‹ Considérations sur le système philosophique de M. de La MennaisChapitre 21 sur 26 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

TRAVAUX DES FRÈRES PRÊCHEURS COMME PRÉDICATEURS. — LEURS MISSIONS DANS L’ANCIEN ET LE NOUVEAU MONDE.

L’éloquence étant le plus difficile de tous les arts , et la prédication étant de tous les genres d’éloquence le plus élevé , ce n’est pas un petit phénomène que de voir un seul homme susciter tout à coup une armée de prédicateurs qui , de l’Espagne à la Moscovie.de la Suède à la Perse, ébranlent les populations. Pour s’expliquer ce fait merveilleux , il suffit de réfléchir que l’éloquence est fille de la passion. Créez une passion dans une âme, et l’éloquence en jaillira par flots : l’éloquence est le son que rend une âme passionnée. Aussi , dans les temps

d’agitation publique , lorsque les peuples sont remués par de grands intérêts, les orateurs naissent en foule, et quiconque a aimé violemment quelque chose dans sa vie a été immanquablementéloquent, ne fût-ce qu’une fois. Saint Dominique, pour mettre au monde des légions de prédicateurs , n’avait donc pas eu besoin de fonder des écoles de rhétorique , il lui suffisait d’avoir frappé juste au cœur de son siècle, et d'y avoir trouvé ou fait naître une passion.

Au treizième siècle, la foi était profonde; l’Eglise régnait encore sur la société qu’elle avait conquise. Cependant la raison européenne, lentement travaillée parle temps et par le Christianisme, touchait à la 'crise de l’adolescence. Ce qu’innocent 111 avait vu de son lit, dans un songe , c'est-à-dire , l’Eglise chancelante, saint Dominique le révéla à toute la terre; et lorsque toute la terre la croyait reine et maîtresse, il déclara qu’il ne fallait pas moins pour la sauver que la résurrection de l’apostolat primitif. On répondit à saint Dominique comme on avait répondu à Pierre l'Ermite ; on se fit Frère Prêcheur comme on s’était fait croisé. Toutes les universités de l'Europe fournirent leur contingent en maîtres et en écoliers. Frère Jourdain de Saxe, deuxième général de l’ordre, donna l’habit à plus de mille hommes que, pour sa seule part, il avait gagnés à ce nouveau genre de vie. On disait de lui : « N’allez pas aux sermons de Frère Jourdain , car c’est une » courtisane qui prend les hommes. » En un moment, ou, pour parler sans figure, car la vérité est ici au dessus de la figure, en cinq années, saint Dominique, qui avant la bulle d’Honorius n’avait que seize collaborateurs , huit Français , sept Espagnols et un Anglais , fonda soixante couvents peuplés d’hommes d’élite et d’une jeunesse florissante.

Comment leur parole eut-elle été froide à ces hommes qu’avait émus et réunis la seule idée de l’apostolat antique? Comment ces savants qui abandonnaient leurs chaires pour devenir novices dans un ordre sans fortune et sans gloire n’auraientils pas créé sur leurs lèvres des expressions égales à leur dévouement? Comment la jeunesse des universités qui s’était jetée , sans y regarder , dans les hasards de celte chevalerie de l’Evangile, eut-elle perdu sous le froc l’ardeur de ses années.

l’entrainement de sa conviction ? Quand une fois les âmes généreuses dispersées et enfouies au fond d'un siècle, se sont rencontrées et manifestées, elles portent dans leur effusion la force qui les a ravies à leur repos. En tout temps ces âmes existent; en tout temps l’humanité les recèle dans son sein profond, glorieux contre-poids qu’elle oppose à la dégradation dont le ferment l’agite aussi , et, selon que l’un ou l’autre élément prévaut dans le monde , le destin d’une époque se décide, illustre ou indigne. Or, saint Dominique avait fait pencher la balance du côté magnanime : ses disciples n’élaientautre chose que la bonne portion de la nature humaine en ces temps-là qui triomphait tout à coup. Tous, comme leur maître , dans un moment où l'Eglise était riche, voulaient être pauvres, et pauvres jusqu’à la mendicité. Tous, comme lui, dans un moment où l’Eglise était souveraine , ne voulaient devoir leur intluence qu’à la soumission volontaire des esprits à leurs vertus. Ils ne disaient pas comme les hérétiques : 11 faut dépouiller l’Eglise ; mais la dépouillant dans leurs personnes , ils la montraient aux peuples avec sa nudité originelle. En un mot, ils aimaient Dieu , ils l’aimaient vraiment, ils l’aimaient pardessus toutes choses; ils aimaient le prochain comme euxmêmes et plus qu’eux-mêmes : ils avaient reçu à la poitrine la large blessure qui a rendu tous les saints éloquents.

