‹ Considérations sur le système philosophique de M. de La MennaisChapitre 19 sur 26 · DE LA LÉGITIMITÉ DES ORDRES RELIGIEUX DANS L’ÉTAT · texte numérisé non relu

DE LA LÉGITIMITÉ DES ORDRES RELIGIEUX DANS L’ÉTAT

Si j’eusse vécu dans les temps qui ont précédé le nôtre, et que la grâce divine m’eût inspiré la pensée de servir dans un ordre religieux, me donnant à celui qui auraitle plus satisfait ma nature intime, et le mieux répondu à ma vocation , j’y serais entré sans en rien dire à personne qu’à Dieu et à mes amis. Cette simplicité était possible alors, elle était même un devoir ; car rien ne va moins à tout ce qui est chrétien que le bruit et l’éclat; niais ce qui élait possible alors ne l'est plus aujourd’hui. Nous vivons dans un temps où un homme qui veut devenir pauvre et le serviteur de tous , a plus de peine à accomplir sa volonté qu’à se bâtir une fortune et à se faire un nom. Presque toutes les puissances européennes, rois et journalistes , partisans de la monarchie absolue ou de la liberté, sont ligués contre le sacrifice volontaire de soi , et jamais dans le monde on n’eut tant de peur d’un homme allant pieds-nus et le dos couvert d’une casaque de méchante laine. Si les ordres religieux étaient comme autrefois possesseurs dévastés patrimoines , les conservant et les augmentant par des privilèges civils ; si leurs vœux, reconnus de l'autorité publique, leur donnaient une autre force que celle qui naît d’un consentement chaque jour renouvelé, un autre caractère que celui de la liberté la plus absolue , on concevrait les alarmes de tous les pouvoirs et de tous les partis. Les uns repousseraient le privilège par cela seul qu'il est privilège ; d’autres craindraient pour le fisc, privé des avantages qu’il retire du passage rapide des propriétés demain en main; d’autres réclameraient la liberté individuelle et la liberté de conscience menacées par des engagements religieux , n’ayant pas pour seule garantie la persévérance intérieure de l’âme daus les mêmes dispositions; d’autres ne supporteraient pas des établissements auxquels la société moderne n'aurait pas ôté , par quelque importante modification, le sceau du passé. Toutes ces pensées sont compréhensibles.

Ce qui est inexplicable , c’est que quelques hommes las des passions du sang et de l’orgueil , pris pour Dieu et pour les hommes d’un amour qui les détache d’eux-mêmes , ne puissent se réunir dans une maison à eux , et là , sans privilège, sans vœux reconnus de l'Etat , uniquement liés par leur conscience, y vivre à cinq cents francs par tête, occupés de ces services que l'humanité peut bien ne pas concevoir toujours, mais qui , dans tous les cas, ne font de mal à personne. Cela est inexplicable, pourtant cela est. El quand nous, ami passionné de ce siècle , né au plus profond de ses entrailles , nous lui avons demandé la liberté de ne croire à rien , il nous l'a permis. Quand nous lui avons demandé la liberté d’aspirer à toutes les charges et à tous les honneurs , il nous l’a permis. Quand nous lui avons demandé la liberté d’inlluer sur ses destinées en traitant , tout jeune encore , les plus graves questions , il nous l’a permis. Quand nous lui avons demandé de quoi vivre avec toutes nos aises, il l’a trouvé bon. Mais aujourd'hui que , pénétré des éléments divins qui remuent aussi ce siècle, nous lui demandons la liberté desuivre les inspirations de notre foi , de ne plus prétendre à rien , de vivre pauvrement avec quelques amis touchés des mêmes désirs que nous, aujourd’hui nous nous sentons arrêté tout court, mis au ban de je ne sais combien de lois, et l’Europe presque entière se réunirait pour nous accabler , s'il le fallait.

Cependant nous ne désespérons pas de uous-même en face de tous ces obstacles extérieurs. Mous nous confions à Dieu qui nous appelle , et à notre pays.

On a dit que les communautés religieuses étaient interdites en France par les lois : plusieurs l’ont nié; d’autres ont soutenu que ces lois , supposé qu’elles existent , avaient été abrogées par la Charte. Je n’examinerai aucune de ces questions. Car je ne me présente , en ce moment , ni à la tribune ni à la barre d’une cour de justice. Je m’adresse à une autorité qui est la reine du monde , qui , de temps immémorial , a proscrit des lois , en a fait d’autres , de qui les chartes elles-mêmes dépendent, et dont les arrêts, méconnus un jour, finissent tôt ou tard par s’exécuter. C’est à l’opinion publique que je demande protection, et je la lui demande contre elle-même,

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s’il en est besoin. Car il y a en elle des ressources inGnies, et sa puissance n’est si haute que parce qu’elle sait changer sans se vendre jamais.

