CHRISTIAN -DANIEL
L*amour des arts & des lettres établit des rapports intimes entre ceux qui les cultivent, en sorte que la gloire des plus illustres rejaillit sur tous. C'est pourquoi au groupe de nos grands statuaires français nous joignons ici le souvenir de C.-D. Rauch, une des illustrations allemandes.
Rauch (Christian -Daniel), sculpteur allemand de premier ordre, naquit le 2 janvier 1777, à Arolsen, résidence du prince de Waldeck en Westphalie. Georges Rauch, son
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père, homme instruit, mais peu favorisé de la fortune, ne négligea rien pour l'éducation de son enfant. Une vocation irrésistible révéla de bonne heure les brillantes aptitudes du jeune Christian pour la carrière qu'il devait si honorablement parcourir. Il se passionna pour le dessin & s'exerçait à des essais rudimentaires de sculpture, préférant, pendant les récréations que lui permettaient ses études classiques, manier Tébauchoir & l'argile, à tous les plaisirs de son âge. A treize ans, il fut admis dans les ateliers de maître Valentin, sculpteur du prince de Waldeck. Après cinq ans d'apprentissage, le jeune élève, aôranchi de cet engagement^ éprouva le plus vif désir de se produire sur un plus grand théâtre. Son père consentit à l'envoyer à Cassel pour continuer ses études sous la direction du célèbre Ruhl, son ami, à qui il le recommanda. A la vue des importants travaux qui s'exécutaient dans les ateliers de son nouveau maître, Christian fut transporté d'ardeur; de prompts & surprenants progrès lui méritèrent l'honneur de co-
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opérer, dans une certaine mesure, aux travaux dont Ruth était chargé. Dans cet élan d'un génie qui se développait, Christian fut tout à coup interrompu par la douloureuse nouvelle de la mort de son père. Il ne pouvait plus rester à Cassel, sa mère l'attendait à Berlin. Il partit, & ce fut avec un cœur bien affligé qu'il se vit contraint d'accepter un modeste emploi de valet de chambre à la cour, dans le service du roi & de la reine. Toutefois, l'amour • qu'il ressentait pour son art ne se refroidit pas, malgré les obstacles qu'y apportait sa nouvelle position. Un jour, tandis qu'il modelait un buste avec une application extrême, il aperçoit la reine Louise, qui, sans manifester sa présence, considérait avec attention son travail. Rauch , confondu, balbutie, de vagues excuses, mais la reine le rassure avec bonté ; elle admire la grâce , le talent dont cet ouvrage est empreint, & surtout la surprenante mémoire du jeune sculpteur ; car ce buste reproduisait la noble beauté de la reine elle-même. Dans sa clairvoyante gêné-
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rosité, la reine Louise^ devinant le brillant avenir du jeune Rauch, le débarrasse aussitôt de tout service étranger à l'étude de son art. Peu après le roi l'envoie comme pensionnaire à Rome. Pénétré de reconnaissance, Rauch arrive en Italie, cette patrie des arts, but où tendaient tous ses vœux. L'enthousiasme du jeune artiste fut à son comble lorsque enfin, parvenu au terme de son voyage, Rome lui apparut dans toute sa splendeur. Dès que les premiers moments d'une exaltation bien naturelle furent un peu calmés, Rauch s'empressa de se mettre à l'œuvre, &, dès 1803, la statue d'Endymion endormi lui méritait des éloges unanimes. Canova, Thorwaldsen, le traitaient en confrère; Raphaël Mengs, Winkelmann , Niebuhr, Louis Tieck, le baron de Humboldt, alors ambassadeur à Rome, louaient à l'envi leur jeune compatriote. Rauch dut ce prompt succès à l'heureuse alliance de la vérité saisie sur la nature & du choix de la forme, dont la beauté conduit à l'idéal; il le dut aussi à la grâce sans afféterie, enfin à un modelé sa-
