‹ Considérations sur le système philosophique de M. de La MennaisChapitre 20 sur 26 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

IDÉE GÉNÉRALE DE L’ORDRE DES FRÈRES PRÊCHEURS , ET DES RAISONS DE LE RÉTABLIR EN FRANCE.

L’Église catholique , considérée sous le rappportde la hiérarchie qui gouverne le corps des chrétiens , s’appelle l’Eglise

enseignante. C’est le noih que la tradition lui donne, et dont Jésus-Christ l’a lui-méme appelée dans ces fameuses et dernières paroles qu’il adressait à ses apôtres : Allez et enseignez toutes les nations , les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit , leur enseignant à garder tout ce que je vous ai dit. Son titre même avertit l’Eglise hiérarchique que son principal ministère est d’enseigner , parce que de l’enseignement découle la foi , qui est la source des autres vertus chrétiennes. Les sacrements eux-mêmes sont destinés à illuminer l’âme en même temps qu’à l’échaulfer. Or, l’enseignement catholique , pour être complet , a besoin d’apôtres, de pasteurs et de docteurs. L’apôtre porte la vérité à ceux qui ne la connaissent pas encore : il est voyageur, allant comme Jésus-Christ luimême par les villes et les bourgades , conversant et prêchant, annonçant que le royaume de Dieu est proche, employant un langage proportionné aux idées des peuples auxquels ils se dévoue. Le pasteur enseigne le troupeau déjà formé : il est sédentaire , jour et nuit à la disposition de ses brebis; son langage est celui d’un homme parfaitement sûr de la communauté de pensées qui le lie à l’assemblée des fidèles; il n’invoque pas, comme saint Paul devant l’aréopage, les traditions païennes et le témoignage des poctes profanes , mais seulement Jésus-Christ auteur et consommateur de la foi. Le docteur est préposé à l’enseignement du sacerdoce et à la défense de la vérité par la controverse scientifique, il est homme d’étude , passant sa vie au milieu du dépôt de la tradition, et contemplant du point de vue le plus élevé où l’esprit humain puisse atteindre, la liaison divine de tous les phénomènes et de toutes les idées qui composent le mouvement de l’univers.

Ces trois modes d’enseignement , divers dans leurs moyens et un dans leur but, nous sont représentés par les trois grands apôtres saint Pierre, saint Paul et saint Jean. Saint Pierre , le prince des apôtres, n’est ni un homme éloquent, ni un écrivain. Simple pêcheur sur les bords d’un lac où il gagne sa vie avec ses filets , il est appelé par Jésus-Christ , qui lui donne une foi surabondante sans élever son génie naturel , et, quoi que destiné à êire la pierre de l’Eglise, il renie trois fois son maitre , afin d’apprendre par su propre faiblesse à avoir com-

passion des faiblesses de ses frères : il a pour symbole les clefs. Saint Paul, le prince des prédicateurs, est élevé dans la connaissance de la loi aux pieds des docteurs de sou temps; il ignore Jésus-Chl'ist pendant sa vie et le persécute après sa mort, afin qu’initié par sa propre expérience aux mystères de l’erreur , il en connaisse le fort et le faible , et qu’un jour lorsqu’il annoncera l’Evangile à toutes les nations, il ne désespère jamais du retour d’aucune âme, si fermée qu’elle paraisse à la vérité. Son génie est hardi comme ses voyages; il sait les idées des peuples où il passe, cite aux Athéniens leurs poêles , interprète leurs inscriptions sacrées; il se fait toutes choses à tous, comme il le dit lui-même: son symbole , c’est l’épée. Saint Jean , le prince des docteurs , apparaît couché sur la poitrine de son maître, et lui adresse des questions qui font peur aux autres ; il est vierge, parce 1 que les sens sont la principale cause qui nous empêche de voir la vérité; il est le disciple bien-aimé. Etranger aux embarras du gouvernement général de l’Eglise et aux fatigues des courses apostoliques , il ne meurt pas comme saint Pierre par la croix, ni comme saint Paul par le glaive; il meurt dans son lit, au bout d’une divine vieillesse, n’ayant plus de forces que pour répéter ces mots , qui sont les premiers et les derniers de tout enseignement vrai: Mes enfants, aimez-vous. Son symbole , c’est l’aigle.

