‹ Considérations sur le système philosophique de M. de La Mennais (volume 2)Chapitre 4 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Que la nécessité d’une autorité eueignante et infaillible a toujours été la base de la défense du christianisme , mais qu’on plaçait cette autorité dans l’Eglise et non dans le genre humain.

« Comme il n’y a point de vie sainte et heu- « reuse hors de la vraie Religion, dans la- « quelle les hommes adorent un seul Dieu, et « le reconnaissent, avec une piété chaste, pour « le principe universel des choses, en qui tout « est contenu, commence et se perfectionne, « on voit clairement par là combien fut grande « l’erreur des peuples qui aimèrent mieux ado- « rer plusieurs dieux que le seul Dieu véri- « table, maître de l’univers. Ce fut la faute de « leurs sages, appelés du nom de philosophes, « qui avaient à la fois des écoles où ils n’é- « talent pas d’accord et des temples communs « avec la multitude. Car les peuples ni les

« prêtres n’ignoraient pas la diversité de leurs « opinions sur la nature des dieux, puisque « chacun d’eux professait la sienne publique- « ment et sans crainte, cherchant à y ramc- « ner tout le monde, autant qu’il le pouvait; « et cependant eux et leurs sectateurs, imbus « de sentimens si opposés, venaient ensemble « aux mêmes autels publics, sans que per- « sonne les en éloignât. Je n’examine pas « maintenant quel philosophe approcha le « plus de la vérité : je veux seulement remar- « quer , ce qui me paraît certain , que , dans <f les temples, ils se soumettaient aux pensées « du peuple, et que, hors des temples, ils « enseignaient autre chose à ce même peuple.

« On dit pourtant que Socrate, plus hardi « que les autres, invoquait dans ses sermens « tout ce qui lui tombait à l’esprit, un chien, « une pierre, quoi que ce fût, voulant faire « entendre par là, si je ne me trompe, que a les ouvrages produits par la nature, sous le « gouvernement de la divine Providence, va- « lant mieux que ceux des hommes et des plus « habiles ouvriers , étaient plus dignes d’un « culte que les objets accoutumés de la Reli- « gion. Socrate ne pensait pas sans doute que

« les sages dussent adorer le chien ou la piene « par lesquels il jurait; mais c’était une ma- « nière d’enseigner à ceux qui pouvaient le <c comprendre que, dans la superstition pro- « fonde où les hommes étaient plongés, il « était bon de montrer au-dessus d’eux un « degré de raison qui, en les faisant rougir , a leur inspirât la honte de vivre dans un degré te plus méprisable encore. Il avertissait aussi « par là , de la bassesse de leurs pensées , les « philosophes qui prenaient le monde visible te pour le Dieu suprême, puisque, s’ils voûte laient être conséquens avec leur doctrine, « ils devaient adorer la première pierre vête nue, comme une portion de la divinité, et « que, s’ils avaient horreur de cette consé- (( quence, ils devaient changer d’avis et cher- (( cher le Dieu unique, seul placé au-dessus t< de l’intelligence humaine, créateur des âmes tt et de l’univers. Vint ensuite Platon, plus « doux à lire que puissant pour persuader.

« Car tous ces hommes n’étaient pas nés pour « convertir leurs peuples de la superstition <t des idoles et de la vanité de ce monde au « culte du vrai Dieu. C’est pourquoi Socrate « lui-même vénérait, avec la foule, de vils si-

« mulacres ; et , après sa condamnation et sa « mort, personne n’osa plus jurer par un « chien ni appeler une pierre du nom de « Jupiter, mais seulement conserver la me** « moire de ces hardiesses à la postérité.

« Etait-ce par crainte, ou par quelque dis- « cemement des temps? Il ne m’appartient

pas de le juger.

« Mais ce que je dirai avec confiance, pour « la paix de tous ceux qui gardent aux livres « de ces sages un amour opiniâtre, c’est « qu’aujourd’hui , dans les siècles chrétiens, #c il n’y a pas de doute sur la Religion qu’il « faut embrasser, ni sur le chemin qui con- « duit à la vérité et au bonheur. En effet , si t( Platon vivait et qu’il ne dédaignât pas d’être « interrogé par moi ; ou plutôt si l’un de ses « disciples, au temps qu’il vivait , l’eût interet rogé, après avoir entendu de sa bouche que u la vérité ne se voit pas des yeux du corps, « mais par l’esprit; que toute âme qui s’y k attache devient heureuse et parfaite ; que « les plus grands obstacles qui nous empê- « chent de la connaître sont une vie adonnée « aux voluptés et les fausses images des choses « sensibles, qui, transmises du monde ex-

« térieur et imprimées en nous par les sens ,

« y engendrent les opinions et les erreurs; u qu’ainsi l’âme doit d’abord être guérie , si « elle veut contempler la forme immuable des « êtres , la beauté une et éternelle , qui n’est « point sujette aux variations des temps et des « lieux , mais qui, toujours la même, bien que « méconnue des hommes, subsiste seule vrai- « ment et souverainement; que le reste naît, « meurt, passe et change, empruntant de l’é* « ternité de Dieu son existence mobile; et que, « parmi tous ces êtres d’emprunt, il n’est que « lame raisonnable , intelligente, qui ait reçu « le don de contempler l’éternité divine, d’ê- « tre affectée et ornée par elle, de pouvoir raé- « riter une vie éternelle aussi; mais que, bles- « sée par l’amour et la douleur des choses qui « passent, livrée à l’habitude et aux sens, elle « s’évanouit dans de vaines images et se mo> « que de ceux qui lui disent qu’il y a quelque « chose qui ne se voit pas de ces yeux-ci, qui << ne se présente pas à la pensée sous une forme a corporelle, qui ne se saisit que par l’intel-» « ligence toute seule : si , dis-je , un disciple « de Platon, l’entendant parler ainsi, lui eût « demandé : Jugeriez-vous digne des honneurs

« divins l’homme grand et sublime qui peri( suaderait aux peuples de croire ce que vous « dites, s’ils ne pouvaient le voir par eux- « mêmes, ou qui arracherait ceux qui seraient « capables de le comprendre aux opinions déu pravécs de la multitude et aux erreurs vul- « gaires? Je crois que Platon eût répondu que « cela n’était pas possible à un homme, si ce « n’est peut-être à un homme né de la nature « elle-même, comme d’une mère; éclairé dès « sa naissance , non par les enseignemens des « hommes, mais par une illumination inté- « rieure ; en qui la puissance et la sagesse de « Dieu déposeraient tant de grâce, tant de « courage, tant de majesté, que, méprisant « tout ce que les hommes désirent, souffrant « tout ce qu’ils ont en horreur, faisant tout « ce qu’ils admirent, il entraînerait le genre « humain à une foi si salutaire , à force d’a- « mour et d’autorité ; qu’à l’égai'd des hon- (c neurs qui lui seraient dus, la question était « inutile, chacun voyant bien quels honneurs « mérite la sagesse de Dieu, par laquelle cet « homme accomplirait , pour le salut de l’hu- « manité, quelque chose de si grand et de si « au-dessus des hommes.

