CHAPITRE X
Que le Système philosophique de M. dï La Mennais est inutil* à la défense du Christianisme.
En donnant pour base à la défense du Christianisme l’infaillibilité du genre humain, M. de La Mennais avait été séduit par une grande espérance religieuse. Il espérait pousser à bout la résistance que l’homme oppose à la lumière de la vérité, et le contraindre de recevoir les croyances chrétiennes, sous peine de renoncer à toute certitude, a toute raison, à l’humanité même, et d’être, par conséquent, convaincu de folie. Si son dessein se fût accompli , il n’y eût eu sur la terre que deux classes d’hommes, des chrétiens et des fous. Et comme les passions ne sont pas assez fortes pour se satisfaire toujours au prix de la folie , la liherté qui existe
aussi bien pour l’esprit que pour le cœur, perdait une moitié de son empire, les hommes étaient sauvés de l’erreur par la logique avec une sorte de nécessité. Mais la liberté ne s’emprisonne pas ainsi, et les fers mêmes qu’on lui forge servent quelquefois à étendre son empire. L’homme qui résiste à l’histoire jusqu’à se persuader que l’auteur de l’Évangile n’exista jamais, parce qu’il a peur de l’Évangile, qui nie l’autorité de l’Église, pour échapper aux remords de la vérité ; cet homme-là sera peu embarrassé de la philosophie du sens commun ; il disputera cent ans contre elle avec autant de facilité qu’une foule de chrétiens l'ont fait depuis quatorze ans. Car , qui pourrait le convaincre de la vérité de cette philosophie, si ce n’est son évidence , ou l’évidence de sa nécessité, c’est-à-dire, toujours l’évidence? Or, il nie les faits du Christianisme qui sont évidens : pourquoi ne nierait-il pas une philosophie, fût-elle évidente? Il nie l’autorité de l’Église qui est évidente : pourquoi ne nierait-il pas l’autorité du genre humain , fût-elle évidente? Et, s’il n’est pas fou dans le premier cas, pourquoi le serait-il dans le second? Mais, si celui qui nie la philosophie de M. de La Mennais
n’est pas fou, cela suffit , M. de La Mennais n’a pas place la raison de l’homme entre le Christianisme et la folie; elle reste comme auparavant entre l’évidence de la vérité et les ténèbres des passions. D’où il suit que la philosophie du sens commun n’atteignait pas le but de son auteur, qui était de soulever l’erreur avec un levier plus puissant que l’évidence, et d’introduire les âmes de vive force, pour ainsi dire , dans le sanctuaire de la vérité. La philosophie du sens commun fut-elle vraie, le genre humain futil infaillible en effet, encore faut-il l’établir , et par conséquent en appeler à une évidence quelconque. Car V esprit humain ne peut céder quà V autorité de V évidence ou à V évidence de ï autorité y pour me servir du jeu de mots profond de M. de Bonald. Qu’esl-ce qu'une autorité qui ne serait pas évidente en quelque manière? Quel motif aurait l’homme d’y soumettre ses pensées et ses actions? L’autorité n’est qu’un intermédiaire entre la lumière finie de l’homme et la lumière infinie de Dieu, semblable à un corps placé dans l’espace entre deux soleils inégaux , et qui , réfléchissant les rayons de l’un et de l’autre, les mêleraient ensemble au point de rencontre de ses deux hé-
raisphères. Dans les choses logiques comme clans les choses spirituelles, l’homme va de la
lumière à la lumière, a claritate in clarita -
iem (i); la lumière est son point d’appui et fc son point de repos. Car, s’il 11e s'appuyait pas sur la lumière, comment distinguerait-il la véritable autorité?
