DE LA SÉPARATION ET DU DIVORCE
Si l'union des époux est un lien naturel, leur séparation peut devenir un malheur nécessaire.
La séparation (qu'on appelle a mensa et a toro) de corps et de biens, sans dissolution du lien, remédie à tous les désordres de la désunion des cœurs : la raison s'en contente, mais les passions vont plus loin, et elles demandent la dissolution du mariage et la faculté de pouvoir former de nouveaux nœuds : c'est ce qu'on appelle le divorce.
Le premier soin des législateurs est de prescrire, de faciliter l'exécution des lois ; et le premier soin des législateurs qui portent la loi du divorce est d'en défendre, en quelque sorte, et, s'ils pouvaient, d'en rendre impossible l'exécution .
Les partisans du divorce diront-ils que c'est un dérèglement opposé à un dérèglement plus grand ? Quel plus grand dérèglement, dans la société, que la dissolution même de la société ?
Diront-ils que le divorce est un remède plutôt qu'une loi? C'est le mariage qui est un remède contre l'inconstance de nos désirs ; et le divorce, qui rompt le mariage, détruit le remède, rend l'homme à son inconstance et est par conséquent un mal.
La Société et ses développements (1)
Au temps d'Esope, les beaux esprits s'envoyaient mutuellement des énigmes à deviner ; sons Louis XIV, (les savants s'adressaient, les uns aux antres, des problèmes de géométrie à résoudre.
Nous pourrions aujourd'hui faire quelque chose de semblable, et demander, par exemple, comment on petit bâtir en Fuir, comme on le demandait à Esope ; Car, en vérité, depuis longtemps nous bâtissons en l'air, et après tant d'années de travaux législatifs, nous ne sommes pas beaucoup pins avancés (pie le premier jour; et à mesure que nous élevons l'édifice, l'édifice manque par les fondements.
Ce n'est cependant ni des énigmes, ni des problèmes, que je veux proposer à nos modernes publicistes, mais quelques vues sur l'origine et les développements naturels de la société, qn ils laisseront, au restée, sans réponse ; car nos adversaires affirment des er-
(1) Conservateur, janvier L820.
reurs, calomnient les personnes, dénaturent les faits et ne répondent pas.
Le système qui fait dériver la société publique de la société domestique, prouvé par la similitude de leur constitution, par les plus anciens monuments de l'histoire, et même par les seules inductions de la raison, leur paraît trop simple et surtout trop monarchique, et ils supposent un peuple qui s'assemble, et qui, sous certaines conditions, confie à un seul homme le pouvoir sur tous les autres.
J'admets la supposition du peuple qui s'assemble, et je raisonne dans cette hypothèse.
Je remonte le plus haut possible, et je suppose, à mon tour, des familles indépendantes de tout lien public ou politique, réunies seulement, ou plutôt rapprochées par la communauté de territoire.
Je suppose encore que cette peuplade parle un langage commun et que les êtres qui la composent ont, par conséquent, des idées qui, dans ce premier état, ne peuvent guère être que des idées de conservation physique, naturelles à l'homme, et qui se retrouvent, quoique plus simples et plus bornées, chez l'animal.
Tel est, à peu près, l'état des peuplades sauvages de l'Amérique septentrionale, et l'on ne peut admettre des êtres humains, sur aucun point du globe, sans supposer la famille et le langage.
Que la forêt qui renferme ces familles, ou le territoire qui les nourrit, soit menacé de quelque grand danger, comme, par exemple, l'invasion d'un ennemi, les progrès d'un incendie, le débordement des eaux, le danger commun rassemble ceux qu anime un inté-
rèt commun. Chacun propose un plan de défense ou combat celui des autres. Aucun avis n'obtient encore l'assentiment général. C'est véritablement la république et ses conseils tumultueux. Mais qu'un homme, avec plus de raison, d'esprit, de connaissances que les autres, s'élève au milieu de la foule, qu'il ouvre un avis salutaire et propose les moyens les plus surs d'écarter le péril qui menace la peuplade, il est écouté, il est obéi. Voilà le pouvoir.
A cet homme se joignent naturellement, comme les premiers agents de l'action, ceux qui, après lui, ont le plus de force, d'adresse, d'intelligence, de courage, voilà les agents, les olïiciers, les ministres ; le reste de la peuplade, femmes, enfants, vieillards, invalides, pour qui l'on travaille, mais qui ne peuvent coopérer directement à l'action, porteront des armes ou des vivres s'il faut combattre, ou des matériaux s'il faut construire, voilà les sujets, v[ même les impôts, voilà toute lu société, réduite à ses éléments nécessaires, et où l'on aperçoit déjà tous les germes du développement futur (le l'état social ; et au fond, dans la société la plus avancée, il n'y a pas autre chose.
.levais même plus loin, et je ferai remarquer une chose où nous avons tous été si souvent témoins ou acteurs.
Que des personnes attroupées, par hasard, sur une place publique, soient témoins d'un accident qui demande sur-le-champ, pour être réparé OU arrêté dans ses progrès, leconcoursde l'intelligence et de la \'owc de plusieurs hommes, là même et par la force des choses, il s'établira une disposition d'action toute pareille. I, homme qui, dans la troupe, aura le plus
250 LA SpCIÉTÉ ET SES DEVELOPPEMENTS
d'habileté, de force, de sang-froid, de connaissance des moyens qu'il faut employer s'installera, en quelque sorte, l'ordonnateur en chef de la manœuvre, et tous les autres, suivant leur force ou leur adresse, leur âge ou leur sexe, concourront à l'action dans des degrés inégaux.
On peut observer encore la même disposition de volontés et d'actions, même entre des enfants qui s'attroupent pour faire quelque chose, ne fiit-ccqu'un jeu > qui exige une coopération commune, et par conséquent une direction générale. La nature a taillé, pour ainsi dire, toutes les sociétés grandes ou petites, fortuites ou permanentes, sur le même patron, et nous retrouvons partout où l'homme se livre aux inspirations de la nature, le grand principe de l'unité de pouvoir et de la distinction des fonctions.
Mais,' pour revenir au premier exemple, est-ce la peuplade qui a choisi, qui a nommé l'homme qui s'est élevé au-dessus des autres, et s'en est fait écouter et obéir ? Y a-t-il eu entre eux et lui un contrat social ? Y voit-on l'ombre de souveraineté populaire ? Non, assurément; c'est un homme, un homme parlant seul et faisant taire tous les autres :
. . . . Si forte virum quem
Conspcxcro. silcnl ;
(Virg., .Knrid., lib. I, vers, loi, 1(52.)
un homme qui, par l'ascendant, la souveraineté, le pouvoir de sa raison, a commandé toutes les volontés et dirigé toute l'action ; qui a formé la société, en y instituant, pour le salut commun, les fonctions qu'on peut appeler organiques du corps social. C'est, en un
mot, un pouvoir qui a créé des devoirs. Dira-t-on que le peuple pouvait refuser de lui obéir ? Non, il ne dépendait pas de lui de refuser le moyen de conservation donl l'évidence frappait tous les esprits ; il ne le pouvait pas, à moins que par le choix il ne voulut périr, et sa puissance de refuser n'était que la puissance qu'a l'homme de se donner la mort. Mais cette raison puissante qui s'est fait obéir, est-ce du peuple (pie cet homme l'avait reçue ? Ne l'avait-il pas en luimême, comme don de la nature, ou plutôt de son auteur, père des sociétés humaines, qui veut la conservation de son ouvrage, et quia distribué entre les hommes les dons divers de l'esprit, et la faculté qui conseille et la faculté qui cousent, et la faculté qui commande el celle qui obéit, car consentir, c'est obéir.
Le consentement de la peuplade au pouvoir d'un seul homme n'a donc été ni volontaire, ni forcé. Il a été nécessaire.
Le pouvoir aurait été tout aussi indépendant de l'assentiment du peuple, dans son origine, si, à la place des dangers inopinés qui lui auraient donné naissance, on supposait qu'un homme plus éclairé que les auti frappé de l'excès d'ignorance cl di- misère où il les
aurait vus plongés, leur eût donné des lois, leur eût
enseigné les arts, et eût obtenu ainsi, par l'ascendant
de son génie, un pou\ oir qu'un peuple ne pou\ ait refuser à son bienfaiteur. Aussi, les plus anciennes Ira ditions de la mythologie nous montrent des peuples
instruits dans l'art de vivre, el engendrés, pour ainsi
dire, à la société, par des hommes donl la reconnais sanec publique lit bien plus que des rois, puisqu'elle
en lit des dieux.
Suivons les développements naturels de cette première société ; car, une fois formée, elle ne rentre plus dans l'état social d'où elle est sortie, elle périt ou elle avance ; née d'un danger commun, elle est retenue parles dangers qui la menacent dans le lien politique, et de son nouvel état sortent de nouveaux périls.