« Si donc cela s’est fait, si la mémoire en

« subsiste glorieuse dans les livres et les mo- « numens, si d’une contrée du monde qui « seule adorait le Dieu unique, et où il conte venait qu’un tel homme naquit , d’autres « hommes choisis et envoyés dans toute la « terre, y ont allumé par leurs vertus et par ,

<t leurs discours les flammes de l'amour divin ; tt si, établissant parmi les peuples unediscipline « d’une haute perfection , ils ont laissé à leurs te descendans un monde éclairé ; et , pour me « taire sur les choses passées, de peur que « quelqu’un ne les révoque en doute, si au- <t jourd’hui on prêche à toutes les nations :

« Au commencement était le Verbe , et le « Verbe était en Dieu ; il était au commence - « ment en Dieu ; tout a été fait par lui , et rien f < de ce qui a été fait n'a été fait sans lui . Si , • « afin que l’âme guérie comprenne cette paît rôle , l’aime et en jouisse, afin que la pointe « de l’esprit réparée plonge dans cette lumière;

« on dit aux avares : Ne vous amassez pas des te trésors dans le sein de la terre , où les vers « et la rouille les détruisent , où les voleurs <t creusent et les enlèvent , mais amassez - vous « des trésors dans le Ciel où les vers et la

t( rouille ne les détruisent pas , où il ny a pas « de voleurs qui creusent et les enlèvent, car « où est votre trésor , là est votre cœur; aux « voluptueux : Celui qui sème dans la chair , « recueillera de la chair la corruption , celui « qui sème dans V esprit recueillera de V esprit a la vie éternelle ; aux superbes : Celui qui s'écc lève sera humilié, et celui qui s humilie sera « élevé ; aux hommes colères : f^ous avez reçu « un soufflet, présentez Vautre joue ; aux vin- « dicatifs : Aimez vos ennemis; aux supersti- « tieux : Le royaume de Dieu est au dedans dè ce vous-mêmes ; aux curieux : Ne cherchez pas « les choses qui se voient , mais celles qui ne sè « voient pas; car les choses qui se voient sont u passagères, et celles qui ne se voient pas sont « éternelles; enfin à tous : NT aimez pas le « monde ni ce qui est dans le monde, car tout « ce qui est dans le monde est concupiscence dé « la chair , concupiscence des yeux et ambi - « tion du siècle ! »

« Si ces choses sont annoncées aux peuples « par toute la terre, écoutées volontiers et avec « vénération, si après tant de sang, tant de ce bûchers , tant de croix des martyrs, les « Églises se sont multipliées jusque dans les

« régions barbares; si on a cessé d’admirer « des milliers de jeunes gens et de vierges qui « méprisent les noces pour vivre chastement, ce « que Platon ayant fait il craignit tellement l’o- « pinioncorrompuedesonsiècle,qu ondit qu’il « sacrifia à la nature, pour abolir la mémoire de « sa vertu comme celle d’un crime; si, au lieu « que c’était un prodige de disputer en faveur « d’une telle doctrine, c’en est un aujourd’hui « de disputer contre elle ; si à ceux qui promet- « tent de la suivre, les mystères chrétiens sont « distribués chaque jour dans les diverses par-»

<c lies de la terre; si chaque jour elle est lue « dans les Églises , expliquée par les prêtres ;

« si ceux qui s’efforcent de l’accomplir frap- « pent leur poitrine; si leur nombre est assez (( considérable pour que des îles autrefois dé*

« sertes, et les solitudes des continens soient « peuplées d’hommes qui ont abandonné les « richesses et les honneurs du monde, afin de « consacrer à Dieu leur vie; si dans les villes ,

« les châteaux, les bourgs, les champs, les de—

« meures isolées, on persuade, on pratique « ouvertement le mépris des choses terrestres « et l’amour du vrai Dieu , et que chaque jour,

« dans l’univers, le genre humain réponde •

« comme avec une seule voix : Nous avons nos « cœurs élevésvers leSeigneur. Si tout cela est, « qu’hésitons-nous à rejeter cette débauche des « erreurs d’hier ? Que cherchons-nous encore « la parole divine dans ces troupeaux morts de u la philosophie? Et quand il nous faudra parce 1er de Dieu , aimerons-nous mieux avoir des « lèvres où retentira le nom de Platon , que « des poitrines tout enflammées de la vérité?

<c Ceux qui trouvent vain et mauvais de mé- « priser le monde extérieur, de purifier l’âme (( par la vertu , de la soumettre au joug de « Dieu, ceux-là doivent être réfutés par d’autres cc raisons, si toutefois ils méritent qu’on dis— « cute avec eux. Mais ceux qui pensent le con- « traire, qu’ils connaissent donc Dieu , qu’ils « cèdent à Dieu, par qui on a persuadé aux ce nations de croire ce qu’ils pensent. Ils le leur cc eussent persuadé eux-mêmes , s'ils l’avaient « pu, et s’ils ne l’eussent pas fait, le pouvant, « c’eût été un crime envers l’humanité. Qu’ils « cèdent donc à celui par qui a été fait ce qu’ils « n’ont pu; qu’une sagesse curieuse eu un « vain orgueil ne les empêchent pas de reconc< naître la différence qui existe entre les con- (c jectures timides d’un petit nombre d’hommes

« et l’e'ducalion générale qui sauve les peuci pies. S’ils revivaient ceux dont nos philo- « sophes se font gloire de porter le nom, et « qu’ils vissent les églises pleines, les ternie pies déserts, le genre humain appelé' et se « précipitant de la passion des biens visibles et « passagers à l’espérance de la vie éternelle, « des biens spirituels et intelligibles , ils s’é- « crieraient peut-être, si toutefois ils étaient « tels que l’on dit qu’ils furent : voilà ce que « nous n’avons osé persuader aux peuples; nous « nous sommes assujettis à leurs coutumes pluv tôt que de les convertir à notre foi, et de les « soumettre à notre volonté.

