‹ Considérations sur le système philosophique de M. de La MennaisChapitre 24 sur 26 · DE L’INQUISITION · texte numérisé non relu

DE L’INQUISITION

L’inquisition est un tribunal établi autrefois dans quelques pays de la chrétienté par le concours de l’autorité ecclésiastique et l’autorité civile , pour la recherche et la répression des actes qui tendent au renversement de la religion.

(i) Il Paradiso, ch. xii.

On accuse saint Dominique d’avoir été l’inventeur de ce tribunal ;

On accuse les Dominicains d’en avoir été les promoteurs et les principaux instruments ;

On les rend comptables particulièrement des excès de l'inquisition espagnole.

Or , saint Dominique n’a point été l’inventeur de l’inquisition , et n'a jamais but aucun acte d’inquisiteur;

Les Dominicains n’ont point été les promoteurs et lès principaux instruments de l’inquisition ;

Et quant à l’inquisition espagnole, loin d’en être responsables, ils en furent éloignés par les rois d’Espagne, dès que les rois d’Espagne , à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle, transformèrent ce tribunal en une institution nouvelle et politiqne qui exigeait des serviteurs plus dépendants que des religieux.

Ces assertions peuvent étonner ceux qui croient à l’histoire telle que les protestants et les rationalistes l'ont faite ; mais elles ne surprendront point ceux qui savent que l’histoire , depuis trois siècles , est un mensonge perpétuel et flagrant , que les savants de France, d’Allemagne et d’Angleterre ont déjà démoli en partie. Dans tous les cas , je donnerai mes preuves.

En 1812, les Cortès espagnoles assemblées dans l’ile de. Léon nommèrent un comité de constitution qui fut chargé , entre autres travaux , de présenter un rapport et un projet de> décret sur le tribunal de l'inquisition. Le comité fit dans son rapport un exposé de l’origine et du développement de ce tribunal, et conclut à ce qu’il fût aboli en Espagne. Cette pièce, de fabrique rationaliste , libérale et espagnole, et qui , à tous ces titres , ne saurait être suspecte de partialité en faveur de l’inquisition, sera mon premier moyen justificatif.

Un autre document non moins précieux est l’Histoire de l’inquisition publiée à Amsterdam , en 1692 , par Philippe de Lymborch , professeur de théologie dans la partie calviniste des Remonstrants. Celte histoire, aussi hostile que possible à l’Eglise catholique , à l’inquisition et aux Dominicains, sera mon second moyen justificatif.

Je ne dirai rien qui ne soit appuyé sur l’un ou l’autre de ces monuments ennemis, et quelquefois sur tous les deux ensemble. Ils me serviront de texte , et le reste de mes preuves n’en sera que le commentaire.

Voici , pour commencer, la manière dont le comité des Cortès s’exprime sur saint Dominique : « Les premiers inquisi- » leurs n’opposèrent jamais à l’hérésie d’autres armes que la » prière, la patience et l’instruction, et saint Dominique » surtout, comme l’assurent les Bollandistes , et les Pères » Echard et Touron (i). » Et plus bas : « Philippe II , le plus » absurde des princes , fut le véritable fondateur de l'inquin sition ; ce fut sa politique raflinée qui la porta à ce point » de hauteur où elle était montée. Toujours les rois ont re- » poussé les conseils et les soupçons qui leur ont été adres- » sés contre ce tribunal , parce qu ils sont dans tous les cas » maîtres absolus de nommer, de suspendre ou de ren- » voyer les inquisiteurs , et qu'ils n’ont d’ailleurs rien à » craindre de l’inquisition, qui n’est terrible que pour leurs » sujets (s). »

Ainsi le comité des Cortès distingue dans l’inquisition deux termes extrêmes, saint Dominique et Philippe II : le premier, n’ayant d’autres armes que la prière, la patience et rinslruction ; le second , véritable fondateur de V inquisition , la transformant en un tribunal terrible dont les rots. sont les maîtres absolus. Je pourrais m’arrêter là : car quoi de plus décisif pour qui sait lire? Qu’importe que le comité range saint Dominique parmi les premiers inquisiteurs , si les premiers inquisiteurs n’employèrent jamais que la prière , la patience et l'instruction ? Que restet-il de commun entre l’œuvre de saint Dominique et celle de Philippe 11 , séparées par trois siècles d’intervalle , l’une religieuse, et l’autre politique ; l’une confiée à des hommes qui prient et instruisent avec patience, l’autre à des rois qui repoussent les conseils et les soupçons contre un tribunal dont ils

( 1 ) Rapport sur le tribunal de l'inquisition , avec le projet de décret concernant les tribunaux protecteurs de la religion , présenté aux Cortès générales et extraordinaires par la Commission de constitution. Cadix, 1812.

t*J Rapport, etc., p. 89.

sont les maîtres absolus? Mais en matière si grave, on ne peut pardonner au comité même une erreur inoffensive. Bien qu’il n’impute pas à saint Domiuique d’avoir iuventé l’inquisition ni l’avoir exercée avec dureté, il le nomme toutefois parmi les premiers inquisiteurs, et ce fait est absolument inadmissible, comme on va le voir.

Faisons-nous d’abord unejuste idée de l’inquisition.

L’inquisition ne consiste pas dans les lois pénales établies contre la profession publique de l’hérésie , et , en général , contre les actes extérieurs destructifs de la religion. Depuis mille ans, des lois semblables étaient en vigueur dans la société chrétienne. Constantin et ses successeurs en avaient publié un grand nombre qu’on peut lire dans le Code Théodosien , toutes appuyées sur cette maxime, que, la religion étant le premier bien des peuples, les peuples ont le droit de la placer sous h même protection que les biens , la vie et l’honneur des citoyens. Je n’examine pas la valeur de cette maxime , je ne fais que l’énoncer. Avant les temps modernes , elle passait pour incontestable ; toutes les nations de la terre l’avaient mise en pratique, et aujourd’hui même la liberté religieuse n’existe qu’en deux pays, aux Etats-Unis et en Belgique. Partout ailleurs, sans en excepter la France, l’ancien principe domine, quoique afTuibli dans son application. On croyait , et presque tout l’univers croit encore que la société civile doit empêcher les actes extérieurs contraires à la religion qu’elle professe, et qu’il n’est pas raisonnable de l’abandonner aux attaques du premier venu qui a assez d’esprit pour soutenir un dogme nouveau. C’est en ce sens qu'a jugé la Cour de cassation , même après 1830, lorsqu’elle a décidé que la charte ne donnait pas droit à qui voulait d’ouvrir un temple et de fonder une chaire religieuse. Le principe ancien subsiste donc dans la jurisprudence interprète de nos lois; la magistrature française juge aujourd’hui , en ces matières , comme jugeait la magisti attire du Bas-Empire et du moyen-âge, comme jugent les mandarins chinois qui font étrangler nos missionnaires ; et peu importe que la pénalité soit adoucie , car elle l’est également pour tous les autres crimes. Adoucir une pénalité, ce n’est pas déclarer innocent le fait qui en est atteint; ce n’est

pas surtout le déclarer libre. Reste donc à la France la solidarité du principe d’où est née l’inquisition.