Quoi qu’il en soit donc de la législation positive il est certain que les communautés religieuses existent en France. Malgré l’incertitude et la contradiction des lois, malgré des passions encore chaudes , elles se sont fondées et accrues sous tous les régimes , aussi bien sous la révolution de 1830 que sous l’empire et la Restauration. Sans secours de l’État qu’une simple tolérance, elles ont vécu de leur travail uni à la coopération de la charité, et bien qu’on les ait fréquemment attaquées de loin , jamais une insulte n’a frappé à leur porte depuis quarante ans, comme pas un scandale n’en a passé le seuil. Une stabilité si extraordinaire sur un sol si mouvant doit avoir des causes : quelles sont-elles? Il est évident d’abord que, dans notre état social , aucune contrainte, aucune séduction, de quelque nature qu’elle soit , ne peut déterminer un si grand nombre de personnes à préférer la vie commune à la vie individuelle. L’acte par lequel on se dévoue aujourd’hui à ce genre d'existence , est un acte de choix, un acte essentiellement libre, et la quantité d’hommes et de femmes qui mettent là tout leur avenir, sans crainte comme sans regret, est une preuve que la vie commune est la vocation d’un certain nombre d’âmes. En tout temps, cette disposition s’est manifestée; mais elle est plus frappante aujourd'hui, si l’on considère à la fois l’état précaire des communautés religieuses et la passion d’individualité qui dévore le cœur des hommes. Il faut que , malgré des conditions si défavorables , il y ait aussi dans la nature humaine d'autres goûts , d’autres penchants plus forts que les instincts de l’égoïsme même légitime. De quel droit les empêcherait-on de satisfaire , s’ils ne nuisent à personne? Et en quoi nuisent-ils? Quel mal font au monde ces filles pauvres qui se sont formé un abri pour leur jeunesse et leurs vieux jours à force de vertus? Quel mal lui font ces solitaires laborieux qui ue demandent à la liberté de leur pays que l’avantage de mêler leurs sueurs? Quel mal lui font ces sœurs et ces frères des hôpitaux, cès prêtres qui se destinent en commun à porter le Christianisme et la civilisation aux

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peuples encore barbares, ou à évangéliser leur propre pays , ou à élever la jeunesse que leur confiera la volonté des pères de famille? Quel mal y a-t-il à tout cela? Si ce ne sont pas des mérites, ce sont au moins des goûts innocents. Et se pourrait-il concevoir qu'un pays où l’on proclame depuis cinquante ans la liberté, c'est-à-dire le droit de faire ce qui ne nuit pas à autrui, poursuivit à outrance un genre de vie qui plaît à beaucoup et qui ne nuit à aucun? A quoi bon verser tant de sang pour le droit de l'Iiomme '! Est-ce que la vie commune n’est pas un droit de l'Iiomme, quand même elle ne serait pas un besoiu de l'humanité? Cette pauvre fille qui ne peut pas se marier, qui ne peut pas trouver un ami sur la terre, n’a-t-elle pas le droit de porter sa dot de mille écus à une famille dont elle deviendra la fille et la sœur, qui la logera, la nourrira, la consolera, et luidonnera, pour plus grande sûreté, l’amour de Dieu qui ne trompe jamais ? Si quelques hommes n’aiment pas ce genre de vie, personne ne les force de le prendre. Si , riches et contents, ils n’ont pas senti les misères de l’àme et du corps , à la bonne heure, mais il leur sied mal d’ôler aux autres un asile qui serait encore sacré, quand il 11e servirait à satisfaire qu’1111 caprice de la nature.

Ce qui trompe là-dessus quelques hommes droits, c’est la pensée toujours présente des anciens couvents. Autrefois les couvents faisaient partie de l’organisation civile. Objets d’envie par leurs richesses, ils débarrassaient les familles nobles du souci de leurs cadets et de la nécessité de doter leurs filles. Une foule de vocations aidées par une industrie domestique, peuplaient d’âmes ennuyées et médiocres les longs corridors des monastères. Le peuple aussi se laissait prendre au bonheur de vivre derrière ces hautes murailles qui cachaient , croyait-il , une existence molle , devenue telle , en effet , bien souvent par la convoitise des gens du siècle. Tout cela est vrai ; quoique peut-être exagéré : mais 011 oublie que cet ordre de choses est complètement détruit par le fait seul que l’Étal ne reconnaît plus les vœux religieux , et tel est l’objet véritable de la législation que l’on invoque contre les communautés. Elles ont cessé d'être des institutions civiles, et n’ayant plus dès lors d’autres liens que la conscience , la con-

