‹ Considérations sur la Révolution françaiseChapitre 21 sur 24 · DU MARIAGE · texte numérisé non relu

DU MARIAGE

Le mariage est une loi portée contre l'inconstance de l'homme, un moyen de réprimer l'intempérance de ses désirs.

La fin du mariage n'est pas les plaisirs de l'homme, puisqu'il les goûte hors du mariage.

La (in du mariage n'est pas seulement la reproduction de l'homme, puisque cette reproduction peut avoir lieu sans le mariage.

Mais la fin du mariage est la reproduction, et surtout la conservation de l'homme, puisque cette conservation ne peut, en général, avoir lieu hors du mariage, ni sans le mariage.

L'eiïet du mariage est donc la perpétuité du genre humain ; car le genre humain se compose, non des enfants produits, mais des hommes qui sont conservés.

Donc le mariage est une bonne loi ; car tout ce qui concerne les êtres est bon ou bien.

La famille, composée du père, de la mère, des enfants, esi une société actuelle formée de trois personnes : pouvoir, agent ou ministre, sujet, comme toute société.

Le mariage qui précède la famille et qui la produit, formé de l'homme et de la femme, est une société éventuelle.

La nature n'a pas fixé le terme de celte éventualité, ou la survenance des enfants.

Ainsi, la iion-sun enance des enfants n'est pas une raison de rompre le mariage, puisqu'il peut en survenir (car, s'il y avait eu impuissance, il n y aurait pas eu de mariage), encore moins d'en contracter un autre, dont la fécondité est tout aussi éventuelle. Une fois que les enfants sont survenus, la société, d'euentucllc, est devenue actuelle ; s'il y a des enfants produits, il y a des hommes à conserver ou à former, et il y a raison de ne pas rompre le mariage: car il faut parler raison à des législateurs.

Si le mariage esl une société éventuelle, si cette société est composée de trois personnes, le père, la mère et l'enfant, le mariage est donc* réellement u\\ contrat entre trois personnes, deux présentes, une (l'enfant) absente, mais représentée par le pouvoir publie, garant des engagements (pie prennent les époux de formel- une société ; car l'autorité publique représente* toujours, dans la famille, la personne absente, l'enfant avant sa naissance, le père après sa mort ( 1 ). Le contrat formé entre trois personnes ne peut êtrerompu par deux, au préjudicede latroisième,

la plus faible de la société ; et cette troisième personne

ne peut jamais consentir à une rupture tout a son pré judicc, parce qu'elle est toujours mineure dans la

(1) Voy. te développement <lr cette raison dans /<• Divorce considéré au XIX* siècle.

famille, même alors qu'elle est majeure dans l'État.

Le mariage est une société naturelle, et non une association commerciale. Les mises ne sont pas égales, puisque l'homme y met la protection de la force, la femme, les besoins de la faiblesse : les résultats, en cas de séparation, ne sont pas égaux, puisque l'homme en sort avec toute son autorité, et que la femme n'en sort pas avec toute sa dignité, et que, de tout ce qu'elle y a porté, pureté virginale, jeunesse, beauté, fécondité, considération, fortune, elle ne peut, en cas de dissolution, reprendre que son argent.

Le mariage est donc naturellement indissoluble.

Les anciens l'ont ainsi pensé : voyez Virgile :

Connubio jungam stabili, propriamque dicabo.

[Aïneid., lib. I, vers. 73.)

Voyez Tacite, dans les Mœurs des Germains : « Plus heureuses et plus sages sont les cités où les vierges seules peuvent former les nœuds d'hyménée, et une fois seulement, ouvrir leur cœur aux désirs et aux espérances de l'épouse ; elles reçoivent un époux, comme on reçoit un corps et une àme », etc.

Voyez Denys d'Halicarnasse : « Il donne les plus glands éloges à ces lois plus anciennes de Rome », dit M. Malleville, « qui interdisaient le divorce ; il régnait, » dit il, « une harmonie admirable entre les époux, produite par l'union inséparable des intérêts. »

L'indissolubilité naturelle du lien conjugal a été reconnue, jusqu'en 1792, par tous les modernes, même par ceux qui en ont permis la dissolution. Les rédacteurs du projet de Code civil avouent en termes formels eette indissolubilité naturelle : le rapporteur du

tribunal de cassation, lors même qu'il demande la dissolution du lien conjugal, va jusqu'à dire : « Le mariage est une société perpétuelle dans son vœu. » Et quels sont les vœux de perfection que l'homme, à l'aide des lois, ne puisse pas accomplir ?

Page 1