CHAPITRE II
De l’autorité du genre humain telle qu’elle était reconnue
dans l’Eglise avant M. de La Mennais.
Il importe avant tout de connaître le degré d’autorité dont le genre humain a joui sans contestation, afin que le lecteur ne confonde pas dans son esprit ce qui est hors de doute avec ce qui est combattu, et quil saisisse sans embarras l’objet propre de la discussion.
Voici donc dans quelles limites l’autorité du genre humain a toujours été reconnue.
On a toujours admis comme base de la raison humaine les principes universels , perpétuels , indémontrables , qui sont le fond commun de toutes les intelligences, au-delà desquels il est impossible de remonter, et que nul ne nie sans se séparer de. la communion des hommes, sans être hors d’état 1 de les entendre et d’être
entendu par eux, tels que ceux-ci : le tout est plus grand que sa partie ; deux choses identiques avec une troisième sont identiques entre elles . Soit qu’on appelât ces principes immuables du nom de sens commun , ou du nom à' axiomes y ou du nom de premiers principes , ou que les personnifiant, on attestât le genre humain ; c’était toujours l’expression de yérités placées hors de la région des controverses, les colonnes d’Hercule de l’esprit. Les docteurs chrétiens ne niaient pas plus que les autres cet ordre fondamental ; au contraire, ils prenaient les hommes comme ils sont, croyant à ce qu’ils ont toujours cru et à ce qu’ils croiront toujours, et, du sein des croyances nécessitées, ils s’efiorçaient de les transporter dans le sein infaillible de l’Église catholique par des faits plus clairs que le jour , dont l’immense autorité n’exigeait, pour être saisie, aucun x’aisonnement , mais la simplicité d’un cœur de bonne foi.
En second lieu , outre les principes universels, perpétuels, indémontrables, que nul ne pouvait nier, au moins dans la pratique, sans être taxé de folie , on reconnaissait d autres principes sacrés chez tous les peuples , que les philosophes pouvaient outrager dans leurs
leçons, et même dans leur vie , sans être accusés d’avoir perdu la raison ; mais non sans être accusés d’un crime envers la patrie et le genre humain. C’étaient l’existence de la divinité, le culte qui lui est dû, la différence du bien et du mal, les peines et les récompenses futures. La philosophie était libre d’insulter à ces grands faits sociaux, sans lesquels aucun peuple ne s’est établi et n’a vécu; mais la voix des hommes s’élevait contre un attentat toujours voisin des grandes ruines nationales, et les défenseurs de la foi sociale demandaient qu’est-ce qu’il y avait donc de certain et d’auguste sur la terre, s’il était permis de mépriser la concience universelle , et où était la voix de la nature et de Dieu , sinon dans la voix des peuples ? Les docteurs chrétiens parlèrent de même. Mais ni les uns ni les autres ne concluaient de là l’infaillibilité du genre humain; il en résultait seulement qu’il existe dans l’ordre moral, aussi bien que dans l’ordre logique, un certain nombre de principes universels, perpétuels, immuables, qui sont la base des devoirs, comme les axiomes généraux sont la base de la raison.
C’est ce qu’enseigne la théologie catholique, en disant qu’il n’y a pas pour l’homme d’igno-
rance invincible des premiers principes de la loi naturelle.