Jusqu’à la fin du douzième siècle, les attentats religieux étaient poursuivis et jugés par les magistrats ordinaires. L’Eglise frappait une doctrine d’anathème : ceux qui la propageaient opiniâtrément dans des assemblées publiques ou secrètes, au moyen d’écrits ou de prédications, étaient recherchés et condamnés par les tribunaux de droit commun. Tout au plus l’autorité ecclésiastique intervenait-elle quelquefois dans la procédure par voie de plainte. Mais à côté de ce fait social de la répression des hérétiques se développait un autre élément d’origine toute chrétienne, l’élément de la douceur à l’égard des criminels et surtout à l’égard des criminels d'idées. Tous les chrétiens étaient convaincus que la foi est un acte libre , dont la persuasion et la grâce sont la source unique ; tous disaient avec saint Alhanase : « Le propre d’une religion » d’amour est de persuader, non de contraindre (i). » Mais ils n’étaient pas d’accord sur le degré de liberté qu’il fallait accorder à l’erreur. Cette seconde question leur paraissait toute différente de la première; car autre chose est de ne pas violenter les consciences ; autre chose de les abandonner à l’action arbitraire d’une force intellectuelle mauvaise. Ceux qui souhaitaient la liberté absolue parlaient ainsi pur la bouche de saint Hilaire, évêque de Poitiers : « Qu’il nous soit permis de » déplorer la misère de notre âge, et les folles opinions d’un » temps où l’on croit protéger Dieu par l’homme , et l’Eglise » du Christ par la puissance du siècle. Je vous prie, ô évê- » ques qui croyez cela , de quels suffrages se sont appuyés les » apôtres pour prêcher l’Evangile? Quelles armes ont-ils ap- » pelées à leur secours pour prêcher Jésus-Christ ? Comment » ont-ils converti les nations du culte des idoles à celui du >• vrai Dieu ? Est-ce qu’ils avaient obtenu leur dignité du paît lais , ceux qui chantaient Dieu après avoir reçu des chaînes » et des coups de fouet? Etait-ce avec les édits du prince que » Paul , donné en spectacle comme un malfaiteur , assemblait » l’Eglise du Christ ? ou bien était-ce sous le patronage de

(i) Lettre aux Solitaires.

» Néron , de Vespasien , de Décius, de tous ces ennemis dont » la haine a fait fleurir la parole divine ? Ceux qui se nour- » rissaient du travail de leurs mains , qui tenaient des assemj> blées secrètes , qui parcouraient les bourgs, les villes , les » nations, la terre et la mer, malgré les sénatus-consultes et » les édits des princes , ceux-là n’avaient-ils point les clefs » du royaume des cieux ? et le Christ n’a-t-il pas été d’autant » plus prêché qu'on défendait davantage de le prêcher? Mais » maintenant, ô douleur! des suffrages terrestres servent de » recommandation à la foi divine , et le Christ est accusé d’in- » digcnce de pouvoir par des intrigues faites en sa faveur ! Que » l’Eglise donc répande la terreur par l’exil et la prison , elle » qui avait été confiée à la garde de l’exil et de la prison !

» Qu’elle attende son sort de ceux qui veulent bien accepter » sa communion , elle qui avait été consacrée de la main des » persécuteurs (1) ! »

Saint Augustin , qui avait appartenu d’abord à cette école, s’adressait dans le même esprit aux Manichéens : « Que ceux-là n sévissent contre vous qui ne savent pas avec quel labeur » la vérité se découvre, et combien péniblement on échappe » à l’erreur. Que ceux-là sévissent contre vous qui ne savent » pas combien il est rare et difficile de vaincre les fantômes du » corps par la sérénité d’une pieuse intelligence. Que ceux-là » sévissent contre vous qui ne savent pas avec quelle peine on » guérit l’œil intérieur de l’homme pour le rendre capable n de voir son soleil , non pas ce soleil que vous adorez et qui » brille aux yeux charnels de l'homme et de la bêle , mais ce- » lui dont il est écrit par le Prophète : Le soleil de la justice s'est » levé pour moi ; et dont l’Evangile dit. qu’tZ est la lumière qui » illumine tout homme venant en ce monde. Que ceux-là sévis- » sent contre vous qui ne savent pas par quels soupirs et quels » gémissements il arrive qu’on comprend Dieu tant soit peu. » Enfin, que ceux-là sévissent contre vous , que n’a jamais a trompés l’erreur qui vous trompe (2) ! d

Saint Augustin passa plus tard à l’école opposée. Les fureurs

(1) Contre Auxence.

(ï) Contre l’épltre du Fondement.

des donatistes d’Afrique contre l’Eglise en furent la cause. II crut être redevable à l’expérience de deux vérités que la méditation de l’Evangile ne lui avait point apprises, savoir: que l’erreur est essentiellement persécutrice , et n’accorde jamais à la vérité que le moins de liberté possible , et , en second lieu , qu’il y a une oppression des intelligences faibles par les intelligences fortes, comme il y a une oppression des corps débiles parles corps robustes. D’où il concluait que la répression de l’erreur est une défense légitime contre deux tyrannies, la tyrannie de la persécution et la tyrannie de la séduction.

Je ne suis toujours qu’historien.

Néanmoins cette seconde école était travaillée comme la première, quoique à un moindre degré, par le besoin ineffaçable delà mansuétude chrétienne, et saint Augustin écrivait à Dorât , proconsul d’Afrique , ces paroles bien remarquables, au sujet des hérétiques les plus atroces qui fussent jamais : « Nous désirons qu’ils soient corrigés, mais non mis à mort; » qu’on ne néglige pas à leur égard une répression disciplinaire, » mais aussi qu’on ne les livre pas aux supplices qu’ils ont mé- » rités... Si vous ôtez la vie à ces hommes pour leurs crimes , » vous nous détournez de porter à votre tribunal des causes » semblables, et alors l’audace de nos ennemis, portée à son » comble , achèvera notre ruine , par la nécessité où vous nous » aurez mis d’aimer mieux mourir de leurs mains que de les » déférer à votre jugement (t). »

C’était en vertu de ces maximes , que saint Martin de Tours refusa constamment sa communion aux évêques qui avaient pris part à la condamnation sanglante des Priscillianistes d’Espagne.

On voit donc l’Eglise placée dans cette question entre deux extrémités , la liberté absolue de l’erreur ou sa poursuite à outrance par le glaive inexorable de la loi civile. Quelques-uns de ses docteurs penchent pour le premier parti , aucun pour le second : quelques-uns pour la douceur sans bornes, aucun pour la pénalité impassible et illimitée. L’Eglise estcrucifiée là entre deux appréhensions également terribles. Si elle laisse à

(i) CXXVII* lettre.

l’erreur toute latitude, elle craint l’oppression de ses enfants; si elle réprime l'erreur par l’épée de l'évêque du dehors , elle craint d’opprimer elle-même : il y a du sang partout. Le cours des événements augmentait encore cette angoisse; car les lois portées contre les hérétiques retombaient sans cesse sur les catholiques, et, d'Arius aux Iconoclastes, ce n’étaient qu’évêques et prêtres emprisonnés , exilés, meurtris , refoulés aux catacombes par des empereurs qui ne se lassaient pas d’offrir à l'Eglise le choix entre leurs idées et leurs bourreaux.