Outre ce mérite d’une âme passionnée , sans lequel nul orateur n’exista jamais, les Frères Prêcheurs eurent de plus une grande habileté à saisir le genre de prédication qui convenait à leur temps.

La vérité est une sans doute, et dans le ciel son langage est comme elle-même. Mais ici-bas elle parle des langues diverses , selon la disposition des esprits qu’elle veut persuader. Elle ne parle pas à l’enfant comme à l’homme fait, aux barbares comme aux peuples civilisés , à un siècle rationaliste comme à un siècle plein de foi ; et pour mieux en entendre la raison , il faut remarquer deux points principaux dans les intelligences : l’uu par où elles s’éloignent delà vérité, l’autre ■par où elles y tiennent encore, si faiblement que ce soit. Ces deux points varient d’esprit à esprit. Cependant à chaque époque caractéristique de la vie des hommes et de la vie des

peuples , c’est à peu près par les mêmes endroits que les intelligences s’écartent et s’approchent de la vérité. Un mouvement commun les emporte, et leur fait subir des révolutions semblables. Or, de même que le navigateur doit connaître la position variable delà terre par rapport au ciel, quiconque a mission de répandre la vérité doit savoir quel est le pôle que l’esprit humain penche vers Dieu , quel est celui qu’il en détourne; quelle est , dans cette situation commune , l’inclinaison particulière de chaque intelligence. Autrement la vérité y tombe à faux , et n’y produit rien.

Après avoir exposé les deux causes principales du succès des Frères Prêcheurs dans leurs travaux apostoliques, je voudrais donner quelque idée de l’immensité de ces travaux. Les faire connaître un à un serait impossible; un mémoire n’est pas une histoire. Je me bornerai donc à eu présenter le cadre ou la circonférence , comme un voyageur qui veut juger d’un coup d’œil l’étendue d’un pays, tâche d’en embrasser de haut les horizons les plus lointains.

L’apostolat des Frères Prêcheurs a deux horizons. L’un s’arrête aux limites du monde ancien; l’autre s’étend , avec la découverte des Indes et des Amériques , jusqu'aux extrémités du monde nouveau. Le moment où l’un de ces points de vue finit et où l’autre commence, partage leur durée en deux phases égales, chacune de trois siècles pleins.

Pendant la première période de la naissance du treizième à la naissance du seizième siècle , voici les grandes lignes qui circonscrivent l'action des Frères Prêcheurs. Au midi , les missions chez les Maures et les Arabes, possesseurs d’une grande partie de l’Espagne , maîtres de l’Afrique, menaçant l’Europe de leurs armes, et la corrompant par l’infiltration de l’islamisme. En Orient, les missions chez les Grecs , séparés de l’Eglise par un schisme qu’on ne croyait pas alors irrémédiable, et chez les Tartarcs, qui, pendant le treizième et le quatorzième siècle, tenait l’Europe en alarmes au bruit de leurs expéditions. En Orient encore, les missions de Perse , d’Arménie, des bords de la mer Noire, etdu Danube. Au Nord, les missions en Irlande, en Ecosse , en Danemark , en Suède, en Prusse , en Pologne, dans les Russies , nations à qui la vraie

foi avait déjà été portée , mais qui , plus ou moins récemment converties, gardaient dans leur sein une foule d’infidèles et un reste confus de leurs anciennes superstitions. Le Groenland même vittarriver les Frères Prêcheurs sur les premiers vaisseaux que les vents y poussèrent, et au commencement du dixseptième siècle les Hollandais furent étonnés d’y découvrir un couvent dominicain dont la fondation remontait au moyen âge, et dont le capitaine Nicolas Zani avait déjà signalé l’existence en 1380. Le nombre des missionnaires que les Frères Prêcheurs entretinrent dans ces diverses contrées durant trois siècles surpasse tout ce qu’on pourrait croire.