« Un Dieu créateur, qui possédant la pièce nitude de l’être et la source de la vie, a « communiqué l’existence à tout ce qui com- « pose cet univers ; un Dieu conservateur qui « gouverne tout par sa sagesse, après avoir « tout fait par sa puissance; embrassant tous « les êtres dans les soins de sa providence unicc verselle, depuis les mondes étoilés jusqu’à <c la fleur des champs, sans être ni plus grand « dans les moindres choses, ni plus petit dans « les plus grandes ; un Dieu législateur suce prême, qui commandant tout ce qui est bien cc et défendant tout ce qui est mal, manifeste ce aux hommes ses volontés saintes par le micc nistère de la conscience ; un Dieu enGn, juge « souverain de tous les hommes, qui, dans la cc vie future, doit rendre à chacun selon ses cc œuvres, en décernant des châtimens au vice cc et des prix à la vertu : voilà une doctrine cc avouée par la raison la plus pure , dont la cc connaissance quoiqu’on des degrés bien difcc férens sans doute, est aussi universelle que cc le geure humain; que l’on trouve dans sa puce reté chez lesHébreux, plus développée encore
« chez les chrétiens; qui a bien pu être obscur^ « cie par les superstitions païennes, jamais « anéantie chez aucun peuple de la terre (i). » Enfin on trouvait répandues dans l'univers un certain nombre de traditions semblables entre elles , quoique diversement défigurées , qui n’appartenaient ni aux croyances nécessitées , ni aux croyances sociales, telles que l’espérance d’un réparateur futur ; mais qui, par leurs analogies singulières, paraissaient venir d’uue source commune, avoir eu un type primitif et divin. Platon et tous les philosophes religieux avaient fait un grand usage de ces débris qui flottaient dans la mémoire humaine, comme les planches d’un vaste naufrage. Ils s’étaient élevés par leur secours bien au dessus des pensées de leurs siècles , et ils avaient ainsi prouvé qu’en effet, ces débris étaient la poussière sa-» crée d’une sagesse perdue. Lorsque le christia* nisme parut au grand jour, il fut aisé de voir quelle avait été l’origine de ces traditions altérées; des pères de l’Église en firent le rapprochement avec les mystères contenus dans les livres saints; ils pénétrèrent leur enveloppe
(i) M. Frayssinouj, Conférence sur le culte en général.
plus ou moins grossière, et l'on vit avec surprise que la parole divine n’avait péri nulle parttout entière, que le christianisme était venu assez à temps pour que le monde eut encore conservé quelques traces de la lumière originelle. « Depuis le commencement du genre hu- « main , dit saint Augustin , le Christ n’a ja- « mais cessé d’être prédit, la plus obscuré- « ment, ici avec plus d’éclat, selon l’appréir dation que Dieu a faite des temps, et il n’a « jamais manqué d’hommes qui crussent en lui, « d’Adam jusqu’à Moïse, ensuite dans le peu- « pie d’Israël, qui fut par un mystère parti- « culier la nation prophétique; et aussi dans tt les autres nations , même avant qu’il se fût « incarné. En effet, les saints livres parlent de « plusieurs hommes, qui, dès l’époque d’A- « braham , sans être de la race ni du peuple <c d’Israël, ni unis à ses destinées comme pro- « sélytes , eurent leur part de ce grand mys- « tère : pourquoi donc ne croirions-nous pas « qu’il y en ait eu encore d’autres parmi les « nations dispersées , quoique les mêmes au- « torités n’en parlent pas? (i) » Mais tout en
(i) Éclaircissement de six questions contre les Païens , seconde question. .
rassemblant ces traits de la vérité épars dans le monde, tout en trouvant là une nouvelle preuve de la révélation divine , puisque conservée par deux voies différentes, l’une pure et l’autre corrompue, elle avait en sa faveur un double témoignage, néanmoins les pères de l’Église ne prétendirent pas que le geni’e hu. main avait été et était le gardien infaillible des traditions, qu’elles ne pouvaient pas s’obscurcir, s’altérer , se perdre même dans ses mains. Ils n’ont rien dit de semblable ; ils ont constaté un fait avec les moyens de connaître l’antiquité dont ils disposaient j ils ont interrogé les païens, les poètes, les sibyles, le ciel, la terre et les enfers sur le Christ; ils ont saisi le moindre soupir, le moindre son lointain qui semblait murmurer le nom du Sauveur des hommes , et ils ont fait de toutes les voix , de tous les bruits, de tous les gémissemens, de tous les siècles, un cantique étonnant et victorieux. Mais ils n’ont pas dit que les lèvres de l’humanité étaient inspirées, infaillibles, et le cantique n’était que plus beau sur des lèvres qui peut-être ne le comprenaient déjà plus, qui peut-être allaient le perdre si le souffle de Dieu ne fût venu le ranimer et le rendre immortel.
La part que l’Église a faite au genre humain est grande, comme on le voit. Elle ne lui a pas accordé ce qui n’appartient qu’à elle seule, une autorité enseignante et infaillible; mais elle a respecté en lui le sens commun et le sens moral, et elle s’est servie comme d’une contre-épreuve des traditions plus ou moins altérées que la J*rovidepce avait conservées dans son sein.
Il faut voir maintenant comment l’Église établissait sa propre autorité. Saint Augustin nous l’apprendra.