Dans l’origine de l’Eglise, ces trois grandes fonctions de l’enseignement apostolique, pastoral et scientifique, n’étaient pas ordinairement séparées. Un prêtre envoyé par son supérieur légitime partait pour quelque pays qui n'avait pas encore reçu la lumière de l’Evangile ; il le parcourait en apôtre, se fixait ensuite dans une ville principale de la contrée, et devenait à la fois le pasteur et le docteur d’une chrétienté qu’il avait formée par ses prédications , heureux s’il pouvait en être aussi le martyr , et déposer dans ses fondements les restes féconds d’un sang épuisé au service de Dieu. Ainsi se ‘ fondèrent les églises d’Orient; ainsi les églises des Gaules. Mais avec le temps , le ministère pastoral se compliqua ; une multitude d’a irai res vient surcharger les évêques, telles que l’assistance aux conciles généraux et particuliers, les relations avec

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l’autorité civile, les arbitrages, le soin des domaines temporels de l'Eglise. Et parallèlement à cet immense développement d’action extérieure , la science catholique prenait aussi une marche progressive. Ce n’était plus seulement l’Ecriture sainte et la tradition orale qui en faisait le fond, les livres s'accumulaient par les controverses. 11 devenait nécessaire de connaître ce qu’avaient écrit les docteurs précédents, les décisions des conciles, l’histoire des hérésies, les doctrines philosophiques passées et présentes, les antiquités chrétiennes et profanes , enfin cet énorme ensemble de faits et de débats qui compose la science ecclésiastique. Les difficultés de l’apostolat s’étaient pareillement accrues par les besoins du ministère pastoral , qui, borné d’abord aux grandes villes , avait ensuite couvert les campagnes d’églises régulièrement constituées. Cette vaste organisation absorbait toutes les pensées de l’évêque, dont le devoir n’était plus d’envoyer au loin des ouvriers évangéliques, mais d’en donner ù son propre troupeau. La division des travaux pouvait seule désormais pourvoir aux nécessités de l’enseignement catholique. Mais elle n’eut pas lieu tout d’un coup par une décision à priori: jamais rien ne s’est fait de la sorte dans l’Eglise , parce que tout s’y fait naturellement. Les ressources y naissent à côté des besoins dans une gradation lente et presque insensible, qui est cause que l’homme disparait dans leur établissement, et qu’on n’y voit plus que la main de Dieu manifestée par le mouvement général des choses et des âges.

Dès le sixième siècle , saint Benoit avait fondé la vie monastique en Occident. Son but n’avait été ni l’apostolat ni la science divine , mais la sanctification des âmes par la prière , le travail et la solitude. Cependant les papes eurent occasion de se servir des Bénédictins pour la propagation de l’Evangile. C’est ainsi que saint Grégoire-le-Grand envoya en Angleterre le moine Augustin, qui la convertit au Christianisme, et érigea l’archevêché de Cantorbéry. D’un autre côté, par suite de l’invasion des barbares , les monastères devinrent l’asile des lettres et des sciences, dont ils sauvèrent les débris. Mais ces deux grands faits u’avaient pas inspiré la pensée d’appliquer les ordres religieux, par une organisation nouvelle, à

l’enseignement apostolique et scientifique. On les laissa ce qu’ils étaient , sauf à se servir d’eux par exception pour un autre but que le leur.

Au commencement du treizième siècle , l’Eglise d’Occidenl se vit menacée pour la première fois par des hérésies sérieuses. Ce n’étaient plus ces hérésies que l’imagination légère et subtile des Grecs avaient opposées à la foi catholique , erreurs de spéculation qui n’étaient qu’une sorte de défaillance ou de mal caduc en présence de l’infini. Dès ses premiers pas dans le mal, le génie pratique de l’Occident se manifesta. 11 alla droit au but en attaquant l’Eglise, c’est-à-dire, la société religieuse , et depuis six cents ans, qu’il ait eu pour organe les Yaudois, ou Wiclef, ou Jean Iluss, ou Luther, il n’a pas lâché cette proie qu’il avait fortement saisie , et la question du treizième siècle est encore aujourd’hui la nôtre. Cette question sociale s’agitait alors dans le midi de la France, soit que les ennemis de l’Eglise s’y fussent rassemblés par hasard , soit qu’ils eussent choisi à dessein cette position. Innocent III occupait la chaire de saint Pierre. Pasteur vigilant , il avait envoyé contre l’hérésie trois légats apostoliques , tirés de ce fameux ordre de Citeaux que saint Bernard illuminait encore du fond de sa tombe. L’ambassade ou la mission , comme on voudra l’appeler , était composée de gens de bien , mais entourés de l’éclat d’une religion victorieuse. Ce n’était pas le compte de la Providence qui savait l’avenir.