science les protège contre les abus qu'introduit toujours dans les choses saintes la main de la force. Aussi les communautés religieuses présentent en France depuis quarante ans un spectacle si pur et si parfait, qu’il faut uu souvenir bien ingrat pour leur opposer les fautes d’un temps qui n’existe plus. La gloire de la France , dans ces quarante ans, est d'avoir reproduit toujours les choses qui ne doivent mourir jamais. Elle a été comme la nature qui renverse les vieux arbres où s’abritèrent les générations , mais qui en conserve le germe , et en tire des troncs nouveaux où la postérité cherchera de l’ombre et des fruits. 11 ne faut donc pas dire : la France est foulée aux pieds , puisque tout ce qu’elle a détruit reparaît ; il faut dire, au contraire : la France est victorieuse, puisqu’elle a conservé les germes dont l’anéantissement ne serait que l’acquisition de la stérilité , et qu’ils se développent avec des conditions nouvelles dans son sein rajeuni. Quiconque aspire à la destruction d’un germe , aspire à constituer la mort , et son labeur sera certainement vain , parce que Dieu qui a livré à la volonté de l’homme les existences individuelles, ne lui a pas donné puissance sur leur source. La nature et la société, par leur inaltérable sève , se riront toujours de ces spéculateurs qui croient changer les essences , et qu’une loi peut mettre à mort les chênes et les moines : les chênes et les moines sont éternels.

Si l’on regarde de plus près à la constitution présente des communautés religieuses, on comprendra mieux encore le principe de force qui les fait lutter avec avantage contre tous les préjugés. Une communauté religieuse se compose de trois parties, l’élément matériel, l’élément spirituel et l’élément d’action. J’entends par l’élément matériel le mécanisme extérieur de la vie, c’est-à-dire , les règles qui déterminent le logement, le vêtement, la nourriture, le lever et le coucher; enfin tous les actes relatifs an soutien du corps. L’élément spirituel consiste dans les trois vœux de pauvreté , de chasteté et d’obéissance; d’où découlent et auxquels se joignent tous les rapports avec Dieu. L’élément d’action est le moyen par lequel une communauté religieuse influe sur la société. Il est facile de voir que ces trois éléments échappent nécessairement à toute atteinte dans un pays où la force brutale n’est pas l’unique raison des choses.

En effet, pour commencer par l’élément matériel , en quoi consisteraient le droit et la liberté , s’il n’est pas permis à des citoyens d’habiter une même maison , de s’y lever et de s’y coucher à la même heure , de manger à la même table , et de porter le même vêtement? Que devient la propriété, que deviennent la liberté du domicile et la liberté individuelle, si l’on peut chasser de chez eux des citoyens parce qu’ils y accomplissent en commun les actes de la vie domestique ! Il faudrait au moins déterminer le nombre où commencerait le délit , et au-dessous de ce nombre, la communauté restant possible, la loi serait impuissante jusqu'à ce qu’elle eût déclaré qu’un citoyen français n’est apte à loger avec un autre citoyen français que sous le bon plaisir du roi et des chambres. Dans les associations ordinaires, le droit de se réunir est bien moins évident, les garanties d'ordre beaucoup moins complètes , et cependant la loi les permet dès qu’elles n’excèdent pas le nombre de vingt personnes. Pourquoi ùlerait-on aux communautés religieuses le béuéfice de cette disposition , qui n’est pas même une disposition libérale? On respectera la liberté de vingt individus se réunissant à des jours fixes dans un lieu qui n’est pas leur propriété ni leur vrai domicile, et l’on traitera d’attentat aux lois la réunion de vingt individus dans leur propre maison où ils vivent paisiblement ! Car, et ceci est digne de remarque, aucune association ne donne à l'Etat des garanties d'ordre aussi étendues que les communautés religieuses. La vie commune exige tant de vertus , qu’un monastère où elle est observée sans le secours des lois civiles et par la seule force de lu conscience, est une merveille digne d’admiration. On pourrait même dire qu’une communauté n’est pas une association , mais une simple famille, en ayant tous les droits et tous les caractères ; et pour montrer la différence qui existe entre ces deux choses, l’association et la communauté, il suffit de faire observer quesi l’on assujettissait les associations à se transformer en communautés, elles seraient dissoutes à l’instant même par l’impuissance de remplir cette condition.