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vant, quoique simple en apparence, qualités précieuses qui distinguaient ce premier chefd'œuvre du jeune statuaire allemand. Rauch passa six années à Rome, &, durant cet intervalle, les diverses œuvres qu'il produisit méritèrent la renommée qui les a rendues célèbres, grâce au sentiment exquis de son art, à la convenance parfaitement appropriée au sujet, enfin à l'élévation de la pensée qui domine dans toutes les conceptions de cet artiste. La mort prématurée de la généreuse reine Louise, arrivée eni8io,causa une affliction générale. Rauch en ressentit une profonde douleur; dans sa reconnaissance, il avait voué un culte éternel à sa royale bienfaitrice. Le roi Frédéric-Guillaume III, voulant élever un mausolée digne de l'illustre défunte, hésita d'abord entre Canova & Thorwaldsen, les deux plus célèbres statuaires d'alors; après une plus mûre réflexion, il préféra mettre ce monument au concours. Dès que Rauch l'eut appris, il partit en toute hâte pour Berlin, ne voulant pas laisser échapper
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une telle occasion de témoigner les sentiments dont il était pénétré. Le projet-modèle de Rauch réunit tous les suffrages ; aussi l'exécution en marbre lui fut-elle confiée. Par une louable prudence d'artiste, Rauch se rendit à Charlottenbourg , là même où le roi avait décidé d'ériger le monument, afin d'y modeler tous les détails qui devaient en constituer l'ensemble. Ne voulant rien négliger de ce qui intéressait l'œuvre qu'il allait entreprendre, l'artiste se rendit à Carrare pour choisir luimême le marbre qui lui paraîtrait le plus convenable. Rauch avait alors trente ans, &, dés qu'il fut installé à Rome, le jeune statuaire se livra avec une religieuse ardeur à la réalisation de sa pensée. Après trois années de travail assidu, le mausolée était terminé. Expédié pour Berlin au mois de septembre 1814, il n'y parvint cependant que dans le courant de 18 15, par suite de vicissitudes imprévues. Ce chef-d'œuvre, admiré à Rome, plaçait désormais Rauch au premier rang des artistes. A Berlin le monument fut accueilli avec des
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transports d'enthousiasme; ne rappelait-il pas en effet à tous la grâce, la douce & majestueuse beauté d'une reine dont le souvenir vénéré était présent à tous les cœurs! Noblement posée sur un lit de repos, les mains jointes sur son cœur, la reine semble à peine sommeiller ; Tangélique sérénité du visage témoigne de la pure candeur de son âme; à la fermeté d'un grand caractère tempérée par la mansuétude, se joint la paix du pardon.
Par une nouvelle preuve d'un talent éminent, Rauch venait d'opérer une régénération dans l'art du statuaire. Les sculpteurs allemands renoncèrent à leur habitude routinière & systématique, pour se livrer, à l'exemple de leur maître, à la recherche du vrai, du simple, du naturel, du beau. L'on ne s'avisa plus de représenter les personnages de notre époque , & surtout les généraux, affublés d'un semblant de costume antique, grec ou romain, &, ce qui est pis encore, de les montrer dans la plus complète nudité, sous le prétexte d'imiter en cela les traditions dé l'antiquité. Ce manque
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de convenance, exorbitant déjà , a pourtant été dépassé chez une grande nation ; croyant glorifier un de ses héros, notre contemporain, elle n'a pas craint de faire couler en bronze un des colosses de Monte -Cavallo, se bornant à surmonter ce surmoulage d'un buste à Teffigie de Wellington. Singulier spectacle en plein xix® siècle, rendu plus choquant par l'idée incroyable de représenter nu^ de son vivant, un illustre personnage, & cela de la part d'un peuple qui affiche pour tout ce qui touche les mœurs & la décence une susceptibilité devenue proverbiale. Maintenant^ on a restitué la tête antique à la statue grecque. Sur le piédestal, une inscription à la gloire de^'illustre^ général le célèbre comme l'Achille de l'Angleterre. C'est donc bien à Christian Rauch que. revient l'honneur d'avoir ramené dans son pays le goût du naturel, du vrai, du convenable , en sachant parer toutefois , par une judicieuse habileté , à tout ce que notre costume moderne présente de peu favorable à la plastique.
