CHAPITRE PREMIER
Nécessité de rÉducation physique
Les exercices physiques méthodiques n’ont de valeur réelle que pour les collectivités. L’individu isolé, le sauvage qui vit constamment au grand air, accoutumé dès l’enfance à l’intempérie des saisons, rompu comme le Boschiman, le Caraïbe ou le Malais, à la course, à la natation, à l’équitation ou à la chasse, en raison môme des exigences de la vie, n’aurait assurément que faire des moyens artificiels auxquels l’homme civilisé est obligé de recourir pour se donner du mouvement.
Se donner du mouvement, telle semble avoir toujours été la préoccupation de l’homme. Le mouvement n’est-il du reste pas la vie? L’enfant n’est pas encore né, que déjà il remue ses petits membres; quelques mois plus tard il essaiera timidement ses premiers pas; quelques années se passent, il n’a pas de plus grand plaisir que de courir et gambader avec ses égaux en âge. Au fur et à mesure que son intelligence se développe, il délaisse ses amusements enfantins, où il n’a d’autre guide que son propre caprice, pour sou-
mettre volontairement ses éJjats à une .certaine -clisclj)line. C’est la période des jeux avec leurs règles variées; elle durera jusqu’au jour où, devenu jeune homme, il éprouvera le besoin de donner à son activité musculaire une orientation particulière. C’est la spécialisation qui commence : chacun fera désormais de l’exercice suivant ses aptitudes, son <âge, son tempérament, se pliant dans tous les cas aux exigences de sa condition sociale. Chacun y trouvera son compte. Si en effet, tous les exercices du corps, quels qu’ils soient, améliorent la santé générale, il n’est pas moins certain, qu’aux effets généraux communs à toutes les formes de l’exercice, se surajoutent les effets locaux résultant de la pratique spéciale d’un mode particulier de l’exercice.
Locaux ou généraux, les effets de l’exercice sont intimement liés au phénomène de la contraction musculaire. Les premiers sont ceux qui s’exercent sur la région en activité, particulièrement sur les muscles; les seconds résultent de la répercussion des premiers sur les grandes fonctions de l’organisme.
Effets locaux. — Sous l’influence du travail, résultant de l’intervention du cerveau mis en jeu lui-même par la volonté, le muscle est le siège de modifications importantes. Les éléments se tassent, se raccourcissent; il s’échauffe instantanément et, que l’on admette entre l’augmentation de calorique et la contraction une relation de cause à effet, ou que l’on considère ces deux éléments comme simultanés, synchrones, cette augmentation de chaleur prend sa source dans les phénomènes chimiques qui s’accomplissent au
sein du tissu musculaire. Ils consistent à quelques exceptions près, en phénomènes d’oxydation, dus à la combinaison de l’oxygène avec les matériaux combustibles, hydrocarbonés et azotés, apportés avec lui par le sang. Peu accentués au repos, ils s’exagèrent pendant la période d’activité musculaire; la combustion sera du reste complète ou incomplète et, suivant le cas, donnera naissance soit à de l’acide carbonique et à de l’eau, soit à de l’acide lactique pour les hydrocarbonées, soit à de l’urée, soit à de l’acide urique, créatine créatinine pour les substances azotées. Il y a donc usure de matériaux; pour que le muscle n’en soit pas réduit à utiliser sa propre substance, il est nécessaire que le sang lui apporte une nourriture copieuse, au fur et à mesure de ses besoins. Aussi la contraction musculaire, accélère-t-elle la circulation intra-musculaire (Expériences de Chauveau); le sang afflue au muscle qui fonctionne, comme il afflue à une glande qui sécrète (Exp. de Cl. Bernard) ou au cerveau qui pense (Exp. de Mosso), au point de « sextupler et au delà l’irrigation sanguine dans le muscle, de rendre trente fois plus considérable l’absorption de l’oxygène, cinquante fois plus l’excrétion d’acide carbonique » (Chauveau, cité par Soulier). Là ne se borne pas son action. Les pressions que les muscles en contraction font éprouver aux parties avoisinantes, font subir à celles-ci un véritable massage; lorsqu’elles portent en particulier sur les veines et les capillaires, elles augmentent la vitesse centripète du courant sanguin, empêchant ainsi la stagnation dans les vaisseaux. C’est ainsi que, par des effets de voisinage, grâce à la soli-
darité étroite qui relie entre elles les différentes parties de l’organisme, celui-ci va bénéficier des modifications locales au début, finalement générales, qui sont le fait de la contraction musculaire. C’est à cette participation de tout l’organisme aux bénéfices du travail d’une de ses parties que sont dus ce que l’on est convenu d’appeler les eU'ets généraux de l’exercice. Effets généraux. — L’accélération de la circulation intramusculaire se généralise rapidement de proche en proche à l’appareil cardio-vasculaire. Elle se traduit alors par une augmentation notable du nombre des pulsations, par le caractère tumultueux des battements du cœur et détermine très vite une élévation de la température générale du corps, grâce à la répartition par le sang, dans les différentes parties de l’organisme, du calorique capté par lui dans son passage à travers le muscle en activité. L’hyperthermie est-elle trop accentuée, le sang afflue à la peau grâce aux vaso-moteurs ; il s’y refroidira par rayonnement. Du même coup la secrétion des glandes sudoripares copieusement irriguées recevra comme un coup de fouet, qui donnera au sujet en expérience tous les avantages de la transpiration cutanée. Circulation, calorification, secrétion cutanée sont donc exagérées par l’exercice musculaire. Or le muscle qui a besoin de combustibles, ainsi que nous l’avons vu plus haut, a besoin aussi d’oxygène comburant ; le sang artériel le lui fournit, qui lui-même doit le demander à l’air ambiant en quantité d’autant plus grande que le sang veineux est chargé davantage en acide carbonique. Pour suffire aux besoins de l’hématose, le poumon.