Des ennemis extérieurs menacent son existence ; des ennemis intérieurs sa tranquillité, et les méchants font un effort continuel pour se soustraire aux lois de la société, en troubler le repos, et, autant qu'il est en eux, attentera son existence.
Il faut une force contre l'ennemi extérieur, c'est l'armée ; et une force contre l'ennemi intérieur, c'est la justice ou le jugement.
Juger et combattre sont donc les deux fonctions naturelles, primitives, essentielles du pouvoir.
Dans les premiers temps, le roi jugeait seul, et quelquefois combattait seul, et il y a plusieurs exemples, dans l'histoire des plus anciens âges, de guerres entre deux nations décidées par le combat singulier de leurs rois ou de leurs chefs.
Peu à peu, et à mesure des besoins d'une société qui grandit et s'étend, le pouvoir délégua les fonctions de juger et de combattre, en s'en réservant la suprême direction.
Mais chez les peuples encore dans la simplicité du premier âge, la guerre était une irruption soudaine et imprévue, les crimes étaient l'effet d'un premier mouvement : il n'y avait d'art et de combinaison, pas plus dans la guerre que dans le crime; il n'en fallait pas plus pour repousser l'ennemi ou juger le malfaiteur : tous les membres de la société pouvaient être
juges et guerriers. On jugeait par jury, on armait par conscription, institution de l'enfance, que l'ignorance des modernes publicistes a tenté d'appliquer à Page avancé de la société.
Gomme ces Fonctions étaient passagères, ainsi que les causes qui en provoquaient l'exercice, le pouvoir lui-même était viager ; cependant, et dès les temps les plus anciens, la reconnaissance des peuples, pour l'homme qui les avait défendus ou éclairés, et plus encore le bon sens naturel de ces hommes simples, qui leur Taisait sentir les inconvénients d'un choix, ou les dangers dune usurpation, leur inspirèrent la grande idée de l'hérédité du pouvoir ; et nous voyous dans les premiers temps, des familles de rois ; et même plus sages, et au fond plus éclairés que nos sophistes, ces peuples croyaient leurs rois issus des dieux, et c'était sous cette image matérielle que la nature présentait à desesprits grossiers la grande vérité de l'origine divine du pouvoir.
•le ne parle pas des (irecs, si vantés parmi nous, el de leur vivant si méprisés de leurs contemporains ; je ne parlerai pas de leurs turbulentes institutions ; « enfin », dit Bossuet, « la Grèce eu était charmé" qui prouve le peu de cas qu'en faisait l'esprit judicieux de ci- premierde nos écrivains, même politiques. La Grèce polititique est tout entière dans deux peuples monarchiques, Sparte et les Macédoniens. Je vois
dans le reste les progrès des ails et la dégradation de l'état social, l'homme sur la toile OU sur le marbre,
reniant dans la société.
Rome d'abord constituée par îles rois; plus tard
monarchie acéphale { sous son patricial, cl bientôt ora
III Mil l I U>\ S
i^euse démocratie sous ses tribuns ; Rome retint toujours, au fond de sa constitution, le principe monarchique qui lui avait donné naissance. Ce principe monarchique en sortait, dans la dictature, pour les grands besoins et les extrêmes dangers, et Rome retenait ainsi, avec la force de conservation propre à la monarchie, ce qu'elle avait conquis par le principe d'agression, particulier à la démocratie.
L'institution de la dictature, et peut-être du consulat, chez les Romains, donna, je crois, naissance chez les modernes à une autre forme de royauté, qui n'était ni temporaire ni héréditaire, à la royauté élective.
Les Etats où elle fut introduite, comme la Pologne, avaient à repousser les agressions soudaines et continuellement répétées de hordes barbares ; et, à cette république guerrière, qui avait aussi son patriciat, il fallait un dictateur toujours dans la force de l'âge et du talent, que les chances de l'hérédité pouvaient ne pas toujours lui donner.
Mais lorsque la Pologne n'a plus été entourée que d'ennemis civilisés, qui auraient été bien plus arrêtés par le respect pour la royauté héréditaire véritable propriété de la nation, que par la crainte de ses armes, la Pologne aurait eu besoin de créer chez elle cette première et plus forte de toutes les institutions défensives, et il ne fallait pas pour cela demander des conseils au philosophe de Genève.
La France qui avait hérité de tant de choses des Romains, et chez qui la société a le plus approché de la perfection, la France avait aussi sa dictature, ou quelque chose de semblable dans l'office de conné-
table (1), lieutenant constitué de la royauté, pour la direction de toutcla force publique ; dignité qui, dans les mains des sujets à qui elle appartenait, avait souvent sauvé la France, et qui. dans les mains même d'un prince du sang, traître à sa patrie, n'avait pu l'entamer.
J'ai toujours pensé que la suppression de cette dignité, partie essentielle de notre ancienne constitution, qui secondait un roi fort ou suppléait un roi faible, avait été une grande faute politique, et le commencement de ce système funeste, qui a mis toute la constitution dans l'administration .
A mesure (pie les sociétés s'étaient étendues et fixées, et que les esprits, en se polissant, avaient acquis plus de connaissances, la guerre intérieure el extérieure était devenue plus savante el plus combinée ; à L'art de nuire, si perfectionné, il fallait opposer l'étude des moyens de le découvrir et de le réprimer ; et les fonctions judiciaires el militaires, exercées autrefois par tous les hommes de la société, et souvent par 1rs mêmes hommes, étaient devenues des professions savantes, qui avaient leur noviciat, leurs cours d'études. Leurs degrés d avancements, des carrières distinctes, un état enfin qui occupait l'homme tout le temps de sa vie et l'occupait tout entier.
Le pouvoir, presque partout, était devenu définitivement et complètement héréditaire, passant de mâle en mâle à l'aîné de la famille, à L'exclusion des
1 Les Romains appelaient magitte? equitunt, maître de I valerie, le premier lieutenanl de leur roi temporaire, le dictateur; Ir connétable, lieutenant né de la royauté héréditaire, portait ohei nous un nom semblable, cornet ttabuli. comte de l'écurie,
femmes ; institution sublime qui couronne la société par l'élément qui la commence, et confondant ensemble la famille et l'Etat, fait pour la perpétuité de la société, de l'homme qui la gouverne, un homme immortel, et ne laisse pas. même un instant, vacant ce trône que tant d'ambitions nationales ou étrangères aspirent à occuper.
Dès que le pouvoir était devenu héréditaire, ses fonctions essentielles, par une analogie irrésistible et une conséquence nécessaire, devaient tendre à devenir héréditaires ; développement naturel, qui faisait de l'esprit public un esprit de famille, et des vertus publiques des vertus domestiques, et conservait ainsi dans les foyers paternels ces traditions d'attachement à ses devoirs, de respect pour soi-même et pour sa profession, de dévouement au roi et à l'Etat ; ces traditions, bien plus précieuses que les connaissances qui s'acquièrent par les livres, et qui avaient fait de la magistrature française l'honneur et le modèle de toutes les magistratures du monde.
C'était le dernier état de la société, l'état le plus avancé, et comme il n'était pas possible de rien instituer de plus parfait, en voulant améliorer, on ne pouvait cpie descendre et revenir aux institutions de l'enfance.
Mais c'est surtout l'hérédité du pouvoir, et la légitimité de succession, cette pierre angulaire de la société, garantie de toutes les hérédités et sauvegarde de toutes les légitimités, qu'il convient de considérer avecune religieuse attention, et dont il faut pénétrer le secret.
Les esprits superficiels qui ne voient dans le pou-
voir que les jouissances qu'il procure et 1 éclat dont il est entouré, veulent à toute force le considérer comme le maître absolu <1 une nation, et s'indignent que trente millions d'hommes soient ainsi la propriété d'un seul : tandis, au contraire, qu'aux yeux d'une raison éclairée, c'est la propriété inaliénable de trente millions d'hommes.
Ecartons ces vaines images d'un luxe dont tant d'autres, qui ne sont pas rois, goûtent toute la réalité, et sans doute avec moins de contrainte ; laissons ce faste importun auquel les rois sont condamnés, et qui, devenu pour eux et dès leur enfance une habi tude, ne peut pas plus occuper leur cœur qu'amuser leurs yeux ; et cherchons dans la nature intime de la condition royale ce qu'elle a perdu ou conservé des droits naturels de la condition humaine.