Innocent IV leur écrivait en ces termes , le 23 juillet 1253 : « A nos chers fils les Frères Prêcheurs qui prêchent dans les » terres des Sarrasins , des Grecs , des Bulgares , des Cumans , » des Éthiopiens , des Syriens , des Goths , des Jacobites , » des Arméniens , des Indiens, des Tartares, des Hongrois » et autres nations infidèles de l’Orient, salut et bénédiction » apostolique , etc. »

On fut obligé de créer dans l’ordre une congrégation particulière de religieuse voyageurs pour Jésus-Christ chez les infidèles, et le pape Jean XXII , en 1523 , ayant donné à tous les frères la permission générale d’en faire partie. Il s’en présenta une si grande mullityde , que le souverain-pontife ne put en contenir son étonnement, et que, de peur de dépeupler les couvents d'Europe, il restreignit la faculté qn'il avait d’abord accordée sans limites. C’était le même spectacle qu’on avait vu dès le chapitre général tenu à Paris en 1222 , lorsque le bienheureux Jourdain de Saxe ayant demandé à ses frères qui d’entre eux voulaient partir pour les missions étrangères, tous, hormis quelques vieillards cassés par l'âge , tombèrent à genoux et s’écrièrent avec larmes : « Père, envoyez-moi ! »

11 sufiit de parcourir les chroniques de l’ordre pour y rencontrer à chaque pas des faits semblables, qui témoignent d’une activité et d’undévouement prodigieux. Et ces apôtres envoyés à toutes les nations alors connues n’étaient pas seulement des hommes d’une foi ardente , mais des hommes instruits , qui connaissaient les langues, les usages et la religion des peuples qu’ils sc proposaient d’évangéliser. Saint Raymond de Pennafort, l’un

des premiers maîtres généraux de l’ordre , de concert avec les rois d’Aragon et de Castille , avait fondé à Murcie et à Tunis deux collèges pour l’étude des langues orientales. Saint Thomas d Aquin , sur l’invitation du môme maître général , avait écrit sa célèbre Somme contre les nations. Frère Accold de Florence publiait sur les erreurs des Arabes un traité dans leur langue ; frère Raymond Martin , une Somme spéciale contre le Koran.

Le passage du cloilreaux voyages, des voyagcsau cloître donnait aux Frères Prêcheurs un caractère particulier et merveilleux. Savants , solitaires , aventuriers, ils portaient dans toute leur personne le sceau de l’homme qui a tout vu du côté de Dieu et du côté de la terre. Ce F rère que vous rencontrez cheminant à pied sur quelque route triviale de votre pays, il avaitcampé chez lesTartares , le long des fleuves de la Haute-Asie; il avait habité un couvent de l’Arménie, au pied du mont Ararat ; il avait prêché dans la capitale du royaume de Fez ou de Maroc; il allait maintenant en Scandinavie , peut-être de là dans la Russie-Rouge : il avait bien des rosaires à dire avant d’être arrivé. Si , comme l’eunuque des Actes des apôtres , vous lui donniez occasion de vous parler de Dieu , vous sentiez s’ouvrir un|autre abîme , le trésor des choses anciennes et nouvelles dont parle l’Ecriture, le cœur formé dans la solitude; et, à une certaine éloquence inimitable tombant de cette âme dans la vôtre, vous compreniez que le plus grand bonheur de l’homme terrestre est de rencontrer une fois dans sa vie un véritable homme de Dieu. Rarement ces Frères pércgrinants, comme on les appelait , revenaient mourir au couvent natal qui avait reçu leurs premières larmes d’amour. Beaucoup, épuisés de fatigues , s’endormaient loin de leurs frères ; beaucoup finissaient par le martyre. Car ce n’étaient pas de faciles disciples que les Arabes , les Tartares et les hommes du Nord , et tout Frère en partant avait fait le sacrifice de sa vie. Même en pleine chrétienté la mort sanglante fut souvent leur partage , tant les hérésies et les passions , qu’ils combattaient aussi de toutes leurs forces, avaient alors d’énergie.

Si l’on nous demande les noms de ces prédicateurs qui ont rempli trois siècles de leur parole, nous ne pourrons pas les dire: ils existent dans le sépulcre des chroniques , mais les pro-

Doncer ne serait pas les faire revivre. Voilà le sort de l’orateur. Cet homme qui a ravi des multitudes descend avec elles dans un même silence. En vain la postérité fait elî'ort pour entendre sa voix et celle du peuple qui l’applaudissait; l’une et l’autre vont s’évanouissant dans le temps comme le son s’évanouit dans l’espace. L’orateur et l’auditoire sont deux frères qui naissent et meurent le même jour, et l’on peut appliquer à toute la destinée qui les lie , ce que Cicéron disait dans un autre sens trèsprofond : « 11 n’y a pas de grand orateur sans la multitude qui » l’écoute. »

Toutefois je citerai quelques-uns des noms le mieux préservés de l’oubli.