Il est vrai que l'élémentspirituel qui constitue la famille religieuse est un vœu. Si elle, n’était constituée que par un consentement quotidien , il faudrait avoir perdu le sens pour s’y

opposer : niais un vœu ! un acte irrévocable ! une tyrannie d’un moment sur tout l’avenir ! C’est la même objection que les partisans du divorce présentent contre l’indissolubilité du mariage : on aime un jour, et ce jour vous^lie à jamais ! La famille naturelle comme la famille religieuse est sujette à la loi de perpétuité, de la domination du passé sur l’avenir, et il faut bien que cette objection ne soit pas si formidable , puisque , malgré elle, le mariage n’a pas cessé d’être généralement indissoluble depuis Adam. Quel est d’ailleurs le passé qui n’engage pas l’avenir ? Quel est dans la vie humaine le moment qui soit vraiment irrévocable ? On se persuade qu’on échappe à ce qui est derrière soi ; mais libre qu’on est de s’en repentir, on n’est pas libre des devoirs qui en découlent, et le repentir même les consacre. Quoique cette parité entre la famille naturelle et la famille religieuse suflise pour légitimer la dernière, toutefois nous sommes loin d’accepter ce moyen de défense ; car le vœu des époux est sous la protection du code pénal , tandis que le vœu du religieux est sous la protection de sa conscience ; c’est-à-dire , que la force maintient l'indissolubilité dn mariage , tandis que la liberté seule maintient l’indissolubilité du nœud claustral. Si le religieux s’ennuie, il peut s’en aller : qui le retient ? sa volonté seule , son adhésion renouvelée chaque jour à sa promesse, son amour persévérant pour Dieu. 11 est vrai que son vœu est une loi qui l’oblige: mais cette loi est son propre ouvrage, et il ne lui obéit qu’autant qu’il le veut. Faire la loi et lui obéir volontairement, n’est-ce pas là la plus haute expression de la liberté ?

Si le vœu est sacré parce que c’est un acte libre dans son principe et dans son exécution , il l’est bien davantage encore considéré dans son essence. Car sous ce point de vue , c’est un rapport intime de l’àme avec Dieu , un acte de religion. Ici la conscience réclame son inviolabilité. Elle demande qui a le droit de lui interdire sous une peine quelconque une relation de son choix avec Dieu. Le vœu n’est qu’un acte de foi par lequel l’àme promettant quelquechose à Dieu , croit que sa promesse estacceptée de lui. Otez la foi , toujours révocable parce qu’elle est une vertu , le vœu cesse d’être un lien pour l’homme. La proscription du vœu est donc la proscription d’un acte de

foi. De telle sorte qu’un contrat ainsi conçu serait valable :

« Nous soussignés, nous mettons notre fortune en commun; nous nous engageons à vivre ensemble lant qu’il nous plaira , avec accroissement de la part de ceux qui sortent à ceux qui restent, de ceux qui meurent à ceux qui vivent. » Mais ajoutez-y un seul mot , dites : « Nous nous engageons devant Dieu , etc. » le contrat devient illégitime parce qu’il est placé sous la sauvegarde d’un acte de foi, parce que la pensée de Dieu intervient entre les contractants, et qu’il y a vœu. Sans cet acte de foi, vous eussiez vécu tranquille dans votre maison avec vos amis: cet acte de foi change tout. On vous enverra des gendarmes à votre porte et dans votre intérieur; vous aurez beau invoquer la propriété, le domicile, la liberté individuelle: on vous répondra que toutes ces choses sont sacro-saintes, mais que la liberté de conscience l’étant bien davantage, on est obligé, au prix de tous les sacrifices , de vous ôter malgré vous le poids insupportable de votre vœu, lequel , il est vrai , vous liera encore après que vous aurez été chassé , mais ce sera votre affaire. On se garde de vous enlever la foi qui fait la force de votre vœu, on ne vous prive que de la consolation de le remplir. On vous laisse la liberté de la servitude intérieure : qui peut vous la ravir î On ne vous ôte que la servitude de la liberté extérieure : de quoi vous plaignez-vous ?