La liberté, la liberté d'aller et de venir, de prendre un état ou un autre, de quitter les grandeurs ou de les posséder, de se livrer à l'agitation des affaires OU de vivre dans la retraite et dans l'obscurité, de subir les engagements du mariage ou de s'y refuser ; la disposition de soi. le premier et le plus noble attribut de la nature humaine, et dont la privation constitue l'esclavage, le dernier degré du malheur el de l'abjection : la liberté enfin n'existe pas pour une famille royale :
elle ne peut descendre du trône, il faut qu'elle en s.»it
précipitée ; elle ne peut quitter les grandeurs, il faut qu'on les lui arrache. La politique la saisie di s;i main
de Ici- et l'a enlevée à la nature ; et voulût-elle termi ncr enfin une carrière semée d'amertumes, de dégoûts el de dangers, il faut qu'elle se perpétue parle mari;'
et alors même 'elle ne peut se laisser aller ;m\ plus
doux penchants du cœur, et elle n'est pas plus libre dans ses choix que dans sa volonté.
La propriété, cette disposition absolue de ce que l'on possède ; cette faculté pleine et entière d'user et d'abuser de ce qui est à soi, qui constitue l'homme vraiment libre et le citoyen, n'existait pas pour le roi de France, même alors que sonpouvoir était absolu. Simple usufruitier, il ne possédait rien qui n'appartînt à l'Etat : il ne pouvait rien acquérir en propre qui ne fût réuni au domaine public, après dix ans de possession. Il ne pouvait rien donner ni vendre : sans liberté, sans propriété, seul esclave au milieu d'hommes libres, seul pauvre au milieu de propriétaires, il était tout à tous, et rien n'était à lui, pas lui-môme. Aujourd'hui, les rois sont descendus du rang d'usufruitiers de la propriété territoriale ; ils sont pensionnaires et ^salariés de la nation, et la majesté royale, le pouvoir suprême de la société, a été réduit à un état précaire et dépendant, qui flétrirait l'âme d'un père de famille d'un caractère élevé, lui ôterait toute considération publique, et ne lui permettrait pas l'exercice des droits politiques du plus obscur citoyen.
Même les illusions qui charment tant de douleurs sont interdites aux rois. A l'entrée de la royauté comme à celle des enfers, il faut laisser l'espérance; et, tandis que pour nous, particuliers obscurs, l'espoir d'une condition meilleure anime toutes nos pensées et soutient notre courage dans la longue carrière de la vie, les rois, pour qui tout est réalité, rien n'est songe, parvenus avant de naître au dernier terme de tous les désirs et de toutes les ambitions, ne peuvent, dans les moments de rêverie où ils se livrent à des
chimères de bonheur, bercer leur esprit que de l'idée des plaisirs que goûte la médiocrité, et plus souvent peut-être les rois ont envié le sort des bergers, que les bergers n'ont envié le sort des rois.
Et je n'ai parlé que de la condition extérieure de la royauté. Que serait-ce si je parlais de la responsabilité que lui imposent envers Dieu et les hommes tant de pouvoir qui leur fut transmis, tant de devoirs qui leur sont imposés? Assaillis par toutes les ambitions, en butte à toutes les plaintes, ils ne peuvent faire un heureux sans faire dix mécontents, ni accorder une faveur sans risquer de commettre une injustice. Trompés par les hommes, trompés sur les choses, ne pouvant démêler la vertu peu empressée à se produire, ni se dérober au vice toujours habile à se cacher, toujours en scène au milieu de la foule qui épie toutes les faiblesses, interprète toutes les paroles, cherche à pénétrer tous les secrets, ils se voient
Sans cesse assiégés de témoins,
Et les plus malheureux usent pleurer le humus.
Mais lorsque l'intérêt d'une nation, le grand intérêt di' sa perpétuité et de sa tranquillité a dévoue une famille aux périls et aux charges du trône, et que pour le salut d'un grand peuple, Cette famille a été crucifiée à la royauté, pense t-on que Cette nation n'ait contracté envers elle aucun engagement, et que ces engagements ue soient pas, pour cette nation, plus rigOU renx et plus sacrés, à mesure que celte famille ;i plus
longtemps rempli les siens, et que depuis plus de
temps elle (Mi a porté tout le poids et subi toUS les
dangers? N'est-ce pas là véritablement iu\ cçntroi
social, ou plutôt un contrat naturel entre la famille qui se dévoue ou est dévouée par les événements au service d'une nation (car gouverner est servir), et la nation qui a accepté son dévouement et ses services? Et si l'on doute de la fidélité de cette famille royale à remplir ses engagements, ne serait-elle pas en droit de dire à cette nation : « Comparez l'état de la France, il y a dix siècles, lorsque l'auteur de ma race monta sur le trône, à celui dans lequel je l'ai laissée lorsque les factieux m'ont forcé d'en descendre ; comparez l'étendue, la population, les lumières, les richesses, le commerce, l'industrie, les arts de la France, réduite alors à quelques provinces de l'intérieur, à cette môme France, telle qu'elle était il y a trente ans ; et si vous voulez juger sur cette même règle ; si les nouveaux maîtres que vous vous êtes donnés ont rempli les promesses qu'ils vous avaient faites, comparez l'état intérieur et extérieur de la France il y a trente ans, et la France telle qu'elle est aujourd'hui, et prononcez. »
Et, sans doute, les chances de l'hérédité portent à la tête des Etats comme à celles des familles privées des hommes forts et des hommes faibles; toute famille nouvelle que l'usurpation élèverait au trône n'aurait pas à cet égard de privilège, et très souvent les rois les plus forts ont eu pour successeurs les plus faibles des princes, ("est autant pour contenir les forts que pour soutenir les Faibles que la nature a donné aux Etats des lois fondamentales, contre lesquelles tout ce qui se lait par violence ou par faiblesse est nul de soi, dit Bossuct; et les États constitués comme la France auraient peut-être plutôt péri par
continuité de rois forts que par une continuité de rois faibles. De ces derniers, la France en a eu plus qu'aucune autre société, et plus qu'aucune autre aussi elle s'est accrue en population et agrandie en territoire, même sous les plus faibles de ses rois. C'est que la force de la France n'était pas dans les hommes, mais dans les institutions, et que le roi, fort ou faible, était toujours assez bon, pourvu qu'il voulût rester à sa place : semblable à la clef d'une voûte qui en maintient toutes les parties sans effort, même sans action, et par sa seule position La justice du roi de France était sa force; sa force était dans la justice ; elle n'était pas personnelle, cette force, mais publique et extérieure, parce qu'elle n'était pas en lui, mais hors de lui et dans des institutions. Aussi, toutes les lois que dans des temps de l'action vous entendez accuser la faiblesse, l'incapacité des familles régnantes, ne voyez dansées inculpations cpie des intérêts personnels; ce sont des architectes qui allèguent le mauvais état d'un bâtiment, pour avoir l'entreprise de la reconstruction' Sansdoute, le régent a vail plus d'esprit queCharlesV, Choiseul plus que Sully. Necker plus que le cardinal deFleury; mais lorsque les choses sont ce qu'elles étaient en France, l'homme médiocre qui maintient est plus habile que l'homme d'esprit qui veut faire.
Oui, sans doute, la nation française avait contracté
des engagements envers la maison régnante, et tant quelles subsistaient l'une el l'autre, ces engagements entre toutes les générations de cette famille et les gêné rations correspondantes de cette nation, ratifiés par dix siècles d'existence et de prospérité, ne pouvaient être rompus.
Quelle est la génération insensée qui, au mépris de la sagesse de ses pères et des droits de ses enfants, est venue déchirer ce contrat sacré, briser de ses mains la chaîne mystérieuse qui unit le passé à l'avenir, précipiter nos rois du trône, et finir la nation elle-même, cette nation si grande et si majestueuse, véritable reine de l'Europe par la force, la sagesse et la dignité de ces institutions politiques, autant que par sa langue, sa littérature et son goût pour les arts, pour commencer une nation nouvelle, dans tous les vices et toutes les imperfections de l'enfance, 1 indocilité, l'ignorance, l'engouement pour les plaisirs et les frivolités, le mépris de tout ce qui est grand et sévère de morale, l'impuissance du repos, le besoin de l'agitatation : une nation qui a voulu être la terreur des peuples dont elle était le modèle, qui a mis sa gloire à régner par droit de conquête sur cette Europe où jadis elle régnait par droit d'aînesse? Que n'a-t-elle pas détruit, cette nation nouvelle, et qu'a-t elle fondé? Une royauté sans pouvoir, une noblesse sans devoirs, un clergé sans influence, une magistrature sans autorité, une administration sans considération et sans responsabilité des institutions sans dignité, un peuple sans frein et sans morale, jouet de tous les intrigants dupe de toutes les impostures.