C'était saint Hyacinthe , l’apôtre du Nord au treizième siècle, qui prêcha Jésus-Christ dans la Pologne , la Bohême, la Grande et la Petite Russie , la Livonie , la Suède , le Danemarck , sur les rivages de la mer Noire, dans les iles de l’achipel grec , le long des côtes de l’Asie-Mineure , et dont ou pouvait suivre la marche aux couvents qu’il semait sur sa roule.

C’était saint Pierre de Vérone, tombé sousle fer des assassins après une longue carrière apostolique et écrivant sur le sable avec le sang de ses blessures les paroles du Symbole des apôtres : Je crois en Dieu.

C’était Henri Suson, cet aimable jeune homme de Souabe au quatorzième siècle , dont la prédication avait un tel succès, que sa tête fut mise à prix. Traité de novateur , d’hérétique , de visionnaire, d’homme infâme, il se contenta de répondre à ceux qui l’engageaient à demander justice aux magistrats: « Je suivrais votre conseil si les mauvais traitements qu’on fait au prédicateur empêchaient le fruit de la prédication.»

A la même époque , frère Jean Taulère était applaudi dans Cologne et dans toute l’Allemagne. Mais après avoir brillé dans la chaire pendant plusieurs années , il en descendit tout à coup, et se retira dans sa cellule, laissant le peuple étonné de sa disparition. Or, un inconnu était venu le trouver au sortir d’un de ses discours , et lui avait demandé la permission de lui dire à lui-même ce qu’il pensait de lui. Taulère la lui ayant accordée, l’inconnu lui dit: « 11 y a encore dans votre nature un orgueil secret ; vous vous confiez à votre grande science et à votre titre

de docteur ; vous ne cherchez pas Dieu avec une intention pure, ni seulement sa gloire dans l’étude des lettres; mais vous vous cherchez vous-même dans la faveur passagère des créatures. C’est pourquoi le vin de la doctrine céleste et delà parole divine , quoique pur et excellent par lui-même , perd de sa force en passant par votre cœur , et il tombe sans saveur et sans grâce dans l’âmc qui aime Dieu (t). » Taulère était assezgrand pour entendre ce langage , et nul assurément ne le lui aurait tenu s’il n’avait été digne de l’entendre. Il se tut. La vanité de sa vie présente lui apparaissait. Retiré de tout commerce pendant deux ans , il s’abstint de prêcher et d’entendre les confessions, assidu , le jour et la nuit , à tous les offices du couvent, et passant le restedu temps dans sa cellule à pleurer ses péchés et à étudier Jésus-Christ. Au boulde deux ans , Cologne apprit que le docteur Taulère prêcherait de nouveau. Toute la ville se rendit à l’église, curieuse de pénétrer le mystère d’une retraite qui avait été fort diversement interprétée. Mais arrivé en chaire , Taulère fit de vains elforts pour parler ; il ne put tirer de son cœur autre chose que des larmes. Ce n’était plus seulement un orateur , c’était un saint.

Je nommerai encore saint Vincent Ferrier, qui, au quinzième siècle , évangélisa l’Espagne , la France , l’Italie , l’Allemagne, les royaumes d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande , et parvint à un si haut degré d'estime, qu’il fut choisi parmi les arbitres qui décidèrent de la succession au trône d’Aragon , et que le concile de Constance lui envoya des députés pour le supplier de venir s’asseoir dans son sein. Et ce Jérôme Savouarole, l’ami constant des Français en Italie, l’idole de Florence, dont il défendit les libertés et voulut réformer les mœurs, vainement brûlé vif au milieu d’un peuple ingrat , puisque sa vertu et sa gloire s’élevèrent plus haut que les flammes du bûcher. Le pape Paul III déclara qu'il regarderait comme suspect d'hérésie quiconque oserait en accuser Savouarole ; et saint Philippe de Néri conserva toujours dans sa chambre l’image de ce grand homme.

(<) Histoire de la Vie du sublime et illuminé théologien Jean Taulère , par Surius , p. G.