« C’est pourquoi , si ces grands hommes « avaient pu recommencer leur vie avec nous, « ils auraient discerné quelle autorité, de la « leur ou de la nôtre, était la plus puissante « pour le salut commun, et changeant peu de « de choses à leurs discours et à leurs pensées , « ils seraient devenus chrétiens, comme le « sont devenus la plupart des Platoniciens de « notre temps et du temps qui a précédé... (i).

« Maintenant je veux vous dire comme je le

(i) Saint Augustin , De la vraie Religion.

« pourrai v la route que j’ai suivie lorsque je <r cherchais moi-même la vraie Religion, dans ù l’esprit où j’ai exposé qu’elle devait être (c cherchée. J’étais déjà plein de troubles et « d’hésitation, quand je me séparai de vous, « en passant la mer; je ne savais quelle doc- « trine retenir ou abandonner. Cette incer- (t titude était devenue plus grande en moi « chaque jour, depuis que j’avais entendu « cet homme (i) qui nous avait été annoncé, « comme s’il fût venu du ciel dissiper nos dou- « tes, et que j’avais trouvé semblable aux au- « très en tout, sauf une certaine éloquence.

« Arrivé en Italie, j’eus au dedans de moi- « meme une grande délibération et de grands « combats , non pour savoir si je resterais ce dans la secte où je me repentais de m’être « engagé , mais pour discerner le chemin de « la vérité , a laquelle j’aspirais, vous ne face vez pas ignoré, avec tant d’amour et degé- (( missemens. Souvent il me paraissait imposte sible delà découvrir, et j’étais emporté par « le flux et le reflux de mes pensées vers le

« scepticisme de l’Académie. Souvent je con-

(1) Faoste, Le Manichéen .

« sidérais, autant qu’il était en moi , l’esprit « humain si vif, si investigateur, si pénétrant,

« et je ne comprenais pas que la vérité lui de- « meurât cachée, si ce n’est parce que le mode « convenable pour la chercher était lui -même a caché en elle , et je pensais qu’il fallait ap- « prendre ce mode secret de quelque autorité « divine. Restait à savoir où était cette auto- « rite, puisque au milieu des dissensions de « l’hérésie, chacun l’invoquait en sa faveur. « C’était une forêt inextricable où je craignais u d’entrer, et cependant mon âme était agitée « sans aucun repos par la passion dü vi'ai ; je « me détachais toujours de plus en plus de ceux* « que j’avais déjà résolu d’abandonner. Dans « un péril si grand, qu’avais-je à faire, qu’à « prier avec des larmes et avec la voix d’un « homme malheureux la divine Providence « de venir à mon secours? Je le faisais assidû-, « ment. Quelques discussions publiques de l’é- « vêque de Milan m’avaient presque ébranlé , « au point que j’avais un désir, mêlé d’espé-, <f rance, de proposer des questions sur l’An- « cien Testament, que ma secle avait en exéa cration, comme vous le savez. Je m’étais « aussi résolu d’être catéchumène dans l’Église

es

« à laquelle mes parens m’avaient donné dans « mon enfance, jusqu’à ce que j’eusse trouvé « ce que je voulais, ou que je me fusse per- « suadé qu’il était inutile de le chercher dé- « sormais. J’étais donc dans un état de docilité « très favorable pour être enseigné, en. cas « qu’il y eût quelqu’un chargé du pouvoir « de l’enseignement. C’est pourquoi si vous « avez été agité long-temps comme moi par « le souci de votre âme , si vous êtes las d’être « balotté en vain , et que vous vouliez mettre « un terme à ce dur travail, suivez comme (( moi la voie de la discipline catholique, qui,- « venue du Christ jusqu’à nous par les apô- « très, ira de nous à la postérité.

« Cela est ridicule, direz-vous, puisque tous « les hérétiques font profession de tenir la dis- « cipline catholique. Ils en font profession,- «je ne puis le nier, mais en promettant à' « ceux qu’ils séduisent de rendre raison des ; « choses les plus obscures; et leur principale « accusation contre l’Église catholique est « qu’elle commande la foi à ceux qui entrent « dans son sein , tandis qu’ils se glorifient de « ne pas imposer le joug de la foi, mais d’ou « vrir les sources de la science. Quelle plus « grande louange, direz-vous, pouvais-je leur

« donner? Non , ce n’est pas une louange : ils «, promettent une chose qui n’est pas en leur « pouvoir, afin de se concilier des sectateurs « parle nom de la raison, qui réjouit natu- « Tellement l’âme humaine, dès qu’on le pro- « nonce ; ils l’empêchent ainsi de voir la faite blesse de ses forces , et l’âme emportée par <( le désir d’une nourriture qui ne convient « qu’aux intelligences guéries , avale le poi- « son des séducteurs. Car la vraie religion ne « peut s’introduire dans l’âme que par le com- . « mandement et avec le poids de l’autorité,

« en lui faisant croire d’abord les vérités quelle « percevra plus tard, si elle s’en rend digne « par sa conduite.

« Peut-être demanderez-vous pourquoi il « faut être instruit par la foi avant de l’être « par la raison. Vous le comprendrez facile-

« ment si vous voulez être juste Pensez-

« vous que tous les hommes soient capables de « saisir les raisonnemens qui conduisent l’esprit « humain à l’intelligence des choses divines ?

« Est-ce le plus grand nombre qui en est ca- « pable , ou Seulement un très petit nombre « d’hommes? C’est un petit nombre, dites- « vous. Pensez-vous être de ce petit nombre ?

« Ce n’est pas à moi, dites-vous de l’affirmer.

