MÉCANISME DE LA PHYSIONOMIE HUMAINE
Dès son apparition dans le monde savant Touvrage intitulé : Analyse électro^physioîogique de V expression, des passions, dont M. le docteur Duchenne (de Boulogne) vient d'enrichir la science, a justement fixé l'attention des physiologistes & des artistes. C'est donc au point de vue de Fart que nous analyserons ce travail remarquable.
Dans un article inséré dans le Journal des
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Débats du 29 août, M. le docteur Cerise prouve, par une parfaite analyse, qu'à réminent mérite de cet ouvrage sous le rapport scientifique se joint aussi l'avantage de son application aux Beaux-Arts. Pour notre part, nous donnons une entière approbation à de nombreux passages de cet excellent article.
Il est incontestable que la science de Vostéo^ logie & celle de la myologie secondent puissamment le peintre ou le statuaire pour traduire avec une justesse rigoureuse la forme des attaches & le jeu des muscles dans les diverses circonstances d'une action donnée. Si les intéressants phénomènes qui se produisent ainsi à la surface du corps humain sont un important sujet d'étude pour l'artiste, à plus forte raison Vexpression des sentiments du cœur^ les nuances infiniment délicates de l'eS" prit et surtout P émotion produite par les pas^ sions de Vâme^ doivent-elles être le but suprême de ses efforts ; car, ainsi qu'on l'a dit, la plus excellente des conditions de l'art, c'est l'ensemble des moyens qui servent à propager
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sympathiquement les sentiments humains. Pénétré de cette vérité, Tauteur s'est en même temps préoccupé de la science & de Tart.
Poursuivant avec constance les expériences d'où sont sorties de. lumineuses démonstrations & même des découvertes physiologiques, le savant docteur dévoile le mystérieux mécanisme des muscles de h face '^ il initie l'artiste aux causes de ses merveilleux résultats, car de tels essais sur le sujet vivant le font assister à l'admirable concours de Faction des muscles, ces fidèles interprètes des impressions de Pâme.
Voilà ce que Pauteur [appelle avec raison Vorthographe de la physionomie en mouve^ ment.
Au moyen d'un excitateur électrique appliqué avec une délicate justesse sur lejilet nerveux de tel ou tel muscle, on le voitàPinstant entrer en action; alors se produit artificiellement Pexpression qui, dans la nature, eût résulté d'une émotion analogue à celle que lui imprime la volonté du physiologiste, à
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Pinsu même de la personne soumise à son expérience .
Les nombreuses figures photographiées que M. Duchenne a jointes à son ouvrage servent à justifier nos réflexions.
Ainsi, par une étude continue^ une sagacité rare, une judicieuse observation des phénomènes expressifs de Pâme, & doué d^un certain sentiment dramatique, le savant docteur démontre jusqu'à Pévidence la justesse des résultats de ses observations.
Il ne nous appartient pas d'apprécier les savantes recherches qui ont conduit le physiologiste à la solution des problèmes qu'il s'était posés, ni de signaler ses découvertes de muscles de la face, dont on lui est redevable & qu'on avait jusqu'alors confondus en un seul; nous ne parlerons pas davantage de cet appa^ reil de filets nerveux^ dédale physiologique dans lequel M. Duchenne sait discerner avec une surprenante pénétration celui des nerfs qu'il s'agit d'exciter. . . Des hommes plus compétents en ont instruit le public. Mais qu'il
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nous soit permis de féliciter l'auteur de V Analyse électro-physiologique, qui, par cette application de la science aux Beaux-Arts, a réalisé la bonne pensée de nous initier aux causes qui produisent les phénomènes si complexes de l'expression du visage de l'homme ; d'avoir déterminé d'une manière si frappante le point dominant que manifeste toute sensation, afin de faire ressortir l'espèce de rayonnement que, par analogie, on peut comparer à celui qui résulte de' la Juxtaposition des couleurs, d'où résulte l'illusion produite par le contraste des nuances. Ainsi, en efiet, le siège de l'expression étant marqué, soit dans le regard, soit dans le mouvement de la bouche, les autres parties du visage, quoique en apparence restées dans leur état normal, n'en sembleront pas moins participer au mouvement général.
Bien que le véritable artiste possède, comme par intuition, le sentiment intime des diverses émotions de l'âme, & qu'il soit capable d'en exprimer le caractère, — les chefs-d'œuvre des
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maîtres le prouvent, il n'en demeure pas moins incontestable que loin de nuire aux libres élans de l'imagination & du génie de Partiste, comme quelques personnes pourraient peut-:
être le prétendre, la science au contraire, en le garantissant contre de notables erreurs, donne ainsi un salutaire appui à Part.
