‹ Considérations sur le système philosophique de M. de La MennaisChapitre 23 sur 26 · DES ARTISTES, ÉVÊQUES , CARDINAUX, PAPES, SAINTS ET SAINTES · texte numérisé non relu

DES ARTISTES, ÉVÊQUES , CARDINAUX, PAPES, SAINTS ET SAINTES

donnés a l’église par l’ordre des frères prêcheurs.

Bien que l'apostolat et la science divine fussent le but principal de l’ordre des Frères-Prêcheurs, néanmoins saint Dominique n’avait exclu de son œuvre aucun travail utile au salut des âmes. Il ne faut donc pas s’étonner de rencontrer le nom de ses disciples dans les arts , dans le ministère pastoral, dans le gouvernement général de l’Eglise, et dans une foule de situations particulières qui ne se lient entre elles que par le dévouement.

Si l’on s’étonnait, par exemple, de voir des artistes, et même de grands artistes , parmi les Frères-Prêcheurs, on n’aurait pas de l’art l’idée religieuse qui lui convient. L’art, n'étant, comme la parole et l’écriture, que l’expression du vrai et du beau a droit d’être cultivé par tous ceux qui s’occupent d’élever l’âme de leurs semblables à la contemplation de l’invisible, et Dieu lui-même, en même temps qu’il donuait à Moïse les tables de la loi, lui montrait sur le Sinai la forme du tabernacle et de l’arche sainte. C’était nous apprendre que l'architecte des mondes est l’artiste par excellence, et que plus l’homme reçoit de son esprit, plus il est capable et digne d’aspirer lui-même aux saintes fonctions de l’art. Les religieux du moyen-âge n’ignoraient pas cette vérité. Les cloîtres cachaient des architectes , des sculpteurs , des peintres , des musiciens , de la même manière qu’il s’y formait des écrivains et des orateurs. Le chrétien, en entrant sous le doux ombrage de leurs voûtes , offrait à Dieu avec son âme et son corps le talent qu’il avait reçu de lui , et quel que fût ce talent , il ue manquait pas

de prédécesseurs et de maîtres. Près de l’autel , tous les frères se ressemblaient par la prière; rentrés dans leurs cellules , le prisme était décomposé, et chacun d’eux exprimait à sa manière un rayon de la beauté divine. O temps fortunés ! Paradis terrestres détruits par le despotisme et la barbarie ! Toute la civilisation moderne ensemble ue peut pas bâtir aujourd’hui une église chrétienne , et de pauvres Frères Prêcheurs du treizième siècle tout à fait inconnus, Fra Sisto, Fra Ristoro et Fra Giovanni , élevaient dans Florence celte église de Santa- Maria-Xovella , que Michel-Ange allait voir tous les jours , et dont il disait qu’elle était belle , pure et simple comme une fiancée; d'où lui est venu le nom que lui donne encore le peuple florentin , le doux nom de La Sposa. A chaque instant le citoyen et l’étranger répètent cette louange en passant sur la place de La Sposa, mais nul ne parle des artistes : la gloire les respecte jusque dans leurs tombeaux, et craint d’alarmer ces chastes cœurs , où l’humilité surpassait le génie.

Quelquefois pourtant elle a fait violence à leurs frères d’art et de religion. Quel nom est plus célèbre dans la peinture que le nom du dominicain Fra Angélico de Fiésole ? « Fra Angé- » lico, dit Vasari , eût pu mener une vie heureuse dans le » monde; mais comme il voulait avant tout le salut de son » âme , il embrassa la vie religieuse dans l’ordre de saint Do- » minique , sans abandonner la peinture , unissant au soin de » son bonheur éternel l’acquisition d’une éternelle renommée » parmi les hommes.» Jamais Fra Angélico ne peignait qu’à genoux les images de Jésus-Christ et de sa sainte Mère, et souvent des larmes attestaient le long de ses jones la sensibilité de l’artiste et la piété du chrétien. Quand Michel-Ange vit dans l’église de Saint-Dominique , à Fiésole , le tableau de l'Annonciation qu’y avait peint notre Frère Prêcheur , il témoigna son admiration par ces paroles : « Un homme n’a pu faire ces figures-là qu’après les avoir vues dans le ciel. » Appelé à Rome par le pape Eugène IV, Fra Angélico peignit dans les appartements du Vatican les grandes fresques qui représentent l'histoire de saint Laurent et de saint Etienne , et le pape , encore plus ravi de son âme que de son pinceau , lui offrit l’archevêché de Florence, sa patrie. C’était une récom-

pense quelquefois accordée dans ces temps-là et dans les temps antérieurs à de semblables mérites : on ne croyait pas qu’un peintre ou un architecte chrétien fût moins digne de l’épiscopat qu'un prédicateur , les uns et les autres disant les mêmes choses avec la même foi dans des arts différents. Mais Fra Angélico refusa obstinément la crosse archiépiscopale , et désigna au souverain-pontife, comme étant plus digne que lui, le frère Antonin , que Nicolas V éleva depuis sur le siège de Florence , et qui devint saint Antonin.

