‹ Considérations sur le système philosophique de M. de La Mennais (volume 2)Chapitre 12 sur 16 · IG · texte numérisé non relu

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genre humain comme celle de l'Êglisc catholi-, que, il s'ensuit qu'il est plus difficile de reconnaître l’une ou l’autre, selon que l’évidence qui , y, conduit est plus ou moins facile a obtenir. Or, fautai ité de l’Église catholique est, constatée par une évidence historique et sociale, c’est-à-dire, par une évidence défaits qui tombent sous les sens ; tandis que l’autorité du genre humain est constatée par une évidence de pur raisonnement, dans la question la plus profonde de l’esprit humain, la question de la certitude. Tout homme de bonne foi peut se convaincre, avec très peu de travail, que l'enchaînement des faits chrétiens est audessus des forces humaines, si on les suppose faux; et encore au-dessus des forces humaines, s’ds sont vrais : de sorte qu'on uc peut expliquer leur existence qu’en y reconnaissant le doigt de Dieu. Au contraire, des hommes de bonne foi pourront disputer des siècles sur la raison particulière et sur la raison générale, parce qu’en cela il ne s’agit pas de voir ce qui est, mais cc qui doit être; et qu’il faut, pour’ méconnaître ce qui est, un aveuglement mille fois plus profond que pour repousser ce qui doit être. Le raisonnement n’est que notre pro-

pre esprit ; les faits sont quelque chose qui n’est pas nous , qui nous parle, qui nous poursuit , qui demeure quand nous passons, que nous ne pouvons pas tuer par un acte de notre volonté,, comme nous étouffons notre pensée quand il nous plaît. Chacun de nous est le père de son raisonnement, et peut en être le parricide; mais nous ne sommes que témoins des faits, et l'humanité tout eutière nierait le soleil, s’arracherait volontairement les yeux pour ne plus le voir, que le soleil, continuant sa course,! éclairerait de sa lumière l’homme nouvcau-t)À qui n’apporterait dans son berceau aucune haine contre lui. Enfin il y a une expérience décisive à cet égard, c’est que tous les jours, dans les sciences et dans la vie, les faits mettent d’accord les esprits que le raisonnement a divisés# ' , . ! • . ' >-

On dira î Qu’y a-t-il de plus simple que de soumettre la raison particulière à la raison générale? Je réponds que rien n’est moins simple qu’un raisonnement, quel qu’il soit, paree» qu’un raisonnement en engendre mille. C’est * 1 hydre de la fable avec ses têtes sans cesse »•&-„ naissantes; et, pour achever la comparaison, les faits sont au raisonnement ce que fut à l’by-

dre la massue d’Hercule. Lors donc que Dieu lia par des faits le monde 'visible au monde in- -visible, lorsqu’il jeta du ciel aux intelligences ce pont sublime de la croix, il accomplit un miracle de logique aussi bien qu’un miracle de charité , et éternellement toute philosophie sera impuissante pour y ajouter quelque chose.

On dira encore que l’autorité du genre humain ne s’établit pas par le raisonnement, qu’elle est un fait aussi bien que l’autorité de l'Église. « Quand donc on nous demande, dit « M. deLaMennais, comment nous prouvons « l’autorité, notre réponse est bien simple:

« nous ne la prouvons pas . Mais , si vous ne la « prouvez pas , comment donc l’établissez- «vous? sur quel fondement y croyez -vous?

« Nous 1’établissons comme fait , et nous « croyons à ce fait, comme tous les hommes y u croient, comme vous y croyez vous-même,

(( parce qu’il nous est impossible de ne pas y « croire. Nous croyons tous invinciblement « que nous existons , que nous sentons , que « nous pensons, qu’il existe d’autres hommes * « doués comme nous de la faculté de sentir et (i de penser, que nous communiquons avec h eux par la parole, que nous les entendons,

