PEINTURE DES VITRAUX
Pendant le siècle précédent, Ton a souvent regretté^ pour nos églises, Tabandon de Tare de peindre sur verre ; on disait même que le secret en était perdu. Mais ce genre de peinture, essentiellement favorable à la décoration des édifices religieux, était plutôt négligé qu'abandonné. Dés que l'autorité, se rendant au vœu général, excita Témulation des artistes 8l le zèle des savants, nous avons vu les baies des églises ornées d'essais de plus en plus heureux, & une louable tendance à remettre en honneur ce beau genre de peinture.
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Longtemps le style particulier à Tarchitecture chrétienne, appelé gothique, était tombé en défaveur, lorsqu'au commencement du siècle présent des poètes & de savants archéologues signalèrent au respect & à la faveur publique ces antiques sanctuaires de la foi chrétienne, auxquels se rattachent de graves souvenirs historiques. A ce double intérêt se joignit aussi l'attrait d'un art qui semblait nouveau, bien qu'en réalité ce ne fût qu'un juste retour au goût poétique & religieux des générations dont nous descendons. On ne peut qu'applaudir à cette pacifique réaction.
Pour rendre complètement hommage au style de nos anciens monuments religieux, il devint nécessaire que, entre autres ornements qui les caractérisent, on rendît aux baies les vitraux qui en sont l'ornementation obligée.
On chercha & l'on retrouva presque tous les procédés pratiques de ce genre de peinture. On présuma d'abord que l'invention de la peinture sur verre datait du xii® siècle; mais aujourd'hui, par des études plus approfondies.
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& surtout d'après le témoignage de Grégoire de Tours, Ton reconnaît que les vitraux les plus anciens que le temps ait épargnés datent du vn® siècle.
Lorsqu'à cette époque on commença à vitrer les églises, on dut sans doute recourir aux morceaux de verres coloriés, en vue de l'imitation de peintures en mosaïque. On ne tarda pas à représenter par ce moyen des emblèmes religieux, &, dans la suite, des figures de sainteté. Dès lors la peinture sur verre devint un art qui, par des progrès successifs, parvint à Tapogée de sa perfection au xv!** siècle.
Les moyens les plus simples produisent parfois les plus grands effets. Ainsi le peintre verrier, procédant avec la série restreinte des trois couleurs primordiales : rouge, jaune, bleu, y ajouta le violet & le vert de deux nuances différentes. Tune foncée, l'autre claire, couleurs qui suffisent par leurs contrastes harmonieux aux brillants aspects des vitraux.
L'intelligente juxtaposition de verres d'une riche coloration, la simplicité de détails judi-
Des Beaux- Arts,
cieusement choisis & d'ombres réduites dans leurs plus étroites limites, afin de ne point atténuer l'éclat des couleurs qui reposent ainsi sur les plus grandes surfaces possible ; enfin le caractère noble & fier d'un dessin déterminé par l'enchâssure des joints de plomb, lesquels produisent un vigoureux contour enveloppant tous les objets représentés : tels sont les artifices employés par le peintre verrier ^ .
Aux exemples que lui offrait la fresque, la peinture sur verre ajoutait l'avantage de s'assimiler la splendeur même de la lumière du soleil & de la répandre sur toutes les nuances. Cette lumière passant à travers les saintes images faisait apparaître aux
I. Frappé de l'effet de ces belles peintures, Paul Véronèse en sut reproduire les heureuses connbinaisons dans ses propres chefs-d'œuvre. Ce grand maître fait ressortir la puissance du clair-obscur par l'artifice des oppositions de tons diversement colorés qui constituent l'aspect de ses tableaux ; merveilleux coloris que l'on admire dans lè tableau des Noces de Cana.
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yeux du peuple rassemblé dans les nefs, comme des visions célestes du paradis cntr'ouvert. Dans cette contemplation, leurs yeux charmés transmettaient à Tâme de pieuses émotions. L'intelligence de tous pouvait facilement comprendre ces inscriptions religieuses , ainsi produites en langue universelle.