Dès que l’Eglise le put , elle songea sérieusement à sortir de cette situation. La phrase de saint Augustin avait eu le temps de mûrir: « Nous désirons qu’ils soient corrigés , mais non » mis à mort ; qu’on ne néglige pas à leur égard une répres- » sion disciplinaire , mais aussi qu’on ne les livre pas aux sup- » plices qu’ils ont mérités. » Le pontificat conçut un dessein dont le dix-neuvième siècle se glorifie beaucoup , mais dont les papes s’occupaient déjà il y a six cents ans, celui d’un système pénitentiaire. 11 n’y avait pour les fautes des hommes que deux sortes de tribunaux en vigueur , les tribunaux civils et les tribunaux delà pénitence chrétienne. L’inconvénient de ceux-ci était de n’atteindre que les pécheurs apportant volontairement l’aveu de leurs crimes ; l’inconvénient de ceux-là, qui avaient la force en main , était de ne posséder aucune puissance sur le cœur des coupables, de les frapper d’une vindicte sans miséricorde , d’une plaie extérieure incapable de guérir la plaie intérieure. Entre ces deux tribunaux les papes voulurent établir un tribunal intermédiaire, un tribunal de juste milieu, un tribunal qui put pardonner, modifier la peine même prononcée, engendrer le remords dans le criminel, et faire suivre pas à pas le remords par la bonté; un tribunal qui changeât le supplice en pénitence , l’échafaud en éducation , et n’abandonnât ses justiciables au bras fatalde la justice humaine qu’à la dernière extrémité: ce tribunal exécrable , c’est l’inquisition, non pas l’inquisition espagnole, corrompue par le despotisme des rois d’Espagne et le caractère particulier de cette nation ; mais l’inquisition telle que les papes l’avaient conçue, telle qu’après beaucoup d’essais et d’efforts ils l’ont enfin réalisée , en 1542, dans la Congrégation romaine du Saint-Office, le tri-

bunal le plus doux qu'il y ait au monde, le seul qui en trois cents ans dedurée n’ait peut-être pas versé une goutte de sang.

Je ne suis pas le premier, du reste, à m’être aperçu de la nature pénitentiaire et progressive de l’inquisition; le Journaldes Débats l’avait vue bien avant moi : « Quel est cependant, dit-il, » quel est le tribunal en Europe, autre que celui de l’inqui- » sition , qui absout le coupable lorsqu’il se repent et confesse » sou repentir? Quel est l'individu tenant des propos, affec- » tant une conduite irréligieuse, et professant des principes » contraires à ceux que les lois ont établis pour le maintien » de l’ordre social ; quel est cet individu qui n’ait pas été » averti deux fois par les membres de ce tribunal ? S’il réci- « dive , si, malgré les avis qu’on lui donne, il persiste dans » sa conduite, on l’arrête; et s’il se repent, on le met en » liberté. M. Bourgoing, dont les opinions ne pouvaient » être suspectées lorsqu’il écrivait son Tableau de l'Espagne » moderne, en parlant du Saint-Office, dit: — J’avouerai, » pour rendre hommage à la vérité , que l’inquisition pourrait » être citée de nos jours comme un modèle d’équité. — Quel » aveu ! Et comment serait-il reçu si c’était nous qui le faisions ? » Mais M. Bourgoing n’a vu dans le tribunal de l’inquisiton » que ce qu’il est réellement , un^moyen de haute police (î). »

C’est à propos de l’inquisition espagnole que le Journal des Débats s’exprimait de la sorte : que serait-ce donc si , au lieu d’arrêter ses regards sur une inquisition dénaturée , il eût considéré la donnée primitive de ce tribunal et sa réalisation complète dans la congrégation romaine du Saint-Office ? C’est pourquoi si j’établis que ?aint Dominique n’a été ni l’inventeur de l’inquisition ni le premier inquisiteur, ce n’est pas pour décharger ses glorieuses épaules d’un fardeau trop inexplicable, c’est parce que le fait n’est pas vrai. Le germe de l’inquisition a précédé saint Dominique; saint Dominique n’a rien fait pour son développement, et ce n’est que longtemps après sa mort que ce tribunal a acquis une forme arrêtée et une puissance réelle.

{*) Journal des Débats du 17 septembre 1805, sous le nom de Journal de f empire, rendant compte du Tableau de l’Espagne moderne, par M. Bourgoing, ancien ministre plénipotentiaire delà république française près de la cour d’Espagne.

En effet, les dinicnltés à vaincre étaient énormes du côté de la pensée et du côté de la réalisation. Il fallait tirer des cloîtres le système pénitentiaire , et l’appliquer à la société extérieure par un tribunal qui ne pouvait pas être laïque , tout en ayant besoin du concours des laiques, et qui ne pouvait pas non plus être épiscopal , tout en ayant besoin du concours des évêques. Ce tribunal ne pouvait pas être laïque, parce que la réforme intérieure des coupables et la proportion de la miséricorde au degré de la réforme obtenue , exigent nécessairement l’intervention du prêtre , une conscience consacrée pour recevoir des aveux: cependant le concours des laïques était nécessaire, puisque l’Eglise ne possède par elle-même aucun moyen de contrainte. Ce tribunal ne pouvait pas non plus être épiscopal, parce que les évêques, accablés du fardeau de leurs diocèses , auraient plié sous cette nouvelle charge, et que d’ailleurs la direction de procédures criminelles leur eût ôté devant les peuples quelque chose de la majesté tendre qu’ils ne doivent jamais abdiquer. Cependant leur concours était nécessaire, parce qu’ils sont juges-nés de toutes les questions de doctrine. C’était d’ailleurs un élément si nouveau à introduire dans la marche générale des affaires humaines, que jamais l’inconnu n’a dû exiger plus de tâtonnements.

En H 84, le pape Lucius III, chassé de Rome parles insultes répétées des Romains, était à Vérone. L'empereur Frédéric I er y vint accompagné d’un grand nombre d’évêques et de seigneurs. Us tinrent ensemble un grand concile, sur lequel Fleury fait la remarque suivante dans son Histoire Ecclésiastique : « Je crois » y voir, dit-il, l’origine de l’inquisition contre les hérétiques , a en ce que l’on ordonne aux évêques de s’informer par eux- » mêmes ou par commissaires des personnes suspectes d’héréa sie, suivant la commune renommée et les dénonciations » particulières; que l’on distingue les degrés de suspects, con- » vaincus, pénitents et relaps , suivant lesquelles peines sont » différentes; enlin, qu’après que l’Eglise a employé contre les » coupables les peines spirituelles, elle les abandonne au bras » séculier ( 1 ). »

(i) Uist. cccl., liv, uxiu , d. 34.