Vers le commencement de l’an 1205 , les légats apostoliques se trouvaient à Montpellier, las et découragés de leur peu de succès, lorsqu’un évêque espagnol , qui retournait dans son pays après un long voyage , vint à passer. L’évêque alla voir les légats. On parla des hérétiques et des difficultés de la mission qu’on avait commencée. Sur quoi l’évêque dit aux légats que , si l’on voulait réussir, il fallait laisser là toute pompe extérieure , se mettre à pied , et joindre à la prédication l’exemple d’une vie pauvre et dure. Quelque inattendu que fût ce conseil , il alla au cœur de ceux à qui il était adressé. Car c’était de vrais chrétiens, et quand une âme est chrétienne , tout accent magnanime la remue. Il était trop visible d’ailleurs que sur ces populations profondément blessées , qui ne ces-

saient de reprocher à l’Eglise sa richesse et sa puissance, il ne restait d’autre moyen d’agir que l’enseignement appuyé du spectacle d’un dévouement sans bornes. Les légats suivirent donc le conseil que leur avait donné don Diégo de Azévédo, cet évêque espagnol; et, lui-même, renvoyant ses équipages en Espagne, se joignit à eux , ainsi que d’autres abbés de Liteaux qui arrivèrent bientôt après. On les vit se répandre dans les villes et les villages, allant à pied , demandant l’aumône, prêchant, conversant, disputant, soutenus dans leurs discours et leurs souffrances par la vérité, qui est la mère de toute force et de toute joie. Néanmoins, leurs succès, quoique plus grands que par le passé , ne répondirent pas à leur zèle. Au bout de deux ans , fatigués , ou rappelés par d’autres devoirs , ils quittèrent ce sol assez vainement trempé de leurs sueurs. Un seul homme demeura. Cet homme , né en Espagne d’une famille illustre, avait été amené en France par l’évêque Diégo dont il était l’ami , et qui l’avait fait chanoine de sa cathédrale d’Osma : il s’appelait Dominique de Gusman.

11 est digne de remarque que la plupart des fondateurs des grands ordres religieux, bien qu’étrangers à la France , y sont venus poser les fondements de leurs institutions. C’est ainsi que saint Colomban , auteur d’une règle monastique fort célèbre , passa d’Irlande en France , et s’établit à Luxeuil. Saint Bruno quitta les bords du Rhin pour demander aux montagnes du Dauphiné une retraite qui donna son nom aux chartreux dont il fut le père. Saint Norbert , autre allemand , obtint de l’évêque de Laon un marais où il éleva l’abbaye et l’ordre de Prémontré. Plus tard , la colline de Montmartre, au-dessus de Paris , vit une troupe d’écoliers espagnols y commencer par un vœu cette compagnie de Jésus, qui s’est de là répandue par tout le monde.

Dominique , poussé en France par la même main que ses devanciers et ses successeurs , ne savait pas lui-même encore pourquoi il était venu. Bientôt, le bruit des armes entoura ses paisibles prédications. La croisade avait été publiée contre les Albigeois, et les barons chrétiens arrivaient en foule se ranger sous les bannières de leur général , le comte Simon de Montfort. « Ils commirent, en Languedoc, sous sa conduite, dit

b l’abbé Godescard , des cruautés et des injustices qu'on ne » justifiera jamais; on ne punit point des crimes par d’autres « crimes. Un zèle apparent pour la foi couvrait en plusieurs » un fond secret d’avarice , d'ambition et de vengeance ( 1 ). » Mais quel que soit le jugement qu’on porte de celle guerre, Dominique eut la gloire devant Dieu et devant les hommes de faire contre-poids au sang qui fut versé. Jamais , à côté du chevalier armé pour la défense de la foi , et portant dans la même poitrine l’onction du chrétien et l’àprelé de l'homme , jamais la religion n’eut un représentant plus pur que Dominique. L’histoire contemporaine le montre si absent de cette guerre, si étranger aux délibérations des chefs, aux traités des partis, aux conciles des évêques, que le lecteur prévenu par tout ce qu’il a entendu dire , en est constamment étonné. Tandis que les légats et le comte de Montfort , loin de l’œil d’innocent III , outrepassaient leurs pouvoirs et obligeaient ce pontife à protester plus tard contre eux devant toute la chrétienté assemblée à Saint-Jean-de-Latran , Dominique plus heureux forçait les cortès espagnoles réunies dans Pile de I^on en 1812 , de déclarer qu'il n'opposa jamais à l'hèrésie d'autres armes que la prière, la patience et l'instruction (i). Six cents ans après sa mort, sa patrie déposa sur sa tombe ce glorieux témoignage.

Un écrivain protestant, M. Hurler, président du consistoire de Schatl'house , vient d’écrire la vie d’innocent 111 , et il a consacré presque tout un volume au récit de la croisade contre les Albigeois. Le nom de Dominique y est à peine prononcé. Ainsi , dans ce siècle destiné au redressement de tant d’erreurs accréditées, du sein delà science protestante comme du sein des cortès espagnoles , des voix impartiales ont rendu justice à l’homme que la Providence avait jeté au milieu de ces rencoutres sanglantes comme un exemplaire de l'esprit chrétien ( 3 ).