Gomment cette génération, qui eût été maudite par nos pères, et qui le sera par nos entants, a-t-ellc pu s'arroger le droit de réprouver le passé, de déshériter l'avenir, de le priver de cette succession de bonheur privé et d'ordre public, à laquelle il était substitué ? Usufruitière elle-même dans sou existence passagère, de ce patrimoine inaliénable, à quel litre en a-t-elle
usurpé la pleine propriété pour le dissiper d'abord en
institutions impuissantes, et bientôt en honteuses et cruelles extravagances, et pour offrir à l'Europe, dans un petit nombre d'années, à la place des leçons de sagesse et de vertu que la France lui avait données pendant tant de siècles, l'exemple de toutes les folies, de tous les crimes, de tout ce qu'il y a de plus vil dans les cœurs les plus dépravés, de plus féroce dans les penchants les plus abrutis, de plus absurde dans les esprits les plus égarés, et pour tout renfermer en un mot, pour lui donner le spectacle d'une Convention.
Comment s'est opéré ce grand scandale? au sein
d'une Capitale perdue de luxe et de mauvaises nucurs, des grands, vaniteux de bel esprit, ont accueilli des sophistes, jaloux de toutes les supériorités : défausses doctrines ont pénétré dans les conseils des rois, les anciennes maximes de gouvernement ont été mises en
oubli; on a douté de la perfection de nos lois, et la Révolution a été faite. Usée par ses propies excès, après avoir fait le tour de l'Europe, elle a attiré l'Europe au foyer même de l'incendie; et l'Europe, pour son propre salut, ;i reporté en France le principe héréditaire de toute société; mais en le replaçant sur sa base, elle a oublié les attaches qui devaient I \ fixer ; el aujourd'hui, après trente ans de révolution,
et cinq ans bientôt de restauration, des inquiétudes, des dénonciations de complots, de séditieuses motions.
épouvantent la France encore incertaine de sa des U m Le gouvernement signale le danger, et n'a encore que
des paroles pour le prévenir. La France s'étonne di' sou inaction, et l* Europe nous contemple en silence :
état inouï, et dont la honte étalée aux yeux du monde entier frappe les bons esprits plus encore que le danger; et cependant il y a en France plus de vraies lumières et autant de vertus qu'il y en ait eu à aucune époque de sa vie ; il y a plus de forces qu'il n'en faudrait pour nous sauver, et tous les jours quelque nouveau scandale, quelque atteinte nouvelle à la sainteté des lois, à la majesté des jugements, à la morale publique, à l'autorité de la religion, à la dignité royale, vient flétrir le cœur et attrister jusqu'à l'espérance. La France se voit, pour ainsi dire, descendre toute vivante au tombeau, et, comme dans ces léthargies profondes dont les annales de la médecine offrent des exemples, elle voit elle entend les apprêts de ses funérailles, sans pouvoir les interrompre. Qui nous révélera le secret d'une situation sans exemple? sont-ce les institutions qui ne peuvent triompher de la faiblesse des hommes? sont-ce les hommes qui ne peuvent surmonter la faiblesse des institutions? l'un et l'autre sans doute.
Les institutions fortes sont les institutions monarchiques; les institutions démocratiques sont les plus faibles de toutes, et les opinions démocratiques ellesmêmes sont une faiblesse de l'esprit si elles sont sincères, et une faiblesse de caractère si elles ne le sont pas...
Qu'on veuille enfin, car jusqu'ici on n'a eu que des velléités d'ordre, et pas une volonté, qu'on veuille, et l'on éprouvera que la France est une terre si bien préparée pour les bonnes semences, et depuis longtemps par des mains si habiles, qu'il est aussi facile d'y faire germer le bien, qu'il est impossible que le
mal s'y enracine. Le mal en France ne sera jamais qu'à la surface, et comme ces plantes parasites que produit nue terre fertile, qui étouffent un moment le bon grain, et qu'il suffit d'arracher pour qu'il pousse des jets plus vigoureux, le bien retenu dans ses progrès par l'exubérance du mal reprendrait de nouvelles forces; mais on a peur du bien, on a peur du mal, on a peur des hommes, on a peur des choses, on a peur de tout; on veut un peu de religion, un peu de royauté, un peu de justice, un peu de fidélité, pas trop de tout cela, et partout où il faut de l'amour, là où il n'y en a pas trop, on peut dire qu'il n'y en a pus assez, et quand on le mesure, toujours il en manque. On se compose un petit système, bon, si j'ose le dire, au coin de son feu, qu'on appelle de la modération, ce qui n'est que de l'indifférence, avec lequel on perd tout, et on se perd soi-même, faute d'avoir connu la force irrésistible du bien et la faiblesse intrinsèque du mal : Malheur, disent les Livres saints, et cet anallième s'adresse à la politique comme à la morale, malheur à vous qui vous balancez entre deux partis : « Vie vobis qui claudicatis iu duas partes! » (/// Reg. wiii, '2\ . ) La sagesse humaine en (lit au ta ni : l Ce n'est pas marcher que marcher entre deux partis* c'est
attendre l'événement pour prendre conseil au hasard : ■
ta uou média, sed nulla via est velut eventum exsp* tantium, <///<> fortunée consilia sua applicent. (Si
M ni !■:.)
Pensées
Économie sociale.
L'état sauvage est l'état de possession, et l'enfant môme possède ce qui est à son usage. L'état de civilisation est l'état de propriété ; deux choses distinctes l'une de l'autre, puisqu'on peut être possesseur sans être propriétaire, ou propriétaire sans être possesseur. La propriété est proprement la possession de la famille ; et comme la famille se perpétue par l'hérédité, la propriété est une possession héréditaire. L'Etat garantit la possession, mais c'est la famille seule qui donne et transmet la propriété ; et l'Etat peut faire des possesseurs et non des propriétaires ; la loi même de la prescription n'assure la propriété que parce quelle suppose le consentement delà famille, puisque de sa part tout acte de revendication interrompt la prescription.
On est propriétaire des fonds de terre, et possesseur
de tout le reste. Les lois sur la propriété sont des lois politiques : les lois sur la possession, des lois civiles.
Les mutations fréquentes de propriétés sont un avantage pour le fisc plus que pour l'Etat. Une vente de biens dans les campagnes est en général l'extrait mortuaire d'une famille.
Il n'y aura bientôt plus que l'opulence et la misère qui puissent vivre dans les grandes cités ; la médiocrité, qui les sépare, en sera bannie par l'impossibilité d'y subsister décemment. Alors se fera le contact immédiat des deux extrêmes de l'état social, et il ne sera pas sans danger.
Les fabriques et les manufactures qui entassent dans des lieux chauds et humides des enfants des deux sexes, allèrent les formes du corps et dépravent les Ames. La famille y gagne de l'argent, des infirmités et des vices ; et 1 État une population qui vit dans les cabarets et meurt dans les hôpitaux.
L'état agricole, première condition de l'homme, es! essentiellement monarchique. La propriété territoriale
est un petit royaume gouverné par la volonté du ehel et le service des subalternes. Aussi l'Evangile, qui est le code des sociétés, compare perpétuellement le royaume à la famille agricole. Le bon sens ou les habitudes d'un peuple d'agriculteurs sont bien plus près des plus hautes et des plus saines notions delà politique que tout l'esprit des oisifs de nos cités, quelles
(pie soient leurs connaissances dans les arts et les sciences ph\ siques.
Qu'on ne s'y trompe pas, partout où il y a seulement dvu\ hommes, un homme domine. A la place
d'une autorité légale s'élève une autorité personnelle, celle de l'adresse, de la violence, de l'habileté en affaires, de l'obstination de caractère. L'abolition des seigneuries particulières a mis à l'aise quelques amours-propres ; mais qu'y a gagné le peuple, le peuple qui travaille ? Ce ne sont pas les gens riches qui oppriment le peuple, mais ceux qui veulent le devenir. Le seigneur ne prêtait pas à usure, il ne faisait pas payer ses conseils ; il ne stipulait pas, pour prix d'un service rendu, des intérêts en denrées reçues au plus bas prix, et payées au plus haut, et, loin d'usurper le bien de ses voisins, il avait en général assez de peine à défendre le sien. On aura beau faire, il y aura toujours un seigneur.
A la féodalité de la terre a succédé celle de l'usure ; et les malheureux débiteurs sont d'humbles vassaux, qu un seigneur suzerain d'un million d'écus fait traîner en prison, s'ils retardent d'un jour le payement d'une redevance qui, dans peu d'années, a doublé le capital. La tyrannie tant reprochée aux seigneurs des terres n'approchait pas de celle-là.