Ce n’eût pas été une dérision si la révolution française avait dit aux religieux : « Peut-être il y en a parmi vous qui ne sont point entrés librement dans ces cloîtres; qu’ils sachent que d’aujourd’hui les portes sont ouvertes , et qu’ils restent sous la garde de leur conscience. » Ce n’eût pas été non plus une dérision d’ajouter : « La nation vous retire les biens que vos ancêtres et les nôtres vous ont autrefois donnés ; elle croit ce sacrifice nécessaire au salut de la patrie , et vous laissant du reste de quoi soutenir votre existence, elle vous invite à porter le coup qui vous frappe avec la dignité d’hommes qui avez renoncé à la terre par amour de Dieu et des hommes. Maintenant que l’ordre ancien est aboli par cet acte extraordinaire et terrible, allez où vous voudrez ; bâtissez-vous de nouvelles demeures sous la protection du droit commun , par la force de vos vertus , et confiez-vous sans crainte au long avenir qui

s’ouvre pour tous. La Providence n’envoie pas les révolutions suç la terre pour détruire , mais pour purifier. » Ce langage eût été une injustice sans être une dérision. Ce qui est une dérision, c’est de prétendre, au nom de la liberté, dénouer des nœuds qu’on ne dénoue pas , parce qu’ils tiennent aux sentiments intérieurs de l’homme, et donner pour sanction à cette étrange délivrance la spoliation des droits les plus respectés. Quand les trappistes furent chassés de l’abbaye de Melleray , n’emportèrent-ils pas leurs vœux avec leur foi , et que leur avait-on ôté sinon la paix, la patrie, le fruit de leurs travaux, et toutes les libertés arrosées du sang de leurs pères et de leurs contemporains?

Légitime comme acte libre et comme acte de foi , le vœu religieux ne l’est pas moins comme acte de dévouement. II engage celui qui le fait à la pauvreté, à la chasteté, à l’obéissance , c’est-à-dire à réaliser sur la terre, autant qu’il dépend de lui , les ardents désirs des meilleurs amis de l'humanité et les rêves des politiques les plus hardis. Que désire l’homme qui aime son semblable , sinon que tous ses frères gagnent par leur travail un pain suffisant, que le mariage ne leur apporte pas la misère et la honte pour postérité, et qu’un sage gouvernement leur procure la paix sans la leur faire payer de la servitude? Que rêve le politique le plus spéculatif, sinon une fédération universelle qui assure à tous les hommes l’égalité morale d’éducation et de fortune , qui , à cet effet , maintienne la population en harmonie avec la fécondité du globe , qui donne enfin le pouvoir aux plus dignes par l’élection, et l’obéissance aux moins dignes par la conviction ? Ces désirs et ces rêves, le possible et l’improbable sont accomplis par la communauté religieuse.

Au moyen du vœu de pauvreté , tous les frères qui s’y sont assujettis deviennent égaux, quels qu’aient été dans le monde leur naissance et leur mérite. La cellule du prince est la même que celle du gardeur de pourceaux. Et cette égalité n’a pas pour bornes les murs étroits du monastère, elle s’étend à toute l’humanité. De même que Dien en prenant la forme humaine s’est fait l’égal de tous les hommes, le religieux en prenant la forme de la pauvreté s’est fait l’égal de tous les petits.

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Par le sacrifice de la chasteté , il rend dans le monde un mariage possible à la place du sien ; il encourage ceux à qui leur fortune ne permet pas ce lien séduisant et onéreux. Car le célibat comme la pauvreté ne sont pas de la création du moiue : ils existaient tous deux avant lui , et il n'a fait que les élever à la dignité d’une vertu. Le soldat , le domestique, l’ouvrier nécessiteux, la fille sans dot, sout condamnés au célibat. Mais quoi! nous renvoyons nos serviteurs lorsqu’ils se marient , et nous chassons les moines parce qu’ils ne se marient pas !

Que dirais-je, en faveur de l’obéissance religieuse? Tout l’univers ne sait-il pas que c’est une obéissance passive ? J’oserai pourtant affirmer le contraire , et soutenir qu’au monde il n’y a qu’une seule obéissance parfaitement libérale , qui est l’obéissance religieuse. Personne jusqu’ici n'a méconnu la nécessité oit est l'homme d’obéir , mais on a cherché avec raison à préserver l’obéissance de la bassesse et de l’injustice. Deux moyens ont été imaginés : l’un est l’élection , l’autre est la loi. L’élection est destinée à donner le pouvoir au plus digne, la loi à donner des bornes au commandement. Mais par une infirmité des choses humaines , l’élection est toujours entre les mains du petit nombre, de sorte que la minorité peut opprimer la majorité, et, au contraire , la loi étant le résultat du consentement du plus grand nombre, la majorité peut opprimer la minorité. C’est là le cercle fatal où tournent tous les politiques qui ne connaissent d’autre loi que la volonté humaine , d'autre élection que le choix de l’homme. La majorité privée du droit d’élection demandant sans cesse la réforme électorale, et la minorité qui n’a pas consenti la loi réclamant la réforme législative, toutes deux se disant opprimées, et toutes deux se soumettant à la force , voilà où est l’obéissance passive, c’est-à-dire, la soumission involontaire à un ordre que la raison n'approuve pas. L’obéissance n’est active, libérale, glorieuse , que lorsqu’elle est un acquiescement de l’intelligence et de la volonté, et elle ne saurait avoir pour tous ce caractère, que dans un gouvernement où l’élection et la loi n’impliquent ni majorité ni minorité. C’est ce qui arrive dans les communautés religieuses, telles qu’elles sont généralement

