DU COLORIS
Dans les œuvres de la peinture, la science du dessin, l'idéal de la forme, les conceptions les plus touchantes ou les plus hardies de la pensée, excitent à bon droit notre admiration, & le coloris, par son charme irrésistible, nous attire aussi vers les œuvres des peintres favorisés de ce don précieux.
Par le prestige du coloris, de vastes horizons se déroulent au loin , la lumière resplendit sur rétendue, l'harmonie des couleurs charme le regard, la planimétrie du tableau
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fait place aux reliefis; Tair circule, la chaleur & la vie animent toutes choses, les figures respirent;... elles semblent se mouvoir!
Le spectateur émerveillé, cédant au charme de l'illusion, est tenté de croire à la réalité de la nature, en admirant ces créations de Tart. .
Dire de quelle source secrète jaillit l'inspiration du coloriste, comment il est initié à la perception de la riche & puissante coloration dont la nature aime à se parer, enfin par quelle faculté innée il peut, de sa brillante palette, de ses fiers pinceaux, prodiguer à Tenvi, & sans aucun efibrt , ces magiques apparences d'un efiet saisissant, d'un charme qui transporte,... on essayerait vainement de l'expliquer.
C'est à une impulsion intérieure que le coloriste obéit; il est, en quelque sorte, l'instrument prédestiné de cette force inconnue qui le guide & l'anime ; c'est par l'émotion de son âme à l'aspect des beautés de la nature, par l'admiration passionnée qu'il en ressent & le vif souvenir qu'il en conserve, que le coloriste^
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surmontant les difficultés matérielles qui semblaient devoir enchaîner son audace, fait apparaître la lumière , illumine d'un vif éclat les couleurs les plus variées, &, de l'accord des tons, crée un harmonieux coloris qui saisit & charme la vue. En un mot , la faculté du coloris est toute de sentiment, &, par cela même, repousse les froides investigations du raisonnement. Analyse-t-on l'amour? Définiton la vie }
Toutefois, dans tous les arts^ c'est après l'apparition des œuvres du génie que l'observation, constatant des beautés admirées, s'efforce d'en établir les règles. Des règles!... Quant au coloris, on peut avancer qu'il échappe à toute tentative d'en fixer les lois^
I. Ces règles existent, il est vrai; nous voulons dire seulement que, par la suprême perception des harmonies colorées, le coloriste éminemment doué les sous-entend, les devine comme d'instinct j de ses enthousiastes créations il résulte les brillants effets qui en révèlent les règles, &, d'après de tels exemples, d'autres peintres s'appliquent à les mettre en pratique.
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Voyez cette harmonie blonde & chaude, ce coloris tendrement brillant du peintre de la grâce, de Tinimitable Corrége. . .
Rien de plus charmant, dites-vous : mais aussitôt votre émotion change de caractère : car les toiles de Titien, de Giorgion, vous captivent, vous étonnent, vous transportent par la fierté, la chaleur brûlante de leur couleur. Rubens, Paul Véronése, éblouissent par Téclat dont ils ont le secret ; Tair, la lumière & de prestigieuses couleurs y sont si généreusement prodiguées !
Cependant, parmi ces divers coloristes, voici venir Rembrandt. Lui, tout au contraire de ses brillants émules, semble redouter le grand jour; Téclat du soleil l'importune; ce qu'il préfère, c'est la magie du clair^obscur ^ ce sont de furtifs rayons de lumière cédant avec un humble empressement aux niasses transparentes & profondes, à ces ombres que l'on pourrait nommer lumineuses, tant le regard pénètre dans ces mystérieuses dégradations de tons nuancés & variés à l'infini,
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pourtant admirables d'harmonie & d'unité.
Cette magie prodigieuse des effets nous inspire l'idée d'évoquer par la pensée Apelles, ce prince des peintres de l'antiquité : nous présumons que, d'abord charmé du coloris de Corrége, dans lequel peut-être il reconnaîtrait le sien même, l'artiste grec, étonné de la puissance de couleur, conquête des Titien, des Giorgion, ébloui de l'éclatante somptuosité de Rubens, mais frappé de l'étrangeté du peintre Rembrandt, hésiterait un moment à lui rendre un juste hommage.
Nous venons de citer de grands noms consacrés par l'admiration enthousiaste des générations; mais dès à présent la postérité n'a-t-elle pas lieu de proclamer aussi la gloire de l'illustre peintre de la Peste de Jaffa? S'il est vrai, comme nous l'avons dit, que le sentiment & la puissance du coloris sont des facultés innées, quel peintre, plus que Gros, fut jamais plus évidemment prédestiné par la nature?
Doué d'une prodigieuse facilité^ d'une ima-
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gination poétique & des qualités dû coloriste éminent, il nous fait assister, dans le tableau de la Peste de Jaffa^ aux angoisses de ceux de nos soldats qui, sous le ciel de la Syrie, succombent frappés du terrible fléau que le bon La Fontaine n'ose nommer que tout bas; la peste est dans Tair ; les teintes livides de nos soldats contrastent avec la coloration accentuée des indigènes envoyés pour les secourir; par l'énergique vérité du coloris, on sent qu'une chaleur insupportable accélère l'intensité des atteintes fatales; l'ombre même que projettent les murailles semble n'être qu'un vain abri contre l'ardeur qui dévore ces malheureuses victimes.
La poésie de cette scène, éminemment dramatique, émeut & saisit ;... & parmi ces beautés ainsi prodiguées par l'artiste, l'effet suprême est néanmoins réservé au groupe où domine le jeune général entouré de ses infortunés compagnons, qu'il console, encourage,... qu'il ne reverra plus!