Tel est le degré d'élévation où parvint un art qui s'allie si bien à l'architecture religieuse. Mais plus tard il dévia de cette pureté traditionnelle, & les artistes, séduits par de prétendus progrés, se persuadèrent qu'ils surpassaient le mérite de leurs devanciers en s'efForçant de donner à ce genre de peinture la puissance de modelé & la précision d'imitation positive que l'on obtient de la peinture à l'huile. Par une telle erreur on oubliait qu'un vitrail a ses qualités propres & qu'on lui enlève son véritable caractère dès qu'on ose tenter de le faire rivaliser avec un art différent.
La décadence de la peinture sur verre commença du moment où l'on ne procéda plus
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avec la prudente réserve qui maintient en de justes limites les élans du génie. L'ambitieuse prétention des artistes les porta aux dangereux changements qui devaient substituer aux augustes fictions de graves & religieuses images, l'imitation positive de la réalité.
Pour obtenir le succès de ces regrettables effets, on recourut à tous les moyens artificiels, à toutes les ressources des procédés pratiques, mais on n'y parvint que faiblement.
De telles prétentions ont prouvé que le caractère particulier à la peinture des vitraux en était faussé, comme le témoignent deux verrières qui se voient dans l'église de Saint-Maclou , à Rouen. Rubens, tout en y marquant l'éminent talent qu'on admire dans ses œuvres, a eu le tort d'oublier que ce genre de peinture exigeait d'autres qualités.
Dès à présent des artistes d'un grand mérite prouvent, par leurs travaux, toute l'importance que ce beau genre de peinture ac-
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quiertde nos jours, et nous ne doutons pas que les occasions fréquentes de produire des peintures sur verre ne donnent lieu de louer des œuvres dignes des arçistes & de Tart.
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l'exécuteur qui, dans le tableau de la Mort de Socrate^ présente la coupe de ciguë, il se trouva que par une erreur de mesure la main de Socrate ne rencontrait pas la coupe... David averti arrive, considère le prétendu défaut, cherche vers quelle partie il portera le changement ; puis, tout à coup il s'écrie : « Eh non! c'est bien plus beau! Socrate va mourir, mais, tout à sa conviction de l'immortalité de l'âme, il ne porte qu'une main distraite vers la coupe fatale. ))
Ce sont là de ces heureux hasards où, seul, le génie sait découvrir une beauté sublime.
Cependant, si l'on en croit quelques critiques, David aurait perverti l'école par une influence funeste imposée despotiquement. Ceux-là ignorent apparemment que, par amour pour son art, David avait refusé la suprême direction des Beaux-Arts, que lui offrit le premier consul; David ne voulait pas, disait-il, jouer le rôle deCh. Lebrun jadis investi par Louis XIV de ce pouvoir absolu qui avait pesé sur les artistes contemporains. On sait d'ailleurs en
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quelles mains ce pouvoir résida pendant le Consulat & TEmpire (Jf. Denon), Néanmoins, si Ton considère comme une influence imposée, irrésistible, cette respectueuse déférence pour les conseils du grand artiste, cet empressement général à les recueillir, à les propager,... qu'on s'en prenne donc alors à l'enthousiasme qu'éprouvaient les artistes, qu'ils fussent peintres, graveurs, statuaires ou architectes; car tous briguaient l'honneur d'un encouragement auquel la justesse concise de la parole ajoutait une si grande autorité *.
I . Dans le vaste atelier que David occupait vers 1804 cl^ns la chapelle du collège de Cluny, place Sorbonne, quelques amateurs admis à y pénétrer ne se lassaient pas d'admirer le tableau des 5a^znf5& celui de Léonidas aux Thermopyles, Dans son exaltation, l'un des spectateurs proclame David l'égal de Raphaël. Tressaillant aussitôt , David saisit un crayon U trace rapidement les traits caractéristiques de l'admirable figure de femme qui, dans le tableau de la Transfiguration^ agenouillée devant les apôtres, leur indique du geste le jeune possédé.
Se retournant alors : « Messieurs, dit-il-, celui dont
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Cette influence, acceptée de tous volontairement, en toute liberté, a-t-elle donc été aussi funeste qu'on s'efforce de vouloir le - persuader?... Comment! on lui doit Gérard, Gros, Girodet^ Hennequin^ Isabey^ Granet^ Pagnest, Léopold Robert, on peut même, sans blesser la vérité, ajouter le nom de Guérin & d'autres qu'il n'est pas encore permis de nommer ici ; sont-ce donc là des victimes de cet enseignement prétendu fatal, tyrannique, absolu?...