Sur la fin du quinzième siècle , un théâtre nouveau s'ouvrit à l'ambition des Frères Prêcheurs par la découverte des deux Indes , et il ne faut p-^s oublier de dire que la moitié de cette découverte leur est due. Car , après que Christophe Colomb eut essuyé les rebuts des cours de Portugal , d'Angleterre et de Castille , ce fut un Dominicain , frère Diégo Déza . précepteur de l'infant don Juan de Castille et confesseur de Fcrdinand-le- Catholique, qui affermit dans son dessein l'illustre Génois , et lui promit le succès. En effet, dans le temps que Ferdinand achevait la conquête du royaume de Grenade, en 1492 , Diégo obtint de lui qu’on équiperait trois vaisseaux dont le commandement serait donué à Christophe Colomb , et ce fut du haut de celte Hotte que l’heureux navigateur aperçut pour la première fois la terre que son génie lui avait révélée.

A peine le bruit de ces nouveaux mondes eut-il frappé l’oreille de l’Europe, qu’uue foule d’hommes apostoliques s’élancèrent sur les traces des conquérants.

Dès 1503, douze Frères Prêcheurs partent pour les Indes orientales.

En 1510, d’autres arriventàl’ile de Saint-Domingue.

En 1513 , frère Thomas Ortitz fonde au Mexique le premier couvent dominicain.

En 1526, douze Frères Prêcheurs se répandent dans toute la Nouvelle-Espagne , et y bâtissent cent maisons et couvents.

En 1529 , quatorze Frères Prêcheurs descendent au Pérou , ayant parmi eux le fameux Barthélemy de Las Casas , qui avait pris l'habit de saint Dominique.

Eu 1540, il y avait dans la Nouvelle-Grenade treize couvents et soixante maisons avec église.

En 1541, le Chili possédait quarante maisons et couvents.

En 1542, les Florides sont évangélisées par frère Louis Cancéri.

Eu 1549, on comptait dans la presqu’île de Malaca et dans les îles voisines dix-huit couvents et soixante mille chrétiens.

En 1550, les Dominicains fondent une université à Lima.

En 1556 , ils entrentdansle royaume de Siam , et frère Gaspard de la Croix a la gloire de mettre le pied à la Chine où nul missionnaire ne l’avait précédé.

En 1575, frère Michel Bénavidès pénètre aussi en Chine avec deux compagnons , et y élève la première église catholique sous l'invocation de l’archange Gabriel. Il fait un travail sur la langue chinoise, et crée un collège pour l'éducation des enfants dans la religion chrétienne.

En 1576, vingt-cinq Frères Prêcheurs se mettent en roule pour les îles Philippines, dont l’un d’eux, frère Dominique Salazar , devient le premier évêque.

En 1584, les Dominicains évangélisent l’ile de Mozambique et la côte orientale de l’Afrique.

En 1602 , ils ont une maison au Japon.

En 1616, ils érigent une université à Manille(t).

Toutes ces missions , et beaucoup d’autres dont l’énumération serait fatigante, furent arrosées du sang le plus pur et le plus généreux. II y avait alors entre les deux mondes une lutte à qui répandrait le plus largement le sang dominicain. Les protestants le versaient par Ilots en Europe; l’Amérique, l’Asie et l’Afrique l’offraient en sacrifice à d’autres erreurs : jamais l’ordre de saiut Dominique n’avait présenté un si grand spectacle. Qui l’eût vu d’en haut et d’un seul regard , comme Dieu , n’eût pas cru possible qu’un si petit nombre d’hommes pût parler tant de langues, occuper tant de lieux, diriger tant d’affaires et donner tant de sang. Mais ce qui porta leur gloire plus loin que tout le reste fut leur courageuse résistance aux oppresseurs des indigènes de l’Amérique. Cette terre tranquille, qui avait reçu avec tant de naïveté les premiers vaisseaux de l’Europe, ne tarda pas à être inondée d’une race d’hommes qui se disaient Espagnols et chrétiens , mais que personne n’aurait pu en croire sur parole, lis traitèrent l’Amérique et ses habitants comme un tigre qui est tombé sur une proie. Quatre traits de plume sur une carte géographique donnait au premier venu un morceau de terre américaine avec les Indiens qui en étaient possesseurs. Leur possession devenait le litre de leur servitude , si l’on peut appeler servitude un travail où la vie de l’esclave ne semblait plus même une chose , tant on la

