur l'innocence et la vertu, et ne leur avaient fait souffrir une plus longue et plus cruelle agonie : c'étaient toutes les indignités, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, toutes les bassesses de la société qui en foulaient sous leurs pieds toutes les grandeurs. Il semblait à ces misérables qu'en s'acharnant sur l'homme, ils atteindraient le roi, et qu'ils arriveraient à cet être invisible et mystérieux qui avait été si longtemps l'objet dn respect de la société, et qui était

encore l'objet de leurs terreurs. Cependant Louis XVI, calme au milieu de tant de dangers, inaccessible à tant d'outrages, opposait à ces furieux la tranquillité

de son Ame et le courage de souffrir que lui inspirait

sa foi religieuse; ce courage qu'il aurait montré

pour agir, s'il avait eu la religion </// roî connue il avait celle* de l'homme, et qu'il eût cm à lui-même et

à la force infinie de la royauté, rleureusemenl encore,

moins alarmé sur le sort de sa femme, de sa sœur, de ses enfants, il ne prévoyait pas que tant de honte, de vertu, d'innocence, ue pourrail les sauver de la rage des factieux. Les vils instruments de tant d'horreurs

ont péri ; et an crime de les leur avoir ordonnées, leurs chefs ont ajoute celui de les en punir. I/Kuropc

cependant, inutilement avertie par d'habijes et cours

geux étrangers, Burke et Mallet-du-Pan (elle n'en croyait pas les Français), jalouse ou distraite, avait laissé consommer ce grand scandale, qui lui préparait plus tard de cruelles humiliations. Forcée à la guerre par les séditieux qui regardaient la guerre comme un moyen de salut et même de puissance, elle avait armé, mais faiblement et sans concert. Après quelques tentatives, heureuses d'abord, et bientôt arrêtées par des intrigues dont on n'a jamais pénétré le fond et les moyens, l'armée coalisée s'était retirée du territoire français, où son apparition n'avait fait que redoubler la fureur de ses ennemis et aggraver la position du roi et les malheurs de la France.

Dès lors Louis XVI fut perdu et n'eut d'autre couronne à attendre que celle du martyre. Le premier acte delà Convention (22 septembre 1792) fut d'abolir la royauté en France. C'était frapper un cadavre ; et la Constituante l'avait précédée dans cette grande destruction. Mais le monarque vivait encore, et les factieux croyaient n'avoir rien fait tant qu'ils ne l'avaient pas déclaré justiciable du peuple souverain, et qu'ils n'avaient pas offert cette illustre victime en holocauste à leur nouvelle divinité. Louis XVI s'était ôté le moyen de vivre en roi ; il voulut mourir en saint, et ne pouvant plus rien pour la France, il lui laissa de grands exemples religieux. Une commission fut nommée pour rechercher les crimes de l'homme qui n'avait voulu Faire que du bien, et u'avait montré que des vertus. Dans le court espace qui nous est assigné, nous devons nous interdire une partie des détails ; cependant, pour juger de la lâcheté de cette majorité de la Convention qu'on a prétendu réhabiliter, nous remarquerons que

la motion de Marat, qui, par distraction sans doute, demandait que les chefs d'accusation antérieurs à l'acceptation de la constitution lussent supprimés comme ayant été couverts par l'amnistie, ne l'ut pas même disculée : quoique cette motion ne présentât aucun danger, protégée qu'elle était par le nom de son auteur, et qu'en réduisant à rien les chefs d'accusation elle put servir puissamment à ceux qui auraient eu l'intention de sauver le roi. Louis XVI fut mandé à la barre pour entendre la lecture de l'acte d'accusation et être interrogé. La Convention était avide de cet aveu de sa compétence à juger un roi ; et il eût peut-être dû la récuser. Il avait été auparavant séparé de son Bis; il le lut plus tard de sa femme, de sa fille et de sa sœur : triste prélude du sort qui l'attendait, barbarie sans exemple, qui lui enviait cette dernière consolation. Les réponses de Louis XVI lurent simples, claires, précises, pleines de vérité et de dignité ; et, s'il n'eut été qu'un particulier, il eût été absous ; mais il était roi, et le peuple souverain jugeait un compétiteur. L'infernale assemblée voulut donner à la condamnation une forme légale et faire de la justice une exé crable parodie ; elle permit à Louis W'I de se faire assister par un conseil : mission périlleuse et la plus honorable dont des sujets puissent être revêtus,

qu'acceptèrent avec joie MM. Malesherbes, Desèze et Tronchet, noms immortels que l'histoire a déjà associés au plus mémorable événement des temps

modernes.