« C’est donc à moi de le croire, et j’y consens; « mais souvenez-vous que j’ai foi en vous qui « me dites des choses incertaines , et que vous « ne voulez pas ajouter foi à mes avertissemens « religieux. Supposons donc que vous chérit chiez la vraie Religion avec un désir sincère « de la recevoir, et que vous soyez du petit « nombre d’hommes capable de comprendre « les raisons par lesquelles la force divine de « l’esprit s’élève à une connaissance certaine « de la vérité : dites-moi , que ferons-nous des « autres hommes qui ne sont pas doués d’un « génie aussi perçant? N’y aui'a-t-il pour eqx u aucune religion , ou bien faudra-t-il les me- « ner pas à pas , de degré en degré , dans les « hauteurs infinies du vrai? Vous voyez tout « desuitele parti le plusreligieux ; carvousne « pouvezexclureunseul hommedecettegrande « espérance qui vous anime, vous ne pouvez n en abandonner un seul. Mais alors ne pen- « sez-vous pas qu’il leur est impossible d’en- « trer en possession de la vérité , s’ils ne « croient d’abord pouvoir y parvenir, s’ils n’y {< tendent avec un esprit suppjiant, par une (( vie conforme à des préceptes nécessaires qui « doivent les purifier ? Vous le pensez certaioe-

« ment. Si donc ceux du nombre desquels « vous êtes, à ce que je crois, qui peuvent « pénétrer facilement par la raison les secrets « divins, suivaient aussi cette voix de l’obéis- « sance et de la foi, quel mal en souffrira ient- « ils? Aucun , ce me semble. Mais, dites-vous, « pourquoi la suivraient-ils? Pourquoi les re- « tarder dans leur marche? Parce que, bien « qu’ils ne se nuisissent pas à eux-mêmes, (r ils nuiraient aux autres par leur exemple. <c Peu d’hommes sentent la mesure véritable « de leurs forces : les uns se croient trop fai- « blcs, il faut les encourager; les autres se « croient trop forts , il faut les arrêter, afin « que les premiers ne périssent pas par le dés- « espoir, les seconds par leur audace. Or, a il est facile de pourvoir à ce double danger, « si ceux-là mêmes qui seraient capables de « prendre leur vol sont contraints de marcher « dans la voie commune, de peur qu’ils n’exci- « tent les autres à une périlleuse imitation. « Voilà la providence de la vraie Religion; « voilà l’ordre établi de Dieu, tel qu’il nous « est venu de nos bienheureux ancêtres, et « qu’il a été conservé jusqu’à nous. Vouloir le « trouhler et le pervertir , c’est chercher la

« Religion par un chemin sacrilège, et ceux « qui le tentent, même quand on leur accor- « derait tout ce qu’ils veulent, n’arrivent pas « où ils prétendent. Quelle que soit l’excel- « lence de leur génie , si Dieu ne les aide « ils rampent à terre. Or, Dieu aide les hom- « mes qui le cherchent, lorsqu’ils ont eux- « mêmes pitié du genre humain. On ne trou- « verait pas dans le ciel un chemin plus sûr

« pour arriver à lui..

« C’est pourquoi, Dieu nous apportant le « remède qui devait guérir nos moeurs cor- « rompues, s’acquit l’autorité par des mira- « clés, mérita la foi par l’autorité, s’attira la « multitude par la foi , obtint de la multitude « l’antiquité, et consolida par cette antiquité « la Religion, de telle sorte qu’elle ne fût ébran- « lée ni par la nouveauté inepte et frauduleuse « des hére'tiques, ni par l’erreur léthargique

« et violente des peuples païens

« C’est là, croyez-moi, l’autorité d’où vient « le salut , la cause qui suspend d’abord no- « tre âme au dessus de son habitation terres- « tre , et qui l’arrachant ensuite à l’amour de « ce monde, la convertit à Dieu. C’est l’auto- « rité seule qui ébranle les hommes ignorans,

« et les porte à la sagesse. Sans doute , pour « ceux qui ne peuvent atteindre par eux-mêu mes le vrai, ce serait un malheur d’être « trompé par l’autorité, mais c’en serait un « bien plus grand de n’être pas touché par « elle. Car, ou la providence de Dieu ne pré- « side pas aux choses humaines , et alors il est « inutile de s’occuper de religion; ou elle y « préside, et soit par l’ordre de la création, u qui découle apparemment de quelque source « ineffable de beauté , soit par je ne sais quelle « voix intérieure de la conscience, elle avertit « publiquement, comme en secret, lesmeilleurs « esprits de chercher Dieu et de le servir, et « alors il ne faut pas désespérer que Dieu lui- « même ait établi une autorité qui nous soit « un chemin sûr pour nous élever jusqu’à lui. « Cette autorité , en mettant à part la raison , « dont la foule des hommes, comme nous l’a- « vons dit , ne peut user avec assez de discer- « nement, ébranle notre conviction de deux (( manières, en partie par les miracles, en par- « tie parla multitude de ses sectateurs. Lesage « n’a pas besoin de ces deux choses : qui le « nie? mais il s’agit précisément de devenir « sage, c’est-à-dire de connaître la vérité.

« sans laquelle il n’y a pas de sagesse, et qu’une « âme souillée ne connaîtra jamais. J’entends « par une âme souillée , pour m’expliquer « brièvement, celle qui aime autre chose que « l’âme et Dieu. Plus elle devient pure, mieux « elle regarde et voit la vérité. Vouloir donc « voir la vérité pour purifier l’âme, tandis « qu’il faut purifier l’âme pour voir la vérité , « c’est le renversement de l’ordre, et c’est » l’autorité qui le rétablit, en aidant l’homme « à devenir pur et capable par conséquent de « la contemplation du vrai (1). »

Les passages de saint Augustin qu’on vient de lire renferment les élémens principaux de la défense du Christianisme, telle qu’elle avait été conçue dans toute la suite des siècles jusqu’à M. l’abbé de La Mennais. Ces élémens se réduisent à trois : l’impuissance de la philosophie, c’est-à-dire du raisonnement, pour unir les hommes dans la vérité ; la nécessité d’un enseignement divin par voie d’autorité pour arriver à ce but; l’existence de cette autorité enseignante et infaillible dans l’Eglise catholique seule.

(i) Saint Augustin , De Futilité dé croire.