Il n’est pas douteux , en effet , que les premiers linéaments de l’inquisition ne soient là tout entiers, quoique informes : recherche des hérétiques par commissaires, application de peines spirituelles graduées , abandon au bras séculier en cas d’i ni pénitence manifeste , concours des laïques et des évêques. Il n’y manque qu’une forme définitive, c’est-à-dire l’élection d’un tribunal particulier qui exerce ce nouveau mode de justice; mais on n’en vint là que beaucoup plus tard.

Douze ans après le concile de Vérone , en 1 198 , apparaissent les premiers commissaires-inquisiteurs dont l’histoire ait conservé le nom. C’étaient deux moines de l’ordre de Clteaux , Rainier et Guy. Ils furent envoyés dans le Languedoc par le pape Innocent 111 , pour la recherche et la conversion des hérétiques albigeois. Fleury , dans son Histoire Ecclésiastique , et dou Vaissette , dans Vllistoire du Ixinguedoc , leur donnent également la qualification d’inquisiteurs (i).

Les trois légats de l’ordre de Clteaux que saint Dominique et l’évêque d’Osma rencontrèrent à Montpellier vers la fin de l’an 1205 étaient pareillement des commissaires-inquisiteurs.

Ainsi , au moment où saint Dominique arrive sur la scène, il y avait vingt et un ans que les bases de l'inquisition avaient été posées au concile de Vérone, et c’était l’ordre de Clteaux qui exerçait ce nouvel emploi sous sa forme primitive et encore inconsistante. Et comment saint Dominique se présenteil aux légats? « Laissez , leur dit-il, ces équipages, ces valets, ces insignes, ce luxe, qui n’est bon qu’à endurcir les hérétiques; allons à pied les chercher et leur parler, allons souffrir et mourir pour eux. » Chose inouïe ! le rationalisme a pris juste le contre-pied de l’histoire. Dans cetle terrible guerre des Albigeois, ce sont les abbés de Clteaux qui conduisent tout , président les assemblées des évêques et des chevaliers , qui déploient contre les hérétiques toutes les forces du siècle et de l’Eglise ; saint Dominique, au contraire, se montre ce que nous appellerions aujourd'hui un homme nouveau. Il ne parait pas plus dans les conseils que dans les combats ; il prie , il jeûne , il prêche ; il arrache un jeune homme

(i) liisl. eccl , liv. i.xxv, n. 8. — llist. du Languedoc, t. III, I. xxi, p. 13.

au dernier supplice en affirmant qu’il sera un jour un grand saint. Une pauvre femme hérétique lui déclare qu’elle ne peut pas quitter l’hérésie , qui la fait vivre ; saint Dominique veut se vendre comme esclave pour lui procurer du pain. 11 rassemble de jeunes filles en communauté afin de les arracher à la tentation de la misère. 11 fonde un nouvel ordre religieux, non pour agir sur les hérétiques par la contrainte , mais par la prédication et la science divine. De tous les contemporains qui ont écrit sa vie, Thierri d’Apolda; Constantin, évêque d’Orviete ; Barthélemy, évêque de Trente; le père Humbert; Nicolas Trevet, aucun ne lui attribue un seul acte relatif à l’inquisition; tous le représentent, comme les Cortès espagnoles de 1812 , n’ayant d’autres armes que la prière , la patience et l'instruction, sauf qu’ils y ajoutent les miracles , ce qui ne fait de mal à personne. Il assiste en 121 5au quatrième concile oecuménique de Latran : c’était une belle occasion d’avancer les affaires de l’inquisition s’il eût voulu s’en mêler; elles y restent stationnaires. En 1218 son ordre est approuvé par deux bulles du pape llonorius III; dans aucune de ces bulles il n’est parlé de ses services comme inquisiteur. Pendant les cinq années qu’il vécut encore, il reçut du Saint- Siège des brefs et des diplômes : aucun ne lui donne le titre d’inquisiteur. Huit ans après sa mort, un concile est assemblé à Toulouse sous la présidence d’un délégué apostolique; on y renouvelle d’une manière plus complète les décrets du concile de Vérone relatifs à l'inquisition : eh bien ! dans cette ville de Toulouse , où saint Dominique était si connu , où son ordre avait commencé, où il avait un établissement, ce u’est pas aux Frères Prêcheurs que le concile confie la charge d’inquisiteurs.

a Les évêques , dit le concile, choisiront en chaque paroisse » un prêtre et deux ou trois laïques de bonne réputation , aux- » quels ils feront faire serment de rechercher exactement et » fréquemment les hérétiques , etc. (î). »

Ce décret eût-il été possible si saint Dominique avait été le fondateur et le promoteur de l’inquisition , s’il l’eût laissée aux

(i) Fleury, Bist. eccl., liv. mil, n. 58, à l’an 1239.

siens comme une part de son héritage ? Le nom même de Frères Prêcheurs est une immortelle protestation du but que s’est proposé saint Dominique, comme le nom de Frères Mineurs est une immortelle protestation du but que s’est proposé saint François d’ Assise. Tous les deux ont été les hommes nouveaux de leur temps. Ils ont arboré , pour sauver l’Eglise, un autre étendard que celui de la puissance humaine, et c’est pourquoi les esprits les plus indépendants de ces siècles-là ont exalté leur commune mémoire. Quand saint Dominique et saint François se rencontrèrent à Rome, se reconnurent sans s’être jamais vus, se jetèrent au cou l’un de l’autre, c’étaient les deux éternelles forces de l’Eglise qui s’embrassaient : la pauvreté et la parole.

J’ajouterai à ces preuves l’examen des raisons de nos adversaires , consignées dans l'IIisloire de l'inquisition de Philippe de Lymborch au chapitre 10 du livre 1 er . Lymborch avait un moyen fort simple d’établir sa thèse contre saint Dominique : il n’avait qu’à citer les auteurs contemporains ; mais pas un auteur contemporain n’attribuant à saint Dominique les faits que lui imputent les protestants et les rationalistes, Lymborch s’est borné aux étranges preuves qu’on va voir.

Premièrement: la maison de l’inquisition, à Toulouse, est une maison qui avait été donnée à saint Dominique ; donc saint Dominique a été le premier inquisiteur. La maison dont parle Lymborch fut donnée, l’an 1215, à saint Dominique par Pierre Cellani , et cette maison devint celle de l’inquisition en 1233 , c’est-à-dire douze ans après la mort de saint Dominique , lorsque Pierre Cellani , à qui elle avait d’abord appartenu , et qui était alors Frère Prêcheur, fut nommé inquisiteur de Toulouse par le pape Grégoire IX. Ces faits sont rapportés dans la chronique contemporaine de Guillaume de Puy-Laurens, chapelain de Raymond YII , comte de Toulouse.