Leur éloquence fui inutile: Louis W'I. condamné

avant d'être jugé, le fut contre toutes les formes des jugements criminels ; la sentence fatale lut prononcée

le 17 janvier 1793 (1). Une première décision presque unanime l'avait déclaré coupable de conspiration et d'attentat contre la sûreté publique ; une seconde le priva de l'appel au peuple ; une troisième lui infligea la peine de mort, à la majorité de cinq voix. La Convention était alors formée de 748 membres ; un d'eux était mort, et onze se trouvaient absents ; ainsi, si la condamnation fut décidée à la majorité des votants, elle ne le fut pas à celle des membres de l'assemblée. Ce fut en vain que les défenseurs réclamèrent contre l'illégalité de cette décision. Un quatrième appel nominal prononça la nullité d'une nouvelle demande de l'appel au peuple que Louis XVI avait interjeté ; et un cinquième ordonna l'exécution dans vingt-quatre heures. L'infortuné prince avait prévu ce résultat ; il avait repoussé les motifs d'espérance que ses défenseurs cherchaient à lui donner. Résigné à son sort, il l'attendit avec tout le calme et toute la sérénité d'une conscience pure. C'est dans le Journal de Malesherbes

(1) Le jour où Louis XVI fut amené à la Convention pour la première fois, on l'avait enlevé de sa prison si brusquement, qu'il n'avait eu le temps de rien prendre. Il demanda en arrivant un morceau de pain qu'il mangea avant d'entrer dans la salle. Barèrc, qui présidait, était en face de lui sur une espèce de trône, d'où il voyait son roi à ses pieds. Il l'interrogea avec un ton de grossièreté et d'arrogance qui contrastait avec la modestie et la simplicité de l'auguste victime. Celui qui écrit ces ligues a été témoin de cette scène déplorable ; et depuis vingtsept ans elle ne s'est pas effacée de sa mémoire ; il voit encore le malheureux prince debout, dans l'attitude et le costume le plus simples, mais sans rien perdre de sa dignité ; il voit le rapporteur Valazé, assis devant une table, lui remettant dédaigneusement les pièces Au procès p:ir-dessus l'épaule, et les reprenant de la même manière s;ms se retourner une seule fois. (Biogr, u n iu. )

qu'il faut voir les circonstances de la longue agonie qu'on lui fit subir ; c'est là que l'on doit admirer les dernières pensées, les dernières actions de ce héros chrétien. Nous ne croyons pas pouvoir nous dispenser d'en, donner une partie.

« Dès que j'eus la permission, » dit-il, d'entrer dans la chambre du roi, j'y courus ; à peine m'eut-il aperçu, qu'il quitta un Tacite ouvert devant lui sur une pelite table ; il nie serra entre ses bras : ses yeux devinrent humides, et il me dit: « Votre sacrifice est « d'autant plus généreux que vous exposez votre vie, « et (pie vous ne sauve/ pas la mienne. » Je lui représentai qu'il ne pouvait pas y avoir de danger pour moi, et qu'il était trop facile de le défendre victorieusement, pour qu'il y en eût pour lui. Il reprit : c J'en » suis sur, ils me feront périr; ils en ont le pouvoir « et la volonté. N'importe, occupons-nous de mon « procès connue si je devais le gagner, et je le gagnées rai en effet, puisque la mémoire que je laisserai sera

« sans tache. Mais quand viendront les deux avo-

« cats ? »> Il avait vu Tronche! à l'Assemblée constituante ; il ne connaissait pas l)ese/e. — Il me lit plusieurs questions sur son compte et fui très satisfait des éclaircissements que je lui donnai. Chaque jour il

travaillait avec nous à l'analyse (hs pièces, à l'exposition des moyens, à la réfutation des griefs, avec une présence d'esprit cl une sérénité que ses défenseurs admiraient ainsi que moi : ils en profitaient pour

prendre des notes et éclairer leur ouvrage... Ses conseils et moi, nous nous crûmes fondés à espérer sa

déportation ; nous lui limes part de cette idée. QOUS l'appuyâmes ; elle parut adoucir ses peines ; il s'en