Les annales de la peinture comptent encore avec orgueil Fra Bartoloméo, qui s’était appelé dans le monde Baccio délia Porta. Un peu avant l’àge de vingt ans , lorsque déjà son talent se révélait à lui-même et aux autres, il entendit les prédications de Jérôme Savona.role, et prit parti pour la réforme que ce grand orateur s’efforçait d’introduire à Florence. Au moment où son maître fut arrêté, il était dans le cloître de Saint-Marc, parmi les cinq cents citoyens venus pour défendre Savonarole , et il fut tellement accablé de sa mort , qu’il alla prendre l’habit de saint Dominique au couvent de Pralo, résolu d’y ensevelir à jamais sa vie, et de ne plus toucher une toile avec un pinceau. Beaucoup d’hommes illustres de cette époque éprouvèrent le même découragement , et Savonarole mort, estimèrent que ce n’était plus la peine d’écrire, de parler, ni de peindre, ni de se donner un autre but dans le monde que le sentiment éternel de sa vanité. En effet, le paganisme moderne l’emportait, Luther était aux portes ; et Savonarole, après avoir souvent prédit cette prochaine catastrophe, avait été sur son bûcher le dernier jet d’une tlamme que ses contemporains ne devaient plus revoir. Fra Bar toi oméo porta toute sa vie dans sa poitrine l’inconsolable deuil de cette mort, et l'amitié même de Raphaël ne put voiler dans son cœur la présence triste de son premier ami. Cependant au bout de quatre années, il fut vaincu par les sollicitations de ses frères, et consentit à produire de nouveaux chefs-d'œuvre avec un regret que le succès ne tarissait point.

N’oublions pas non plus Fra Bénédetto, peintre en miniature au couvent de Saint-Marc, inconnu pour son talent, mais éternellement connu , parce qu’au jour où Savonarole fut ar-

rélé, il s’élait armé de pied en cap pour le défendre, et ne retint l’épée dans le fourreau que sur les remontrances de son maître, qui lui dit qu’un religieux ne devait avoir d’autres armes que les armes de l’esprit. II voulut du moins l’accompagner au supplice et souffrir avec lui, et il fallut que Savonarole l’arrêtât en lui disant: « Frère Bénédetto, au nom de l’obéissance, ne venez pas, parce que j’ai aujourd’hui à mourir pour l’amour du Christ. » Je ne me lasserais pas d’errer dans ces souvenirs , car nous ne sommes plus que des ombres, et c’est la consolation des morts de retourner parmi les vivants.

L’ordre des Frères Prêcheurs a donné à l’Eglise un grand nombre d’évêques , dont plusieurs ont joué un rôle considérable. Je n’entrerai dans aucun détail biographique à leur sujet, ni sur ceux qui ont été revêtus du cardinalat, lapremière dignité du monde après la suprême, écrivait à Louis XIV le cardinal de Bouillon. Je me bornerai à dire qu’en 1825, six cents ans après la mort de saint Dominique, il y avait eu sous son habit soixante-dix cardinaux, quatre cent soixante archevêques, deux mille cent trente-six évêques, quatre présidents de conciles généraux , vingt-cinq légats à latere, quatre-vingts nonces apostoliques, et un prince électeur du saint-empire romain. La plupart des Frères Prêcheurs qui furent élevés à ces hautes dignités étaient de simples religieux, sans naissance et sans fortune , ne devant qu’à leurs vertus le choix que faisaient d’eux les souverains-pontifes et les princes temporels. L’Eglise romaine a toujours conservé cet usage de tirer de la poussière des cloîtres de pauvres moines pour les mettre à la tête des peuples , en même temps qu’elle y place aussi des hommes d’une éminente condition. Cette Eglise, mère et maîtresse, n’a d’ostracisme contre aucune supériorité : elle accepte le gentilhomme et l’homme du peuple, et quand on assiste à ses saintes cérémonies, l’œil y découvre sous la même bure ou sous la même pourpre tous les rangs confondus dans l’égalité du mérite ou de l’abnégatiou. La papauté porte la première à son front cette auréole. La tiare va , sans rougir , du prince au pâtre , et le souverain-pontife qui lutte aujourd’hui contre la maison de Brandebourg est à peine le fils d’uu

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bourgeois de Bclluuc. La robe blanche qui le couvre était sa robe de camaldule , et en passant du cloître au Vatican , il n’a pas môme eu la peine de changer d’habit, pas plus qu’il n’avait à changer de cœur.