Il y a dans la société deux dispositions également fortes, également naturelles, et cependant contradictoires : l'une par laquelle les hommes tendent à se multiplier, l'autre par laquelle la propriété tend à se concentrer sur un moindre nombre de tètes ; car, quel est le possesseur de terres qui ne trouve pas à sa convenance celles de ses voisins et ne cherche pas a reculer les limites de ses héritages ? De cette double disposition il doit résulter, dans toute société établie
et agricole, qu'il y aura un nombre toujours plus petit de propriétaires et un nombre toujours plus grand d'hommes sans propriétés. Le régime féodal, ou plutôt emphytéotique, contre lequel ou a tant déclamé sans en connaître la raison et le but, prévenait ce double danger, en laissant au riche les honneurs de la propriété, en même temps qu'il en laissait l'utile et la culture au paysan ; et la preuve en est évidente, puisque dans les pays où ce régime était en vigueur, les biens, sans nulle propriété foncière, se vendaient beaucoup plus cher, étaient beaucoup plus recherchés que ceux où il y avait des fonds ruraux : il y avait des gens plus riches que d'autres, mais le peuple y était tout propriétaire.
Polili<iiic sociale.
La constitution d'un peuple est son histoire mise en action. Ainsi, à ne connaître que les lois politiques d'une nation depuis longtemps anéantie, on pourrait deviner les événements de sa vie politique, à peu prés comme dans Vanalomie comparée on peut refaire l'animal ignoré dont on retrouve la moindre partie, ou, comme dans Tari de la sculpture, on pourrait rétablir les proportions d'une Statue dont on aurait conservé des Fragments.
La constitution d'un Ltat en est le tempérament, et l'administration en est le régime Cette vérité est ci\\\ signée dans notre langue, qui, en parlant de l'homme, dit indifféremment tempérament ou constitution
L'homme dont le tempérament est fort peut impunément se permettre des écarts de régime, même des excès. Si le tempérament est faible, le régime doit être sévère. Ainsi, dans quelques Etats, les fautes de l'administration étaient sans danger ; dans quelques autres elles seraient sans remède.
Un homme ne vit pas longtemps avec un vice organique de tempérament. Un seul faux principe de constitution politique ou de religion est pour un peuple un germe de dégénération et une cause de décadence : Rome ancienne, la Turquie, la Pologne en sont la preuve. Si la constitution et surtout la religion des peuples modernes eussent été aussi mauvaises que nos philosophes l'ont soutenu, l'Europe chrétienne, loin de croître de siècle en siècle, en force et en connaissances, n'aurait pas duré seulement jusqu'au moyen âge.
Une nation qui demande une constitution à des législateurs ressemble tout à fait à un malade qui prierait son médecin de lui faire un tempérament. Tout au plus ils lui traceraient un plan d'administration, comme un médecin prescrit un régime. Aussi toutes ces constitutions de la façon des hommes ne sont réellement que des modes différents d'administration : la constitution anglaise n'est pas autre chose, et c'est ce qui fait que le ministère y tient plus de place même que la royauté.
Avec deux principes opposés de constitution politique le populaire et le monarchique, il est plus facile
défaire dans le même pays deux peuples différents et même trois, que d'y fonder une société.
J'aime dans un Etat, une constitution qui se soutienne toute seule, et qu'il ne faille pas toujours défendre et toujours conserver. Ces constitutions si délicates ressemblent assez au tempérament de l'homme qui se porte bien, pourvu que son sommeil ne soit jamais interrompu, son régime jamais dérangé, sa tranquillité jamais troublée, qu'il ne sorte de chez lui ni trop tôt ni trop tard, et qu'il n'aille ni trop loin ni trop vite.
On peut plutôt gouverner avec des faibles, quand les institutions sont bonnes, qu'avec des forts, quand elles sont mauvaises.
In gouvernement ne périt jamais (pic par sa faute, et presque toujours par d'anciennes fautes qui en font Commettre de nouvelles.
Il y a des Etats en Europe qui, par leurs institutions, sont toujours à la veille ou au lendemain d'une révolution.
Quelquefois, après des siècles de troubles et de législation, il se trouve qu'on n'a constitué que des
partis.
Dans les Causes </<• la grandeur ei de /</ décadence des Romains, Montesquieu expose plutôt les moyens de (élévation de ce peuple ou de sa chute, qu*il \\ en
donne les véritables causes. La cause de la grandeur des Romains fut dans la partie monarchique de sa constitution ; le principe de sa décadence dans la partie démocratique. Le sénat, qui représentait la partie monarchique, avait bien l'esprit de la monarchie, mais il n'en avait pas les formes. Le pouvoir y était collectif, et il n'avait qu'un pas à faire pour devenir populaire. Une fois hors du sénat, il passa aux tribuns, aux triumvirs, enfin aux empereurs, véritables tribuns de la soldatesque, qui achetaient avec des largesses le peuple du camp, comme les Gracqucs et les Saturnins entraînaient avec des partages de terre le peuple du Forum. Les anciennes familles, l'honneur et la force de Rome, avaient péri dans les troubles civils, et il ne put s'en former de nouvelles. Dans un ordre régulier de gouvernement, les anciennes familles, lorsqu'elles s'éteignent, sont remplacées par de nouvelles, qui, introduites dans un corps tout formé, en prennent bientôt l'esprit et les habitudes ; mais lorsque toutes les antiques races périssent à la fois, l'esprit public qu'elles formaient par leur exemple se perd, les traditions dont elles étaient dépositaires s'effacent, le feu sacré s'éteint, et, même avec des vertus et des talents, des hommes tout nouveaux ne peuvent le rallumer. La société finit, elle n'a plus d'avenir à attendre, parce qu'elle n'a plus de passé à rappeler, et que l'avenir ne doit être que la combinaison du passé et du présent. Tant que le sénat fut roi, le peuple romain devait se conserver et même s'étendre, parce qu'il était, comme peuple monarchique, plus fort et mieux constitué (pie tous ses voisins. Quand la démocratie eut pris le dessus, cette société
chercha un chef comme elles le cherchent toutes, et ne rencontra que des tyrans. Ce peuple, admirable dans ses premiers temps, fait pitié sous ses tribuns, horreur sous ses triumvirs, et, soumis à ses empereurs, n'excite plus que mépris et dégoût.
Les idées libérales seront, pour les esprits, ce que les assignats ont été pour les fortunes ; elles ont réussi aux premiers qui les ont employées, et elles ruineront les derniers possesseurs, qui ne sauront où les placer.
Quand la politique a perdu de vue les principes, elle Fait des expériences et lente des découvertes.
Les lois civiles sont assez bonnes quand elles sont fixes. Les lois politiques ne sont fixes que quand elles sont bonnes.
Que s'est-il donc passé dans la société, qu'on ne puisse plus faire aller qu'à force de bras une machine démontée qui allait autrefois toute seule, sans bruit et sans effort ?
11 y a des pertes irréparables pour l'homme ; :l n \ en a pas pour la société. Le temps manque à l'un ol
non à l'autre.
La nature l'établit les sociétés qu'elle a fondées
aisse périr lis autres.
Morale sociale.
Dans les crises politiques, le plus diiïicile pour un v honnête homme n'est pas de faire son devoir, mais de le connaître.
Une seule idée fausse, ou plutôt incomplète, peut bouleverser la société. Il sulïit d'une vérité complètement développée et mûrie parle temps et les événements pour la rétablir.
Après les révolutions, qui ne sont jamais que le règne plus ou moins long de l'erreur et du désordre, les esprits sont intimidés par le triomphe des fausses doctrines, et les caractères abattus par l'impunité de l'injustice et du crime. Il faudrait une raison bien indépendante pour retrouver sa route et une volonté bien forte pour la suivre ; et ce que l'on redoute le plus, sont des principes fermes et arrêtés et des sentiments énergiques. Il ne faut pas s'en étonner : les hommes pour qui les troubles civils ont été un moyen de fortune ou une occasion de ruine, redoutent tout ce qui pourrait compromettre l'un ou consommer l'autre ; et comme nous sommes toiis plus occupés de nos intérêts particuliers et de notre tranquillité personnelle que désintérêts généraux et du bon ordre de la société, nous cherchons à nous y arranger, pour le peu de temps que nous avons à vivre, comme dans une maison dont nous aurions fait un bail à vie, et à laquelle nous nous contenterions de faire les réparations les plus indispensables. Cette petite combinaison est
tout à fait innocente, et serait même fort sage, si la nature des choses, plus forte que nous, n'en dérangeait pas le système Malheureusement nous oublions qu'elle a fait la société non pour les plaisirs de l'homme, mais contre les passions et les penchants qui s'opposent à son bonheur ; en sorte que notre bien-être, même physique, est le résultat de notre fidélité à observer ses lois, et non le but direct de ces mêmes lois. L'homme fait des lois pour l'homme, mais la nature n'en fait que pour la société, pour la stabilité des familles et des Etats. Il faut bien le dire: la nature n'est pas modérée, elle est toujours dans les extrêmes. La nature perfectionnée esta une extrémité, la nature corrompue est à l'autre, et ce qu'on nous a appris à cet égard de la morale s'applique tout à l'ait à la politique. Les hommes voudraient tenir le milieu qu'ils appellent modération, et rester en morale à égale distance du mal qui révolte leur honnêteté, et du bien qui épouvante leur faiblesse, et rester aussi, clans un autre système de vérités, à égale dislance de la mo narchie, qui est la perfection sociale, et de la démocratie, qui est la corruption de l'état de société. Mais comme on s'élève à la perfection, et qu'on tombe au contraire dans la corruption et ici les mois sont la fidèle expression des choses , il arrive infailliblement
que, poussés en sens contraire par la nature de la société et par leur propre nature, et trop faibles pour résister à toutes les deux, les hommes deviennent \ talents pour rester modérés ; et, entraînés dans une pente rapide, ils tombent dans l'extrême du mal pour avoir craint de s'élever à l'extrême du bien.