Deuxièmement : Louis de Param , qui a écrit sur l’origine et les progrès de l’inquisition, dit que saint Dominique s’ouvrit à un légat du pape, en France, delà pensée qu’il avait d’introduire l'inquisition , et qu’il fut en effet nommé inquisiteur après le concile de Latran , dans des lettres pontificales

Dig

que quelques auteurs témoignent avoir vues. Or , Louis de Param écrivait son traité à la fin du seizième siècle , près de quatre cents ans après la mort de saint Dominique, et il ne cite aucun auteur contemporain à l’appui de son assertion. Lymborch attache si peu de foi lui-même à son témoignage , qu’il ajoute immédiatement : « Quoi qu'il en soit, il est constant que » saint Dominique fut un homme cruel et sanguinaire. » Puis, en preuve de celte cruauté , il cite l’acte d’une pénitence publique imposée par saint Dominique à un nommé Ponce Roger pour le réconcilier à l’Eglise , pénitence en usage alors , et qui était pour ce temps-là aussi simple que les pénitences canoniques de l’Eglise primitive.

Ceux qui prendront la peine d’ouvrir Lymborch s’assureront parleurs propres yeux qu’il ne donne pas d’autres raisons de la qualité de premier inquisiteur par lui attribuée à saint Dominique.

Or, les Frères Prêcheurs ne furent pas plus les promoteurs de l’inquisition que leur patriarche n’en avait été l’inventeur. Les papes , les évêques, les rois , voilà quels furent les promoteurs de l’inquisition. « Le pape, dit Lymborch , faisait tous » ses efforts pour qu’une puissance plus grande fût conférée » aux inquisiteurs , et pour qu’ils eussent un tribunal où ils » siégeassent comme juges délégués du souverain-pontife , et » représentant sa personne dans toutes les causes d’hérésie (i). »

Quantjaux évêques , nous avons déjà vu leurs actions dans le concile de Toulouse , en 1229 , et ce furent encore eux qui dans d’autres conciles , l’un tenu à Narbonne en 1255 , l’autre à Béziers en 1246 , dressèrent les premiers règlements de l’inquisition de concert avec les légats du Saint-Siège (s).

Les princes s’en mêlèrent aussi , et plus que personne : « L’empereur Frédéric 11, dit Lymborch , promulgua à Padoue » quelques lois contre les hérétiques, leurs complices et leurs x fauteurs, qui avancèrent beaucoup l’affaire de l’inquisi- » tion (s;. » Saint Louis , en 1255, pria le pape Alexandre IV d'établir des inquisiteurs de la foi dansle royaumede France (*).

(i) Hist. de l'Inquisition , liv. i, ch. xu.

(*) Fleury, Ilist. Eccl., iiv. un, n. 51, et liv, lxxxii , n. 41.— Lym borch, Hist. de l’Inquisit., liv. i, cb. xn.

(s) Ilist. de flnquisit., liv. i, ch. xu. — (*) Ibid., liv. î, ch. xvi.

A peu près à celte même époque, le sénat de Venise , de son propre mouvement et de sa propre autorité , nomma quelques laïques inquisiteurs de la foi , chargea le patriarche de Grade et les autres évêques vénitiens de juger la question de doctrine, et se réserva de prononcer la peine capitale contre ceux qui auraient été convaincus d’hérésie (i). En 1419, Alphonse, roi d’Aragon, demanda au pape Martin V d’étendre l'inquisition au royaume de Valence ( 2 ). Vers la fin du quinzième siècle , « les rois catholiques (Isabelle et Ferdinand) sollicitèrent in- » stamment le pontife romain de leur donner le pouvoir de » créer des inquisiteurs dans les royaumes de Castille et de

» Léon et , afin qu’aucune nation ne les surpassât dans le

» zèle contre les adversaires de la foi romaine, ou plutôt afin de les surpasser toutes , ils introduisirent l’inquisition dans » leurs royaumes par l’autorité du pape Sixte IV , avec une » pompe plus grande, un appareil plus auguste et un pouvoir » plus ample (3;. » Les Cortès de 4812 s’expriment comme Lymborch sur ce point : « L’inquisition fut , dans son principe, » une institution demandée et établie par les rois d’Espagne dans » des circonstances difficiles et extraordinaires (•*). » En 1319, les Aragonais ayant obtenu du pape Léon X un adoucissement aux procédures de l’inquisition telles que les avaient réglées Isabelle et Ferdinand, Charles-Quint s’opposa à l’exécution des bulles, et obtint, à force d’instances, que les choses resteraient sur le même pied (s). En 1543 , l’inquisition étant tombée en désuétude dans la Sicile, « Charles-Quint, par un dé- » cret de son conseil , la renouvela , et voulut qu’elle jouît de » tous ses privilèges antérieurs (6). » En 1521 , le roi de Portugal , Jean III , « supplia vivement le souverain-pontife Clé- » ment Vil d’accorder à ses royaumes le tribunal de l’inquisi- » tion. Et quoique ce pape , à cause des sollicitations des Juifs » qui s’opposaient aux désirs du roi , eût résisté longtemps et

( 1 ; Ilist. de l’Inquisit., liv. 1 , ch. xvn.

( 2 ) Ibid., liv. 1 , ch. xxw.

(s) Ibid., liv. 1 , ch. xxiv , alinéas 5 et 4.

( 4 ) Rapport sur le tribunal de l’Inqaisit., etc., pag. 37.

(s) Ibid., pag. S2.

G) Lymborch , Ilist. de l'Inquisit., liv. 1 , ch. xxvu.

» souvent, il finit, à regret , par donner son consentement dans » la forme du droit , le 16 des calendes de janvier de l’an 153t. » Cependant, le même seigneur roi Jean III, voyant que les » affaires de la foi»allaient de plus en plus à leur ruine, et que » le souverain-pontife ne paraissait pas en quelque sorte s'en sou- » cier, employa le remède de l'inquisition, sous une forme » plus convenable à l'état des choses , et il en écrivit au souve- » raiu-pontife dans des lettres tout à fait dignes de son zèle, » où il lui disait que, soit près de lui , soit près de son pré- » décesseur Clément VII , il avait postulé à ce sujet pendant » quinze années avec une extrême sollicitude. Le pape touché » de ces lettres et des raisons qu’elles contenaient , céda enfin , » l’an du Seigneur 1536 (i).» Après tous ces princes, arriva Philippe II , le véritable fondateur de l'inquisition en Espagne , selon les Cortès de 1812.

Ces faits ne laissent aucun doute sur les vrais promoteurs de l’inquisition : ce fu reut les papes, les évêques de France, l’empereur d’Allemagne , le sénat de Venise, les rois d’Espagne et de Portugal. On aura même remarqué , en avançant , l’ardeur croissante des princes et la répugnance marquée des souverains-pontifes à se mêler du développement que la politique veut donner à l’inquisition. Nous en verrons tout à l’heure de nouvelles preuves.

Les Frères Prêcheurs ne furent pas davantage les principaux instruments de l’inquisition , ils y eurent part comme tout le monde. Il n’existe aucune bulle , aucun acte pontifical , épiscopal ou royal, qui ait jamais attribué exclusivement ni généralement aux Üominicaiens l’office de l’inquisition. L’ordre de Citeaux en fut chargé le premier , et le concile de Toulouse de 1229 ne songea même pas à en investir les Frères Prêcheurs dans le lieu de leur origine. Ce n’est qu’en 1232 qu’un diplôme de Grégoire IX, adressé à l’archevêque de Tarragone, lui recommanda de choisir pour l’ollice de l’inquisition des Frères Prêcheurs et d'autres qu'il jugera capables (i). En i 233 , le même

(i) Antonio Souza , de l’Origine du Saint-O/fice de l’inquisition dam le royaume de Portugal, cité par Lymborch, tliit.de i'Inquisit., 1. i, c. xxv.

