‹ Considérations sur le système philosophique de M. de La MennaisChapitre 9 sur 26 · DOCTRINE DE SAINT THOMAS SUR L’USAGE DE LA PH1LOSOPU1E · texte numérisé non relu

DOCTRINE DE SAINT THOMAS SUR L’USAGE DE LA PH1LOSOPU1E

dans l’église.

« Parmi toutes les occupations des hommes , la plus par- * faite, la plus sublime, la plus utile et la plus agréable est » l’étude de la sagesse. Elle est la plus parfaite , parce que » l’homme qui cultive la sagesse possède déjà quelque chose » de la vraie félicité; c’est pourquoi le Sage a dit : Heureux » l'homme qui s'applique à la sagesse. Elle est la plus sublime, » parce que c’est elle qui donne à l’homme le plus de ressem- » blance avec Dieu , qui a tout fait sagement; et , comme la » ressemblance est la cause de l’amour, c’est l’étude de la sa- » gesse qui unit principalement à Dieu ; d'où vient que le » Sage a dit : La sagesse est pour les hommes un trésor infini , » et tous ceux qui l'ont possédée ont été les amis de Dieu. Elle est b la plus utile , parce qu’elle conduit au royaume de l’immorb talité : Le désir de la sagesse, a dit le Sage, mène au royaume b éternel. Enfin elle est la plus agréable parce que , selon le b Sage , sa conversation n'est point amère , mais pleine de joie et » de contentement. Ayant donc reçu de la miséricorde divine b la confiance de m’adonner aux offices de la sagesse , quoib qu’ils surpassent mes forces , je me propose de rendre mab nifestes autant que je le pourrai les vérités qu'enseigne la b foi catholique , en écartant les erreurs qui leur sont oppob sées. Car , pour me servir des paroles d’IIilaire , je sens que » le principal devoir de ma vie est de rendre gloire à mon « Dieu , dans tous mes discours et dans tous mes travaux. Mais b il est difficile de combattre chaque erreur en particulier , b pour deux raisons.

» Premièrement, les écrits de ceux qui ont blasphémé la » vérité ne nous étant pas assez connus, nous ne pouvons cher- » cher dans leurs raisonnements mêmes la ruine de leurs er- » reurs , comme ont fait les docteurs anciens à l’égard des » gentils, dont ils pouvaient connaître la situation , soit qu’ils » eussent eux-mêmes partagé leurs égarements, soit que du ■> moins , ayant vécu parmi eux , ils eussent été instruits dans » leurs doctrines.

» En second lieu, plusieurs des ennemis de la vérité, tels » que les mahométans et les païens , ne s’accordent pas avec » nous sur l’autorité de quelque écriture sacrée qui serve à » les convaincre, comme sert à l’égard des Juifs l’Ancien n Testament , et le Nouveau à l’égard des hérétiques : ceux-ci , » au contraire , rejettent l’un et l’autre. Il est donc nécessaire » pour les combattre de recourir à la raison naturelle , qui » est la loi de tous les esprits , mais qui , dans les choses di- » vines, n’est pas capable d’atteindre le vrai tout entier...

» En effet, dans les vérités qui regardent Dieu et que la foi » confesse , il en est de deux sortes : les unes , qui surpassent » toutes les facultés de l’entendement humain, telle quel’u- » nité de Dieu en trois personnes ; les autres , qui sont acces- » sibles à la raison naturelle , telles que l’existence de Dieu , » son unité et plusieurs dogmes semblables, que les philosob phes eux-mêmes , aidés des seules lumières de la raison b naturelle , ont établis par des démonstrations...

» D’où il suit évidemment que le Sage doit s’occuper de ces » deux sortes de vérités divines , l’une où peut atteindre l’in- » vestigation de la raison , l’autre inaccessible à toute son in- » dustrie , et détruire les erreurs qui leur sont opposées. Je dis » deux sortes de vérités divines , non pas par rapport à Dieu , b qui est la vérité une et simple , mais par rapport à nous , qui » saisissons diversement la nature de Dieu. Or , on procède à b la manifestation du premier genre de ces vérités par des dé- » monstrations qui convainquent les adversaires ; quant aux » autres , comme elles ne peuvent être établies par des rai- » sonnements , il ne faut pas chercher à les établir de cette b façon , mais résoudre seulement les objections que les ad- » versaires proposent , et qui peuvent être résolues , puisque,

» ainsi que nous l’avons montré ailleurs, la raison naturelle » n’est pas opposée à la foi. La seule manière directe de con- » vaincre les esprits de ce genre de vérités est l’autorité de » l’Ecriture sainte, confirmée par des miracles; car nous ne » croyons les choses qui sont au-dessus de la raison humaine » qu’à l’aide de la révélation. Cependant il est possible de les » éclairer de quelques lumières vraisemblables, qui sont uti- » les à l’exercice et à la consolation des fidèles , mais qu’il ne » faut pas employer contre ceux qui ne le sont pas, de peur » que l’insu tlisance de ces lumières ne les confirme dans l’er- » reur et ne leur persuade que nous n'avons pas d’autres mo- » tifs de consentir à la vérité de la foi.