(0 Vie des Pères, Martyrs et autres principaux Saints, 4 Août.

(î) Rapport sur le tribunal de l’Inquisition , avec le projet de décret sur les tribunaux protecteurs de la religion, présenté aux Cortès générales et extraordinaires par le comité de Constitution. Cadix, 1812.

( 3 ) J’établirai à fond ce point d’histoire dans le chapitre qui traitera de l’Inquisition.

La prière, la patience et F instruction continuaient à être les seules armes de Dominique après comme avant la guerre. Il prêchait et conférait sans cesse, insensible aux outrages dont on Taccablait jusque dans les rues, insouciant de sa vie souvent menacée. Un jour qu’il avait échappé à la mort , quelqu’un des hérétiques lui demandant par bravade ce qu’il eût fuit s’il était tombé dans le piège : « Je vous aurais prié, répondit-il, » de ne pas m’achever d’un seul coup ; mais de me couper tous » mes membres urt à un , et après m’avoir laissé quelque temps * baigné dans mon sang, de m’enlever la tête la dernière. » Ses courses apostoliques ne l’empêchaient pas de veiller sur un monastère de jeunes fdles qu’il avait fondé à Prouille , non loin de Carcassonne. Car comme il eut remarqué qu’une des causes de la destruction de la foi catholique dans ces contrées était le mariage des demoiselles pauvres avec les hérétiques , il ne voulutpas les laisser dans cettealternativede la misère et de l’apostasie , et leur ouvrit un asile à Prouille. Il venait là quelquefois se reposer quelques heures , et regardait avec amour cette maison qui fleurissait dans les horreurs de la guerre comme un nid de colombes entre les aires formidables des grands aigles.

Sept nouvelles années passèrent ainsi sur la tête de Dominique , sans lasser par leurs sueurs ce serviteur laborieux. Cependant quelques prêtres zélés s’étaient joints volontairement à lui , et lui-même parvenu au point de partage de la vie , voyant d’un côté toute sa jeunesse écoulée, et de l’autre la pente rapide qui allait emporter le reste de ses ans , il commença de songer à l’établissement d’un ordre apostolique destiné à défendre l’Eglise par la parole et par la science. On dit que sa mère le portant dans son sein , avait rêvé qu’elle mettait au monde un chien qui tenait dans sa gueule un ilambeau. C’est la vive peinture d’un ordre que nul n’a surpassé dans l’éloquence et la doctrine.

Dominique s’étant affermi dans sa pensée , partit à pied , en l’année 1215, pour la communiquerau souverain- pontife, tant ce grand homme se défiait de lui-même au plus fort de sa maturité , et tant la bénédiction du Saint-Siège lui paraissait nécessaire à la solidité de tout pieux dessein. C’était toujours

Innocent III qui occupait la chaire de saint Pierre. II écouta l'homme apostolique avec peu de faveur et lui refusa son approbation. Mais la nuit , celte divine conseillère des hommes , lui apporta de meilleures pensées. Comme il était plongé dans le sommeil , il lui sembla voir l'église de Saint-Jean-de-Latran près de tomber en ruines , et Dominique appuyé contre elle , qui en soutenait sur ses épaules les murailles chancelantes. C’est pourquoi ayant fait venir l’homme de Dieu , il lui ordonna de retourner en France auprès de ses compagnons , et de s’entendre avec eux sur la règle qu’ils voulaient suivre , lui promettant de lui donner ensuite toute satisfaction.

Jusque-là, comme nous l’avons dit, les ordres religieux n’avaient pas eu l’apostolat ni la science divine pour but. C’étaient de saintes républiques , où les âmes qui avaient faim et soif de la justice, en quelque rang qu’elles fussent nées , allaient chercher dans la solitude , le travail , la prière et l’obéissance , des vertus trop pures pour le monde. Le monde les apercevait de loin , comme ces châteaux que le voyageur qui passe dans la plaine entrevoit au haut des montagnes. Rarement l’anachorète ou le cénobite prenait son bâton pour descendre visiter les hommes. Saint Antoine n’avait quitté qu’une fois son désert de Kolsim , pour soutenir dans Alexandrie la foi catholique opprimée par les empereurs. Saint Bernard , après avoir réglé en gémissant les affaires de l’Europe se hâtait de rentrer à Clairvaux. Dominique , choisi de Dieu pour donner à l’Eglise une nouvelle forme de milice , conçut le dessein d’unir ensemble la vie du cloître et la vie du siècle , le moine et le prêtre , dessein chimérique, ce semble; mais quelques vertus qu’on demande aux hommes, il ne faut jamais désespérer d’eux. La nature humaine n’est pas comme le Nil , on n’a pas découvert le plus haut point de son élévation. Etcertes , saint Vincent de Paul fil une chose plus hardie que saint Dominique , lorsque sous le nom de Sœurs de la Charité, il destina de jeunes filles à la libre recherche de la misère , au soin des malades de tout âge et de tout sexe dans le lit des hôpitaux et que quelqu'un s’étonnant qu’il ne leur eût pas même donné de voile , il répondit cette simple et adorable parole : « Elles auront leurs vertus pour voile. »