L’impuissance manifeste des sages de l'antiquité, soit pour rassembler les esprits supérieurs dans une école unique et universelle, soit pour tirer les peuples de l’abime des superstitions , servait aux écrivains catholiques d’une éternelle preuve pour établir la nécessité d’un autre enseignement de la vérité. A .moins qu’aucune Providence ne gouvernât le monde, à moins que l'homme ne fût condamné à l’ignorance de ses destinées et de ses devoirs, il était impossible qu’il n’y eût pas sur la terre un autre enseignement que celui des philosophes, une autre voie que celle du raisonnement pour pénétrer le secret des choses invisibles, puisqu’avec un temps si long, avec des çsprits si divers, avec l’Orient et l’Occident mêlés ensemble par la guerre et les voyages , on n’avait abouti qua créer des disputes sté- • riles, qu’à semer çà et là dans les solitudes du . doute quelques noms célèbres, qui portassent jusqu’à la dernière postérité le magnifique témoignage de l’impuissance humaine.

Pu temps des pères de l’Église, ce témoignage brillait de tout son éclat ; on vivait dans les

restes de la société antérieure au Christ ; on savait par expérience la. vanité des efforts phi-

losophiques , et il était peu d’écoles dont les débris n’eussent escorté la marche créatrice de l’Église h travers la décadence des temps , afin que toute la terre, en voyant passer les vivans et les morts, jugeât où était le souffle éternel de la vérité. Plusieurs d’entre les pères de l'Eglise avaient eux-mêmes porté le manteau de philosophes; ils avaient poursuivi le vrai d’école en école, et quand ils répétaient au monde, après saint Paul : les Grecs cherchent la sagesse , mais pour nous nous annofiçons le Christ crucifié, la puissance infinie de Dieu prenait sur leurs lèvres un accent d’indicible conviction, et les nations s’écriaient avec eux : Où sont les sages ? Où sont les docteurs ? Où sont les investigateurs de ce siècle ? Est-ce que Dieu n’a pas fait de la sagesse une folie? Car le monde n’ayant pas , avec la sagesse , reconnu Dieu dans la sagesse de ses œuvres , * il a plû à Dieu de sauver les croyans par la jolie de la prédication (i). Aujourd’hui nous commençons à comprendre de nouveau la force de cette démonstration, et elle ira toujours croissant dans les intelligences , à mesure que

(») Saint Paul , l" ép. aux Corinth., ch. i.

la philosophie ressuscitée achèvera de nous donner le spectacle agrandi de son néant. Car chaque fois qu’une expérience se répète avec le même succès, elle acquiert plus de droits à l’empire des esprits ; et cette fois l’expérience philosophique a eu des caractères particuliers, plus propres encore à jeter la sagesse humaine dans le désespoir. En effet, les philosophes n’avaient plus comme autrefois à chercher péniblement le vrai. Éclairés par la lumière de l’Évangile, il ne s’agissait que de dépouiller le Christianisme, que de se partager entre eux la ( robe de Jésus-Christ. Et pourtant ils n’ont égalé les philosophes anciens, ni par l’élévation de leur génie, ni par la pureté de leur doctrine , ni par la durée de leurs écoles; ils n’ont point eu de Socrate mourant pour une vérité plus grande que tout son siècle. Esprits envieux du Christianisme, ils ont mis leur gloire à descendre au dessous de leur temps, et leurs cendres étaient à peine refroidies, qué l’humanité, vengeresse du Christianisme, a passé en sifflant sur leur tombe. Leurs successeurs qui les dédaignent, ne savent eux-mêmes que faire; ils n’ont pas une école proprement dite dans toute l’Europe ; le dernier curé de village est

plüs puîssaht qu’uii philosophe, et l’on entend partout du fond des âmes, avides de doctrines, sortir un cri plaintif, semblable au cri de l’oiseau qui cherche au bord des mers ses petits enlevés par les flots.

• La philosophie n’ayant pu détruire et remplacer le Christianisme, le Christianisme a plus que jamais le droit d’affirmer que, s’il ii’y a pas dans le monde un autre enseignement de la vérité, la vérité n’est qu’un nom sacré, impuissant pour guérir l’àme et pour uhir les hommes. Le Christianisme ne fait pas, en tenant ce langage, une profession de scepticisme , comme on le lui a reproché ; il ne prétend pas qu’il n’y a rien de certain, il remarque seulement que jamais les intelligences n’ont été guéries et unies par voie de démonstration. On démontre philosophiquement l’existence de Dieu , sans doute , mais cette démonstration , si belle qu’elle soit, n’unira jamais deux hommes entre eux, n’empêchera pas les philosophes d'avoir des écoles où ils ne seront pas d'accord et des temples communs avec la multitude.

C’est que le raisonnement, quelque puissant qu’il soit pour établir, est mille fois plus actif encore pour diviser, et nulle part il n’occupe

la première place sans tout perdre. Laissez-le dans l’étude de la nature, détrôner Fexpérience, ‘ et aussitôt vous n’aurez plus de corps savans , vous n’aurez plus de science, mais un vain amas de systèmes contradictoires. Laissez-le gouverner la société, et, au lieu de nations unies comme une famille, vous n’aurez plus que des partis armés pour s’anéantir , et parmi lesquels l’expérience seule ramènera çà et là sur le champ de bataille une apparence de paix. L’expérience est, en toutes choses, le fondement de l’ordre, et voilà pourquoi Dieu n’a pas sauvé le monde par le raisonnement, mais par Fexpérience de la croix, la plus belle et la plus concluante qui ait été faite ici-bas;