Non assurément, car la diversité même de ces beaux talents prouve que le maître savait discerner la vocation naturelle & particulière de chacun de ses élèves, l'y encourager & en déterminer le développement.
Et si, après avoir admiré dans les monuments publics les œuvres de ce grand artiste, on considère dans les galeries, à l'Ecole des Beaux- Arts, la suite nombreuse des grands prix de
« le génie, entre autres chefs-d'œuvre, a su créer une « telle figure, plane au-dessus de tous et ne connaît « pas de rivaux possibles. »
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Rome, les tableaux de Drouais, de Gauffier, de Fabre, de Girodet, de Bouillon, de Guérin, de Langlois, de DroUing^ &c., &c., &c., l'on reconnaîtra avec justice les preuves éminentes du talent de ces jeunes artistes tous animés de l'exemple & de la parole du maître, lesquels sont autant de témoignages éloquents, & certainement irrécusables d'un enseignement dégagé de toute espèce de routine, d'un enseignement dirigé avec connaissance & amour des diverses beautés de l'art.
Pour stimuler davantage ceux de ses élèves qui montraient de réelles dispositions, le maître n'exprimait souvent qu'une partie de sa pensée, laissant aux efforts intelligents du jeune homme à découvrir plus tard & par luimême le grand sens renfermé ainsi énigmatiquement dans ses paroles. D'autres fois, pour éprouver la constance de caractère de tel autre ayant faibli dans un concours, il lui déclarait qu'après un si mauvais ouvrage il l'engageait à abandonner l'étude de la peinture... Et de son œil pénétrant, abrité d'un épais sourcil.
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considérant la rougeur subite & Tindignation contenue par le respect empreinte sur le visage du jeune délinquant, il lui saisissait aussitôt la main, & d*un sourire bienveillant l'encourageait à prendre une prochaine revanche.
Enfin, le moyen infaillible de captiver son affection paternelle, c'était l'ardeur & les succès de l'émulation ; pour ceux-là, il lui arrivait parfois de les emmener au Musée ; ce n'était pas sans un certain étonnement que l'on voyait le peintre austère & fier, l'auteur d'œuvres du plus haut style, apprécier le mérite , admirer les beautés d'art de peintres tels que Van Ostade^ Téniers^ Rembrandt, &, parmi les peintres français, tels que Subleyras & autres, tous si opposés pourtant à son propre talent. David savait découvrir & goûter les diverses beautés de l'art, si cachées qu'elles fussent, tant il aimait tout ce qui est beau & tant il était loin d'être exclusif.
Sa parole toujours brève, mais remplie de sens, était écoutée religieusement, & son afifec-
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tion répondait au respect donc il savait ses élèves pénétrés pour sa personne.
A la grandeur, à la fierté de sa pensée sur Fart, dans ses entretiens avec ses élèves, il joignait la bonhomie de la forme ; ainsi, pendant son exil, les succès de ses derniers élèves l'intéressaient encore vivement; à ceux de sa dernière fournée^ comme il disait familièrement, il écrivait souvent pour les encourager à soutenir de plus en plus Thonneur de Pécole.
Voici une de ses lettres :
« Mon cher monsieur C,
« Je trouve en partie les moyens de m'ac- (( quitter envers vous des marques d'atta- (( chement que vous m'avez souvent expri- « mées; je me sers de l'organe de deux « habiles peintres, MM. Horace Vernet & ({ Géricault, qui m'ont ravi de joie par leur « présence. Ils sont venus à Bruxelles dans (c l'intention de m'embrasser. Nous avons bu à
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« la santé de ceux de mes élèves qui n'ont ja-
(( mais refroidi pour moi leur attachement
« filial. Vous êtes du nombre, mon ami, je ne
« dois pas en être surpris. Vous avez un bon
« cœur, j'en ai eu la preuve pour un de vos
(( amis qui ne vit plus ; ce qui me convainc de
(( plus en plus que les hommes reconnaissants
(( sont ceux qui ont le plus de talent. Ne vous
« refroidissez pas, mon ami, vite un beau
(( tableau.