Plus d’un Frère Prêcheur reçut aussi et honora la tiare. Le premier fut Pierre de Tarentaisc, archevêque de Lyon , transféré ensuite au siège de Tarentaise, cardinal-évêque d’Ostie et de Vellétri , grand-pénitencier, et enfin pape, en 1276, sous le nom d'innocent V. Quoique son pontificat n’ait duré que cinq mois, il eut le temps de réconcilier les républiques de Lucques et de Pise, et de donner la paix à Florence.

La papauté de Frère Nicolas Boccasini , élu en 1303, et qui prit le nom de Benoit XI , fut courte aussi , mais elle est célèbre par la gravité des circonstances où il la reçut, et qui ne surpassèrent point ses forces. Ce fut lui , eu effet, qui succéda à Boni face Ylll. Le conclave le choisit pour le récompenser de sa courageuse conduite dans la journée d’Anagni , lorsque, tout le monde ayant abandonné le souverain-pontife, il resta seul à ses côtés avec un autre cardinal , et soutint la majesté du Saint-Siège contre le souillet de N'ogaret. Dès que son élection fut consommée , il travailla à la paix de l’Eglise avec autant de douceur qu’il avait eu de fermeté dans le péril , et la France lui doit de l’avoir sauvée d’une situation très-critique sans une goutte de sang versé.

En 1566, Frère Michel Ghisléri , appelé le cardinal alexandrin , parce qu’il était né proche d’Alexandrie de Piémont, fut élu pape et prit le nom de Pie V. 11 avait donné sous les pontificats précédents de si grandes preuves d’indépendance et de fermeté, que le peuple romain fut alarmé de sou avènement. Le nouveau pape le sut et répondit à ceux qui lui en parlaient : « Je ferai en sorte que le peuple romain ait plus de douleur de ma mort que de mon élection. » Ce |fut ce qui arriva. 11 sema tant d’illustres actions dans un règne de six ans, qu’un deuil universel accompagna ses funérailles. Personne n’ignore qu’en 1571 il conclut avec Venise et l’Espagne une ligue contre les Turcs, laquelle eut pour résultat cette fameuse bataille navale de Lépante , où les armes chrétiennes obtinrent un des plus mémorables et des plus nécessaires succès qui les aient signalées à la reconnaissance de l’Europe.

De saint Pie V à Benoit XIII, dernier pape dominicain, il s’écoula cent cinquante années. Le rôle du pontificat était bien changé : mis en dehors des affaires générales de l’Europe par le traité de Weslphalie et par le despotisme qui s'installait sur tous les trônes chrétiens , il ne pouvait plus offrir au monde que le spectacle de la vertu désarmée , en attendant l’heure des révolutions et du martyre. C’est le destin delà vérité sur la terre de puiser, dans quelque situation qu’on lui fasse, une illustration qui lui est propre. Si les hommes lui accordent un grand pouvoir, elle leur imprime un grand mouvement, change leurs guerres d’ambition en croisades civilisatrices , s’interpose entre l’injustice des grands et la violence des petits , fonde des universités , abolit l’esclavage , ouvre à la misère etau malheur d'innombrables asiles, contraint le sol à porter le poids d’éternels chefs-d œuvre, élève, étend, affermit l’humanité. Si les hommes lui retirent le pouvoir, elle se retire elle-même en arrière , et se tient sur sa porte comme un vieillard cassé par le temps et dépouillé de ses offices , s’asseoit sur la fin du jour au-devant de sa maison , et présente encore à ses concitoyens qui passent en le saluant une image vénérable de tout ce qui est bien. Si les hommes vont plus loin et persécutent la vérité, alors, usée qu’on la croit, elle tire de son antiquité même des forces capables de vaincre tous les mondes ; elle ouvre ses trésors : elle y ceint l’épée qui tua ses apôtres , les chaînes où furent meurtris les reins des jeunes filles mortes pour Dieu ; elle met à son cou les os des enfants qui , déchirés sur les chevalets, ont ri des proconsuls et des empereurs ; elle prend le bâton qui assommait ses fidèles par milliers, et, ainsi parée, elle attend debout sur la place publique, sachant que Dieu est derrière elle , et que tout est sauvé quand toùt est perdu. Quoi que fassent donc les hommes, la vérité ne fait que changer de gloire; elle quitte une couronne pour en prendre une autre , et d’or ou de fer , cette couronne est toujours maîtresse.