Si maintenant l’on cherche pourquoi Fexpérience est le fondement de la science, delà société, de la Religion, de l’ordre, en un mot, : on trouvera peut-être que le raisonnement est une oeuvre tout humaine, Fexpérience une oeuvre en partie divine; que l’homme, en rai-* sonnant, veut tirer la vérité de lui-même, et* qu’en expérimentant, il la tire du sein de Dietq . que, dans le premier cas , il veut se donner* lui-même à lui-même plus que la vie, la vérité ; que, dans le second, il n’aspire qu’à rece- /

voir encore le vrai de la main qui lui a tout donné; que le raisonnement, considéré en luimême , indépendamment de toute expérience sur laquelle il s’appuie, est donc un acte d’orgueil, tandis que l’expérience, où l’esprit ne fait que constater ce qui est hors de lui et malgré lui , est un acte d’humilité ; qu’enfin , l’orgueil divise les hommes , et que l’humilité les unit. Le savant se soumet à Dieu en inter- : rogeant la nature, le politique en étudiant les lois indestructibles de la société dans les événemens du monde, le chrétien en cherchant et en adorant les traces du passage de Dieu sur la terre : le philosophe ne se soucie ni de la nature, ni de l’histoire, ni de la parole divine, il cherche en lui par le raisonnement comment les choses doivent être, et il prononce quelles sont ou qu’elles ne sont pas. Faut-il s’étonner que Dieu le frappe d’impuissance , et que ses lèvres rendent stérile jusqu’à la vérité? Quoi qu’il en soit, il est incontestable, par le fait, que la philosophie n’a pu réunir les hommes autour des plus heureuses démonstrations ; t il est incontestable encore , qu’à une certaine hauteur , la philosophie perd la trace de la vérité, et n’est plus qu’une science augurale où

la pensée s'évanouit , selon l’expression de saint Paul. Si donc les choses invisibles n’ont pas été abaissées jusqu’à nous, si la terre et le ciel n’ont pas communiqué ensemble, si Dieu n’a pas fait dans le temps et dans l’espace quelque grande expérience de l’éternité et de l’infini , il faut perdre l’espérance, la vérité n’est pas pour nous; elle passe loin au-dessus de nos têtes , semblable à ces astres profonds du firmament qui nous apparaissent la nuit , quand la lumière féconde du soleil n’éclaire plus nos yeux : l’homme qui marche , le soir , solitaire et accablé , s’arrête quelquefois , s’appuie sur son bâton fatigué comme lui , et levant vers le ciel son front sublime, il regarde long temps dans les airs l’armée du Seigneur, il songe en son esprit à la distance effrayante d’où lui vient cette douce lumière , il sent le peu qu’il est, et , perdu dans la contemplation de ce mystère immense et lointain qui ne l’élève pas jusqu’à lui, il reprend sa route las et inconsolé.

« Et il y avait un homme appelé Zachée ; « c’était un chef de publicains et un homme « riche. Et il cherchait à voir Jésus pour le « connaître, mais il ne le pouvait pas à cause

« de la foule, parce qu’il était petit. Et ayant u couru devant , il monta sur un sycomore « pour le voir, parce qu’il devait passer par là. « Et, comme Jésus était arrivé à cet endroit , « levant les yeux, il aperçut Zachce, et lui « dit : Zachée, hâtez-vous de descendre, parce « qu’il faut que je loge aujourd’hui dans votre « maison (i). » Ainsi , fallait-il que la vérité descendit plus bas que l’homme, en quelque sorte, afin que le plus petit d’entre eux n’eût qu’à se baisser pour la reconnaître ; et l’histoire de cet agenouillement de la vérité aux pieds de l’homme, est une histoire si haute , si merveilleuse, que rien, dans l’univers, ne lui est comparable.

Dieu en a fait un miracle d’unité. Au lieu que les hommes ne peuvent, à cinquante ans d’intervalle, continuer uneœuvre dans le même esprit; que le siècle qui vient détruit la pensée du siècle qui précède, il y a dans la parole divine, transmise par tant de bouches diverses, une unité sans tache de soixante siècles , une conspiration de six mille ans, que chaque conspirateur a payée de sa tête ou qu’il a sanctifiée par ses vertus.

(i) Évangile de saint Luc, cl». 19.

Un miracle de certitude historique. D’ordinaire les peuples vivent ou meurent : nul d’eux, endormi dans ses ruines,, n’a laissé autour de sa tombe une garde immortelle pour rendre témoignage a tout venant de son existence passée , de sa gloire , de sa honte , de ses malheurs, de ses traditions, de sa foi.- Par une exception digne de remarque, l’histoire chrétienne, la seule qui soit vraiment antique, et qui remonte d’échelons en échelons, régulièrement coordonnés, au plus profond des âges, l’histoire chrétienne , attestée , depuis le Christ , par un 1 peuple vivant, répandu dans tout le monde, est attestée, avant le Christ, par un peuple quj n’est ni vivant ni mort , sorte de spectre rnys-* térieux , tout chargé de siècles et d’opprobres, et qui va, sans se lasser, aux quatre vents de la terre, uniquement pour dire dans toutes les langues, à toute génération : Je fus.

Un miracle de puissance. Que n’a pas vaincu:

le Christianisme? 11 a résisté à l’ignominie , à la persécution la plus longue et la plus atroce qu’aucune doctrine ait essuyée, à la prospérité, hf l’ignorance, â la barbarie, à la révolte des siens, aux passions humaines, à la science, au génie, au temps qui détruit tout, à l’homme qui n’a

jamais respecté ses propres œuvres. Seul entre Jes diverses religions, le Christianisme a supporté l’épreuve de la raison humaine ; et la liberté de la presse, qui renverserait en trente ans

les cultes de l’Asie et de l’Afrique, a combattu

trois siècles l’Evangile et le pape, sans leur avoir rien ôté de cette. force qui épouvante à l’heure de la mort tout homme qui n’est pas un ignorant.

Un miracle de science et de philosophie.

Nulle science n’a pu réussir à mettre la Bible en contradiction avec elle : l’histoire, la chronologie, l’astronomie, la linguistique, les monumens, les antiquités de toute nature, ont déposé , malgré les savans , en faveur de la parole divine ; et la première page de la Genèse était d’accord, il y a plus de trois mille ans, avec les secrets de la géologie découverts de nos jours. '

Un miracle de civilisation. Quels sont aujourd’hui les peuples où le sort des femmes, des enfans, des pauvres, de tous les êtres faibles, est le plus heureu^? Quels sont les peuples où se cultivent les sciences et les arts? L’Europe ne tient-elle pas le sceptre du monde ; et, si l’Amérique lui a échappé, n’est-ce pas parce que l’Amérique est devenue chrétienne?

Un miracle de sainteté'. Un jour on verra le cœur des chrétiens ; on saura les actions de la droite ignorées de la gauche ; mais en attendant la révélation du double mystère de la vertu et du crime en ce monde , il est déjà possible de comparer les mœurs chrétiennes aux mœurs antiques, et de juger la puissance ineffable de la cause qui a sanctifié le cœur de l’homme par la pureté.

