TROISIÈME OBSERVATION
(( Une dame à laquelle j’avais fais un dentier vint me trouver quelque temps après en me disant que cette pièce ne pouvait plus s’adapter exactement aux gencives de la mâchoire supérieure.
« A l’inspection de la bouche, je reconnus que ce manque d’adhérence était produit par l’éruption toute récente de deux incisives supérieures remplaçant celles que j’avais extraites avant la pose du dentier; ces deux nouvelles dents s’écartaient un peu de la forme ordinaire, et l’absence d’émail achevait d’établir une différence notable entre elles et leurs devancières.
« J’opérai exactement comme mon honorable confrère: un vide pratiqué dans la pièce permit aux nouvelles venues de se développer librement, et, loin de nuire au jeu du dentier, celles-ci lui offrirent au contraire en quelque sorte un nouveau point d’appui. »
Gomme nous le disions tout à l’heure, nous considérons cette troisième dentition comme une anomalie nuisible pour ceux qui en sont atteints; mais d’un autre côté, il est difficile d’en tirer conclusion. Faut-il y voir, avec M. Flourens, la preuve que les limites externes de la vie humaine ne peuvent pas être fixées, et que
(1) L’Abeille. Orléans, 1864.
tant qu’on ne dépasse pas cent et cent dix ans on reste dans les limites de la vie normale? Dès lors l’éruption de nouvelles dents chez les octogénaires ne serait plus aussi surprenante à leur âge selon l’honorable savant, l’homme ayant à peine fourni les deux tiers de sa carrière.
Quoi qu’il en soit, voici encore des exemples qui semblent venir à l’appui de cette thèse, empruntés à la Gazette de France.
On a vu, dit ce journal, des vieillards, à l’âge de soixante et soixante-dix ans, époque à laquelle la plupart des autres hommes terminent leur existence, recouvrer de nouvelles dents, de nouveaux cheveux et recommencer une nouvelle carrière qui pouvait encore durer vingt ou trente ans. C’est une sorte de reproduction de soi-même qui ne saurait avoir lieu que dans les créatures les plus parfaites.
Un des exemples les plus remarquables en ce genre, cité par M. Hufïarid, est celui d’un vieillard qui habitait leBechingen, dans le grand bailliage de Bemberg, et qui mourut en 1771, à l’âge de cent vingt ans. Cet homme avait depuis longtemps les mâchoires dégarnies, lorsque tout à coup il lui poussa huit nouvelles dents. Ces dents tombèrent au bout de six mois; mais elles furent remplacées par d’autres molaires en haut et en bas. La nature continua ce travail pendant quatre années sans interruption ; elle l’accomplit un mois avant la mort du sujet. Lorsqu’il s’était servi pendant quelque temps de ses nouvelles dents, elles tombaient ensemble ou séparément, et étaient remplacées presque
aussitôt par d’autres qui paraissaient dans les mêmes alvéoles ou ailleurs. Ces dents poussèrent et tombèrent toutes sans causer la moindre douleur. Le nombre total s’élevait au moins à cinquante.
Vers la fin du siècle dernier, une femme, que Ion appelait Helène Gray, mourut en Angleterre à l’âge de cent cinq ans. Elle était petite, vive et gaie ; il lui poussa de nouvelles dents quelques années avant sa mort.
Nous poumons même citer un grand nombre d’anomalies par excès, et des plus curieux. Tomes y a consacré de nombreux chapitres. Pour nous résumer, nous dirons que la pathogénie de cette anomalie est encore fort obscure. Tout ce qu’on connaît, c’est que les dents surnuméraires font ordinairement leur apparition avant les dents normales ; elles se développent par les bourgeons qui naissent du bulbe dentaire et qui s’en séparent consécutivement. Ce qui porterait à le croire, c’est que dans certains cas on a vu ces dents faire corps avec les dents normales et ne pouvoir être enlevées qu’avec elles.