Nous accordons à M. de La Mennais que la voie d’autorité est la voie établie par Dieu pour arriver a la connaissance du vrai ; nous le lui accordons d'autant plus volontiers que l’Église dit absolument la même chose. Mais quelle est l’autorité qu’il faut suivre? est-ce l’autorité du genre guinain, ou l’autorité de l’Église, ou d’autres autorités? Voilà la question. Qui décidera cette question ? Jusqu’à M. de La Mennais, on avait cru que dans l’ordre philosophique et religieux, l’évidence la décidait en faveur de l’Église catholique, qui, par un enchaînement de merveilles, avait obtenu ici-bas le comble de V autorité , selon l’expression de saint Augustin. M. de LaMennaisa cru découvrir dans celte doctrine un venin funeste et caché ; il a dit que ce n’était pas à l’évidence,
( 1 ) Saint Paul, u* ép. aux Corinth., ch. 3.
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mais au genre humain de juger la question, c’est-à-dire qu’ii a invoqué l’autorité du genre humain pour établir l’autorité de l’Eglise catholique. Accordons pour un moment qu’il ait bien fait. Mais on insiste, et on demande : comment savoir que l’autorité du genre humain est la première autorité, celle dont toutes les autres ne sont qu’une conséquence et une manifestation ? N’est-ce pas au moyen d’une évidence quelconque ? Donc dans lesystèmede M. de La Mennais , comme dans la doctrine ordinaire, l’évidence est la dernière raison des choses. Au delà de l’autorité, on conçoit toujours cette question : pourquoi telle autorité plutôt que telle autre? taudis qu’au delà de l’évidence on ne conçoit que le scepticisme, ou bien cette question ridicule : pourquoi telle évidence plutôt que telle autre, c’est-à-dire pourquoi la lumière plutôt que la lumière.
M. de La Mennais a très bien senti cette difficulté fondamentale, et prenant hardiment son parti, il a déclaré qu’ii fallait admettre sans preuves l’autorité du genre humain. Voici ses propres paroles : « On n’a pas assez re- « marqué la liaison nécessaire qui existe entre « la certitude et l’infaillibilité. Une chose qui
« peut être vraie ou fausse n’est pas certaine. « Tout ce qu’affirme comme vrai une raison u qui peut se tromper , peut être faux, tout ce « qu’elle affirme comme faux, peut être vrai. « Donc , rien de ce qu’affirme une raison qui « peut se tromper ou une raison faillible n’est « certain. Donc chercher la certitude, c'est « chercher une raison infaillible; et son in~ « faillibilité doit être crue , ou admise sans « preuves , puisque toute preuve suppose des « vérités déjà certaines , et par conséquent « l’infaillibilité de la raison qui les afffir- « me (i). » Eh bien, nous accordons tout cela provisoirement. Mais puisqu’il faut admettre sans preuves une raison ou une autorité infaillible, pouquoi ne pas admettre aussi bien sans preuves la raison ou l’autorité infaillible de l’Eglise, que la raison ou l’autorité infaillible du genre humain ? Quel motif peut-il y avoir de préférer l’une à l’autre, de commencer par l’une plutôt que par l’autre ? Evidemment M. de La Mennais a cru que l’autorité du genre humain était plus claire, plus incontestable,
(0 Avertissement de la 4* édition do 2 ® volume de T Estai sur t ladiffcrtnce.
plus facile à connaître que l’autorité de l’Eglise catholique. Evidemment il s’est dit : entre l’homme et l’Église il existe un abîme. Sans doute Dieu y a jeté des merveilles infinies ; il y a jeté le sang de son fils unique, et mille nations « ont passé par ce chemin. Mais si l’on pouvait abréger la route encore ; si la distance qui sépare la raison humaine de la raison divine, n’était plus que la distance qui sépare la raison de chaque homme de la raison de tous; si entre l’homme et Dieu , il n’y avait pas plus de chemin qu'entre V homme et les hommes ; en un mot, si l’autorité infaillible du genre humain conduisait à l’autorité infaillible de l'Église catholique; si même l’Eglise catholique n’était qu’une manifestation, un développement de la raison générale , ne serait-ce pas un avantage inappréciable de pouvoir dire à l’homme qui nie le Christianisme : vous niez la raison humaine, et par conséquent votre propre raison ? M. de La Mennais a nécessairement raisonné de cette manière , ou d’une manière analogue. Il y a donc eu pour lui une question d’évidence dans la connexion surbordonnée qu’il a établie entre l’autorité du genre humain et celle de l’Eglise. Or , c’est tout ce que nous
prétendons, et ce qui suflit pour affirmer que, dans son système comme dans la doctrine ordL naire, l’évidence est la dernière raison des choses.