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L’ordre créé par saint Dominique n’est donc pas un ordre mouastique, mais une association de Frères joignant la force de la vie commune à la liberté de l'action extérieure , l’apostolat à la sanctification personnelle. Le salutdes âmes est son premier but, l’enseignement son moyen principal. Allez et enseignez, avait dit Jésus-Christ à ses apôtres: Allez et enseignez , répéta Dominique. Une année de noviciat spirituel est imposée à ses disciples , et neuf années detudes philosophiques et théologiques les préparent à paraître dignement dans les chaires des églises ou dans les chaires des universités. Mais quoique la prédication et le doctorat soient leurs deux armes favorites , néanmoins aucune œuvre utile au prochain n'est hors de leur vocation. Dans l’ordre de saint Dominique comme dans la république romaine, le salut du peuple est la suprême loi. C’est pourquoi , sauf les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance , lien nécessaire de toute association religieuse , les règles de l’ordre n’obligent pas par elles- mêmes sous peine de péché , et les supérieurs ont le droit permanent d’en donner dispense, afin que le joug delà vie commune ne gène jamais la liberté du bien.

Un chef unique, sous le nom de maître général , gouverne tout l’ordre, qui est divisé en provinces. Chaque province , composée de plusieurs couvents , a à sa tôle un prieur provincial , et chaque couvent unjmeur conventuel. Le prieur conventuel est élu parles frères du couvent, et confirmé par le prieur provincial. Le prieur provincial est élu par les prieurs conventuels de la province , assistésd’un député de chaquecouvent , et il est confirmé par le maître général. Le maître général estélu par les prieurs provinciaux , assistés de deux députés de chaque province. Ainsi l’élection est tempérée par la nécessité de la confirmation, et à son tour l’autorité de la hiérarchie est tempérée par la liberté du vote. On remarque uue conciliation analogue entre le principe de l’unité , si nécessaire au pouvoir , et l’élément de la multiplicité , nécessaire aussi pour une autre raison. Carie chapitre général , qui s'assemble tous les trois ans , fait le contre-poids du maître général , comme le chapitre provincial ,qui s'assemble tous les deux ans, fait le contre-poids du prieur provincial. Et enfin , le commandement , tout modéré qu’il soit

par l’élection et par les assemblées , n’est confié aux mêmes mains que pour un temps fort limité, sauf le maître général, qui autrefois était à vie , et qui aujourd'hui est élu pour six ans. Voilà les constitutions qu’un chrétien du treizième siècle donnait à d’autres chrétiens, et assurément toutes les chartes modernes, comparées à celle-là , paraîtraient étrangement despotiques. Des milliers d’hommes , dispersés par toute la terre, ont vécu six cents ans sous ce régime , unis et pacifiques, les plus laborieux, les plus obéissants, les plus libres des hommes.

Restait à savoir comment les frères pouvoiraient à leur subsistance , et ici encore le génie de Dominique parut tout entier. S’il consultait les ordres religieux existants , il les voyait possesseurs de riches domaines , dégagés par là des soucis qui reportent sans cesse vers la terre l’àme prévoyante du père de famille. Et il est certain que pour des corps monastiques qui ne sont pas destinés à l’action , il est difficile de concevoir un autre mode d’existence que la propriété. Mais Dominique créait des apôtres et non des contemplatifs. Il entendait au dedans de lui ces paroles du Seigneur envoyant aux nations ses premiers apôtres : N ayez ni or, ni argent , ni monnaie dans vos ceintures ; ne portez pas une besace par le chemin , ni deux tuniques , ni des chaussures, ni une baguette ; car l'ouvrier est digne de sa nourriture ; et cette autre parole: Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice , et le reste vous sera donné par surcroit ; et celle-ci : Les renards ont leurs tanières et les oiseaux du ciel leurs nids , mais le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tète; et celleci de l’apôtre saint Paul: Fous savez que ces mains m'ont suffi. .Pour le chrétien , et même pour l’homme que l’orgueil n’aveugle pas, le premier des titres est de gagner sa vie, c’est-à-dire de donner pour recevoir. Quiconque reçoit sans donner est en dehors de la loi d’amour et de sacrifice par laquelle les êtres s’engendrent , se conservent et se perpétuent ; et , au contraire, celui qui donne beaucoup et qui reçoit peu , tel que le soldat, fait manifestement honneur à l’humanité, parce qu’il est plus près de ressembler à Dieu , qui donne tout et ne reçoit rien. Gagner sa vie , la gagner au jour le jour , donner en échange de son pain quotidien la parole et l’exemple évangéliques constamment reproduits , c’était la pensée qui séduisait Dominique. Il