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Doué d'un génie fécond & d'une activité infatigable, Rauch, de 18 19 à 1824, a produit un grand nombre de statues , de bustes & de bas-reliefs. Ses œuvres sont toutes empreintes d'un talent supérieur. Nous nous bornerons à rappeler les statues des généraux Scharnhorst, de Bulow, ainsi que celle de Bliicher (à Breslau)/& la statue équestre d'Alexandre P*" à Saint-Pétersbourg. Rauch, en 1826, revint sur. un sujet qu'il avait précédemment traité ; il chercha à rappeler avec un caractère plus accentué la victoire de Bliicher. Cette fois , il donna à son œuvre des proportions colossales. Il représenta son héros, l'épée à la main, au moment de l'action, entraînant toute son armée sur ses pas. Les plis du manteau dont il est enveloppé semblent agités par la tempête, symbole de la terrible bataille qui s'apprête. Sur le piédestal sont deux lions; l'un est endormi, l'autre s'élance sur sa proie. Allusion ingénieuse & dont le sens n'échappera à personne. Cette statue est près du palais, à Berlin.
Vers cette époque, le roi de Bavière Lud-
wig commanda à Christian Rauch, pour la ville de Munich^ la scacue colossale en bronze du roi Maximilien son père, & six autres statues également colossales , en marbre, représentant les Victoires, pour la Walhallade Ratisbonne*, ce temple érigé à toutes les gloires de l'Allemagne.
Ces figures, du style le plus noble, peuvent soutenir dignement la comparaison avec ce que la statuaire antique nous a légué de plus beau en ce genre.
On voit aussi des œuvres de Christian Rauch à la Glyptothéque de Munich.
A la suite de ces travaux, il exécuta la statue de Luther pour la ville de Wittemberg; celle de Kant pour la ville de Kœnigsberg ; & ce fut avec un sentiment tout particulier de vénération qu'il fit celle d'Albert Diirer, dont est justement fiére Nuremberg, ville natale du grand peintre de l'Allemagne.
I . Ce monument est une des plus belles conceptions du baron de Klenze, architecte du roi de Bavière.
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Artiste infatigable, Rauch exécuta peu de temps après la statue de Frédéric !•*■, pour Gusbinnen, &, pour la cathédrale de Posen, celle des fondateurs de la royauté polonaise Boleslas & Miecislas.
Nous mentionnerons comme une preuve de la variété & de la flexibilité du génie de Rauch une œuvre dont la grâce est touchante:
nous voulons parler du mausolée de la petite princesse Elisabeth de Hesse - Darmstadt , morte à Tâge de six ans. La charmante enfant, endormie du sommeil éternel, tient d'une main une couronne à demi tressée & dans l'autre des fleurs. Il règne dans cette composition une poésie, une délicatesse de sentiment, qui en font une des plus ravissantes productions de Thabile statuaire.
Christian Rauch se voyait arrivé à Tapogée de la réputation & de la gloire ; son caractère n'en conserva pas moins une simplicité inaltérable. Comme Socrate, en efiec, il pensait que ce que nous apprenons chaque jour nous révèle ce qu'il nous reste à acquérir dans la
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connaissance de la vérité des choses de la vie.
Un jour que ses amis lui vantaient le monument de la reine Louise à Charlottenbourg, auquel il avait dû sa renommée vingt ans auparavant : « C'est vrai, dit-il, ce n'était pas « mal pour un débutant ; mais j'avais toujours « conservé l'espérance de mieux faire un a jour. » Puis il conduisit ses amis dans un atelier dont seul il possédait la clef.
Quel ne fut pas leur étonnement en se trouvant en présence d'une statue de la reine, bien supérieure, sous tous les rapports, à celle qu'ils venaient de louer si sincèrement ! (c Voilà, ajouta Rauch, le présent que je vais (( supplier le roi de daigner accepter comme (( témoignage de mon éternelle gratitude ence vers la reine ma bienfaitrice. » Touché d'une si rare élévation de sentiments, le roi Guillaume accepta le cadeau que lui fit le grand artiste, & il ordonna que la statue fût immédiatement placée à Potsdam.
Rauch partageait naturellement l'admiration générale pour le Moïse de Michel- Ange;
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seulement il admirait en grand artiste , appréciant vivement les vraies beautés de cette œuvre & ne se dissimulant pas les imperfections qu'elle pouvait présenter. Sous l'influence de cette préoccupation qui le dominait depuis longtemps , il se décida à aborder un sujet qui offrait un vaste champ à sa prédilection pour le grandiose du caractère & le sublime de la pensée. Moïse soutenu par Aaron et Hur. tandis que y les bras étendus sur les guer-riers d'Israël cilles bénit incessamment jusqu' à leur complète victoire sur les Amalécites : tel fut le groupe qu'il entreprit d'exécuter. Il se flattait intérieurement de ne pas rester trop au-dessous de son illustre prédécesseur.