(( Votre ami,
« L. David. »
L'illustre professeur se complaisait parfois à s'exprimer en aphorismes; car il voulait que l'élève eût le mérite de conquérir lui-même les secrets de son art, & il se bornait à lui indiquer av^c une précision magistrale la route à parcourir.
Un jour, le sujet des études étant une tête
peinte d'après nature, un des élèves, D g,
avait exécuté cette peinture avec une habi-
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leté remarquable. David arrive, adressant à chacun les observations nécessaires ; il voit d'un coup d'œil que la peinture de D.....g a sans douce obtenu parmi ses camarades un grand succès. Pour donner à tous une leçon profitable, il loue d'abord le mérite du colo^ ris ^ Isi Justesse du modelé ^ Id. facilité du pinceau;... mais y remarquant Tabsence de caractère, il dit : « Mon ami, regardez le modèle, ne voyez-vous pas dans ce jeune garçon un petit Caligulaf... & vous en avez fait un Nicolas!... »
A tel autre, sur lequel il fondait de grandes espérances, il Tencourage pendant un certain temps, puis, jugeant le moment venu de le lancer plus haut, le félicite du talent dont il fait preuve, mais, tout en louant sa peinture , ajoute : « C'est à la Gérard; tout bien que cela soit, c'est français. )) Persuadé que ces paroles du maître renferment un sens profond, l'élève s'applique à le pénétrer ; il n'y parvient pas. Ses camarades, consultés, ne savent pas mieux deviner l'énigme... Les mois se suc-
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cèdent & toujours mêmes paroles, même leçon du maître. Le désespoir s'emparait du persévérant jeune homme , lorsque enfin, devant une nouvelle étude, le maître, montrant un visage épanoui de satisfaction, s'écrie :
« A la bonne heure, ce n'est plus français; c'est italien! »
Il agissait ainsi pour ses élèves de prédilection & veillait tellement à développer en eux les qualités d'originalité qui pouvaient les distinguer, qu'il répétait selon l'occasion : <( Ne regardez ni à droite, ni à gauche, suivez l'impulsion de votre sentiment naturel, sans risquer imprudemment d'y joindre des qualités qui vous seraient étrangères & qui sont propres aux talents de vos émules. » D'autres fois, prenant le crayon ou le pinceau, il disait : « Le chemin est long avec le précepte : il est court avec l'exemple. » Puis il ajoutait ; « Soyons vrai d'abord^ beau ensuite. » Il exigeait surtout le caractère du style.
Gros^ son illustre élève, conservait un tel culte pour la sagacité du maître, qu'il ne
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manquait pas de citer son autorité dans renseignement qu'il professait à ses élèves & pour y donner une plus forte conviction : « M. David, disait- il, dans la circonstance présente, vous aurait fait telle ou telle observation. »
Ces rapides aperçus suffisent à redresser cette erreur que l'enseignement du maître aurait été funeste, & à faire reconnaître que David était aussi excellent professeur qu'il était grand peintre.
Mais ce discrédit qu'on s'est plu à jeter sur les œuvres du maître date déjà d'assez longtemps. Sous le dernier règne, lors d'une exposition rétrospective, un célèbre personnage qui avait alors en main la direction des Beaux- Arts, à la vue du tableau si justement renommé, la Mort de Socrate ^ dit avec dédain, en s'éloignant : <( Est-il possible que l'on ait admiré cela ! »
Doit-on s'étonner que de telles paroles tombées de si haut aient porté fruit, & que naguère quelques jeunes artistes, dans la naïveté de leur bonne foi, ainsi autorisés à ne recon-
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naître à David ni style, ni couleur , ni dessiuy aient cru cependant lui rendre quelque justice en convenant modestement que peutêtre eux'-mêmes n'auraient pas mieux fait dans ce temps-là.
L'immortalité de la gloire, ambitieuse espérance des grands hommes, n'est-elle donc qu'une illusion? Marc-Aurèle la définit : Un souvenir plus ou moins prolongé, qui, dans un temps donné, doit, allant de plus en plus s'effaçant, finir par tomber enfin en oubli.
Il est assurément superflu de défendre la juste renommée de notre éminent peintre. Ses œuvres sont, a nos yeux, le plus éloquent panégyrique, & la gloire de David, l'illustre régénérateur de l'école française, est un précieux héritage que nous léguons à la postérité.
RAUCHj CHRISTIAN-DANIEL