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« qu’ils nous entendent, et qu’ainsi nous com- « parons nos sensations à leurs sensations, nos « sentimens à leurs sentirncns , nos pensées à « leurs pensées. Nul homme n’a le pouvoir de « douter de ces choses, quoiqu’il soit impossi- « ble de les démontrer. Or, la pensée ou la rai- « son particulière de chaque homme, manifes- « tée par la parole, voilà le témoignage; l’accord « des témoignages ou des raisons individuelles, « voilà la raison géuérale, le sens commun, « l’autorité ; et chacun de nous croit invinci- « blemenl à l’existence de l’autorité comme à « celle du témoignage. Ainsi, encore une fois, a l’autorité est pour nous un fait; et il est de « fait encore qu’un penchant naturel nous « porte à juger de ce qui est vrai ou faux d’a- « près le consentement commun ou sur la plus « grande autorité; que, pleins de défiance « pour les opinions , les faits dépourvus de cet « appui, nous attachons la certitude à l’accord « des jugemens et des témoignages ; que, si cet « accord est général, et, plus encore, s’il est « universel, on cesse d’écouter les contradie- « teurs, et d’essayer de les convaincre; on les k méprise comme des insensés, des esprits ma* « ladcs, des intelligences en délire, comme des

« êtres monstrueux qui n’appartiennent plus à « l’espcce humaine (i). »

Que l’autorité du genre humain, dans l’extension que lui a donnée M. de La Mennais, soit un fait qui tombe sous les sens , nous ne le croyons pas; car, s’il en était ainsi, tout homme qui nie la philosophie de M. de La Mennais serait actuellement enfermé à Charenlon, comme y sont enfermés tous ceux qui nient l’autorité réelle du genre humain , c’cst-à-dire, les premiers principes de la raison. Mais ce n’est pas là de quoi il s’agit. Accordons à M. de La Mennais tout ce qu’il voudra à cet égard ; accordonslui que l’autorité du genre humain, telle qu’il If entend, soit un fait aussi visible que l'autorité exereée sur une multitude innombrable d'intelligences par l’Église catholique. La question est de savoir sur quoi reposent cette autorité du genre humain et cette autorité de l’Église ; car il ne suffit pas d’être une a utori té, d'exercer une influence sur les esprits, pour être par cela même dépositaire de la vérité, il faut, selon les paroles de saint Augustin , <jue la rai&onconsidère à quelle autorité elle doit crois t. Aussi M. de

fl) Défeiut dt l’Buai sur f Indiffinnw , ch. ifc

La Mennais , tout en répétant plusieurs fois qu’il ne veut pas raisonner sur Fin faillibilité du genre humain , raisonne à fin fini sur cette infaillibilité , et son premier raisonnement est qu'il faut V admettre sans preuves , sous peine d'etre sceptique .

« On ne saurait prouver directement, dit-il, « 1 infaillibilité de la raison humaine, parce « que les preuves qu’on en donnerait, ou ne a prouveraient rien, ou supposeraient Hiifailu libililé meme qu’il s’agit de prouver. Meus, si « l'on ne suppose pas la raison humaine in fait « « tible , il ri y a plus de certitude possible , et, « pour être conséquent, il faudrait douter de « tout sans exception ( i ). »

Or , n’y eût-il que ce raisonnement dans les

cinq volumes de Y Essai , 1 1 suffirait & lui seul

pour en engendrer des 'milliers , non seulement parce qu’il est prodigieux, mais par cela seul que c’est un raisonnement. An contraire, quand on demande à l’Église sur quoi repose son autorité, elle 1 ne f raisonne pas, elle raconte, elle agit ; elle fait comme ce philosophe devant qui on niait le mouvement.

(i) a* vol. de Y Estai, ch. 1 4» en note.

et qui se contenta de marcher. Elle fait comme son divin fondateur qui enseignait avec autorité, quasi potest citent habens (i), et qui promait son autorité, non par des dissertations, mais par des signes . Pour que l’autorité du genre humain fût appuyée sur des faits, et égalât en clarté l’autorité de l’Église, il faudrait que le genre humain eût opéré des miracles, rendu la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, guéri les lépreux, ressuscité des morts, et qu’il sortît lui-même du tombeau.