occupa pendant plusieurs jours ; mais la lecture des papiers publics la lui enleva, et il nous prouva qu'il fallait y renoncer. Quand Desèze eut fini son plaidoyer, il nous le lut : je n'ai rien entendu de plus pathétique que sa péroraison. Nous fûmes touchés jusqu'aux larmes. Le roi lui dit : « Il faut la suppri- « mer, je ne veux pas les attendrir. » Une fois que nous étions seuls, ce prince me dit : « J'ai une grande « peine ! Desèze et Tronchet ne me doivent rien ; ils « me donnent leur temps, leur travail, peut-être leur « vie : comment reconnaître un tel service ? Je n'ai « plus rien, et quand je leur ferais un legs, on ne l'ac- « quitterait pas. » — Sire, leur conscience et la postérité se chargent de leur récompense. Vous pouvez déjà leur en accorder une qui les comblera. — Laquelle? — Embrassez-les ! Le lendemain, il les pressa contre son cœur; tous deuxfondirent en larmes. Nous approchions du jugement ; il me dit un matin :„ « Ma sœur m'a indiqué un bon prêtre qui n'a pas « prêté serment, et que son obscurité pourra sous- « traire dans la suite à la persécution ; voici son « adresse. Je vous prie d'aller chez lui, de lui parler « et de le préparera venir lorsqu'on m'aura accordé « la permission de le voir. » Il ajouta : « Voilà une « commission bien étrange pour un philosophe ! car « je sais que vous l'êtes ; mais si vous souffriez autant « que moi, et que VOUS dussiez mourir comme je vais « le faire, je vous souhaiterais les mêmes sentiments « de religion, qui vous consoleraient bien plus que la « philosophie. » — Après la séance où ses défenseurs et lui avaient été entendus à la barre, il médit : « Vous « êtes certainement convaincu actuellement que, dès

« le premier instant, je ne m'étais pas trompé et que « ma condamnation avait été prononcée avant que « j'eusse été entendu. » — Lorsque je revins de l'assemblée, où nous avions, tous les trois, demandé l'appel au peuple, je lui rapportai qu'en sortant j'avais été entouré d\\n grand nombre de personnes, qui toutes m'avaient assuré qu'il ne périrait pas, ou au moins que ce ne serait qu'après eux et leurs amis. Il changea de couleur et me dit : « Les connaissez-vous ? retource nez à l'assemblée, tâchez de les rejoindre, d'en « découvrir quelques-uns ; déclarez-leur que je ne leur « pardonnerais pas s'il y avait une seule goutte de « sang versé pour moi : je n'ai pas voulu qu'il en lût « répandu, quand peut-être il aurait pu me conserver « le trône et la vie ; je ne m'en repens pas. » — Ce l'ut moi qui le premier annonçai au roi le décret de mort: il était dans l'obscurité, le dos tourné à une lampe placée sur la cheminée, les coudes appuyés sur la table, le visage couvert de ses mains ; le bruit que je lis le tira de sa méditation ; il me fixa, se leva et me dit : « Depuis deux heures, je suis occupé à recher- « cher si, dans le cours de mon règne, j'ai pu mériter « de mes sujets le plus léger reproche : eh bien ' M. de

« Malcsherbes, je VOUS le jure dans tonte la vérité de

« mon cœur, comme un homme qui va paraître devant <( Dieu ; j'ai constamment voulu lebonheurdu peuple,

« et jamais je n'ai formé un vœu qui lui lui oui

« traire. » - .Je revis encore une lois cet infortuné monarque ; deux officiers municipaux étaient debout

à ses côtés: il était debout aussi et lisait. L'un des

officiers municipaux me dit : « Causez avec lui. nous « n'écouterons pas. » — Alors, j'assurai le roi que le

prêtre qu'il avait désigné allait venir. Il m'embrassa et me dit : [« La mort ne m'effraye pas, et j'ai la plus « grande confiance dans la miséricorde de Dieu. » On peut voira l'arlicle Firmont, t. XIV, p. 562, comment les derniers moments de Louis XVI furent remplis par des pensées généreuses et par des soins de piété. Ces moments furent les plus glorieux de sa vie, et toutes les circonstances en sont dignes de l'histoire. Nous emprunterons ici les expressions et le témoignage de celui qui fut son dernier consolateur, de celui qui eut le courage de l'accompagner jusqu'à l'échafaud. « Louis avait vu la veille sa femme et ses « enfants, et lui-même leur avait annoncé sa condam- « nation. Cette séparation avait été si douloureuse « pour tous, surtout pour la reine, qu'il ne put se « décidera la revoir le lendemain, malgré la promesse « qu'il lui en avait faite. En traversant la cour de la « prison à neuf heures pour aller au supplice, il se « tourna deux fois vers la tour où était sa famille, « comme pour dire un dernier adieu à ce qu'il avait « de plus cher. A l'entrée de la seconde cour se trouce vait une voiture de place ; deux gendarmes tenaient « la portière. A l'approche du roi, l'un y entra et se « plaça sur le devant. Le roi monta ensuite et mit à « côté de lui son confesseur dans le fond ; l'autre « gendarme entra le dernier et ferma la portière. » Le roi, ajoute l'abbé de Firmont, se trouvant resserré dans une voiture où il ne pouvait parler ni nf entendre snns témoins, prit le parti du silence. Je lui présentai aussitôt mon bréviaire, le seul livre que j'eusse sur moi, et il parut l'accepter avec plaisir. Il témoigna même désirer que je lui indiquasse les psaumes qui