remarquait encore un autre avantage à se priver du droit commun de posséder. Lorsqu’un ordre religieux n’a pas de revenus assurés , il est dans une dépendance étroite de l’opinion publique , il ne vit qu’autant qu’il est utile , il est à la solde du peuple, qui ne paie jamais volontairement que ceux dont il est bien servi. Un couvent perd-il l’estime , il est à l’instant frappé de mort sans bruit et sans révolutions. Dominique se déclara donc mendiant, lui et les siens , dans le premier chapitre général , tenu à Bologne en 1220 ; il crut à la vertu de ses successeurs comme à l’équité dupeuple chrétien , et légua sans crainte aux générations futures cette perpétuelle substitution d’un dévouement réciproque. On y fut fidèle de part et d’autre durant deux ceut cinquante ans : de quelque côté qu’ait été la faute, le pape Sixte IV , sur la fin du quinzième siècle , permit à l’ordre d acquérir et de posséder.

Cependant Dominique n’était pas encore retourné à Rome pour y porter ses constitutions , et réclamer l’approbation que le souverain-pontife lui avait promise, lorsque celui-ci , qui était encore Innocent III , eut occasion de lui écrire. Ayant fait venir un secrétaire , il lui dit : « Asseyez-vous , et écrivez sur » telles choses au Frère Dominique et à ses compagnons. » Et s’arrêtant un peu , il dit: « N’écrivez pas en cette manière, mais » comme ceci , au Frère Dominique et à ceux qui prêchent » avec lui dans le pays de Toulouse. » Et réfléchissant de nouveau , il dit : « Ecrivez de la sorte , à Maître Dominique et aux » Frères prêcheurs. » Ce fut en cette façon que l’Esprit-Saint dicta le nom que devait porter le nouvel ordre , et qu’on commença de lui donner à Rome et ailleurs.

Enfin , l’an' du Seigneur 1216, le 22 décembre, le lendemain de la fête de l’apôtre saint Thomas , l’ordre des Frères Prêcheurs fut approuvé à Rome, au palais de Sainte-Sabine , par le pape Ilonoriuslll, dans deux bulles dont la plus courte est ainsi conçue : « Honorius , évêque , serviteur des serviteurs » de Dieu , à notre cher fils frère Dominique , prieur de Saint- » Romain de Toulouse , et à vos frères qui ont foi et feront » profession de la vie régulière , salut et bénédiction apostoli- * que. Nous , considérant que les frères de votre ordre seront » les champions de la foi et des vraies lumières du monde, nous

» confirmons voire ordre avec toutes ses terres et possessions » présentes et à venir (i) , et nous prenons sous notre gouver- » nemenl et notre protection l’ordre lui-même , ses possessions » et ses droits. Donné à Rome , près de Sainte-Sabine , le on- » zièmc des calendes de janvier , première année de notre pon » tificat. »

Cinq ans après , en 1221 , le 6 du mois d’août, Dominique mourut, laissant son ordre partagé en huit provinces , qui renfermaient soixante maisons. Il mourut à cinquante et un ans.

C’est ainsi qu’eut lieu dans l’Eglise catholique la division des trois grandes branches de renseignement. Les évêques, avec leur clergé, demeurèrent chargés de l’enseignement pastoral et de toutes les fonctions qui s’y rattachent : les ordres religieux devinrent les ministres ordinaires de l'apostolat et de la science divine sous la juridiction de l’épiscopat. Aux Frères Prêcheurs se joignirent les Frères Mineurs de Saint-François, que suivirent plus tard d’autres congrégations, selon le temps et les besoins. L'histoire a raconté leurs travaux. Des hérésies formidables s’élevèrent , des mondes nou veauxse découvrirent : mais, dans les régions de la pensée comme sur les Ilots de la mer, nul navigateur ne put aller plus loin que le dévouement ou la doctrine des ordres religieux. Tous les rivages ont gardé la trace de leur sang, et tous les échos le sonde leur voix. L’Indien poursuivi comme une bête fauve , a trouvé un asile sous leur froc ; le Nègre a encore sur son cou la marque de leurs embrassements ; le Japonais et le Chinois, séparés du reste de la terre parla coutume et l’orgueil encore plus que par le chemin , se sont assis pour entendre ces merveilleux étrangers ; le Gange les a vus communiquer aux parias la sagesse divine ; les ruines de Babylone leur ont prêté uue pierre pour se reposer et songer un moment , en s’essuyant le front , aux jours anciens. Quels sables ou quelles forêts les ont ignorés ? Quelle langue est-ce qu’ils n’ont pas parlée? Quelle plaie de l’âme ou du corps u’a senti leur main ? Et pendant qu’ils faisaient et refaisaient le tour du monde sous tous les pavillons, leurs frères portaient la parole dans les conciles et sur les places publiques de l’Eu-