(t) Lymborch , llist. de I'Inquisit., liv. i , ch. xxiu.

pape nomma deux Dominicains inquisiteurs à Toulouse (î). En 1238 , il donne pouvoir au provincial des Frères Prêcheurs de Lombardie de créer des inquisiteurs dans son arrondissement (a). Cependant les Frères Mineurs sont appelés au partage de ces fonctions. Dès 1238 , l’histoire désigne un Frère Mineur comme inquisiteur à Toulouse ; et en 1239, le pape écrit en commun au ministre des Frères Mineurs et au maître des Frères Prêcheurs de la Navarre , pour leur confier le ministère de l’inquisition (s). En 1 234 , Innocent IV partagea l’Italie, sous ce rapport , entre les Frères Mineurs et les Frères Prêcheurs: il donna aux premiers la ville de Rome, le patrimoine de saint Pierre, le duché de Spolète , le reste des États Romains jusqu’à Bologne, et de plus la Toscane; aux seconds, la Lombardie, le Bolonais, la marche de Trévise et Gênes (4). Ainsi les Frères Prêcheurs n’eurent pas Rome ni les États Romains dans leur juridiction ; ce qui prouve évidemment que le pape n’avait à leur égard aucune intention de préférence. En 1233, à la prière de saint Louis , Alexandre IV partagea l’inquisition de F rance entre les F rères Prêcheurs et les F rères Mineurs (s). En 1283 , l’inquisition de la Sardaigne est confiée aux Frères Mineurs par le pape Honorius IV (6). A la fin du même siècle, ils remplissaient ce ministère en Syrie et en Palestine (7).

D'ailleurs , il est bon de se souvenir que pendant longtemps les Inquisiteurs n’eurent pas le pouvoir de juger les causes d’hérésie. Ce ne fut que sous Innocent IV, environ soixante-dix ans après le concile de Vérone , que ce droit leur fut dévolu , et qu’ils eurent uu tribunal proprement dit (s 1 . Jusque-là les évêques demeuraient seuls juges des affaires qui leur étaient déférées par les inquisiteurs ; et même après la constitution définitive des tribunaux de l’inquisition , nul jugement de

(0 Chronique de Bernard Guidonis et de Guillaume de Puylaurens.

(а) Lymborch, llist. de l’Inquisil., liv. 1, ch. xm.

(s) Lymborch, llist. de l’Inquisit., liv. 1, ch. xm. — Et Lucas Wading , llist. des Frères Mineurs, à l’an 1358 .

(*) Hist. de l’Inquisit., liv. 1, ch. xv.

(s) Bergier, Dict. de Théolog. , au mot Inquisition.

( б ) llist. de l’inquisit., liv. 1 , ch. xvi.

(7) Ibid., liv. 1 , ch. xvi.

(s) Ibid., lir. 1 , ch. xv.

condamnation ne devait être rendu sans le concours épiscopal. « Quand l’évêque et l’inquisiteur , dit Lymborch , ne sont pas » d’accord , ils ne peuvent procéder à une sentence définitive ; » mais ils sont tenus d’envoyer l’instruction au pape , ou bien , » en Espagne , à la cour suprême de l’inquisition (i). » Par conséquent les évêques ontélé constamment les principaux et ordinaires juges de l’inquisition , tandis qu'aucun ordre religieux n’y était exclusivement appelé; et cela est encore plus vrai de l’inquisition espagnole que d'aucune autre.

Il y a eu dans l’inquisition espagnole deux moments solennels qu’il ne faut pas confondre : l’un à la fin du quinzième siècle, sous Isabelle et Ferdinand , avant que les Maures fussent chassés de Grenade, leur dernier asile ; l’autre , au milieu du seizième siècle , sous Philippe II, lorsque le protestantisme menaçait de se propager en Espagne. Le comité des Cortès a parfaitement distingué ces deux époques, et, autant il flétrit l’inquisition de Philippe 11 , autant il s’exprime avec modération sur l’inquisition d’Isabelle et de Ferdinand. Il dit de celle-là : « Philippe 11 , le plus absurde des princes, le vérita- » ble fondateur de l’inquisitiou ; ce fut sa politique raffinée » qui la porta à ce point de hauteur où elle était montée (9). » II dit de celle-ci : « L’inquisition fut , dans son principe , « une institution demandée et établie par les rois d’Espagne » dans des circonstances difficiles et extraordinaires (s). » En effet , la prise de Grenade n’avait pas encore décidé entre les Maures et les Espagnols la question de savoir qui resterait mailre du territoire espagnol, celle question qui avait déjà huitsiècles. Les Maures unis aux Juifs , et cachés sous défaussés apparences de conversion chrétienne , remplissaient l’Espagne. « Les richesses des judaisanls , leur influence , leurs al- » liances avec les familles les plus illustres de la monarchie , les » rendaient infiniment redoutables ; c’était véritablement une » nation renfermée dans une autre (4). » Les Cortès demandées tlist. de l’Inquisit., liv. u, cb. xvti.

(*) Rapport sur le tribunal de t’Inquisit., etc., pag. 69.

(a) Ibid. pag. 37.

(4} Ibid., pag. 53.

reut contre ces ennemis abhorrés des mesures sévères , et Ferdinand crut que l'inquisition, mais une inquisition nouvelle et terrible , était le seul moyen d’en finir avec eux. Toute l'Europe le comprit ainsi, et lorsque, plus tard, Philippe II voulut introduire à Milan l’inquisition espagnole, le peuple se souleva , et on l’entendit crier dans les rues : « C’est une tyran- » nie d’imposer à une ville chrétienne une forme d’inquisition » imaginée contre les Maures et les Juifs (i). »

Isabelle et Ferdinand , ayant pris leur parti , « confièrent les » affaires de la foi à l’archevêque de Séville , Gonzalve de Men- » doza , et lui donnèrent pour assistant le dominicain Thomas » de Torquémada (*).» Après plusieurs démarches qui durèrent quelques années, en 1584, « il fut tenu à Séville une illustre » assemblée d’hommes instruits dans les deux droits et dans » la sacrée théologie , et l’on y régla l’ordre qu’il faudrait sui- » vre dans les procédures contre les hérétiques. Ce sont encore » ces lois qu’observent aujourd'hui les inquisiteurs , mais » augmentées plus tard de nouvelles instructions^).»