Qui lie vole nu sommet, tombe bu plus l»as degré
Aufond, il n y a d'assiette fixe que dans l'un ou dans l'autre, là où il n'y a plus à monter ni à descendre : l'équilibre entre les deux est impossible.
Il sullit que quelques-uns soient coupables pour que tous soient malheureux. Une révolution n'est que la faute de quelques-uns et le malheur de tous.
Les bons esprits du siècle de Louis XIV auraient été révoltés d'entendre parler de la liberté de la presse, que ceux du nôtre appellent à grands cris. Cette différence dans les opinions s'explique aisément : on ne demande des lumières que lorsqu'on n'y voit plus.
Les rois doivent punir tout ce qui s écarte de Tordre, tout, car il y a des hommes et des fautes assez punis par le pardon ; mais le pardon n est ni oubli ni silence.
L'autorité doit punir le crime : elle le doit aux méchants plus encore qu'aux bons, parce qu'elle doit la justice avant la vengeance.
Tous les hommes doivent à la société le sacrifice de leur vie, les bons comme service, et les méchants comme exemple. Les ministres, les juges, les prêtres, les artisans consument leur vie et abrègent leurs jours dans des travaux souvent au-dessus de leurs forces. Les militaires font un état de donner ou de recevoir la mort. Comment, dans un ét;it de société si prodigue de la vie des bons, la philosophie a-t-elle pu soutenir que la société n'avait pas le droit de punir de mort
même l'assassin ? Pitié cruelle et insensée î elle refusait la mort, et ne pouvait faire grâce de l'infamie.
Supprimer le repos du dimanche, parce que ce jourlà le peuple s'enivre, c'est faire un mal général pour remédier à un désordre individuel ; c'est du petit esprit, de cet esprit si commun de nos jours, qui des meilleures choses ne voit que les abus, et des plus mauvaises, que les avantages. Que le peuple se halte, qu'il s'enivre ; mais qu'il soit religieux. Que l'enfant tombe, s'il le faut, mais qu'il marche.
Etat légal, état légitime de société. Différence importante, et qu'on n'a pas assez méditée.
L'état légitime est conforme à la volonté de la nature ou plutôt de son Auteur ; et la première loi légitime et naturelle de l'état politique, est la légitimité de la succession .
Le progrès di» la société et sa perfection consistent
à rendre légal tout ee qui est légitime, et légitime tout ce qui est légal, c'est-à-dire, à avoir des lois bonnes et naturelles, et à ne pas en avoir d'autres. I ue société
parvenue à cet état est dans sa plus grande force de
stabilité, et, si elle éprouve une re\ olutlOU, elle trouve
HKVOH mon
en elle-même et dans ses propres forces le principe et les moyens de sa restauration.
Quand la société est tombée de l'état légitime dans l'état légal, et que les hommes ont mis leur propre volonté à la place des lois de la nature, ils montrent ou affectent un grand respect pour leur ouvrage. De là la magie du mot loi dans quelques gouvernements ou à quelques époques, qui justifie aux yeux des dupes ou des hypocrites les mesures les plus violentes ou même les forfaits les plus atroces. « C'est la loi », dit-on ; et on courbe la tête sous le joug de toutes les erreurs et de toutes les passions.
C'est, je crois, une grande erreur de vouloir tracer des lignes précises de démarcation entre le pouvoir et l'obéissance, et poser à l'avance dans la constitution des sociétés les limites fixes au pouvoir du chef, à la coopération de ses agents, aux devoirs des sujets. Si les limites sont marquées, chacun en temps de guerre se porte à son extrême frontière, les partis sont en présence et le combat s'engage ; et au lieu de disputer pour déterminer les limites, chacun s'efforce de les reculer. S'il reste un nuage sur ces questions délicates, on passe à coté les uns des autres sans se rencontrer, on va quelquefois de part et d'autre un peu trop loin ; mais après quelques excursions chacun rentre sur son terrain. C'est là l'histoire des démêlés de nos anciennes cours de magistrature avec l'autorité royale ou plutôt avec les ministres. Dieu lui-même a voulu nous laisser ignorer comment il indue sur notre liberté et triomphe de notre résistance ; et Ton a bien plus
dispute sur le pouvoir de Dieu et le libre arbitre de l'homme, que sur le pouvoir des rois et la liberté politique ; ec qui n'empêche pas que Dieu ne soit toutpuissant et que nous soyons tout à l'ait libres. Si jamais il prenait envie à des législateurs de déterminer avec précision le pouvoir et les devoirs des pères et des enfants, des maris et des femmes, des maîtres et des serviteurs, la société de famille serait impossible. Il y a quelque ebose de semblable chez les Chinois, au moins pour les choses extérieures, et c'est aussi le peuple le plus ridicule, le plus corrompu et le plus borné de la terre. « Tu honoreras ton père et ta mère », a dit le Législateur suprême ; et dans ce peu de mots, il a renfermé tous les pouvoirs et tous les devoirs publics et privés, et malheur au peuple obligé den faire le commentaire et d'écrire les mœurs comme les lois ! On a beau faire, il faut, dans un État comme dans une famille, un pouvoir discrétionnaire, ou bientôt la société tout entière, chefs et subalternes, ne sera qu'un troupeau d'automates.
Lu Famille.
Quels sont les rapports de l'Étal et de la famille, du pouvoir public et du pouvoir domestique ? Grande question qui devrait commencer tousK's hait es de poli tique, et que les publicistes n'ont pas même aperçue I
L'objet de la famille est la production des individus ; l'objet de l'Etat est la conservation des fa
milles, parce que l'Etat est une société de familles, Comme la famille est une société d'individus
La famille existe avant l'Etat et peut exister sans l'Etat. L'Etat n'a existé qu'après les familles, et ne peut même exister sans elles ; il n'a rien que ce que chaque famille lui donne, ou ce que toutes les familles lui ont donné
La famille, qui consiste en hommes et en propriétés, doit à l'Etat une partie de ses hommes et de ses propriétés, dont il compose la force publique destinée à assurer la conservation des familles.
Si l'Etat exige trop, il ruine la famille ; si la famille ne donne pas assez, elle affaiblit, elle appauvrit l'Etat, et tout périt, l'Etat par la ruine des familles, la famille par la faiblesse de l'Etat.
Le service de l'Etat est assuré par le contingent en hommes que fournit la famille, et par le contingent qu'elle fournit sur sa propriété.
La fixation de ce contingent en hommes et en propriétés est la grande affaire des Etats et des familles, et peut devenir la cause des révolutions des uns et la ruine des autres.
Cette fixation doit être faite pour les temps ordinaires, c'est à-dire pour les temps de paix et de tranquillité. L'état accidentel et extraordinaire, celui de guerre et de trouble, ne peut être soumis à des lois, et il le faut abandonner à la sagesse du gouvernement et au besoin des circonstances.
L'État qui prend trop sur les hommes et les propriétés de la famille est un dissipateur qui dévore ses capitaux.
La tendance naturelle de toutes les familles est de passer de l'état privé à l'état public, et en quelque
sorte, de son propre service au service de la société. Une famille est libre, elle est suijuris, lorsqu'elle n'a besoin que d'elle-même et de sa propre industrie, pour accomplir cette tendance et arriver à ce but. Ainsi jadis, en France, toute famille enrichie par des voies légitimes, pouvait, sans avoir besoin de personne, pas même du roi, en quelque sorte, acheter une charge, qui la faisait passer au rang des familles dévouées au service public. Elle n'est donc pas en état de liberté politique, toute famille qui ne peut s'élever par elle-même, et qui est obligée de solliciter comme une faveur ce qu'elle acquérait jadis comme un droit, et par sa seule industrie.
Aujourd'hui que la famille ne peut plus servir l'Etat, comme dit Montesquieu, avec le capital de son bien, et (pie la ruine des particuliers a obligé les gouvernements de traiter largement les premiers emplois, il est malheureux qu'on ne puisse pas toujours distinguer dans l'ambition le désir louable de servir son pays, de l'amour de l'argent.