Il est important de le bien comprendre. Entre la doctrine de M. de La Mennais et l’ancienne doctrine , la question n'est pas de savoir s’il faut rejeter ou admettre l’autorité, mais quelle est l’autorité qu’il faut reconnaître. Soit que l’on considère l’ordre logique, Torde physique, l’ordre moral, Tordre philosophique et religieux, dans tous les cas, les docteurs chrétiens ont vu qu’il n’existait point de certitude sans union des esprits , et que les esprits ne s y unissaient que par V autorité. Tous ont convaincu d’impuissance la philosophie, par cette seule raison qu’elle n unissait pas les esprits, et ils ont très bien jugé que ce n’était pas faute de démonstrations évidentes, mais faute d’autorité, que cette union n’avait pas lieu en philosophie. C’était dans l’espérance de fonder définitivement la philosophie , en l’appuyant sur l’autorité , qu’ils avaient élevé dans le moyen - âge la suprématie d’Aristote. Et lorsque M. de La Mennais publia le premier volume de Y Essai sur T indifférence, la cause de
sou succès prodigieux et unanime fut, qu’il y démontrait admirablement un principe admis de tous les cat holiques , savoir : La nécessité de l'autorité. Les esprits ne se divisèrent qu’après la publication du second volume, lorsque M. de La Mennais eut substitué aux anciennes autorités une autorité unique, dont personne n’avait jamais entendu parler avec cette extension. La questiou est donc de savoir si celte substitution a été heureuse et légitime, quelle est l’autorité régulatrice de la raison humaine, s’il y en a une, s’il y en a plusieurs, quelles elles sont. Or, comment le savoir, sinon h l’aide de l’évidence ? Comment le savoir sans l’application de cette parole de M. de Bonaid , traduite de saint Augustin : l'esprit humain ne peut céder qu'à l’autorité de l’évidence ou à l’évidence de l'autorité? Saint Augustin a dit en effet , et cette maxime est fondamentale : la raison et V autorité ne sont jamais entièrement séparées , parce que c’est la raison qui considère à quelle autorité il faut croire (1). Voilà pourquoi l’évidence est la dernière raison des
(i) Neque auctoritatem ratio penitus deserit cùm consideratur eut ùl eredendum. (De verà Reügione, ch. a/,.)
choses , pourquoi aucun système ne place l’homme entre le Christianisme et la folie, pourquoi enfin il n'est pas exact de dire que r autorité doit être crue , ou admise sans preuves. Elle doit, au contraire, être évidente pour être crue.
Or, nous avons dessein de comparer la nouvelle doctrine à l’ancienne, sous le rapport de leur évidence respective. Nous avons dessein de montrer que cette doctrine, qui devait abréger la route du monde invisible et l’aplanir, en accroît de beaucoup les difficultés; et ensuite, quelle renferme, par voie de conséquence et à l’insu de son auteur, un protestantisme nouveau, plus vaste et plus profond que l’ancien.