(i) Saint Dominique lie renonça qu'en 1220 au droit de posséder.

rope; ils écrivaient de Dieu, en mêlant le génie des Pères de l’Eglise à celui d’Aristote et de Platon , le pinceau à la plume , le ciseau du sculpteur au compas de l’architecte , élevant sous toutes les formes ces fameuses sommes théologiques, diverses par leurs matériaux, uniques par la peusée, que notre siècle se reprend à lire et à aimer. De quelque côté que l’on regarde, les ordres religieux ont rempli de leur action les six derniers siècles de l’Eglise , et sauvé sa puissance en butte à des événements que l’épiscopat tout seul n’aurait pas conjurés.

Mais ce n’est pas seulement l’histoire qui témoigne de cette nécessité des ordres religieux ; il suffit de regarder autour de soi pour s’en convaincre. Quelles ressources possède aujourd’hui l’Eglise de France pour former les prédicateurs et les docteurs dont elle a besoin ? Si rare talent qu’un jeune homme ait reçu de Dieu , y a-t-il en France un evêque qui puisse lui donner du temps, le temps qui est le père nourricier de tout progrès? A peine sorti du séminaire, le besoin de sa subsistance le jette dans une paroisse, où il devient ce qu’il peut, tourmenté par de secrets instincts de sa vraie vocation , incertain entre ce qu’il fait et ce qu’il voudrait faire, jusqu’au jour où la maturité survenue lui enseigne la résignation parfaite à la volonté de Dieu , et où il ne songe plus qu’aux bonnes œuvres qui sont en son pouvoir. Si, au contraire, il s’abandonne à son attrait, attrait peu sur d’ailleurs, s’il sort de la voie commune, à l’instant commence pour lui une carrière hérissée de difficultés. Le besoin l’oblige à se produire beaucoup trop jeune; il n’a point de maîtres pour le former et l’encourager. Un revers l’abat , un succès lui fait des envieux. La mélancolie et la présomption se le renvoient l’une à l’autre comme un enfant qui n'a point de famille, et qui tantôt se met à courir à travers les illuminations des boutiques , tantôt s’arrête triste au coin d’une rue pour entendre si personne ne prononce son nom.

Combien mène une autre vie le jeune homme sincère qui a donné à Dieu dans un ordre religieux son cœur et son talent ! Il est pauvre , mais la pauvreté le met à l’abri de la misère. La misère est unchûtiment, la pauvreté une bénédiction. 11 est soumis à une règle assez dure pour le corps, mais il

acquiert en revanche une grande liberté d’esprit. Il a des maîtres qui l’ont précédé dans la carrière, et qui ne sont point ses rivaux. Il paraît à temps , lorsque sa pensée est mûrie sans avoir encore perdu la surabondance de la jeunesse. Ses revers sont consolés; ses succès préservés de l’orgueil qui flétrit toute gloire. 11 coule comme uu fleuve qui aime ses rives et qui n’est point inquiet de son cours. Que de lois dans les rudes années qui viennent de s’écouler pour nous , nous avons habité en désir ces forteresses paisibles, qui ont calmé tant dépassions et protégé tant de vies! Aujourd’hui que nous avons passé l’âge des tempêtes, c'est moins à nous qu'aux autres que nous voulons préparer un asile. Notre existence est faite, nous avons touché le rivage: ceux que nous laissons en pleine mer sous des vents moins favorables que les nôtres, ceux-là comprendront nos vœux, et peut-être y répondront.