Charles-Quint mourant recommanda l’inquisition à son fils Philippe II, par une clause de son testament ainsi conçue: * Je lui recommande par-dessus tout de combler de faveurs et » d’honneurs l’office de la sainte inquisition, divinement insli- » tuée contre les hérétiques. » Et il ajouta dans un codicile : « Je lui demande instamment, de la manière la plus forte que » je puis , et je lui ordonne comme un père bien-aimé , au nom » de son amour respectueux pour moi , de se souvenir ardem- » ment d’une chose d'où dépend le salut de toute V Espagne , sa- » voir: de ne jamais laisser les hérétiques impunis, et, pour » cela , de combler de grâces l’office de la sainte Inquisition , » dont la vigilance accroît la foi catholique dans ces royaumes » et y conserve la religion chrétienne {•*). »

Philippe II n’oublia jamais le testament et le codicile de sou père. Comme lui, il appliqua aux protestants l’inquisition qu’I-

(i) Lymborch , Hist. de l’Inquisit., iiv. 1 , cb.xxvn.

(î) Ibid., ch. xxir.

(s) Ibid.

(4) Ibid., Iiv. i , ch. xxx.

sabelie et Ferdinand , de concert avec tous les ordres de l’Espagne , avaient créée contre les Juifs et les Maures. Il la rendit plus dure encore ; il inventa , pour effrayer l’hérésie , ces fameux actes connus sous le nom d ’auto-da-fé , où le supplice devenait une sorte de fête aussi extraordinaire par les spectateurs que par les patients. Le premier eut lieu à Séville , l’an 1559. De ce moment, l’inquisition espagnole, ouvrage de la politique , affaire nationale et royale, appela sur le but et l’histoire générale de l'inquisitiou une facile calomnie. Ses procédés étranges se gravèrent dans les imaginations , et le peuple espagnol lui-même , qui voyait et souflrait tont cela , apparut au monde sous des couleurs odieuses. Je ne me charge pas de le justifier. Le comte Joseph de Maistre , dans ses Lettres sur l'inquisition espagnole, a essayé de le faire ; pour moi , ma tâche est tout autre.

Voici notre part dans l’inquisition espagnole , telle que nous l’enseigne le jurisconsulte Pegna , dans ses commentaires sur le Directoire des inquisiteurs. « En Espagne , Ferdinand , roi » d’Aragon et de Castille , cinquième du nom , vers l’an du » Seigneur 1476 , ainsi que le témoignent nos histoires, en- » leva aux Frères Dominicains l'office de l'inquisition , et le » donna aux clercs séculiers. Il chargea en même temps , par » l’autorité pontificale , le très-illustre cardinal Mendoza de » reconstituer cet office. Celui-ci , de concert avec un grand » nombre d’hommes savants, établit les lois et prescrivit l’or- » dre que les inquisiteurs doivent suivre en Espagne (t). »

Lymboreh dit expressément la même chose : « Cet office » n’est plus comme autrefois confié aux Frères Prêcheurs ou » Dominicains; mais on commença den remettre la charge » aux clercs séculiers habiles dans les canons et les lois , et peu à » peu il leur fut dévolu tout enticr , de sorte que les Frères Doit mtnicains n'y ont plus aucune part , sinon qu'on se sert sou- » vent d’eux pour qualifier les propositions qu’il s’agit de ju- » ger , et faire le devoir des consulteurs (s). »

(i) Pegna , Commentaire sur le Directoire des Inquisiteurs de Nicolas Eymeric , 5 e partie, scbolie 45.

(s) llist. de l’inquisit. liv - », ch.xxiv.

Trr "i

Ce ne fut qu’en 1618 que Philippe III donna une place aux Dominicains dans le conseil suprême de l'inquisition , composé de onze ou treize membres.

Cn fait inoui fera juger du crédit qu’avaient dans l’inquisition d’Espagne les Frères Prêcheurs. L’un d’eux, Barthélemy Caranza , était archevêque de Tolède , homme vénérable , qui avait été honoré de la confiance de ses souverains, et qui jouissait de l’estime universelle sur le premier siège épiscopal de la monarchie. Il fut tout d’un coup arrêté par ordre de l’inquisition. Vainement le pape Pie IV le réclama ; vainement le concile de Trente , qui était assemblé , intervint en sa faveur ; vainement la congrégation chargée par le concile de l’examen des livres déclara orthodoxe le catéchisme de Caranza , qui servait de prétexte à son arrestation : l’inquisition fut inexorable. Elle le retint huit années dans ses prisons , et ne consentit à l’envoyer à Rome , pour y être jugé , que sur un ordre de Philippe 11 . Telle était la puissance des Dominicains sur l’inquisition d’Espagne; telle aussi celle du pape et d’un concile œcuménique, même dans une occasion où l’injustice paraissait manifeste , et où toute la cause se réduisait à ce mot spirituel de Caranza entrant au château Saint-Ange : « Je suis » toujours entre mon plus grand ami et mon plus grand en- » nemi, entre ma conscience et mon archevêché de Tolède (i).»

Bref, l’inquisition espagnole était un tribunal royal, « dont » aucune ordonnance ne pouvait être publiée sans le consen- » tement préible du roi (2) ; » tribunal qu’on avait bien cherché à élever sous le nom des souverains-pontifes , mais qui , au fond , ne dépendait en rien de leur direction. Aussi les papes s’opposèrent-ils toujours à ce qu’il fût introduit à Naples , dans leur voisinage, et toutes les négociations de la cour d’Espagne n’ont pu parvenir à vaincre sur ce point leur insurmontable répugnance (s). Bien loin d’augmenter les rigueurs de l’inquisition , ils furent avertis, par l’abus qu’ou eu faisait, que

(i) Vies des Uorames illustres de l’ordre des Frères Prêcheurs par le père Touron. 1

(a) Rapport sur le tribunal de l’Inquisit., etc , pag. 89.

<3) Lymborch, llist. de l’Inquistt., liv. 1, ch. uyi.

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le moment était venu de mettre à couvert devant Dieu et devant les hommes leur auguste responsabilité. Paul III fonda , en 1542 , la congrégation romaine du Saint-Office , qui ne fut d’abord composée que de six cardinaux , et révoqua tous les pouvoirs inquisitoriaux précédemment accordés. C’est cette congrégation dont personne ne sait rien , tant elle a été douce, si ce n’est que, Galilée voulant à toute force appuyer un système d’astronomie sur les Livres saints, elle le traita par deux fois avec la plus magnifique délicatesse (t). Et Bergier a pu dire d'elle, sans crainte d’étre démenti par tout le dix-huitième siècle attentif , qu’elle n’avait jamais signé une condamnation capitale (i).

Ainsi , pendant que l’Espagne et le Portugal accouraient aux auto-da-fê, que la France créait ses chambres ardentes contre l’hérésie , que Henri VIII suppliciait soixante-dix mille hommes dans le cours de son règne , et que la bonne reine Elisabeth faisait manger les chevaux anglais dans le ventre ouvert des catholiques, à cette époque de sang, Home n’en versait pas unegouite ! Rome, aux pieds de laquelle venait de fleurir les trois plus beaux siècles de l’Italie ! Rome , qui avait vu naître autour d’elle le Dante , l’Arioste, le Tasse , Machiavel, Bembo , Galilée, Guichardin, et tant d’autres dont le nqm n’a pas besoin d'être prononcé pour être entendu ! Rome, se surpassant elle-même au plus fort du danger , conférait au vicaire de Dieu le titre inaliénable d’inquisiteur universel , et , par une magie dont elle seule a le secret , elle rendait ce titre invisible sur le front du Pontife, comme l’épée l’est dans le fourreau. On dira peut-être que cela n’était guère difficile, puisqu’il n’y avait point d’hérétiques à Rome : mais le but de l’inquisition avait été précisément qu’t'i n'y eût pas dChèrétigues à punir , et Dieu n’a pas permis que cette honorable peu-

(l) Lettres de Guichardin et du marquis Nicolini, ambassadeur de Florence à Rome, citées par Rergier dans son Dictionnaire de Théologie , article Sciences humaines .