trait d’union entre l’air extérieur et l’appareil circulatoire, sera obligé de fonctionner davantage ; les mouvements respiratoires deviendront plus fréquents, plus amples.
Ainsi donc, accélération des fonctions de l’appareil cardio-vasculaire, élévation de la température locale, puis générale, augmentation des sécrétions cutanées, exagération des mouvements respiratoires, en un mot suractivité des fonctions vitales de l’organisme, tout cela est l’aboutissant général du fait initial de la contraction musculaire dont l’hypertrophie et l’augmentation de force du muscle exercé sont l’aboutissant local. Plus la somme des muscles mis en mouvement sera grande, plus les résultats généraux ds l’exercice seront appréciables.
Il est facile de comprendre après cela, qu’on ait eu depuis longtemps l’idée de faire de l’exercice la base du traitement d’un certain nombre d’affections médicales. Les anciens avaient pressenti ce rôle curateur de l’exercice ; mais la connaissance exacte de la nature intime des phénomènes qui en résultent leur échappant, les applications qu’ils en ont pu faire n’ont que rarement répondu au but qu’ils se proposaient, quand elles n’ont pas été irrationnelles. Aujourd’hui que l’on est fixé sur la nature des opérations complexes dont le muscle en activité est le siège, et sur les effets locaux et généraux de l’exercice, il est superflu de se demander s’il est possible de l’utiliser d’une façon vraiment scientifique. De fait, la Thérapeutique, s’est enrichie d’un chapitre nouveau : la « Kinésithérapie ». Il est une forme particulière de l’exercice « la Gym-
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nastique suédoise », dont nous aurons l’occasion de reparler, qui s’est développée au point de devenir une branche de la médecine. « Son domaine, ainsi que le fait remarquer M. le docteur Lap:range, s’étend en Suède à presque toutes les maladies, tant internes qu’externes ; non seulement les déviations de la colonne vertébrale et les maladies des articulations, mais aussi les affections de la poitrine, du cauir, de l’estomac , les maladies du système nerveux , de l’utérus et même les maladies de la peau ont été soignées avec succès par la gymnastique suédoise. » Et voici que, dans le même ordre d’idée, M. Oertel cité par M. le professeur Soulier (1), et par Lagrange (2), préconise depuis quelques années en Allemagne, sous le nom de Terrain Curort (cure de terrain), la marche ascensionnelle dans les maladies du cœur, compensées ou non, sans lésions ou avec lésions des orifices. Nous ne suivrons pas les adversaires d’Oertel, Lichtheim en particulier, dans leur critique de ce point en litige. Nous préférons faire appel aux considérations émises au début de ce chapitre : elles nous permettront de comprendre l’utilité de l’exercice dans les maladies par ralentissement de la nutrition, que les combustions soient incomplètes, comme dans la diathèse urique, ou insuffisantes, comme dans le diabète ou l’obésité par exemple.
Au reste sans vouloir chercher <à tout prix la justification de l’exercice dans scs applications thérapeu-
(1) Soulier. Traité de Thérapeutique,, tome II, page 7-W.
(2) Lagrange. Médication par l’Exercice, page 556 et seq.
tiques, les effets sanitaires généraux qui en résultent, et qui se traduisent par l’élévation de la résistance physique (endurance), constituent en sa faveur une raison d’ôtre suffisante. De ce chef, l’exemple des individus à professions manuelles pénibles est des plus instructifs ; leur insensibilité à l’influence des agents atmospliériques, aux traumatismes, aux causes de fatigue et même dans certaines limites aux principes spécifiques des maladies, nous sont un sûr garant de l’efficacité de l’exercice au point de vue hygiénique. Dans un ordre d’idées différent, mais tout aussi pratique, les résultats étonnants que l’on peut obtenir, par leur fonctionnement, de l’éducation des organes, des organes moteurs en particulier, mettent bien en évidence, l’indication de l’éducation physique au point de vue de l’utilisation économique de la force musculaire.
La nécessité de l’éducation physique s’impose donc, au point de vue hygiénique et thérapeutique comme au point de vue social. Nous ne nous attarderons pas à démontrer qu’elle a sa place à côté de l’éducation intellectuelle qu’elle complète : tout le monde admet aujourd’hui que le développement harmonieux du corps seconde l’épanouissement de l’intelligence.
Tout au plus ferons-nous remarquar en terminant ce chapitre, que si l’on ajoute à toutes ces considérations les préoccupations d’ordre militaire qui ont toujours fait un devoir aux nations de préparer pour la guerre des hommes vigoureux, on comprendra sans peine que la pratique des exercices du corps ait été en honneur dès les temps les plus reculés.