Un si glorieux succès stimule, redouble l'ardeur de l'artiste ; à la Peste de Jaffa suc-
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cède la Victoire d'Aboukir, Là, un ciel radieux éclairé comme à regrec, de son resplendissant éclat, le drame sanglant des fureurs humaines. Le désespoir, la rage & Théroïsme sont aux prises ; les armes sillonnent Tair de sinistres lueurs; les chevaux hennissent sous une blanchissante écume ; la richesse & l'étrangeté orientale des armes & du costume d'une partie des combattants, la diversité de races des deux armées, enfin tant de riches éléments de poétique coloris, sont compris avec génie, sentis avec passion, exécutés en maître.
Assistant ainsi avec quelque orgueil à cette brillante victoire, le spectateur ému, enthousiasmé^ est tenté d'en partager la gloire entre nos vaillants guerriers & le noble artiste, qui, lui aussi, est le vainqueur d'Aboukir.
Cependant, après la désolation de Jaflfa & la brillante page d'Aboukir, l'ardeur de nos soldats préparait les éléments de cette trilogie pittoresque que méditait le grand artiste.
C'est dans les vastes plaines d'Eylau que le
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peintre, j'allais dire le poëte^ nous montre, non la lutte gigantesque de cette terrible rencontre, — l'art y aurait-il suffi? — mais le repos sanglant du champ de bataille. Il a préféré fixer ainsi nos regards sur ces plaines silencieuses & funèbres, où déjà une neige abondante étend un immense linceul prêt à ensevelir ces bataillons hier si fiers, aujourd'hui tombés noblement la face vers l'ennemi ; les morts & les mourants laissent apercevoir leurs longues lignes, marquant de teintes lugubres le sol rougi çà & là... Cette fois la victoire ne se réjouit point de son triomphe; elle est grave & solennelle; le ciel est sombre : ses teintes noirâtres sont d'accord avec toute cette scène de deuil.
Dans cette belle peinture, l'artiste a su empreindre son coloris de l'austère caractère d'un tel sujet, & le rendre conforme à l'expression sublime du héros, déplorant, quoique vainqueur, le prix que coûte la gloire.
C'est ainsi que, sous le pinceau du génie, le coloris prend tous les tons & concourt puis-
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samment à Texpression aussi bien qu'à la poésie du sujet.
Parfois, désirant varier & enrichir davantage les eflfets de coloration, ou rendre plus brillant encore Taspect du bouquet de couleurs^ le coloriste recherche le chatoiement des étoffes de soie à couleurs changeantes, les fortes & riches teintes des lumières singulières & inattendues du velours.
Mais une émotion nouvelle fait palpiter le cœur de Tartiste : la peinture monumentale en appelle à ses nobles pinceaux ! Tout d'abord il a compris que, pour s'élever jusqu'à la hauteur d'une telle mission, il doit bannir de sa palette toute brillante coquetterie ; la sobriété, l'unité du coloris, la simple austérité des tons sufBsent à ces peintures. C'est l'imposante majesté de l'orgue succédant à la diversité des richesses de l'orchestre.
En d'autres termes, le peintre, fidèle à sa haute mission, comprend qu'en cette circonstance son but principal est moins de plaire aux yeux que de s'adresser à l'âme; &, de même
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que ses figures ne sont point les portraits de tel ou tel homme, mais bien Tidéal d'un caractère déterminé, ses draperies ne doivent pas être rimitation de telle ou telle étoflfe, mais seulement des draperies dans le jet desquelles il déploie le plus d'élégance & de dignité possible.
Toutefois, le coloriste ne se dissimule pas l'imperfection des seuls moyens matériels dont il peut disposer. Ne pouvant rivaliser d'éclat & de lumière avec la nature, il a recours à de certains sacrifices, à de certaines oppositions, afin de rétablir le rapport des teintes. La peinture est un adroit mensonge ^ elle est suffisamment vraie dès qu'elle semble dire la vérité^ car V illusion n'est point le véritable but de l'art. A l'aspect d'un tableau, ignore-t-on que c'est l'œuvre de l'artiste que l'on considère? Et n'est-ce pas le sentiment, l'imagination, l'art enfin, qui sont les qualités que l'on aime à y admirer?
Cependant l'impatiente ardeur du coloriste se révolte contre les obstacles matériels qui
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entravent son élan ; il ose alors exalter dans une gamme idéale la valeur, l'intensité de tous les cens du coloHs qu'il a conçu. Dé ce moment, les teintes montées au plus haut degré possible de chaleur & de puissante coloration, baignées d'une atmosphère dorée, soutenues par des ombres énergiquement profondes, ces teintes produisent enfin une harmonie robuste, dont la vigueur absorberai t^ tout autre tableau hasardé dans ce dangereux voisinage. U Enlève^ ment de Ganymede & surtout V Assomption de la Vierge, peintures dont s'enorgueillit Venise, sont de magnifiques exemples que donne Titien de cette transcendante hardiesse du coloris. En peinture, suivant Poussin, les couleurs sont comme les vers en poésie : ce sont les charmes que ces deux arcs emploient pour persuader.
Le sujet que nous venons d'esquisser comporterait de longs développements, s'il s'agissait de le traiter dans son entière importance. Mais de tous les discours sur le coloris, il résulte une regrettable insuffisance.
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car c est par les yeux que des observations sur le coloris doivent se communiquer à l'intelligence; les paroles sont peu propres à représenter ce que, seuls, le sens délicat de la vision & le sentiment peuvent apprécier.