Car ou est le genre humain? Qui l’a vu? Qui l’a entendu? Ou sont ses missionnaires? Quel est son organe? A peine sommes-nous nés, que l’Église s’approche de notre berceau ; elle nous ouvre les oreilles et les yeux ; elle nous fait entendre les premiers sons de la langue universelle, dépositaire des vérités divines; ses cérémonies frappent nos sens encore étonnés d’être; ses monumens nous avertissent, par leur grandeur, de la puissance infinie qui porta les hommes à les élever : tout nous révèle sa vie et son action. S’agit-il des peuples encore ensevelis dans l’erreur, le bruit de la

(i) Evangile de saint Marc, chap. x. * # , - .

civilisation catholique, porté sur toutes les mers par les vaisseaux de l’Europe , vient sans cesse troubler leur ignorance; des ambassadeurs envoyés par l’Église, sous le simple nom de missionnaires , leur apportent sans jamais se lasser, avec le don de la parole sainte, la connaissance de l'autorité qui en est l’organe vivant et infaillible. Placé au lieu le plus célèbre du monde, le père des Chrétiens, le vicaire de Jésus-Christ y élève une voix que le sauvage entend dans ses forêts, le Chinois à l’extrémité du monde, l’Indou au bord de ses fleuves, le Tartare dans ses déserts, l’Arabe au milieu des sables de son pays, l’insulaire au fond de ses îles où l’océan gronde en vain , les rois dans leurs palais , le pauvre sous son toit, le prisonnier dans son cachot, le voyageur partout. La lumière du soleil et la voix de l’Église font toutes les deux chaque jour le tour du monde. Mais encore une fois, qui a vu, qui a entendu le genre humain ? Où sont ses missionnaires?

Quel est son organe ? Qui est le vicaire de l’humanité? L’humanité repose obscure dans le passé et dans l’avenir; et le lieu du monde où elle est le plus visible, ce sont les bibliothèques, ces autres sépulcres. L’Église nous cher-

il 0

cite et nom parle la première : le genre b»main interroge se tait d’un silence éternel.

1/Église est vivante : le genre humain est mort ou n’est pas ne, et les générations qui s’agitent entre ces deux tombeaux, condamnées h l’ignorance, ne connaissent ni leurs pères ni leur postérité. Est-ce donc ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore, est-ce donc la poussière des livres et les rêves dp l’inconnu que Dieu nous a donnés pour la règle de nos jugemens, et comme le chemin le plus court pour arrivera lui? Rappelons-nous pourquoi saint Augustin estimait nécessaire que la vérité se transmit par voie d’enseignement et d’auto»

ritése’était pour que les sages, purifiés par l’action de l’Église, devinssent capables de la contemplation de la vérité, et pour que la vé» rite fût mise à la portée du peuple. Or, le genre humain puriüerart-il le cœur des sages , et sa voix de roort f sortant de la poudre des biblio» thèques , sera-t-elle entendue du peuple ? Il est bien aisé de dire : Le genre humain croit telle et telle chose, voici la parole du genre humain. Mais , en bonne fui , u’esl-ce pas plutôt la vôtre? Le genre humain n’a point de parole, pas plus que l’Église n’aurait de parole

si elle n’était composée que de simples fidèles, si les prêtres et les évêques eux- mêmes n’a- Talent au-dessus d’eux un chef unique, organe vivant du corps entier. Le genre humain a des membres qui tous ont besoin d’être instruits et dirigés , il n’a point de tête qui instruise et. dirige ses membres ; et ses oracles , s’il en rend , sont comme les pages de la sibylle, ou comme les feuilles du chêne de Dodo ne emportées par les vents.