(i) Ces faits et ces dates sont tirés des Monumenla Dominicana, par le père Vincent-Marie Fontana.

ménageait peu. Les conquérants croyaient avoir découvert d’inépuisahles mines d’or et d’hommes. Ils tuaient un Indien sans y penser. Lorsqu'ils s’aperçurent que le nombre en diminuait, ils allèrent à leur chasse avec des meutes de chiens. L’Indien libre encore était une pièce de gibier ; esclave, il n’était pas même un animal domestique. Bientôt le sang versé simplement finit par ennuyer ces hommes; ils le versèrent avec des circonstances amusantes. Ils ouvraient le ventre aux femmes enceintes, faisaient des gageures à qui fendrait le plus adroitement un Indien en deux , arrachaient les enfants des mamelles de leur mère et leur brisaient la tête contre un mur, ou bien ils les jetaient à la rivière, en leur disant : « Nage, » mon petit, nage. » Enfin quelque chose qui semblait un remords les prit. Us eurent un jour la pensée que peut-être ils avaient besoin de se justifier, et ils écrivirent la théorie de leurs actions. Selon eux , le Dieu tout-puissant , maître du ciel et de la terre, leur avait donné l’Amérique, vu la supériorité d’eux, Espagnols, sur les Indiens. De plus , Jésus- Christ la leur avait donnée par leur baptême ; et comme on pouvait leur objecter qu’il n’y avait qu’à baptiser les Indiens, ils soutenaient que les Indiens en étaient incapables, et que pour être chrétien il fallait d’abord être homme !

La question était de savoir si nul ne se présenterait au nom de la justice dans ces contrées malheureuses, si nul n’y vengerait l’humanité, l’Europe et la religion. La gloire en était réservée à l’ordre de saint Dominique. Tous ses missionnaires sans exception se portèrent défenseurs des Indiens avec une héroïque intrépidité. Ils attaquèrent leurs oppresseurs du haut de la chaire, dans des écrits, au conseil de Castille, devant le Saint-Siège , par tous les moyeus dont on pouvait alors disposer pour créer l’opinion et en accabler la tyrannie. En 1557, frère Julien , évêque de Tlascala , et frère Dominique Bétanzos, prieur de la province , établirent dans un ouvrage le droit des Indiens à la liberté , à la propriété et au christianisme, et ils l’envoyèrent au pape Paul III par des députés , le suppliant de rendre un décret conforme à la doctrine qu’ils y exposaient. Paul III ne fit pas attendre sa décision. 11 déclara solennellement que les Indiens étaient des'hommes , capables de la foi

chrétienne , dignes des sacrements de l’Eglise , et qu’on ne pouvait sans injustice les priver de leurs biens et de leur liberté. Beaucoup de Frères Prêcheurs se firent alors un nom vénéré. Mais l’un de ces noms a surpassé tous les autres , et renfermé dans sa mémoire immortelle la gloire de tous.

Barthélemy de Las Casas, gentilhomme originaire de Séville, était passé en Amérique en 1502 , à l’âge de vingt-huit ans. 11 y eut à peine mis le pied , que ses entrailles s’émurent de compassion et d’horreur au spectacle dont il était témoin. Au lieu de songer à sa fortune , il résolut de consacrer sa vie à la défense de l’Amérique , et il s’y prépara en se faisant initier par la communication du sacerdoce aux secrets les plus intimes de la rédemption du monde. Jusqu’à soixante et dixsept ans , tant qu’un peu de force coula dans ses veines , il ne cessa d’agir pour cette sainte cause. On le vit traverser huit fois l'Océan pour aller de l’Amérique à la cour d’Espagne et de la cour d’Espagne à l’Amérique , portant des plaintes et rapportant de vains décrets. On l’entendit s’écrier en présence d’un conseil qui méditait l’établissement de la monarchie universelle: « Toutes les nations sont également libres , et il n’est permis à aucune d’entreprendre sur la liberté des autres. » Il osa présenter à Charles-Quint , sous le litre de la Destruction des Indes par les Espagnols, un mémoire où les crimes de ses compatriotes étaient retracés avec un style d’une vérité sanglante, sacrifiant ainsi à la justice sa sûreté personnelle et l’honneur de sa nation. Charles-Quint fut assez grand pour le nommer protecteur général des Indes. Mais cette qualification magnifique , malgré les pouvoirs étendus qui y étaient joints, ne servit qu'à montrer à Las Casas le peu de bien qui est au pouvoir des rois lorsque l’ambition est leur pensée principale , et l’équité un simple accident de leur conscience. Un moment, au milieu de sa carrière, Las Casas tourna tristement ses regards sur lui-même et sur son temps ; il ne put continuer à porter tout seul le poids de son cœur, et revêtit à quarantehuit ans l’habit de saint Dominique , comme celui qui couvrait alors tout ce qui restait de plus généreux sur la terre. 11 sembla y puiser de nouvelles forces avec de nouvelles vertus, et sa soixante-dixième année le trouva sollicitant la cour d’Espa-