constituées. Tous les religieux élisent directement leur supérieur immédiat, et indirectement leur supérieur médiat : et, de plus , ils ne regardent pas l’élection comme le résultat de leur volonté propre , mais de l’influence invisible de l’Esprit saint qui a dirigé leurs cœurs. L’universalité du vote et la conviction profonde de l’intervention divine élèvent leur obéissance au plus haut degré d’honneur qui soit possible ici-bas. L’élu commande aux électeurs parce que Dieu et eux l'ont voulu en même temps. Mais ce qui suffit pour assurer l’honneur de l’obéissance , ne suffit pas encore pour en assurer la justice. Audessus de celui qui gouvernent et de ceux qui sont gouvernés est une loi éternelle , immuable , universelle , reconnue de tous pour être dans son principe l’essence divine elle-même, loi manifestée depuis l’origine du monde , renouvelée et dévoilée de plus en plus par le Dieu fait homme, loi d’amour qui se résume ainsi : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur , de tout ton esprit , de toute ton àme , et le prochain comme toi-mème. El encore : Celui qui veut être le premier parmi vous qu'il soit le dernier, et celui qui veut être le plus grand qu'il soit le serviteur de tous. Et, outre celte loi suprême qui règle tous les rapports des frères avec les frères , il en est encore une autre également au-dessus de tous, la règle particulière de l’ordre établie par son fondateur et ses patriarches , où tous les offices avec tous les devoirs sont prévus dans un tel détail , que rien ne reste à l’arbitraire de ce qu’il a été possible de lui ôter.

Quand on parle de l’obéissance passive des religieux, il est évident qu’on ne s’entend pas. Si l’on veut dire que les religieux promettent d’obéir à tout ce qui tombera dans la tête de leur supérieur, c’est une erreur de fait ridicule : ils promettent d’obéir à un supérieur de leur choix en tout ce qui est conforme à la loi divine et aux statuts de leur ordre. Si l’on veut dire qu'ils obéissent avec un parfait acquiescement de leur intelligence et de leur volonté , c’est précisément ce qui affranchit leur soumission de tout caractère passif. Dans aucune société il n’existe d’aussi fortes barrières contre les abus du pouvoir , et d’aussi grandes garanties en faveur des citoyens.

Quant à l’élément d'action , qui est le troisième élément constitutif des ordres religieux, par ce côté-là , comme par

tous les autres, ils rentrent dans le droit commun, et même encore davantage , s’il est possible. Dès que l’homme du monastère en a franchi le seuil pour agir sur le monde, il rencontre à la porte la loi qui règle les actes , les droits et les devoirs de tous. Veut-il prêcher, il a besoin du consentement de l’évêque. Veut-il enseigner la jeunesse dans les écoles, il doit établir sa capacité devant l’autorité chargée de la surveillance de l’enseignement. Veut-il labourer la terre de ses mains, il doit observer les règlements de l’agriculture, La seule différence entre lui et les travailleurs ordinaires, c’est de faire plus et d'exiger moins.

Celui qui méditera sans passion ces caractères des ordres religieux comprendra pourquoi ils renaissent de leurs cendres avec tant de facilité, malgré tant d’obstacles extérieurs. Dans l’automne de 1858, j’étais sur le lac de Genève; un Genevois poussa du coude son voisin, et dit tout haut en me regardant: « Cette race renaît de ses cendres !» 11 ne savait pas que la résurrection est le signe le plus éclatant de la Divinité, et que Jésus-Christ donna cette marque à ses disciples comme la marque souveraine et finale de la vérité de sa révélation. Rien n’a vécu qui n’ait été vrai , naturel , utile à quelque degré ; mais rien ne renaît qui ne soit nécessaire , et qui n’ait en soimême les conditions de l’immortalité. La mort est un assaut trop lude pour en revenir quand on n’est pas immortel. l‘it nous voilà revenus , nous , moines, religieuses, frères et sœurs de tout nom ; nous couvrons ce sol d’où nous fûmes chassés il y a quaraule ans par un siècle admirablement puissant en ruines , qui , après avoir enfanté pour les faire les plus beaux génies du monde , enfanta pour les défendre tant d’illustres capitaines. C’a été vainement: rien n’a pu prévaloir contre la force et la nécessité. Nous voilà revenus, comme la moisson couvre un champ que la charrue a bouleversé , et où le veut du ciel a jeté la semence. Nous ne le disons pas avec orgueil : l’orgueil n’est pas le sentiment du voyageur qui est de retour dans sa patrie , et qui frappe à la porte pour demander du secours. Nous voilà revenus parce que nous n’avons pu faire autrement , parce que nous sommes les premiers vaincus par la vie qui est en nous; nous sommes innocents de notre irnmor-