Or, tel le sort de la vérité, tel le sort de la papauté qui en est l’organe. 11 ne dépend pas d’un pape de choisir son mode de puissance, pas plus qu’il ne dépend de lui de choisir son heure ; mais toujours i{ dispose d’une puissance s’il est

digne de son rang. Benoit XIII , élu en 1724 , ne pouvait pas , comme Innocent V, jouer le rôle de médiateur entre les républiques d'Italie ; ni , comme Benoit XI , donner la paix à la France ; ni , comme saint Pic V , gagner la bataille de Lépante; il ne pouvait pas davantage souffrir la prison et l’exil comme ses futurs successeurs Pie VI et Pie Vil : son jour avait été marqué entre les deux époques, et il fut tout ce qu’un pape devait être au dix-huitième siècle , un homme de bien , un saint. Issu de l’illustre famille des Gravina-Orsini , il quitta le monde dès sa première jeunesse , donna toute sa vie l’exemple d’une simplicité qui couvrait d’un voile aimable ses autres vertus ; et lorsque enfin la tiare tomba d’elle-même sur son front, il se plut à la cacher souvent aux regards, allant à pied visiter les églises et les hôpitaux de Rome, et préférant aux traditions solennelles de la cour apostolique les inspirations d’un cœur parfaitement digne d’avoir échangé autrefois le palais de ses pères contrôla cellule du Frère Prêcheur.

Dans ces quatre papes dominicains reluit le caractère de l’ordre entier. Chacun d’eux répondit à son temps par un côté flexible, sans que le tact de leur siècle leur ôtât rien du courage militant qui fut toujours dans la nature dominicaine, et qui a fait de sa longue histoire une ligne droite. Rien ne ressemble plus au génie français que le génie dominicain. C’est pourquoi , dans la liste des maîtres-généraux que j’ai sous les yeux, et qui ne va que jusqu’en 1720, sur soixante maîtresgénéraux , dix sept ont été Français, c’est-à dire presque le tiers : aucun autre ordre ayant son centre à Rome ne présente ce phénomène.

Mais tous les ordres religieux, quels que soient leur caractère particulier, leur origine , leur but et leurs moyens , doivent se rencontrer dans un point commun , qui est la sainteté. Là est le confluent de tout ce qui fut atteint du souffle de Dieu. Là se rejoignent tous ceux qui donnèrent à Dieu et aux hommes leur vie , quelle qu’ait été la forme de la donation , les vierges sans tache , les mères chrétiennes ; les apôtres : les docteurs, les martyrs de la vérité ; l’ouvrier gagnant son pain dans un travail vulgaire en soi , mais élevé par l’intention ; le soldat tombé avec le sentiment de la justice ; le criminel trans-

formant son supplice en immolation volontaire par le repentir; le religieux ceint delà corde de saint François ou du cilice de saint Bruno, pourvu qu’il y ait en dessous une chair dévouée; tout corps et toute âme enfin qui n’a pas vécu pour soi , mais pour Dieu dans les hommes , et pour les hommes en Dieu. La sainteté, lien de tous les êtres moraux , n’est que le dévouement puisé à sa source la plus haute. C’est pour cela que le sacrifice est l’action religieuse par excellence , et que la croix , symbole présent et futur du Christianisme , paraîtra au dernier jour pour juger les vivants et les morts. Quiconque pourra être mesuré à la taille de la croix , sera sauvé , quiconque n’aura rien dans ses membres et son cœur qui s’adapte à la croix sera perdu : les uns iront au royaume de l’amour, les autres au royaume de l’égoïsme. Ici-bas, ces deux royaumes sont mêlés. L’Eglise, foyer de l'amour, et le monde, foyer de l’égoïsme , se pénètrent et se repoussent sans cesse , et, dans ce combat inépuisable, les ordres religieux sont l’effort le plus extrême de l’Eglise pour vaincre le monde à force de dévouement, et par conséquent de sainteté. Or, tout ce qui précède a fait voir si l’ordre de saint Dominique avait accompli sa tâche en ce genre. De siècle en siècle, il a grossi d’une foule de noms la liste vénérable des hommes que la voix des peuples et celle de l’Eglise ont proclamés , dès cette terre, les concitoyens du ciel. Chaque jour, en mille lieux ; le pauvre croise ses mains fatiguées sur le balustre qui entoure la châsse ou l’image de quelque Frère Prêcheur, et repose son âme dans le souvenir populaire d’une créature qui préféra la pauvreté à tous les biens. Laissonsà la garde de ceux qui les savent et les invoquent ces noms révérés, et terminons cette légère esquisse d’un ordre immense par l’éloge qu’en faisait , au quatorzième siècle , un des plus grands poètes chrétiens , le chantre indépendant de la Divine Comédie :