On sait que dès Tantiquité ces questions furent .effleurées : mais c'est de nos jours surtout que Délia Porta, Lavater, Gall, Spurzheim, Charles Bell, Camper & d'autres ont ouvert un vaste champ à Pétude des variétés & des caractères de la configuration humaine,' sous le rapport de la physiologie & de la physiognomonie. Par ses récentes découvertes,' M. le docteur Duchenne (de Boulogne), à Pexemple de ses illustres devanciers, offre un nouveau sujet d'étude très-digne des méditations du savant & de Partiste. .
Nous venons de citer un remarquable, ouvrage dont lès observations physiognomoniques ont un caractère de connexité avec celles que Partiste recueille lui même sur la nature
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vivante, & dont le souvenir, joint à ses facultés natives^. le rendent apte à en faii*e briller les effets dans les œuvres qu'il médite.
La face humaine, immédiat interprète des émotions de Tâme, les signale avec plus de précision que les autres parties du corps. Mais l'attitude, le geste, la main, la couleur, tout dans rêtre humain concourt à révéler la situation morale dont il est ému.
Pour le peintre d'histoire rien n*est à négliger pour atteindre son but, qui est de nous émouvoir ou pour le moins de nous intéresser. La beauté du caractère, la convenance de la scène, l'effet de la lumière & du coloris, & même les accessoires, tout doit concourir à l'impression qu'il désire produire en vivifiant ainsi son œuvre.
Le poëte, le musicien-compositeur & leurs interprètes sur la scène ou dans l'orchestre, le peintre, le statuaire, l'architecte, enfin tout artiste animé de l'amour de son art & convaincu de la portée morale des Beaux- Arts doit s'appliquer à produire des œuvres em-
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preinces de ranimation expressive, poétique & morale, suprême mérite des chefs-d'œuvre.
La statuaire, plus restreinte en elle-même, ne peut étendre ses conceptions jusqu'à ces multiples effets; mais par l'auguste caractère & la majesté de la forme, par la perfection du goût, la gracieuse élégance & la noble simplicité de Taspect général, elle captive, elle pénètre rame du spectateur en provoquant en lui une juste admiration.
Les monuments de la statuaire antique sont d'admirables exemples de ces perfections. Chez les Grecs le culte de la beauté était si général, que dans les œuvres d'art on préférait atténuer l'énergie de l'expression, afin de conserver la parfaite pureté de cette beauté qui réside dans le calme de l'âme. D'ailleurs, la statuaire était spécialement destinée à présenter à l'adoration publique l'imposante & majestueuse image des puissances de l'Olympe, dont la sérénité divine était supposée supérieure aux passions humaines. Ces données religieuses imposées au génie de l'artiste l'excitaient à
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produire des œuvres dignes du sanctuaire des temples, où dès lors on leur attribuait un caractère sacré.
Cette réserve, cette gravité d'expression ainsi motivée, se reproduisait naturellement dans les images des héros & des demi-dieux.
Le groupe célèbre de Niobé & de ses enfants en est un grand exemple : cette mère entourée de ses enfants mortellement frappés des flèches d'Apollon & de Diane n'exprime, dans une situation si éminemment tragique, tout au plus qu'un sentiment de tristesse, à peine celui d'une douloureuse émotion ! Sans doute le statuaire a fait en cela ce qu'il devait faire ; la résignation aux décrets du destin en serait la raison morale, & le respect des lois du beau en serait peut-être aussi la principale.
On pourrait opposer entre autres l'exemple du Laocoon; mais cette antique célèbre est présumée dater du règne de l'empereur Adrien. Elle serait donc une répétition libre, exécutée d'après le groupe original que l'on admirait à Rome du temps d'Auguste, & qui in-
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spira à Virgile Tépisodé connu de son Enéide, On connaît une tête " antique qui se voit à Bruxelles dans la galerie du prince d'Arenberg ; cette tête est peut-êre un fragment du groupe original. Le caractère, le stylé, le faire ^ l'expression, semblent confirmer cette opinion.
Nous n'avons garde, assurément, d'oser blâmer à ce sujet les admirables monuments de Tart antique. Ils sont & doivent être l'objet de nos constantes études, car ils abondent en précieux enseignements. Rendons hommage à ces chefs-d'œuvre qui répondaient si bien aux idées morales & religieuses de l'antiquité. Nous faisons seulement observer que par la même raison, nous, peuples de civilisation moderne, nous avons droit aussi d'exiger que les Beaux-Arts répondent aux sentiments que nous inspirent notre culte, nos institutions, nos usages. Nous pensons que. tout en admirant les anciens, en les imitant même dans les beautés de la forme, nous ne devons pas sacrifier, par une admiration trop exaltée, le caractère
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propre à notre civilisation^ & que c'est imiter le plus parfaitement ces génies de l'antiquité, si nous nous appliquons, ainsi qu'ils Font fait, à rendre les Beaux-Arts les éloquents interprètes des nobles aspirations qui nous caractérisent.