convenaient le mieux à sa situation, cl il les récitait alternativement avec moi. Les gendarmes, sans ouvrir la bouche, paraissaient extasiés et confondus tout ensemble, de la piété tranquille d'un monarque qu'ils n'avaient jamais vu sans doute d'aussi près. La marche dura pics de deux heures. Toutes les rues étaient bordées de plusieurs rangs de citoyens, armés tantôt de piques, tantôt de fusils. En outre, la voiture ellemême était entourée d'un corps de troupes imposant, et Formé sans doute de ce qu'il y avait de plus corrompu dans Paris. Pour comble de précautions, on avait placé, en avant des chevaux, une multitude de tambours, afin d'étouffer, par ce bruit, les cris qui auraient pu se faire entendre en faveur du roi. Mais comment en aurait-on entendu ? Personne ne paraissait ni aux portes ni aux fenêtres ; et on ne voyait dans les rues que des citoyens armés, c'est-à-dire des

citoyens qui, tout au moins par faiblesse, concouraient à un crime qu'ils détestaient peut-être dans le cœur.

La voilure parvint ainsi dans le plus profond silence à la place Louis \Y et s'arrêta au milieu d'un grand

espace vide, qu'on avait laissé autour de l'échafaud. Cet espace étail bordé de canons ; et au delà, tant que la vue pouvait s'étendre, on apercevait une multitude

en armes. Dès (pie le roi sentit (pic la voiture n'allait plus, il se retourna vers moi et me dit a I oreille :

« Nous voilà arrivés, si je ne me trompe, i Mon silence

lui répondit qu'oui, In des bourreaux vint aussitôt

ouvrir la portière, et les gendarmes voulurent descendre ; mais le roi les arrêta, et appuyant ^;i main sur mon genou : " Messieurs, leur dit-il, d'un ton de «< maître, je vous recommande monsieur que voilà;

« avez soin qu'après ma mort il ne lui soit fait aucune « insulte. Je vous charge d'y veiller. » Ces deux hommes ne répondant rien, le roi voulut reprendre d'un ton plus haut ; mais l'un d'eux lui coupa la parole : « Oui, oui, lui répondit-il, nous en aurons « soin ; laissez-nous faire. » Et je dois ajouter que ces mots furent dits d'un ton de voix qui aurait du me glacer, si, dans un moment tel que celui-là, il m'eût été possible de me replier sur moi-même. Dès que le roi fut descendu de voiture, trois bourreaux l'entourèrent et voulurent lui ôter ses habits. Mais il les repoussa avec fierté et se déshabilla lui-même. 11 défit également son col, ouvrit sa chemise et s'arrangea de ses propres mains ! Les bourreaux, que la contenance ficre du roi avait déconcertés un moment, semblèrent alors reprendre de l'audace. Ils l'entourèrent de nouveau et voulurent lui prendre les mains. « Que prétendez-vous ? » leur dit le prince en retirant ses mains avec vivacité ? « Vous lier, » répondit un des bourreaux. « Me lier ! » répondit le roi d'un air d'indignation. « Je n'y consentirai « jamais ; faites ce qui vous est commandé, mais « vous ne me lierez pas : renoncez à ce projet. » Les bourreaux insistèrent ; ils élevèrent la voix, et semblaient déjà appeler du secours pour le faire de vive force C'est ici, peut-être, le moment le plus affreux de cette désolante matinée : une minute de plus, et le meilleur des rois recevait, sous les yeux de ses sujets rebelles, un outrage mille fois plus insupportable que la mort, par la violence qu'on semblait vouloir y mettre. Il parut le craindre" lui-même ; et se retournant vers moi, il me regarda fixement, comme pour