« En cette partie du monde d’où le Zéphyr part, et vient ouvrir les feuilles nouvelles de l’Europe;

» Non loin du bruit des flots qui cachent le soleil à tout homme derrière leur immensité ;

» Est assise la fortunée Calaroga , sous la protection du grand écu où le Lion domine la Tour , et la Tour le Lion.

» Là naquit l’amoureux serviteur de Dieu , le saint champion de la foi chrétienne , doux aux siens et rude aux ennemis.

» A peine était créée son âme que , remplie d’une vive vertu , elle lit prophétiser sa mère.

» Lorsque au sacré baptême la foi et lui se fiancèrent ensemble , et se promirent de se sauver l’un par l’autre ,

» La marraine qui donnait pour lui le consentement , vit en songe le fruit merveilleux qui devait sortir de lui et de ses héritiers.

» Et pour que son nom répondit à sa nature , un ange vint le nommer du nom même du Seigneur , auquel il était tout entier.

» Il fut appelé Dominique : et c'est de lui que je parle comme du jardinier choisi par le Christ pour l’aider dans son jardin.

» Bien parut-il qu’il était l’envoyé et l’ami du Christ, puisque son premier amour fut pour le premier conseil que donne le Christ.

b Souvent sa nourrice le trouva couché par terre , silencieux et éveillé, comme s’il eût dit : Je suis venu pour cela.

» Oh ! vraiment heureux son père ! Oh ! vraiment pleine de grâce sa mère ! comme le dit leur nom même de Félix et de Jeanne.

» En peu de temps , non pour le vain amour du monde , mais par amour de la manne véritable ,

b II devint grand docteur, et se mit à travailler la vigne qui blanchit et se dessèche lorsque le vigneron n’est pas digne d’elle.

b Et il ne demanda pas un siège suprême, meilleur autrefois aux pauvres chrétiens qu’il ne l’est aujourd’hui ( non par la faute du siège , mais de celui qui est assis dessus).

b 11 ne demanda pas de donner moins au lieu de donner plus, ni le premier bénéfice vacant, ni les dîmes qui appartiennent aux pauvres de Dieu ;

» Mais seulement la liberté de combattre pour l'Evangile contres les erreurs du monde (i). b

Ainsi débordait de l’âme mélancolique et forte du Dante l’admiration que lui avait inspirée l’ordre de saint Dominique. Ce proscrit, dont la plume n’a épargné aucune grandeur coupable, traita toujours les Frères Prêcheurs et les Frères Mineurs comme les héros de son siècle ; et sa pensée , après avoir fait tristement le tour du monde dans les longs jours de l’exil , revenait à eux avec le diflicile plaisir de pouvoir respecter. Tels furent aussi les sentiments des plus grands hommes du moyen âge. L’apparition simultanée de saint Dominique et de saint François fit sur tous ceux qui jouaient alors un rôle dans les aftaires du monde reflet d’un miracle de la Providence, et le tressa illemcut unanime qu’ils en eurent est un éloge que les siècles nouveaux n’infirmeront jamais. C’est aux contemporains à juger les choses et les hommes de leur temps. C’est à ceux qui ont mangé le même pain à savoir ce qu’il valait ; et de même que l’avenir ne comprendra pas les idées les plus généreuses d’aujourd’hui , accordons au passé d’avoir connu ceux qui lui firent du bien et ceux qui lui firent du mal. Le malade retourné à gauche demande ensuite qu’on le retourne à droit ; mais en bénissant la seconde main qui le touche à son gré , il ne doit pas maudire la première : toutes les deux sont sacrées.

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