talité, comme le gland qui croit au pied d’un vieux chêne mort est innocent de la sève qui le pousse vers le ciel. Ce n’est ni l’or ni l’argent qui nous ont ressuscités, mais une germination spirituelle déposée dans le monde par la main du Créateur , et qui est aussi indestructible que la germination naturelle. Ce n’est ni la faveur du gouvernement ni celle de l'opinion qui ont protégé notre existence , mais une force secrète qui soutient tout ce qui est vrai.

Et nous le demandons à ceux-là même que notre présence étonne ou irrite : est-il juste, dans un pays où la liberté individuelle est un principe , de poursuivre un genre de vie qui ne fait de mal à personne , et qui est tellement propre à l’humanité, que les chances les plus dures ne l’empêchent pas de se reproduire ? Est-il juste, dans un pays où la propriété et le domicile sont sacrés, d’arracher de chez eux, par la violence , des gens qui y vivent en paix , sans offenser qui que ce soit? Est-il juste, dans un pays où la liberté de conscience a été achetée par le sang, de proscrire toute une race d’hommes parce qu’ils font un acte de foi qu’on appelle vœu ? Est-il juste, dans un pays où l’idée de la fraternité universelle domine tous les esprits généreux , de réprouver de saintes républiques où l’on se consacre à la pauvreté et à la chasteté par un amour immense d’égalité avec les petits? Est-il juste, dans un pays où l’élection et la loi sont la base de l’obéissance civile , de flétrir des corps constitués par une élection plus large et une loi plus protectrice? Est-il juste, dans un pays où tout le monde est admissible aux fonctions sociales, de les interdire à des citoyens qui n’ont d’autre tort que d'apporter dans la concurrence générale un plus grand esprit de sacrifice? Nous le demandons au ciel et à la terre : tout cela est-il juste , et n’est-ce pas créer parmi nous une classe de parias?

Je ne sais à ces demandes qu’une réponse , et la voici : « II est vrai , tout ce que vous nous reprochez est le comble de l’injustice et une contradiction sociale manifeste. Mais nous sommes les ennemis devolre doctrine religieuse, elle est trop puissante pour que nous la combattions à armes égales. Vous puisez dans votre foi une si grande abnégation de vous-mêmes , que nous autres, gens du monde , mariés, ambitieux ,

incapables d’avenir parce que le présent nous étouffe , nous ne pouvons vous disputer l’ascendant. Il faut pourtant vous vaincre, puisque nous vous haïssons. Nous n’emploierons pas contre vous le fer et le feu ; mais nous vous mettrons par la loi hors de la loi ; nous ferons considérer votre dévouement comme un privilège dangereux dont il faut purger l’Etat par un ostracisme : vous serez hors de la liberté, parce qu’avec vos vertus vous êtes hors de l’égalité, a

Ces pensées peuvent être celles de quelques hommes ; nous ne croyons pas que ce soient les pensées de la France. Ceux-là même qui s’en entretiennent n’en comprennent pas toute la portée. Car ils aiment sans doute leur pays, et le plus grand malheur de notre pays serait que de tels sentiments y exerçassent une véritable action. Certes, il n’est pas diflicile d’entendre qu’un peuple où deux principes fondamentaux de l’existence sociale seraient en guerre ouverte , tous les deux appuyés par une partie des citoyens, tous les deux radicalement indestructibles par leur histoire comme par leur essence , serait un peuple infiniment à plaindre, La religion catholique est la religion du peuple français. Né d’un acte de foi sur un champ de bataille , il s’est toujours souvenu de son origine, et n’a cessé de combattre pour l’Eglise depuis quatorze cents ans. C’est lui qui , dans les plaines de la Bourgogne et de l’Aquitaine, vainquit l’Arianisme presque maître du monde entier; c’est lui qui, par l’épée de Charles Martel, arrêta l’invasion de l’Islamisme en Europe, et donna sa dernière et solide assiette à la papauté par le génie de Charlemagne ; c’est lui qui ouvrit les croisades , vastes guerres de la civilisation chrétienne contre l’abrutissement oriental, et y parut toujours au premier rang ; c’est lui qui , au seizième siècle , quand l'Eglise craquait de toutes parts, se jeta entre l’Angleterre et l’Allemagne devenues infidèles, et arrêta par sa masse toute-puissante le débordement du sceptisme et de la servitude ; c’est lui , enfin , qui , durant ces quarante années , malgré tant de violences exercées en son nom sur l’Eglise, a sauvé sa foi contre l’attente universelle. La France est catholique par la triple force de son histoire , de son esprit de dévouement, et de la clarté de son génie: elle ne ces-