gne pour les Indiens. Ce n’était pas la fin. Ce vieillard blanchi dans l’apostolat, qui avait refusé plus jeune l'évêché de Cusco, crut que l’épiscopat siérait à son âge, comme un bâton sied au voyageur qui n’en peut plus du chemin et des années ; il accepta l’évêché deChiapa , et l’Océan le ramena encore une fois au secours de l’Amérique. Cette fois fut la dernière. Soit tendresse d’un homme de soixante et dix-sept ans à qui le pays de son enfance revient en mémoire , soit pour ne pas entendre de son lit de mort les derniers gémissements des populations indiennes moissonnées par un demi-siècle de barbaries, il voulut mourir en Espagne. Mais pendant que sa patrie le regardait avec vénération comme une flamme d’en haut qui va s’éteindre, comme une relique que la mort n’a pas encore tout à fait consacrée, lui, ranimant sa vie dans la charité, y glana quinze ans d’une arrière-vieillesse admirable. Sa voix presque séculaire se fil encore entendre au conseil de Castille en faveur des Indiens , et sa main qu’on eût crue glacée écrivit ce fameux traité de la Tyrannie des Espagnols dans les Indes. Enfin , rassasié de jours, comblé de mérites et de gloire, victorieux de tous ses détracteurs , Las Casas mourut à quatre-vingt-douze ans au couvent des Frères Prêcheurs de Valadolid , laissant à la postérité un nom religieux et populaire.

L’Amérique espagnole s’est montrée sensible à tous ces pieux souvenirs. Elle n’a pas oublié ceux qui furent ses apôtres , ses amis, ses pères, ses tuteurs, les martyrs de ses droits. Vingt révolutions l’ont bouleversée, du détroit de Magellan au golfe de la Californie; ses anciens souverains, qui s’intitulaient fastueusement les rois des Espagnes et des Indes , ont été chassés de tous leurs domaines transatlantiques : mais l'humble Frère de Saint-Dominique et de Saint-François prie tranquillement sur cette terre reconnaissante, ne craignant rien du passé et rien de l’avenir. L’Eglise catholique , qui avait été fidèle à ces régions infortunées au temps de leur oppression , leur a été fidèle encore au temps de leur liberté, et, malgré les réclamations de la cour d’Espagne, elle a continué de pourvoira la succession de leur épiscopat. C’a été l’une des actions illustres du souverain-pontife Grégoire XVI , actuellement régnant, de ce vieillard auguste qui, en si peu d’an-

nées, s’est fait dans le cœur des chrétiens une gloire antique, une mémoire qui a déjà le poids des siècles. De son côté, l’Amérique a donné à l’Eglise et aux ordres religieux des marques nouvelles de son inviolable attachement : elle a proclamé dans ses chartes les droits éternels de la religion , et récemment , lorsque l’Espagne eut brisé la porte des vieux cloîtres contemporains de sa nationalité, le gouvernement du Mexique envoya des ordres à ses consuls pour offrir un asile aux religieux dispersés. On devait leur donner trois cents écus pour les frais de route, un passage à bord des bâtiments de l’Etat, et une pension viagère sur le trésor public , avec la condition tout à fait noble et chrétienne, de travailler dans les missions. En effet, beaucoup ont profité de ces offres généreuses, et , réunis de divers points de l’ilalie dans le port de Gênes, s’y sont embarqués pour chercher au Mexique les traces de leurs glorieux ancêtres. Ainsi , pendant que la plupart des monarchies de l’Europe persécutent les ordres religieux ou leur disputent avec avarice l’eau et le feu, les républiques du Nouveau- Monde les transportent chez elles au prix de l’or. Vanités des vanités , et tout est vanité, hormis d’aimer Dieu et de le servir.

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