» J’ai donc l’intention de procéder comme il vient d’être » dit. Je m'efforcerai d’abord de rendre manifestes les dogmes » que la foi professe , en même temps que la raison les découvre. » Je les établirai sur des démonstrations dont quelques-unes » seront tirées des livres des philosophes et des saints , et qui , » en confirmant la vérité, convaincront ses adversaires. M’éle- » vaut ensuite des choses plus claires aux choses plus obscures, » j’arriverai à la manifestation des dogmes qui surpassent les » forces de la raison , et je montrerai la vérité de la foi , en ré- » solvant les objections de ses adversaires, autant que Dieu » le permettra , au moyeu de raisonnements et d'autorités. » Ainsi sera accompli notre dessein , de rechercher par la voie » de la raison tout ce que l’esprit humain peut découvrir de » Dieu (i). »

On vient de voir , dans ce résumé si simple et si clair , l’emploi que les écoles chrétiennes faisaient delà philosophie et de l’évidence avant Descartes, et l’emploi qu’elles en font encore aujourd’hui. Si l’on substituait dans nos écoles le livre de saint Thomas Contre les nations aux traités de philosophie qu’on y enseigne, il n’y aurait de changé que quelques démonstrations particulières ; car l’Eglise profite de toutes les méditations nouvelles que le temps inspire au génie de ses amis et de ses ennemis , et les paroles de Clément d’Alexandrie n’ont pas cessé d’être les nôtres : <* Ce que nous appelons la philosophie

(<) Saint Thomas , Contre les nations , cb . 2 , 3 et 9.

» n’est pas celle des stoïciens , de Platon, d’Epicure ou d’Aris- » tote , mais le choix formé de ce que chacune de ces sectes a » pu dire de vrai , de favorable aux moeurs , de conforme à la » Religion. » La seule différence qui existe sous ce rapport entre l’époque présente et les siècles antérieurs , c’est qu’auparavant les noms de Platon et d’Aristote dominaient Vèclectisme chrétien , tandis que , depuis Descaites , aucun philosophe n’a été assez puissant pour que son nom fût dans l’Eglise le nom même de la philosophie. Ni Descartes, ui Malebranche, ni Leibnitz, ni M. de Bonald , les quatre grands philosophes chrétiens des temps modernes , n’ont élevé un monument assez complet, n’ont acquis un ascendant assez universel pour devenir les pères du troisième Age philosophique. Us ont rendu tous quatre de mémorables services à la vérité : Descartes , en abolissant les abus de la philosophie péripatéticienne, et en tirant du doute même des démonstrations de l'Ame et de Dieu , qui sont ce qui a été fait de plus beau contre le scepticisme; Malebranche, en développant avec un art infini les causes de nos erreurs ; Leibnitz , en honorant les mystères chrétiens par des explications auxquelles son génie et sa vaste science imprimaient un sceau que nul ne pouvait mépriser ; M. de Bonald , en démontrant que le langage, instrument nécessaire de la pensée , avait été donné de Dieu aux hommes , et que la société , dépositaire de la parole , l’est aussi des vérités primordiales et invincibles sur lesquelles repose la vie des nations. Les ouvrages de ces grands hommes , en mettant à part les erreurs que le Saint-Siège a entendu noter dans Descartes, comptent parmi les plus beaux dons que Dieu ait faits à la vérité ; ils ne peuvent être assez lus par ceux qui cherchent Dieu; et, si les noms de Platon et d’Aristote représentent dans le passé une plus vaste unité de doctrines, rappellent une gloire plus générale, ils le doivent peut-être moins au génie qu’au temps.

Aujourd’hui la philosophie ne peut plus enfanter d’école , elle pénètre sourdement dans quelques intelligences isolées ; élle va çà et là trouver les esprits , comme la graine mûrie au soleil se détache de la plante , et , emportée par le hasard des vents, va germer sous mille cieux divers, tandis que la tige

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qui la porta meurt loin de ses filles , et n’en a pas une pour orner de près son tombeau. Si M. de Bonald avait vécu dans l’antiquité, sa vieillesse eût été entourée d’une postérité nombreuse; il eût élevé sa tête avec gloire au-dessus de ses enfants ; mais il a vécu dans notre ûge , où l’Eglise seule rassemble ses petits sous ses ailes ;e t l’homme qui a dit à son siècle de si profondes vérités, qui a tiré tant d’intelligences des routes perdues , vit solitaire dans les montagnes , et ne recevra que de la main de Dieu la double couronne du génie et de la vertu.

La grande erreur de M. de La Mennais , après l’exemple de tous ces hommes éminents , sa grande erreur , quelle que fût * d’ailleurs sa philosophie , a été de vouloir fonder une école philosophique , et d’espérer que celle école serait le lien des esprits , la base de la religion , le salut de la société. Il n’y pas eu depuis Jésus-Christ une erreur plus décevante que celle-là. Jusqu’alors , comme ou vient de le voir , la philosophie n'avait été dans l’Eglise qu’une préparation à la foi par la démonstration des vérités religieuses accessibles à la raison , et qu’une confirmation de la foi par l’explication vraisemblable des vérités inaccessib'es à la raison. Jamais la philosophie n'était allée plus loin dans l’Eglise ; et elle ne le pouvait pas , puisque tous les Pères et tous les docteurs chrétiens démontraient de concert l’impuissance de la philosophie et la nécessité d’une parole divine transmise et enseignée par l’autorité de l'Eglise catholique. M. de La Mennais le premier a voulu établir la foi par la philosophie même, unir par elle les intelligences divisées. Il a rassemblé toutes les forces de son esprit et de son caractère pour fonder sur une école philosophique la paix du monde , le salut de l’avenir. Eh bien ! qu’avons-nous recueilli de tant de travaux? Ne pourrions-nous pas nous arrêter ici , et nous contenter d’en appeler à ce gémissement qui sort de tous les cœurs ? Mais il faut, après que nous aurons résumé ce qui précède , examiner de plus près de quel secours pouvait être à la défense du Christianisme la nouvelle philosophie.

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