sera de l’êlre qu’au tombeau. Mais en même temps , la France est un pays de liberté, c’est-à-dire , un pays où , selon l’expression de Bossuet, il a toujours existé certaines lois fondamentales contre lesquelles tout ce qui se fait est nul de soi. On sent dans la poitrine de ce peuple , à quelque époque qu’on la touche , le battement de cœur du Germain né et grandi dans les forêts. Espérer qu’il perdra ce caractère primitif, c’est espérer sa mort. Tant qu’un peu de sang français subsistera, la justice aura sur la terre un soldai armé. Que conclure de ces deux principes fondamentaux de la nationalité française , sinon qu’ils doiveni s’unir et se perfectionner l’un par l'autre? Que conclure encore, sinon que leur lutte obstinée attaque dans sa source même l’existence du pays?

Le passé devrait nous instruire. Depuis cinquante ans , la foi et la liberté de la France ont subi de grands revers : l’une ou l’autre a-t-elle été vaincue? Elles sont là comme au premier jour. La France est à la tête des pays catholiques comme elle est à la fête des pays de liberté. Déclarer que l’un de ces principes est ennemi de l’autre à jamais, c’est signer l’arrêt d’une discorde éternelle , c’est se donner rendez-vous pour creuser un tombeau où les ceudres des générations se repousseront encore. Comment accepter une liberté qui n’est pas pour soi , mais seulement pour ses ennemis? Le despotisme lui-même ne peut pas se passer de justice : comment la liberté s’en passerait-elle , elle qui n’est que la justice?

Pour nous, catholiques, nous ne sommes pas coupables d’une inimitié si aveugle et si funeste. Aux trois grandes époques de formation de la société moderne , nous lui avons tendu la main. En 1789 , ce fut la majorité de la chambre du clergé qui se réunit la première au tiers-état, et qui entraîna la substitution du vote par tête an vote par ordre, ce qui était briser les restes de l’institution féodale. Malgré l’ingratitude dont la république paya l’Eglise, à peine un homme se fut-il présenté pour semer l’ordre avec la gloire , que le souverain-pontife se prêta à ses vues par des actes inouïs. On vit un concordat qui délruissail une Eglise ancienne, le renversement de tout un épiscopat, représentant de la société passée, et le successeur de saint Pierre traversant l’Europe pour venir po-

ser la couronne sur le front de cet homme nouveau. En 4850, le prêtre le plus remarquable qu’eût produit l'Eglise de France depuis Bossuet, courut dans la tempête au devant de la nation, et s’il a péri, c’est bien moins pour avoir outre-passé le but, que pour n’avoir pas compris toute la justice qui lui était rendue.

Qu’avons-nous reçu en échange de tous nos bons vouloirs? La république nous répondit par la spoliation , l’exil et la mort; Napoléon emprisonna l’Eglise dans les articles organiques du concordat, et le souverain-pontife dans Savone et Fontainebleau : 1830 seul a eu un commencement de justice. Nous en bénissons le Ciel, et nous supplions nos concitoyens de ne pas dédaigner les fruits de ce premier pas dans une voie de réconciliation. Le monde est profondément ébranlé, il a besoin de toutes ses ressources. Et puisque au travers de l’égoïsme qui menace l’honneur et la sécurité de. la société moderne , il se trouve des âmes pour donner l’exemple de l’abnégation volontaire, respectons du moins leurs œuvres. Accordons à la vertu le droit d’asile que le crime avait autrefois. 11 y a toujours sur la terre des voyageurs fatigués du chemin, et nul de nous ne peut se flatter de n’être pas du nombre un jour.

Les Frères Prêcheurs ont un droit particulier à la tolérance du pays : car ils ont donné à la France une de ses belles provinces, le Dauphiné. Humbert, qui en fut le dernier prince, la céda à Philippe de Valois, la veille du jour où il prit l’habit de saint Dominique. Nous demandons aujourd’hui , en échange , quelques pieds de terre française pour y vivre en paix.

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