me demander conseil. Hélas ! il m'était impossible de lui en donner un, et je ne lui répondis d'abord que par mon silence. Mais comme il continuait de me regarder : « Sire, lui dis-je avec larmes, dans ce « nouvel outrage je ne vois qu'un dernier trait de « ressemblance entre Votre Majesté et le Dieu qui « va être sa récompense. » A ces mots, il leva les yeux au ciel avec une expression de douleur que je ne saurais jamais rendre. « Assurément », me dit-if, « il ne me faudra rien moins que son exemple pour « que je me soumette à un pareil affront ; » et se tournant vers les bourreaux : « Faites ce que vous « voudrez, » leur dit-il; « je boirai le calice jusqu'à « la lie. » Les marches qui conduisaient à L'échafaud étaient extrêmement raides à monter : le roi fut obligé de s'appuyer sur mon bras; cl à la peine qu'il semblait prendre, je craignis un moment que son courage ne commençât à fléchir. Mais, quel lut mon étonnement lorsque, parvenu à la dernière marche, je le vis s'échapper pour ainsi dire de mes mains, traverser d'un pied ferme toute la largeur de l'échafaud, imposer silence par son regard à quinze ou vingt tambours qui étaient placés vis-à-vis Je lui et, d'une voix si forte qu'elle dut être entendue' du Pont- Tournant, prononcer distinctement ces paroles à jamais mémorables : « .le meurs innocent de tous les « crimes qu'on m'impute ; je pardonne aux auteurs de

« ma mort, cl je prie Dieu que ce sang (pie \ OUS allez

« répandre ne retombe jamais sur la France. •» Il allait continuer ; mais un homme à cheval, et en uniforme

national, fondant tout ;'i coup l'épée ;i la main, et ;i\ des cris féroces, sur les tambours, les obligea de rouler.

Plusieurs voix se firent entendre en même temps pour encourager les bourreaux : ils parurent s'animer eux-mêmes, et saisissant avec effort le plus vertueux des rois, ils le traînèrent sous la hache qui d'un seul coup lit tomber sa tête. Tout cela fut l'ouvrage de peu d'instants ; le plus jeune des bourreaux (il ne semblait pas avoir plus de dix-huit ans) saisit aussitôt la tête et la montra au peuple, en faisant le tour de l'échafaud : il accompagnait cette cérémonie monstrueuse des cris les plus atroces et des gestes les plus indécents. Le plus morne silence régna d'abord : bientôt quelques cris de Vive la république se firent entendre. Peu à peu les voix se multiplièrent ; et, dans moins de dix minutes, ce cri devint celui de la multitude, et tous les chapeaux furent en l'air.

Ainsi mourut Louis XVI, le 21 janvier 1793, à l'âge de 38 ans, 4 mois et 28 jours, après environ 19 ans de règne, laissant de grandes leçons au monde et un testament immortel, modèle de foi religieuse, de bonté paternelle, éternel entretien de douleur et de regret.

Résumé sur la question du Divorce

« L'homme d'Etat imite la nature, qui paraît ne pas déranger le cours de ses opérations, pour prévenir les inconvénients particuliers qui naissent de lois généralement avantageuses. »

(Philos, de Terrasson.)

Le divorce, demandé en 17(S(.) par un seul cahier, celui dont le duc d'Orléans était porteur, fut décrété en 171)2, vers les jours Funestes des - et .'> septembre. Ce fut un grand procès que la nation perdit, comme

tant d'autres, et sans être entendue, contre ceux qui se disaient ses mandataires. Les événements en ont

relevé appel devant des juges plus éclairés ; la question est soumise à revision dans des circonstances plus heureuses, et la raison peut comparaître pour la

défendre. Déjà cette belle cause a été plaidée à la

sceiion de législation du conseil d'Etat, dans plus d'un avis éloquent ; le tribunal d'appel de Montpellier 1 1 1

(1) On doit remarquer que les tribunaux d'appel de Montpellier et de Nîmes, placés au centre des départements où il > a le pins de protestants, ont le mieux fait sentir les dangers du dw Le tribunal d'appel de Rome l'a aussi rejeté.

s'est honoré à la défendre, et les dernières réflexions qu'on émet ici ne peuvent être regardées que comme ces précis de moyens de défense que, dans les grandes affaires, les parties publient à la veille du jugement.

M. Mallevillc, président au tribunal de cassation, et l'un des rédacteurs du Code civil, a rempli cet objet important dans son écrit Du divorce et de la séparation de corps ; et si l'on se permet d'ajouter quelques observations aux raisons sages, fortes et lumineuses qu'il a données contre la faculté du divorce, elles tiennent à la manière générale dont Fauteur de ce Résumé a considéré les questions relatives à la société, dans un ouvrage trop récent (Du divorce, considéré au XIXe siècle) pour être connu de ceux qui sont appelés à prononcer sur la question du divorce. On trouvera dans cet ouvrage le développement des raisonnements et des faits qu'on ne peut qu'indiquer

Qu'on ne s'étonne pas de l'intérêt qu'un citoyen inconnu, mais ami sincère de sa patrie, met à défendre l'indissolubilité du lien conjugal. Il voudrait épargner, s'il est possible, au gouvernement, une grande cireur, età son pays, une grande calamité.

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