Il serait aujourd'hui d'une politique obligée de Faire pair de France un propriétaire de lerres riche de plusieurs millions, les eût-il gagnés au jeu ou à la loterie parce qu'il n'y aurait pas d'autre moyen de rattacher au gouvernement une Immense fortune, qui, dans un État semi-populaire, peut exercer une influence qu'il faut faire tourner au profil de l'Etat Autrefois, même le millionnaire aurait commencé par une charge de magistrature inférieure et la modestie de la profes siou aurait tempéré, pendant quelques générations
l'insolence de la fortune. Alors ce nouvel arrivé dans la milice politique aurait pris la queue de la colonne ; aujourd'hui il prendrait la tête : c'est un puissant stimulant pour faire fortune.
La Cité.
Quand l'Etat est monarchique, les municipalités sont et doivent être des Etats populaires. L'autorité monarchique y serait trop sentie, parce que le sujet y est trop près du pouvoir. Ainsi autrefois en France, on se moquait un peu des maires, des échevins, même des intendants, et les affaires n'en allaient pas plus mal. Mais lorsque la politique moderne a voulu transporter dans l'Etat le régime populaire, il a fallu donner aux maires et aux préfets une autorité despotique.
Les corporations d'arts et métiers étaient pour les classes inférieures une sorte de noblesse municipale et même héréditaire, qui donnait de l'importance et même de la dignité aux individus les plus obscurs et aux professions les moins relevées. Ces corporations étaient en même temps des confréries, et c'est surtout ce qui a excité la haine des philosophes, qui poursuivaient la religion jusque dans les plus petits recoins. Cette institution, tout à l'ait monarchique, avait en administration les plus grands avantages, et le pouvoir des maîtres contenait cette jeunesse sans éducation, que la nécessité d'apprendre un métier et de gagner sa vie soustrait de bonne heure au pouvoir
paternel, et que son obseurité dérobe au pouvoir public. Enfin, l'hérédité des professions mécaniques servait encore aux mœurs publiques, en opposant une digue aux changements ruineux et ridicules des modes.
La procédure par jury est l'état nécessaire de la société dans son enfance. Quand il n'y a pas de tribunaux publics, qui pourrait juger les délits contre la commune, que les pères de famille, cjui ont déjà la juridiction suprême, même le droit dévie et de mort dans la famille? Mais, quand le gouvernement public est formé, la juridiction sur les personnes passe de la famille dans l'Etat, et c'est même ce passage qui constitue l'état public de société ; alors la fonction de juger et le devoir de punir deviennent de droit public et sont exercés par des personnes publiques. D'ailleurs, dans le premier âge d'un peuple, les crimes sont simples comme 1 es hommes ; ils sont presque toujours l'effet de la violence et du premier mouvement : mais dans le dernier âge, où les Intérêts sont plus compliqués, les passions plus artificieuses et les esprits plus raffinés, le crime est un art et presque une profession, et la fonction de le découvrir et de le juger doit être une étude.
L'indépendance du pouvoir judiciaire est un mol
vide de sens partout où les juges sont payés par le gouvernement et n'ont, pour la plupart, que les honoraires de leur emploi. Indépendant et salarié sont Contradictoires. Les jures tires de la foule BU moment
du jugement pour y rentrer aussitôt après, confondus
avec les justiciables, et exposés par là à toutes les préoccupations et à tous les ressentiments, ne sont pas plus indépendants ; je veux dire qu'ils sont tous, juges et jurés, dépendants par situation ; même lorsqu'ils sont indépendants par caractère, leur indépendance personnelle peut être présumée, mais leur dépendance publique est prouvée. Les journaux remarqueraient le courage d'un jury qui condamnerait un particulier puissant par ses emplois et son crédit. Le Parlement aurait envoyé un prince du sang à l'échafaud, qu'on ne se serait entretenu que du crime.
Jadis, quand on avait bâti dans une même enceinte la maison de Dieu, la maison du roi et la maison des pauvres, la cathédrale, le palais de la justice et l'hotel-Dieu, on croyait avoir bâti une cité ; et à Paris même la Cilé, dans son origine, n'était pas autre chose Aujourd'hui il faut encore, il faut surtout des théâtres, la bourse, des académies, des casernes et des maisons de détention.
Autrefois en France l'administration allait d'habitude, et l'on ne s'occupait même pas de la constitution ; nous ressemblons à un homme robuste qui dort, mange, travaille, se repose sans songer à son tempérament; Aujourd'hui il faut soigner la constitution comme l'administration, faire aller l'une comme 1 autre, et les mettre d'accord si Ton peut.
L'Etat.
Les États modernes ont bien plus d'hommes à gouverner que les Etats anciens, même les plus peuplés, parce que les esclaves, partie si considérable de la population, gouvernés despotiquement par le pouvoir domestique, étaient hors de l'action du pouvoir public, qui ne s'occupait guère d'eux que pour les tuer lorsqu'ils se révoltaient, et jamais pour les nourrir, ou même améliorer leur sort. Il me semble que cette observation a échappé aux législateurs modernes, qui ont affaibli et borné l'action des gouvernements, lorsqu'elle aurait dû être plus forte et plus étendue.
Il est étrange <[ue les partisans de l'idée la plus abstraite qu'il y ait au monde, la souveraineté du peuple, aient accusé de métaphysique les défenseurs de la monarchie, qui est en politique ce qu'il y a de plus positif, (le plus sensible et de plus réel.
Ce n'est pas le peuple occupé qui réclame la souveraineté, c'est le peuple oisif qui veut faire le peuple occupé souverain malgré lui, pour gouverner sous son nom el vivre à ses dépens.
Le bon sens, dans le gouvernement de la société, doit remplir les longs interrègnes du génie.
Le bon sens ni même le génie ne Suffisent plus aujourd'hui aux ministres d'un gouvernement représen
tatif, il faut de l'esprit, et même du bel esprit ; de la facilite à parler en public, qui peut ne pas se rencontrer avec la rectitude du jugement et la profondeur des vues ; l'art de parler sans rien dire, et de riposter sans répondre ; d'essuyer, sans en être ému, les plus rudes attaques, ou de préparer les esprits, sans trop éveiller l'attention, auxpropositions les plus délicates. En un mot, il ne suffit plus aujourd'hui, pour défendre la place, d'hommes courageux ; il faut encore des ferrailleurs. Le laconique et rébarbatif Sully y aurait été bien empêché.
Il n'y a pas en Europe un homme éclairé qui ne regarde comme une erreur la distinction du pouvoir en législatif, exécutif et judiciaire, et qui ne sache qu'il ne peut y avoir dans la société qu'un pouvoir, le pouvoir législatif, dont l'administration civile ou militaire et celle de la justice sont deux fonctions N'importe : éternellement on répétera dans nos assemblées politiques, sur la foi des philosophes du dernier siècle, la distinction des trois pouvoirs ; et nous nous moquons de l'asservissement des écoles anciennes aux erreurs de physique ou de philosophie d'Aristote ! Celles-là du moins étaient sans danger.
Qu'est-ce que l'état de roi? Le devoir de gouverner. Qu'est-ce que l'état de sujet? Le droit d'être gouverné. Un sujet a droit à être gouverné, comme un enfant à être nourri. C'est dans ce sens que « les « peuples ont des droits, et les rois des devoirs ».
Que les rois sont forts quand ils savent de qui ils sont, par qui ils sont et pourquoi ils sont !
L'Eglise.
Le christianisme a perfectionné ce qu'il y a eu de plus parfait chez les trois peuples les plus célèbres de l'antiquité : les arts des Grecs, les mœurs des Romains et les lois des juifs.
Bonaparte appelait rétablir la religion, donner la légion d'honneur aux évêques, des tableaux aux églises, des règlements aux marguilliers et des salaires aux curés.
C'est une idée fausse de vouloir faire une fonction politique de l'éducation publique, qui ne peut être qu'une fonction religieuse, ////<• œuvre de charité^ comme l'assistance des pauvres, le soin des infirmes, le rachat des captifs : car il n'y a rien de plus pauvre, de plus infirme, de plus captif, que l'enfance, cette grande faiblesse de l'humanité. L'homme politique est fait pour gouverner l'homme ; il ne peut se rapetisser jusqu'à gouverner l'enfance, sans abaisser sa dignité politique ; raison pour laquelle la fonction d'instituteur ou de précepteur n'a jamais joui d une considération proportionnée à son utilité.
Les hommes qui ont voulu faire revivre les temps
de la primitive Eglise, ont toujours ramène les sociétés politiques à leur enfance.
Les premiers disciples du christianisme ont vu le
prodige de son établissement ; nous vo\ mis le prodige plus étonnant peut-être de sa eonsers ation .
Les leçons de l'histoire de Fiance.