Un miracle dans l’ordre du beau. Chez un petit peuple obscur, et que méprisaient les autres nations, il s’est trouvé un livre qui serait le plus grand monument de l’esprit humain, s’il n’était pas l’ouvrage de Dieu, et auquel ses ennemis même ont été forcés de rendre cet hommage. Homère n’a point égalé le récit de la vie des patriarches dans la Genèse; Pindare est resté au-dessous de la sublimité des prophètes ; Thucydide et Tacite ne sont pas comparables à Moïse comme historien ; les lois de Y Exode et du Lévitique ont laissé bien loin d’elles la législation de Lycurgue ou de Numa ; Socrate et ' Platon avaient été surpassés, même avant l’Évangile, par Salomon , qui nous a légué , dans le Cantique des cantiques , le plus admirable chant de l’amour divin , inspiré à des lèvres

créées; et, dans Y Ecclésiaste, l’hymne éternellement mélancolique de l’humanité déchue; enfin l’Évangile , achevant la destinée de ce livre unique, y a mis le sceau d’une beauté inconnue auparavant , et qui , demeurée inimitable, n’a sur la terre, comme le Christianisme tout entier, aucun terme de comparaison.

Les anciens disaient que. le sage, au milieu du silence des nuits , pouvait entendre la musique des sphères célestes accomplissant dans l’espace les lois harmonieuses de la création : ainsi le cœur de l’homme, quand les passions s'y taisent, peut entendre, au milieu du monde, la voix éternelle de la vérité. La religion est une lyre suspendue dans le ciel , et qui , agitée tout à la fois par le souffle divin et par celui des hommes , rend des sons tristes comme ceux d’une âme souffrante, et joyeux comme ceux d’un ange, mais toujours des sons supérieurs à l’humanité, et que l’ingratitude seule ne discerne pas.

Il y a donc sur la terre un enseignement qui sort de toutes les règles humaines , un enseignement divin. Quiconque croit à la Providence et sent le besoin d’être éclairé, jette naturellement les yeux sur le Christianisme. Le

Christ ianisme est, en toutes choses, la première chose. Il est à la raison de l’homme ce que l’horizon est à ses yeux : plus on s’élève, plus il devient grand. Mais la plus nombreuse partie des hommes étant incapable de s’élever vers la vérité par elle-même, et aucune ne l’étant dans l’enfance, il est nécessaire que la vérité nous soit donnée par voie d’autorité. Ce n’est pas nous qui devons chercher la vérité les premiers; c’est la vérité qui doit nous chercher d’abord. Et si, plus tard, quelques esprits fortifiés par le travail deviennent capables de philosopher, ils sont néanmoins soumis à la règle

commune, afin que l’orgueil ne les enfle pas,

et que les autres ne soient pas découragés par leur exemple. La science divine appartient à tous ; tous ont le droit d’y puiser également , et la foi n’est pas autre chose qu’un niveau sublime qui rabaisse le petit nombre d’esprits supérieurs au rang des esprits médiocres, pour que l’autorité les élève ensemble vers Dieu, et que la vertu seule mette entre eux de la différence. Que les sa vans, les riches, les farts, conspirent contre la sainte égalité de Ja foi, à la bonne heure; mais qu’alors ils ne parlent pas si haut de leur philantropie, et que le genre

SS

humain, composé, après tout, d’ignorans, de pauvres et d’infirmes, entende cette parole de son Sauveur : « Mon Père, maître du ciel et de « la terre, je vous rends gloire de ce que vous « avez caché ces choses aux sages et aux pru- « dens, et de ce que vous les avez révélées aux « petits (i)! »

Quelle est cependant l’autorité chargée d’enseigner la vérité aux hommes, de leur communiquer la parole divine? Est-ce le genre humain? Mais c’est le genre humain lui-même qui a besoin d’être enseigné. C’est lui que n’ont pu éclairer les philosophes, et qui n’a pu éclairer les peuples. L’Église catholique seule a réuni les sages et la multitude, non pas seulement dans les mêmes temples, mais dans la même foi; seule elle a transmis à la postérité un monde éclairé ; seule elle a remplacé les conjectures timides d'un petit nombre d'hommes par l'éducation générale qui sauve les peuples ; seule elle s 3 est acquise l'autorité par des miracles, elle a mérité la foi par l'autorité , elle s'est attiré la multitude par la foi, elle a obtenu de la

multitude l'antiquité ; seule elle a guéri et uni

(*) Evangile de saint Matthieu, ch. h.

les âmes ; seule; animée d’un autre esprit que l’esprit humain , dépositaire infaillible de la parole divine, organe visible de la vérité, elle conserve les sources de la foi et du salut, les répand sur le monde avec ses sueurs et son sang , allaite l’humanité, sans cesse renaissante, comme une mère, enseigne toutes les nations, en les baptisant au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit; et seule, victorieuse, tôt ou tard, de toutes les doctrines opposées à la sienne, elle a obtenu ici-bas le comble de T autorité (i).

Telle est la doctrine de saint Augustin et de l’Église par rapport à la défense générale du Christianisme. J’en ai fait deux traductions, comme on vient de le voir; une traduction littérale, pour qu’on ne m’accusât pas de prêter à saint Augustin mes pensées; et une autre qui servît à montrer comment les idées chrétiennes, en restant toujours les mêmes, se confirment néanmoins par le seul progrès du temps, et acquièrent avec les siècles une nouvelle jeunesse. Que d’événemens ont accru la force des démonstrations de saint Augustin, depuis treize

(x) Saint Augustin , Litre à Volusien.

cent quatre ans qu’il s’est éteint sur son siège d’IIippone, à la vue des barbares démolissant l’empire romain et la chrétienté! Que de vicissitudes ont ébranlé et raffermi la foi des hommes ! Combien s’est étendue cette immense série de choses accomplies avec tant d'ordre depuis le commencement (i)! Combien ressort davantage cette admirable liaison des temps où le présent fait foi du passé ( 2 )! Quelle puissance l’Église catholique a développée dans la bonne et la mauvaise fortune, et comme tout a changé, excepté elle! Si saint Augustin pouvait recommencer sa vie avec nous , s'il revivait ce grand homme (pour user des mêmes expressions qu’il a employées à l’égard des pre^miers platoniciens), si ses cendres s’éveillaient sous le ciel d’or de Pavie , non loin des lieux où il fut converti , et dont il semble que la Providence ait voulu rapprocher ses reliques, qu’il dirait encore, avec plus d’éloquence qu’autrefois : Toutes ces choses sont lues dans le passé, vues dans le présent , et le reste , qui n'est pas encore accompli, se vérifiera dans l'avenir (3).