(s) Dictionnaire de Théologie, au mot Inquisition. Voici la phrase exacte: «Les exécutions à mort sont très-rares, soit en Espagne, soit en Portugal , » et l’on n'en connaît aucun exemple à Rome.

sée fut tout à fait dépourvue de succès. On a vu constamment Rome être à la fois la cité de l'orthodoxie et la cité de la donceur , pure comme une vierge, et faible comme elle.

Je crois avoir prouvé par tout ce qui précède que les Dominicains ne furent ni les inventeurs , ni les promoteurs , ni les principaux instruments de l'inquisition , et que personne moins qu’eux n’est responsable des excès de l’Espagne en ce genre. Il reste sans doute qu’ils prirent part à l’inquisition ; mais qui n’y a point pris part en Europe? L’inquisition était un progrès véritable, comparé à tout ce qui avait eu lieu dans le passé. A la place d’un tribunal sans droit de grâce, assujetti à la lettre inexorable de la loi , on avait un tribunal flexible , duquel on pouvait exiger le pardon jpar le repentir , et qui ne renvoya jamais au bras séculier que l’immense minorité des accusés. L’inquisition a sauvé des milliers d’hommes qui eussent péri par les tribunaux ordinaires ; les Templiers réclamèrent sa juridiction, sachant bien, disent les historiens, que s'ils obtenaient de tels juges , ils ne pouvaient plus être condamnés à mort (î). Est-ce bien d’ailleurs à notre siècle à se plaindre de l'inquisition? A-t-il fondé la liberté des cultes, dont il parle tant, et ne vivons-nous pas en plein régime d’inquisition , avec un mensonge de plus ? On recherche de pauvres tilles qui couchent sur la dure (s) ; on les recherche , parce qu’elles vivent sous une pensée de foi , et qu’au lieu de s’associer pour quelque besogne industrielle, elles s’associent pour prier en travaillant; on les traîne devant les tribunaux ; on y sollicite leur expulsion de leur propre foyer; on l’obtiendra peut-être : qu’eût fait de plus l’inquisition? On entend des orateurs dénoncer à la tribune le moindre bruit religieux , et l’on croirait qu’ils passent leur vie à écouter si quelque poitrine française ne bat pas chrétiennement contre une autre poitrine : qu’eût fait de plus l’inquisition? Ces hommes si âpres à persécuter devraient au moins comprendre pourquoi , de tout temps, le genre humain a pris des précautions contre l’erreur ; ils devraient savoir par leurs propres pas-

(1) M . de Maistre, I" lettre sur l’Inquisition espagnole.

(2) Affaire des Carmélites du Libourne.

sions que l’erreur et la tyrannie sont inséparables. Laissons là le passé , sur lequel il est aisé de se méprendre , et voyons le présent.

Qui persécute en Europe? Qui persécute, après cent ans de déclamations en prose et en vers contre la persécution ? Est-ce donc qu’il est besoin de le dire ? Tout l’univers entend les gémissements de l’Irlande catholique opprimée par l'Eglise anglicane. Il a vu la Hollande calviniste pousser à bout les catholiques belges , sans que l’intérét de la conservation ait pu prévaloir un moment contre l’instinct de la tyrannie réformée. Il voit la Prusse protestante , ayant à sa tête un roi que le malheur et la prospérité ont vainement instruit, jeter dans les prisons un archevêque en lui refusant des juges, traiter la conscience de crime d’Etat, violer pour une question de bénédiction spirituelle la foi promise à la moitié d’un peuple, et révéler, par un mélange perpétuel de violence et d’hypocrisie , le caractère d’un pouvoir à qui plus rien n'est sacré que ce que la peur déclare tel. Tout l’univers connaît le martyre de l’église de Pologne, martyre atroce qui dure depuis sept ans , et qui parait ne devoir cesser qu’après l’entière extinction de la nation polonaise et de sa foi. 11 a été témoin , à l'autre extrémité de l’Europe, de spectacles non moins barbares , et cette fois ce n’étaient pas les rois qui étaient les bourreaux, mais le libéralisme rationaliste, qui cherchait apparemment dans les entrailles des moines espagnols et portugais le secret de la liberté de conscience. Et, au milieu de ces scènes sauvages d’oppression, où est-elle en Europe, la liberté de conscience? Un seul peuple l’a vraiment établie, et c’est un peuple catholique. Les Belges , victorieux de la Hollande par le secours de Dieu, raaitresde se donner la constitution qu’il leur plaisait, ont proclamé dans leur charte une vérité qui deviendra plus visible de jour en jour, c’est que l’Eglise catholique n’a besoin , pour être souveraine , que de sa libre action sur les intelligences et les volontés, et qu’elle n’a jamais recours au bras séculier que par voie de défense contre les persécuteurs. Toilà la vérité , la vérité qui justifiera l’Eglise au tribunal de Dieu et du genre humain assemblés un jour en face l’un de l’autre. Oui, rois, peuples, majestés de la terre , l’Eglise catholi-

que ne réclame de vous ici-bas que ie passage , comme disait Bossuet, mais le passage libre. Il ne lui en faut pas davantage pour être plus forte que vous tous , non d’une force dominatrice qui s’adresse à vos affaires temporelles, mais d’une force persuasive qui vous entraîne , âme et corps , à l’éternité. Vous le savez bien , et parce que vous ne voulez pas subir cette attraction spirituelle , vous en tarissez la source autant que possible : à la bonne heure, vous en êtes les maîtres , mais du moins avouez vos œuvres. Et s’il arrive qu’un peuple entier, devenu catholique , prenne des mesures unanimes contre le retour de votre iniquité, ne l’accusez pas d’être persécuteur , à moins que l’esclave qui enferme son geôlier ne soit un persécuteur, et que la victime qui fait reculer l’assassin ne soit un bourreau.

Soyons généreux : accordons , si Vous le voulez, que la vérité et l’erreur furent également intolérantes. Eh bien ! qu’a gagné le monde à cette lutte funeste ? La vérité n’a pas détruit l’erreur, et l’erreur n’a pas détruit la vérité; victorieux sur un point , on a succombé sur un autre. N’est-il pas temps de sortir des voies si malheureuses ? Soixante siècles de vicissitudes sanglantes ne sullisent-ils pas à notre instruction ? Posons enfin la borne aux maux du passé, et que cette pierre pacifique, plantée d’un commun accord entre ce qui fut et ce qui sera, présage à nos descendants une meilleure solution des problèmes humains que celle qu’on avait espérée du glaive , et que le glaive n’a point donnée.

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