Si l’on nous demande pourquoi nous avons choisi de préférence l’ordre des Frères Prêcheurs, nous répondrons que c’est celui qui va le mieux à notre nature, à notre esprit, à notre but : à notre nature, par son gouvernement; à notre esprit , par ses doctrines ; à notre but , par ses moyens d’action, qui sont principalement la prédication et la science divine. Nous n’entendons pas, du reste, faire de ce choix un reproche à aucun autre ordre; nous les estimons tous, et avons présente à l’esprit cette lettre du pape Clément IV à un chevalier qui l’avait consulté pour savoir s’il devait prendre l’habit des Frères Prêcheurs ou celui des Frères Mineurs : « Clement, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu , à notre » cher fils, chevalier, salut et bénédiction apostolique. Vous » nous demandez un conseil que vous pouviez aussi bien pui- » ser en vous-même. Car si le Seigneur vous a inspiré de quit- » ter le siècle pour mener une vie meilleure , nous ne voulons » ni ne pouvons mettre obstacle à l’esprit de Dieu , considé- » rant surtout que vous avez un fils bien élevé , comme nous » le croyons, et qui saura pourvoir à votre maison. Que si , » persévérant dans votre dessein , vous nous demandez lequel » de l’ordre des Frères Prêcheurs ou de l’ordre des Frères Mi- » neurs vous devez choisir, nous laissons cela à votre conscience. » Car vous pouvez connaître par vous-même les observances

» des deux ordres', qui ne sont pas égales en toutes choses, et » qui en divers points se surpassent l’une l’autre. En effet, » dans l’un de ces ordres, le lit est plus dur, la nudité plus ■> incommode , et , à ce que pensent quelques-uns , la pauvreté » plus profonde ; mais chez l’autre, la nourriture est plus fru- » gale , les jeunes plus longs , et , ù ce que plusieurs se per- » suadent , la discipline plus sainte. Nous n'aimons donc pas » l’un de préférence à l’autre , mais nous croyons que tous les » deux , fondés sur une stricte pauvreté , tendent au même but. » qui est le salut des âmes. C’est pourquoi , que vous embras- » siez celui-ci ou celui-là , vous prendrez la voie étroite , et vous » entrerez par la petite porte dans la terre du miel et de l’es- » pace. Pesez donc attentivement , examinez avec soin quel est » celui qui plaît le mieux à votre esprit , et où vous espérez » mieux faire , et attachez-vous à lui de manière à ne pas re- » tirer votreamour à l'autre. Car le Frère Prêcheur qui n’aime * pas les Mineurs est exécrable , et le Frère Mineur qui hait » ou méprise l’ordre des Prêcheurs est exécrable etdamnable. » Donné à Pérouse, le 13 des calendes de mai, la seconde » année de notre pontificat. »

Ces sentiments du pape Clément IV sont les nôtres. Nous avons choisi l’ordre qui plaît le mieux à notre esprit , et où nous espérons mieux faire, sans retirer à aucun l’amour et le respect que nous devons à tous.

On nous demandera peut-être encore pourquoi nous avons préféré rétablir un ordre ancien plutôt que d’en fonder un nouveau. Nous répondrons deux choses : premièrement , la grâce d’être le fondateur d’ordre est la plus haute et la plus rare que Dieu accorde à ses saints, et nous ne l’avous pas reçue. En second lieu, si Dieu nous accordait la puissance de créer un ordre religieux , nous sommes sûr qu’après beaucoup de réflexions nous ne découvririons rien de plus nouveau , de plus adapté à notre temps et à ses besoins, que la règle de saint Dominique. Elle n’a d’ancien que son histoire , et nous ne verrions pas la nécessité de nous mettre l’esprit à la torture pour le setd plaisir de dater d’hier. Saint Dominique, saint François d’Àssise et saint Ignace, en appliquant l’institut religieux à la propagation de l’Evangile par l’enseignement , ont épuisé

toutes lescombinaisons fondamentales deeette transformation. On changera les habits et les noms , on ne changera pas la nature réelle de ces trois fameuses sociétés. Si l'histoire des Frères Prêcheurs est sujette à des objections dans l’esprit de nos contemporains, il en est de même de l’histoire générale de l’Eglise. H suffit de traverser deux époques pour être atteint par ces sortes d'objections , et ce qui ne dure pas demandera toujours compte à ce qui dure d’une foule de choses auxquelles la meilleure réponse sera de continuer à durer. Car on ne continue à durer que par des modifications sourdes qui laissent le passé dans le passé, et vont à l’avenir par l’harmonie avec le présent. 11 en est de l’Eglise et des ordres religieux comme de tous les corps vivants, qui conservent une immuable identité, tout en subissant, par le progrès même de la vie, un mouvement qui les renouvelle sans cesse. L’Eglise d’aujourd’hui est identiquement la même que celle du moyen âge par sa hiérarchie, ses dogmes, son culte, sa morale ; cependant quelle différence ! Il est de même des ordres religieux , et , en particulier, de l’ordre des Frères Prêcheurs : objecter le passé it qui que ce soit, c’est objecter à l’homme son berceau , la vie à la vie.

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