Nous avons dessein de montrer que , des cendres du genre humain ou dorment pêlemêle avec les siècles le bien et le mal, les ténèbres et la lumière, les passions exécrables et magnanimes, nos descendans feront sortir avec autorité tous les rêves de leur propre esprit, bien plus qu’ils n’en feront sortir la vérité, comme la pythonisse d’Endor, qui, pour avoir évoqué une fois du passé l’ombre de Samuel , n’en évoqua pas moins raille fois tous les spectres de l’enfer. Nous avons desseiu de montrer
que rhomme s’étant trouvé trop faible contre l’Église depuis dix-huit cents ans , ne l’attaquera plus désormais qu’avec toute l’armée de ses semblables : ce sera la poussière des morts qu’on jettera contre le ciel, les temps anéantis qu’on opposera à l’éternité, l’autorité sans organe du genre humain à l’autorité de l’Église, l’universalité abstraite à la catholicité. Et si nous le prouvons, il restera établi qu’en adoptant le système philosophique de M. de La Mennais, c’est-à-dire , en consacrant l’infaillibilité du genre humain, l’Église eût signé de sa main son
arrêt de mort.
Reprenons avec ordre ces pensées. Nous avons dit d’abord qu’il était plus difïicile d’arriverauChristianismeparlaphilosophiedu sens commun que par la voie jusque là usitée dans l’Église ; et, avant d’en donner la preuve, je parlerai de mon expérience personnelle.
J’avais vieilli neuf ans dans l’incrédulité, lorsque j’entendis la voix de Dieu qui me rappelait à lui. Si je recherche au fond de ma mémoire les causes logiques de ma conversion, je n’en découvre pas d’autres que l’évidence historique et sociale du Christianisme, évidence qui m’apparut dès que lagc me permit d’é-
claircir les doutes que j’avais respirés avec l’air dans l’Université. J’indique la source de mes doutes, quoique j’aie résolu de ne laisser tomber de ma plume aucune parole blessante , parce que, privé de bonne heure d’un père chrétien, et élevé par une mère chrétienne, je dois à la mémoire de l’un et a l’amour de l’autre de déclarer toujours que je reçus d’eux la religion avec la vie, et que je la perdis chez des étrangers imposés à eux et à moi. Lors donc que j’eus atteint l’âge où la raison commence a prendre de la force, la lecture et la discussion des faits chrétiens me persuadèrent facilement de leur vérité, et depuis, leur évidence est devenue si vive dans mon esprit, qu’elle m’ôterait le mérite de la foi, si la foi n’était pas un mystère de la volonté où l’esprit ne joue qu’un rôle inférieur. Lorsqu’ensuite, après ma conversion, je lus les ouvrages de M. de La Mennais, cet homme célèbre, ce défenseur de ma foi ressuscitée, que j’avais tant de raisons de goûter, il m’arriva deux choses : je crus comprendre sa philosophie, quoique je ne la comprisse pas du tout, comme je m’en suis aperçu plus tard; et, quand elle me fut mieux connue avec le temps, elle
me jeta dans des perplexités sans fin. Je m’en occupai pendant six années consécutives, de 1824 à i83o, sans pouvoir parvenir à fixer mes irrésolutions, quoique je fusse pressé par mes amis, dont plusieurs étaient ceux de M. de La Mennais. Ce ne fut qu’à la veille de l’année i83o , que je pris enfin mon parti , plutôt par lassitude que par une entière conviction; car, même au plus fort des travaux de l'Avenir, il passait de temps en temps dans mon esprit des apparitions philosophiques ennemies, et aujourd’hui je crois voir clairement la fausseté de l’opinion que j’avais avec tant de peine embrassée. Ainsi , arrivé facilement au Christianisme par la voie ordinaire, je m’y suis maintenu sans troubles par la même voie; la certitude que j’ai de sa vérité est parvenue à son comble; tandis que si j’eusse suivi la route tracée par M. de La Mennais, je ne serais pas encore chrétien. Sans doute, une expérience personnelle prouve peu de chose, elle peut être due à un tour particulier d’esprit; mais on va voir, ce me semble, que la mienne était fondée sur la nature des choses.
En effet, toute autorité devant être constatée par une évidence préalable, l’autorité du
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