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DE L ARISTOCRATIE

Il fut un temps en France où quiconque n'était pas un sans-cnlotle était poursuivi comme un aristocrate, et où toute maison un peu plus élevée que les autres et qui Fermait avec des vitres était un château bon à brûler.

Le bon sens a fait depuis quelques progrès : on souffre à un homme une mise décente et deux étages à une maison; mais il ne règne pas moins d'ignorance sur ce qu'on doit entendre par aristocratie, et moins de préventions contre la noblesse.

Puisqu'elles sont l'une et l'autre dans la charte, on peut en parler sans éveiller la sollicitude de l'autorité,

(1) Considérations sur l'Arislocralie cl la Noblesse. (Rénovateur, 0 octobre 1832.)

et essayer de rectifier les idées et de dissiper les préventions.

Dans une société qui est ou qui se croit monarchique, le pouvoir royal appelle des sujets (1) à partager avec lui le pouvoir législatif, premier et même seul pouvoir de la société, puisque tous les autres, improprement appelés pouvoirs exécutif et judiciaire, ne sont que des fonctions du pouvoir législatif.

Le roi confère en même temps à ces pouvoirs qu'il a créés le caractère essentiel et la prérogative spéciale de la royauté, je veux dire l'hérédité. Voilà l'aristocratie.

L'aristocratie n'est donc ni la naissance, ni la fortune, ni les titres, ni les cordons ou décorations ; elle est ht participation héréditaire au pouvoir royal ou législatif.

Et ce qui prouve que l'aristocratie «'esl ni la naissance, ni la fortune, ni les titres, est que le roi pouvait propi'io motu, par un acte de sa volonté et sans aucune condition, faire un pair de l'homme le plus obscur, qui n'avait ni naissance, ni fortune, ni services, cl qu'il n'aurait pu, sans un abus d'autorité et sans violer des lois reconnues, faire un chevalier de ses ordres d'un homme qui n'aurait pu pronverquelques degrés de noblesse, ni un magistral d'un homme qui n'eût pas pris ses grades.

il Je me sers «lu mol sujet, quoiqu'une séditieuse susceptibilité s', t. offense, parce qu'on ne peut, du moins en français, parler d<pouvoir s.-uis nommer <>u sous-entendre des sojtlj \\ des

expressions corrélatives comme celles de père e d'enfants, de maître et cta serviteurs, »!<• créanciers el tic débiteurs, etc ; Is politique, la nature, la raison el la langue le veulent ainsi.

Si l'aristocratie, dans un Etat monarchique, est le partage avec le roi du pouvoir législatif, il s'ensuit qu'il n'y a jamais eu en France, avant la Révolution, d'aristocratie politique, puisque le roi ne partageait avec personne le pouvoir législatif. Les grands vassaux, souverains dans leurs petits Etats, y rendaient des ordonnances, ou plutôt y donnaient des ordres, mais ils y reconnaissaient les lois du royaume, et même, en faisant la guerre aux rois, rendaient hommage à leur suzeraineté.

Il n'y avait quelque aristocratie politique que dans les Parlements, puisque les lois du royaume n'étaient promulguées et rendues exécutoires qu'en vertu de l'enregistrement qu'en faisaient ces grands corps de magistrature, qui même en suspendaient l'exécution par le droit légal de remontrance, et quelquefois par le refus illégal de rendre la justice.

L'ancienne pairie n'était pas non plus de l'aristocratie. Quelles que fussent la naissance, la fortune, l'illustration de ses membres, ils n'avaient quelque existence politique qu'en cour îles pairs, c'est-à-dire dans le Parlement dont ils étaient membres, et où ils étaient présidés comme les autres par les chefs de ces compagnies.

C'est cependant après le plus furieux déchaînement contre l'aristocratie, après la spoliation, le bannissement et le massacre de ceux qu'on appelait des aristocrates, et au sortir de la révolution la plus populaire et la plus ennemie de toutes les distinctions, qu'une véritable aristocratie politique acte constituée dans la Chambre des pairs.

C'est un des mécomptes de la Révolution, et ce ne sera pas sans doute le dernier.

Mais il peut exister, dans l'absence d'un roi, une aristocratie même héréditaire, soit qu'elle se soit créée d'elle-même comme à Venise, à Berne et ailleurs, soit qu'elle ait, comme à Rome, survécu à l'expulsion des rois. Alors cette aristocratie, en attendant un chef, roi ou despote, cpii arrive tôt ou tard, concentre sa royauté collective et acéphale dans un sénat, véritable assemblée de rois, et cette assemblée de rois, que Cynéas avait vue dans le sénat romain, se retrouve dans tous les sénats aristocratiques, qui, quelle que soit la qualité de leurs membres, ne sont pas une noblesse, mais un patriciat.

Le roi, comme souverain, appelle ses sujets à partager avec lui le pouvoir législatif et l'ait ainsi une aristocratie ; mais le peuple, là où il est souverain, appelle aussi les siens à partager ou à exercer son pouvoir; et je dis son pouvoir, car, dans la rigueur d<is prétentions démocratiques, telles qu'un parti les soutient aujourd'hui, tous, pairs, députés, et le roi luimême, sont les délégués de la souveraineté populaire. Ce peuple Pail doue aussi son aristocratie en nommant

ses députés, puisqu'il y ;i aristocratie toutes 1rs fois qu'il y a partage du pouvoir législatif entre les souverains et les sujets.