Pour nous, l'intérêt dramatique de la scène, Pexpression des mouvements de Tâme , l'éloquence d'une poésie passionnée, sont assurément le principal intérêt que nous recherchons dans les œuvres de tous les arts libéraux. Il ne faut donc pas emprunter à l'antiquité un système d'expression restreinte qui nous est étranger.
L'art puisant dans la nature ses plus excellentes inspirations, quel peintre, quel poëte n'a pas été touché jusqu'aux larmes à Taspect de cette beauté transcendante que l'âme répand sur la face humaine dans les situations extrêmes de la vie ? Qui donc n'a pas admiré ces émotions dont s'illumine le beau visage d'un être doué d'une âme élevée, alors qu'une immense catastrophe amène le déses-
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poir*? Quel peintre craindrait d'exprimer sur les nobles traits de la Vierge-Mère la douleur navrante qu'elle éprouve à Taspect du martyre de son divin Fils?
Il serait évidemment superflu de joindre ici notre admiration à celle de tout le monde pour les chefs-d'œuvre de Tart antique. Nous voulons seulement établir que, par suite des modifications apportées dans la société moderne par les siècles, par la religion & la civilisation, on est en droit d'exiger que, à l'exemple des beaux temps de l'antiquité, les arts soient chez nous l'expression des mœurs de notre époque.
En outre de la gravité de nos croyances, nous avons, ainsi que les anciens, des légendes intéressantes, poétiques même. Rien de plus juste que Tart s'en empare, conune l'ont fait nos prédécesseurs de l'antiquité.
I. En diverses circonstances de la vie, n'avonsrious pas remarqué la transformation de merveilleuse beauté qui se produit sur un visage en dépit même de sa laideur, dès qu'une émotion subite émeut fortement son âme?
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Chez les anciens^ à la juste admiration qu'excitaient en eux les perfections de Tart se joignait l'intime conviction de la présence du Dieu dans les images qui le représentaient ; le populaire était à ce point imbu de ces illusions, que des auteurs rapportent des légendes qui avaient cours parmi les Grecs au sujet de statues si parfaites & si vivantes, qu'on les voyait la nuit descendre de leur piédestal pour aller se baigner à la source voisine, faire le tour de la maison, afin de la protéger contre les maraudeurs , puis reprenaient leur place à l'arrivée de l'aurore.
Qu'il nous soit permis de produire à ce sujet une observation que nous croyons fondée.
Si, dans l'antiquité, nos maîtres inimitables ont dû obéir à l'impulsion des croyances de leur temps, il n'en est pas de même pour nous, pénétrés que nous sommes des lumières du christianisme, &, d'ailleurs, de mœurs & d'idées si différentes. Si nous admirons l'incontestable supériorité des beautés de l'antique, si
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nous avons toute raison d'y puiser les excellentes leçons que nous offrent de tels exemples, est-il également louable de reproduire des imitations presque identiques de ces monuments? Pour nous, ces nymphes, ces héros, ces demi-dieux, ne présentent à nos yeux dans les reproductions modernes que le talent de Tartiste, car par leurs sujets ces ressouvenirs de l'antiquité artistique n'ont point absolument une raison d'être à notre époque, & ne prouvent autre chose que le culte de Tart pour l'art; mais, nous l'avons dit, il y manque l'application directe. Ainsi que les anciens, n'avonsnous pas le même stimulant, la religion, la patrie, les vertus civiques, celles de la famille, & enfin les grâces poétiques? Germain Pilon, Jean Goujon, Coustou, Puget & d'autres bien connus, sont de dignes exemples de l'art moderne librement inspiré *.
Nous conviendrons que la poésie ne peut
I . La statue de Bossuet par Pajou ; celle de Voltaire par Houdon ; celle de la Baigneuse par Julien ;
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guère se dispenser d'emprunter à la mythologie les ingénieux emblèmes , les poétiques fictions, qui, sous ' les plus nobles formes, expriment d^un trait les plus brillantes pensées ; la statuaire subit aussi le charme de ces beautés du corps humain que les anciens ont su porter jusqu'à Tidéal. Mais en cela les anciens parlaient une langue comprise de leurs contemporains, tandis que de notre temps ces beautés du nu sont peu connues d'un public qui ne les voit presque jamais en réalité; il en est de même des recherches de costumes, d'allusions aux usages antiques, voire même encore de caractère archaïque. Tout
le Groupe de Guerriers par Rude; la statue du Puget par L. Després; Icelle de Shakspeare, qui se voit au British Muséum, par Jean-François Roubillac; toutes les figures dont Rauch a décoré le monument du grand Frédéric; enfin le succès des autres monuments en ce genre que nous devons au talent de nos statuaires contemporains : tout cela prouve suffisamment à quel point la statuaire devient éloquente pour nous, dès qu'elle s'adresse à nos mœurs, à nos sentiments, à notre civilisation.
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cela présente des résultats savants & appréciables par le petit nombre des initiés, mais la majorité du public n'y voit guère que des énigmes dont il est difficile de pénétrer le sens.