Déjà l'œuvre commençait à promettre de rares qualités ; l'artiste, puisant dans le sentiment intime de ses propres forces un courage incessant, se livrait avec ardeur à cette œuvre, lorsque survint un ordre du roi Frédéric- Guillaume, qui réclamait pour une manifestation éminemment nationale le concours du talent de Rauch.
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La scatue équestre de Frédéric le Grand était désirée & attendue à Berlin'.
L'artiste ne pouvait manquer de répondre à cet appel ; pour un cœur prussien , c'était un devoir & un honneur.
Rauch se mit au travail & acheva en 1851 cette statue, de proportion colossale. Elle fut transportée à Berlin, où, placée sur un bloc de granit, elle domine la grande place de la ville.
Frédéric, revêtu de son uniforme, a Tépée au côté & le bâton de commandement à la main. Sous son chapeau à trois cornes on croit voir, ombragé d'un puissant sourcil, cet œil d'aigle qui laisse deviner que ce corps si frêle en apparence est dominé par la force invincible d'une âme de géant. C'est la pensée que l'artiste s'est proposé d'exprimer & qu'il a su rendre avec la puissance d'un talent de premier ordre.
I . La statue a dix-sept pieds de hauteur, & , en y comprenant le piédestal, elle forme un ensemble d'environ quarante-trois pieds.
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L'inauguration de ce monument eut lieu le 31 mai 185 1.
Des milliers de personnes accourues de toutes les parties de la Prusse se pressaient autour de la statue encore voilée. Dès que le roi eut donné le signal, la statue, immédiatement découverte, excita une explosion d'applaudissements & des transports de patriotisme impossibles à décrire; la Prusse croyait revoir les beaux jours de sa gloire nationale, le souvenir de Rosbach & de Wolstadt se présentait vivace à l'imagination de toute cette multitude; l'aspect de cette imposante figure de leur grand roi les transportait d'enthousiasme.
Ce premier mouvement était à peine apaisé, quand tout à coup les acclamations reprirent leur énergie ; les regards de la foule venaient de découvrir & de se fixer sur la noble figure d'un vieillard de haute stature, au maintien fier & modeste, dont le front élevé & puissant était couronné d'abondants cheveux, dont l'œil était plein de feu ; tout indiquait l'illustre ar-
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tiste, Tauteur du chef-d'œuvre sujet de ces ardentes émotions.
Ce fut un beau moment pour Rauch, car il partageait en quelque sorte Tovation royale.
Le soir de ce jour mémorable, des chants se firent entendre au théâtre & provoquèrent de nouveau l'enthousiasme public. Ceux composés par le poëte Kopischen & Meyerbeer en rhonneur du célèbre statuaire furent chaudement applaudis. Rauch, invité à se rendre dans la loge royale, y reçut les éloges les plus flatteurs. Comme il se disposait à se retirer respectueusement, le roi le retint, & en présence de tous il embrassa Thpmme de génie dont l'Allemagne était justement fière.
Rauch venait d'atteindre sa soixante-quinzième année, &, songeant toujours à terminer le groupe de Moïse, il se hâta de se rendre à Rome.
Là, des travaux qu'il ne put refuser par déférence le détournèrent une fois encore de son œuvre de prédilection. Mais une vie si active, un travail incessant, avaient fini par
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porter atteinte à la constitution physique, pourtant robuste, de Rauch ; le mal prit subitement un caractère alarmant ; les amis de l'illustre malade le décidèrent à quitter Rome & à aller respirer l'air natal. Christian Rauch obéit à regret. A peine arrivé à Dresde, la maladie fit de tels progrès que Christian Rauch, après une agonie cruelle , expira le 3 décembre 1857, dans sa quatre-vingtième année.
Son corps fut réclamé par la ville de Berlin, où de pompeuses funérailles témoignèrent de la haute estime de la Prusse pour son plus grand, son plus illustre artiste.