Il y avait à l'église de Saint-Nicaise de Reims un arc-boutant qui remuait sensiblement au son de certaine cloebe. Ce phénomène, dû au hasard, tenait sans doute à une certaine disposition des lieux environnants, peut-être au gisement défectueux de quelques pierres qui entraient dans la construction de l'arc-boutant, peut-être à l'alliage des métaux dont la cloche était composée, ou à l'angle sous lequel l'air agité venait frapper l'arc Quoi qu'il en soit, l'arcboutant et la cloche ont été détruits, et l'on pourrait défier tous les architectes du monde de reproduire ce singulier phénomène, même en plaçant dans les mêmes lieux une cloche et un arc-boutant, et en rétablissant avec la plus scrupuleuse exactitude leurs dimensions. Il manquerait toujours à cette copie le principe intérieur et inconnu du mouvement. Ne pourrait-on pas appliquer cette comparaison aux imitations indiscrètes d'institutions politiques étrangères ? On veut faire par art un ouvrage de hasard, dernier résultat des événements produits pendant une longue suite de siècles, par l'opposition des esprits, des caractères, des intérêts ; par les circonstances extérieures au milieu desquelles un peuple a été placé, combinées avec des faits antécédents ; ouvrage de hasard, je le répète, et quia été chez un peupleautant l'effet de ses rapports avec ses voisins, (pie de son état intérieur. Vous aurez beau copier avec la plus servile précision les formes extérieures de ces institutions, en revêtir
les livrées, en prendre les noms, en imiter les usages, en reproduire en un mot tout ce que vous pourrez en saisir ; vous aurez la lettre, une lettre morte, et vous n'aurez pas l'esprit, l'esprit qui vivifie, qui donne à cette grande et bizarre machine le mouvement ; et cet esprit, ce principe moteur, que vous cherchez dans une sage distribution de pouvoirs que vous cro}rez apercevoir, sera peut-être dans un abus que vous voudrez éviter.
Autrefois, en France, le clergé était le premier corps de la constitution ; et la magistrature, le premier corps de l'administration. Quelle grande et noble idée d'avoir mis la religion et la justice à la tete de la société !
On a un peu trop, dans ces derniers temps, regardé comme dangereuses pour un citoyen d'un Etat monarchique les maximes républicaines que les jeunes gens trouvent dans les écrivains de l'antiquité. Les enfants puisaient dans l'histoire ancienne des sentiments et non des principes, et j'aime assez, je l'avoue, dans un homme, ce mélange de sentiments d'indépendance républicaine et de principes d'obéissance et de fidélité monarchiques ; c'est là, si l'on y prend garde. ce qui constituai! Vesprit français, ef ee qui lait
l'homme fort dans une société forte. 11 est vrai aussi
(pu- l'histoire des anciens a été écrite avec peu de discernement, et surtout avec peu de connaissances politiques.
Avec un seul principe de gouvernement ow peul souffrir différentes opinions dans les administrateurs ,
1,1 VOLl i i>'N '.'
et nous avons vu le despotisme se servir avec le môme succès de royalistes et de démocrates ; faire de la monarchie avec des républicains et de la religion avec des athées.
Les révolutions ont des causes prochaines et matérielles qui frappent les yeux les moins attentifs : ces causes ne sont proprement que des occasions ; les véritables causes, les causes profondes et efficaces, sont les causes morales, que les petits esprits et les hommes corrompus méconnaissent. Un choc, un coup de vent, ont fait, dit-on, crouler cet édifice : sans doute ; mais depuis longtemps les murs avaient perdu leur aplomb. Vous croyez qu'un déficit dans les finances a été la cause de la Révolution ; creusez plus bas, et vous trouverez un déficit dans les principes mêmes de l'ordre social.
Les crimes des peuples naissent de leurs erreurs, comme dans l'homme l'action suit la pensée. Un peu plus tôt, un peu plus tard, toujours 89 aurait produit 93, et le produirait encore aujourd'hui.
Tous sont propres à détruire, peu à réédifier. Si l'on donnait à une troupe de marmots le château des Tuileries à démolir, les plus petits casseraient les Vitres, les autres briseraient les portes ou mettraient le feu aux charpentes, et l'édifice, malgré sa solidité, serait bientôt en ruine ; mais si on leur donnait une chaumière à construire, ils ne sauraient comment s'y prendre, parce qu'il faut, pour bâtir, un plan, un ordre de pensées et de travaux, et qu'il ne faut rien de lout
cela pour détruire. C'est là l'histoire des révolutions, et la raison du grand nombre des talents révolutionnaires que l'on a trouvés jusque dans les derniers rangs, et que les sots admirent.
Des législateurs présomptueux font des lois qu'ils croient parfaites ; et comme elles ne sauraient s'établir, ils s'en prennent aux hommes de la résistance que les choses leur opposent. Rien ne peut les faire revenir de cette fatale méprise qui les conduit aux dernières violences, tels que des enfants qui tombent dans des accès de rage, de ne pouvoir faire une chose au-dessus de leurs forces. C'est là la grande erreur de l'Assemblée Constituante.
La libelle, ['égalité, la fraternité ou la mort, ont eu dans la Révolution une grande vogue. La libelle a abouti à couvrir la France de prisons ; Y égalité, à multiplier les titres et les décorations ; la fraternité, à nous diviser ; la mort seule a réussi.
Des sottises laites par des gens habiles ; des extravagances dites par des gens d'esprit ; des crimes commis par d'honnêtes gens Voilà les révolutions.
Le mélange des bons et des méchants, dans l'administration i\\i\) Liât en révolution, sert merveilleusement à prolonger le désordre, parée que les bons conduisent avec sagesse ee que les méchants font avec Violence et contre toute raison Si les méchants étaient
seuls;i gouverner, ils pourraient bien détruire ; mais
ils ne sauraient rien établir. La crise serait Violente, mais elle serait courte.
C'est en rétablissant l'ordre au profit de tous, et non en prolongeant le désordre au profit de quelquesuns, qu'on fait disparaître les traces des révolutions.
Une révolution a ses lois, comme une comète a son orbite ; et la première de toutes est que ceux qui croient la diriger ne sont que des instruments ; les uns destinés à la commencer, les autres à la continuer ou à la finir. L'ouvrier ebange à mesure que l'ouvrage avance. Bonaparte a été soumis à cette loi comme les autres, et plus que les autres.
Bonaparte avait un instinct confus de la fonction que la France doit exercer en Europe ; mais il s'est trompé, en prenant dans un sens matériel ce qui doit être entendu au moral, et en mettant une domination à la place d'une magistrature.
Le ruban que les Conventionnels tendaient le long de la terrasse des Feuillants pour empêcher le peuple de passer outre, représente au naturel les précautions que la politique moderne prend pour défendre la société des entreprises du pouvoir populaire.
Il faut marcher avec son siècle, disent les hommes qui prennent pour un siècle les courts moments où ils ont vécu. Mais, depuis Tacite, on appelle l'esprit du siècle tous les désordres qui y dominent, sœculum vocatur. Ce n'est pas avec un siècle, c'est avec tous les siècles qu'il faut marcher ; et c'est aux hommes, quelquefois à un homme seul, qu'il appartient de ramener le siècle à ces lois éternelles qui ont précédé les hommes et les siècles, et que les bons esprits de tous les temps ont reconnues.
La Civilisation.
Où était en Europe la perfection des lois, des mœurs, des manières, de la littérature, des arts, etc.? Etait-ce chez les peuples républicains, qu'on appelle exclusivement des peuples libres, ou chez les peuples monarchiques? Quoi donc! la servitude serait-elle plus favorable que la liberté au développement de toutes les facultés humaines .Mené sais ; mais je crains qu'il ne se soit introduit dans la politique la confusion d'idées et de langage qui s'est introduite dans la religion. On a appelé esprits fortsles incrédules, qui sont réellement des esprits faibles ; et l'on a regardé comme des esprits faibles les hommes attachés aux vérités religieuses, et qui sont les esprits les plus forts et les meilleurs; et peut-être aussi en politique ou a appelé libres les peuples qui le sont le moins, et on a regardé comme privés de toute liberté les peuples les plus Libres qui furent jamais.
Nous sommes mauvais par nature, bons par la société. Aussi tous ceux qui, pour constituer la société, ont commencé par supposer que nous naissions lions, frappés des désordres que la société n'empêche pas, ei oubliant tous ceux qu'elle prévient, ont fini, comme Jean-Jacques, par croire que In société n'était pas
dans la nature de l'homme Ces écrivains ont lait
comme des architectes qui, pour bâtir un édifice, supposeraient (pie les pierres viennent toutes taillées de la carrière, et les bois tout équarris de la forêt.
La nature donne le génie ; la société, l'esprit ; les études, le goût.
La France, premier-né de la civilisation européenne, sera la première à renaître à l'ordre ou à périr.