Le roi communique à ses pairs l'hérédité de son pouvoir, et le rend ainsi fixe et perpétuel dans leurs

familles, comme il es! perpétuel dans la famille royale. Le peuple communique a ses élus, c'est-à-dire à ses

députes, la mobilité du sien. Plus jaloux de son pouvoir que le roi de sis prérogatives, il m1 l'aliène pas

ainsi à perpétuité et ne fait que le prêter pour un temps limité, et qui n'excède pas la durée du mandat du député. C'est cette mobilité qui caractérise la démocratie et qui la rend si dangereuse pour la stabilité et la tranquillité de l'Etat. Le renouvellement annuel de ces pouvoirs entretient dans la société une fermentation continuelle. Tous les ans, de nouvelles ambitions toutes fraîches, si je puis m'exprimer ainsi, haletantes d'avidité de places ou de renommée de tribune, viennent relever les ambitions mécontentes ou satisfaites, reprendre l'opposition là où les sortants l'ont laissée, et presque toujours la pousser plus loin.

C'est donc la fixité ou la mobilité du pouvoir dans les mêmes mains qui fait la différence politique de l'aristocratie royale à l'aristocratie populaire ou à la démocratie ; et J.-J. Rousseau en fait la remarque en comparant l'aristocratie noble de Venise à l'aristocratie bourgeoise de Genève, et ne voit entre elles aucune différence. On peut encore dire, en transposant les termes, qu'une chambre des pairs dans une monarchie est une démocratie royale, et une chambre des députés, une aristocratie populaire ; et l'on a vu quelquefois, et même en France, les deux chambres échanger leurs rôles, la démocratie dans la chambre des pairs et l'aristocratie dans celle des députés.

Voilà donc deux souverains ou deux pouvoirs, le pouvoir royal et le pouvoir populaire, par conséquent deux sociétés ou plutôt deux peuples d'origine différente, en présence, dans deux camps opposés, d'abord rivaux et bientôt ennemis ; et il ne fallait pas une grande perspicacité pour prévoir qu'ils ne tarderaient

pas à se faire la guerre, et que l'un des deux, plus agressif parce qu'il est plus inquiet par sa mobilité même, l'emporterait tôt ou tard sur son adversaire mal retranché dans son immobilité défensive et se reposant un peu trop sur la fixité de son existence et l'origine de son pouvoir.

C'est ce qui est arrivé. Mais si, lors de l'invasion du gouvernement représentatif en France, on avait considéré qu'il y avait trop de noblesse anciennement propriétaire distinguée par de longs et loyaux services, et trop d'égalité politique entre ses membres ; qu'il y avait aussi dans le tiers état trop de lumières, de richesses et d'existences honorables pour pouvoir sans danger et même sans injustice élever dans chacune de ces classes quelques-uns au-dessus de tous les autres, et les distinguer ainsi en pairs et députés, et simples citoyens, c'est-à-dire en pouvoir cl en sujets : car on est pouvoir quand on l'ail la loi, et sujet quand on ne fait que lui obéir; si l'on avait réfléchi que ce qui pou- \ait être supporté chez un peuple naissant, pauvre d'arts et de population, chez qui les ambitions n'étaient pas éveillées, ni les distinctions bien tranchées, ne

pouvait pas convenir à une société vieillie dans la

corruption, perdne de jouissance et de luxe, même île

celui de l'esprit, ci que le pouvoir, ce premier objet

de tous [es désirs, mis ainsi en loterie, v allumerait

toutes les passions ; on aurait reconnu, je crois, qu'il

fallait laisser cette société poursuivre ou achever paisiblement s;: vie, cl ne pas tourmenter s;i vieillesse : que le s\ stéme politique île l'école anglaise oe lui convenait pas plus que celui de l'école américaine, cl

qu'il arriverait qu'après des essms répétés et infruc-

tneux, et de longues agitations, on n'aurait constitué qu'une guerre intestine, légalisé que le désordre, et avancé... que la mort.

La pairie peut être une institution très constitutionnelle, mais elle n'est pas une institution monarchique, et les sots qui demandaient une monarchie avec des institutions républicaines auraient pu se contenter de celle-là.

En effet, l'opposition dans la Chambre élective, nécessaire ou du moins inévitable dans tout gouvernement à assemblées délibérantes, au lieu de trouver son écueil et un obstacle dans la Chambre des pairs, y a malheureusement trouvé trop souvent des auxiliaires, si même cette Chambre n'a pas quelquefois pris l'initiative de la résistance aux propositions royales.

Cette même Chambre, si hostile quelquefois aux ministres du roi, a montré la plus déplorable faiblesse à l'égard de la Chambre des députés, dont elle a souffert, sans se plaindre, les sarcasmes et les attaques ouvertes ou déguisées, plus occupée de ses titres et de ses costumes que de sa dignité. C'est ce qui l'a perdue, et avec elle la royauté, qu'elle n'a pu défendre après s'être abandonnée elle-même à qui n'a pu la défendre.

La Chambre des pairs n'a paru, dans quelques occasions importantes, ni assez monarchique, ni assez religieuse, ni surtout assez politique. Elle avait reçu avec répugnance les pairs nommés par Charles X, et il lui a fallu subir sans résistance L'expulsion violente du tiers de ses membres et la perte de son hérédité (1 >,

(1) L'auteur, nommé par Louis XVIII, n'avait pas d'intérêt

personnel :'i se plaindre de cette expulsion.

Ainsi mutilée, décimée, déshéritée, si je puis în'exprimtT ainsi, nommée par le roi, condamnée par le peuple, elle ne peut plus rien pour elle ni pour l'État.

Moins de philosophisme, d'intrigues, d'ambitions et de ressentiments aurait prolongé son existence et mieux défendu sa dignité.

La démocratie triomphe, la république est à nos portes, et ce que j'ai dit ailleurs avec une profonde conviction, je le répète iei : « La France république sera la lin de l'Europe monarchique, et l'Europe république sera la lin du monde. »

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