(0 Saint Augustin, lettre à Folusien.

( 1 ) Ibid.

(3) Ibid.

Ainsi chaque siècle prophétise au siècle qui le suit; ainsi chaque siècle est fidèle au siècle qui la précédé, et des nuées obscures de l’avenir le passé sort toujours plus brillant.

On s’étonne quelquefois qu’il n’existe aucune défense complète du christianisme : c’est que, d’une part , le temps qui ne s’arrête jamais en multiplie sans cesse les preuves , et que, d’autre part , les objections que le raisonnement lui suscite , variables à l’infini, sont méprisées au bout de cinquante ans par l’esprit humain. 11 y a donc nécessairement dans la défense du christianisme une partie qui demeure incomplète, et une partie qui devient inutile ; mais c’est en quoi précisément sa vérité paraît davantage. Car la partie devenue inutile prouve la vanité de la raison, qui, après un petit nombre d’années , ne comprend plus les objections qu’elle a faites ni les réponses qu’on lui a données , et la partie demeurée incomplète montre la vigueur logique d’une Religion dont l’évidence croît avec le temps.

Mais, soit dans sa partie changeante, soit dans sa partie progressive , la défense du christianisme a toujours porté sur les trois points fondamentaux qu’on a vus, savoir : l’impuis-

sance du raisonnement pour unir les hommes dans la vérité ; la nécessité d’un enseignement divin par voie d’autorité pour arriver à ce but ; l’existence de cette autorité enseignante et infaillible dans l’Église catholique seule. La multitude infinie de considérations et de développemens qui forment la suite de la controverse catholique, se range manifestement sous ces quatre chefs, à quelque époque qu’on arrête ses regards , que ce soit sur les siècles primitifs, représentés par saint Augustin, sur les siècles du moyen-âge, représentés par saint Thomas , sur les siècles du protestantisme, représentés par Bossuet et Pascal, ou enfin sur le dernier siècle, représenté par Bergier. Jamais l’autorité du genre humain n’a été invoquée par un docteur de l’Église , comme le fondement logique de la Religion. Je n’ai pas besoin, pour l’établir complètement, d’une exposition plus longue que celle qui précède.

M. l’abbé Gerbet , dans son coup d'œil sur la controverse chrétienne , ouvrage d’érudition et de bonne foi , avoue formellement que, jusqu’à M. deLa Mennais, la polémiquedu christianisme n’a pas dépassé les limites que nous avons nousmême indiquées. « Si maintenant, dit-il, nous

« réunissons dans un seul point de vue les « observations que nous venons de faire sur « la polémique des docteurs chrétiens, nous « reconnaîtrons qu’elle porte sur deux points « principaux : premièrement, que la voie de « raisonnement, insuffisante pour pi’ocurer à « l’homme la possession certaine de la vérité , « conduit au chaos des doctrines et par là même « au doute ; secondement , qu’il est nécessaire « de croire par voie de révélation et de tradi- « tion, et que le Chritianisme , ainsi que l’É- « glise qui en est dépositaire , renferment dans « leur vaste sein les élémens de la plus grande « autorité. Telles sont les pensées dominantes « auxquelles l’analyse réduit cette mémorable « controverse Si quelques personnes soup-

er çonnaient que , tout occcupés de saisir dans « la polémique des pères ses points de confor- « mité avec la doctrine que nous défendons , « nous méconnaissons les différences qui les « distinguent l’une de l’autre, ces personnes se- « raient dans l’erreur; car, loin que nous « cherchions, dans l’intérêt de cette doctrine, « à nous tromper sur ce point, cet intérêt 1 ui— « même nous oblige aussi à remarquer ces dif- « férences. Nous la concevons en effet, ainsi

a que nous l’expliquerons ultérieurement , « comme un grand et puissant développement « des idées qui ont toujours été l’essence de la « logique générale du christianisme. Or, qui « dit développement , dit à la Jois rapports et « différences ; de sorte qu’il faut montrer en « même temps et ces rapports, pour prouver « qu’elle a toutes ses raciaesdans l’antiquité, « et ces différences, pour expliquer comment, <r par sa nouvelle existence, si je peux parler « ainsi, qui a été provoquée par les questions re- « muées depuis trois siècles, elle se trouve par- « faitement appropriée aux nouveaux besoins « des esprits (i). »

M. l’abbé Gerbet a soin de répéter cette observation plus tard et à plusieurs reprises, lorsqu’il résume la controverse catholique aux divers temps de saint Thomas, de Bossuet et de Bergier (a).

L’infaillibilité du genre humain est une expression inouiedans l’Eglise. Ontrouveà chaque page de ses écrivains, que l’Église est infaillible, que Dieu enseigne, éclaire, convertit par elle le genre humain ; on ne trouve nulle part que

(i) Coup d'œil sur la controverse chrétienne, p. 60, 6] et 6a.

(a) Ibid., p. 84j *i4 <42.

le genre humain soit la source et l’oracle de la vérité.

Nous venons d’exposer avec le plus de fidélité que nous avons pu, la marche suivie dans l’Église pour la défense générale du christianisme, jusqu’à M. de La Mennais. Il est incontestable avant tout examen intime de son système, qu’il a embrassé une autre marche. Nos ancêtres dans la science chrétienne n’avaient attribué qu’à l’Église l’infaillibilité; M. de La Mennais , en l’attribuant au genre humain comme à l’Église, a changé l’axe de la discussion catholique. 11 a franchi le point où s’étaient arrêtés volontairement ses prédécesseurs, et, descendu aux fondemens mêmes posés par la main de Dieu , il a cru sentir au dessous une autre main étendue pour porter l’édifice. Que cette pensée soit utile, nous ne l’examinons pas encore; mais les ancêtres ne l’ont pas connue.

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