Supposez même que l'autorité du genre hu-

main ptit être aussi clairement établie que celle de l’Église, quelle différence de clarté dans la manifestation de leurs pensées'! Je n’ai qu’à écouter l’Église pour connaître sa doctrine, et le dernier g ardeur de troupeaux est capable de la connaître comme moi , pourvu qu’il veuille être docile; mais quel labeur pour parvenir à démêler la doctrine du genre humain! M. de La Mennais, qui n’a fait qu’en tracer une esquisse fort rapide, a neanmoins été contraint d’entasser six ou sept cents pages de citations, extraites des poètes, des philosophes,, des lois et des historiens d’une multitude de siècles et de contrées. Quand vous lisez cela,, votre vue se trouble à tout moment ; le genre humain, au

lieu de vous apparaître en une fois, comme l'Église, passe devant vous sous mille costumes divers, en parlant mille langues. Si vous voulez vérifier les textes , les peser, les comparer, seutir la justesse des interprétations qu'on en donne, c'est un travail considérable, même pour l’archéologue le plus instruit; les six cents pages forceront d’en lire des millions. Si vous ne vérifiez rien, qui vous assure de la portée véritable des textes qui passent devant vos yeux? Car il ne s’agit pas de l’exactitude matérielle , mais de la relation d'une ou deux phrases avec la pensée intime de peuples anéantis. De ce que des poètes ou des philosophes ont dit de fort belles choses sur la dégradation de l'homme, sur la nécessité d’un médiateur entre lui et Dieu ; de ce que des usages, dont la valeur mystérieuse et traditionnelle échappait peut-être aux nations anciennes, ont des rapports plus ou moins frappans avec les dogmes du Christianisme 4 s’ensuit-il absolument que l'univers et l’antiquité aient cru ce que nous croyons? Des t médailles conservées dans un cabinet prouvent elles bien , que leur possesseur ait l’idée des objets qu'elles représentent, et surtout qu’il

en ait la foi ? La plupart des nations , par exemple, mesurent le temps par semaines de sept jours : est-ce une preuve que ces nations savent et surtout croient que le monde a été créé en six jours par Dieu, et que Dieu s’est reposé le septième? Autre chose est de chercher dans ces sortes de reliques une confirmation de la vérité déjà établie, comme ont fuit les pères de l’Église , ou d’y placer le fondement même de la certitude et de la vérité.

Dans le premier cas, peu importe que les peuples aient compris ou n’aient pas compris, aient cru ou n’aient pas cru la tradition dont ils étaient dépositaires ; dans le système de M. de La Mennais, il faut que les peuples aient eu la foi aux vers de leurs poètes, aux sentences de' leurs philosophes, aux lois de leurs législateurs , aux traditions dont ils avaient des débris plus ou moins obscurs, ou que ces vers, ces sentences, ces lois, ces traditions aient exprimé véritablement la foi des peuples. La différence est infinie entre les deux situations. Les textes cités par M. de La Mennais me paraissent clairs, en général, comme médailles d’une révélation primitive ; comme preuves de la foi du genre humain en cette révélation , je ne

tu

sais absolument qu’eu penser ; car il est très possible qu’un certain nombre d’esprits supérieurs, des prêtres, des sages, des législateurs, soient restes en rap|>ort avec des vérités anciennes et les aient rappelées dans leurs écrits, sans que le peuple eu ait eu connaissance, efc il est encore très possible qu’il eu ait eu connaissance sans y ajouter foi. Mais quand il deviendrait clair, à force d’études et d'attention , que le genre humain a cru à quelques dogmes qui sout le fondement du Christianisme, tou* jours est-il vrai qu'il est infiniment plus aisé de connaître la doctrine de l’Église que la doctrine du genre humain.

Et ainsi, en résumant ce qui précède, on voit que l’autorité et la doctrine de l’Église surpassent de beaucoup en évidence l'autorité et la doctrine hypothétiques du genre humain, et que par conséquent il est plus facile d’arriver au Christianisme par l’Église que par le genre humain ; ce qui n’empêche pas qu’une fois l’autorité et la doctrine de l'Église établies, les traditions conservées dans le genre humain ne soient une admirable confirmation de cette doctrine et de cette autorité.

C’en serait assez déjà pour que M. de La

Mennais n’eût pas dû changer l’ordre de la discussion catholique, telle que l’avaient conçue tous les siècles antérieurs. Nous ajoutons que son système renferme un protestantisme plus vaste et plus profond que l’ancien, et pour l’ctablir, nous ferons à ce système la plus large concession possible : nous lui accorderons que tout ce que croit le genre humain est vrai.

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