CHAPITRE PREMIER
Préjugés des Espagnols sur l'excellence des lois et l'optimisme des moeurs de leurs ancêtres. — Influence de ces préjugés sur les maux et la décadence de la monarchie espagnole. Fausseté de ces préjugés» Troubles, perfidies , régicides et autres forfaits fréquens dans les premiers siècles de cette monarchie. — Coupd'œil sur la monarchie irisigothe, et sur les Traies causes de sa ruine.
L'Histoiu Naturelle, purifiée des fables innombrables dont la superstition et le char* latanisme l'avaient spuillée, et les Traies causes des phénomènes célestes et terrestres mieux
appréciées chaque jour, font évanouir insensiblement la plupart, de» préjugés , des inquiétude* et des terreurs qui tourmentaient autrefois le genre humain. Les nouvelles découvertes en astronomie et en physique, en> expliquant les vraies cause* de l'apparition des comètes ,~ des éclipses , des tempêtes , des éclairs, des ouragans, des tremblement de terre et autres grands phénomènes semblables, considérés autrefois comme l'annonce de grandes calamités , ou regardés comme des signes de la colère céleste^ ont détrompé le? mortels , et diminuent chaque jour les vieilles croyances en l'astrologie judiciaire, la magie, la sorcellerie et autre* ridicules erreur*! ait moyen. desquelles les charlatans astucieux épatmmawnt les peuples pour fes dominer et les tromper.
La confusion de Fhi&toire et l'ignorance de rprigine et des vrais motifs de beaucoup de lois, d usages et des coutumes, onvaffligé les peuples de non, moins de maux , en opposant à lents gouvernant des obstacles sans nonibre an*, modifications «taux referme* comrenahks' fleurs divers état». Il e$l arrivé de cette con* fusion , qu'oa a attribué le* maux publics à da*
causes qui leur étaient étrangères , 6t qu'on a adopté pour les guérir, des remèdes inefficaces qui souvent les cm rendus incurable**
L'Espagne ayant déchu du haut degré dé grandeur où elle fus quelque teinps placée, p& a voulu attribuer son abaissement à te dévfcfttotf de se» lois et de &e$ coutume* antique* : le ifespect pour le» anciens est très juste sans douté, car ttocur leur devoni la plus grande partie dé ee que nous savon*. Leur tarifetion peut ddné être convenable, pourvu qu'elle s<At dirigée par la prudence; car sans» elle,- dit 8k.*llernard, las venus le* plus lôuabïéd péuVèut d£ généra* en vice*, (i)
Mais k grandeur et l'élévation* ntetVèitiefeaé où se vît to mdMrtihie Espagnole fiirenfrellei l'effet de ses lois et de ses coutume* antique*? Un léger coup-d'ofeil s*i<les dn^erses épotjues de l'histoire ancienne , mvttfe ef fréfigieude de l'Espagne , fei» meï& connaîtra quelles furent se» coutumes pentforit le* long espacé de diihuit siède8,<pietbtifc# les belles peinfCUTes dont les panégyriste* l'ont flattée.
(i) De Considération*.
Le père Charentou, traducteur de l'histoire d'Espagne; de son confrère Mariana , ne signale pas moins de cent-soixante et dix-neuf révolutions survenues- dans les états chrétiens de la Péninsule, en outre de soixante-une autres qui éclatèrent dans lés états mahoïnétaris. (i)
Quel tableau de perfidies.^ de haines, de vengeances et de régicides, ce jésuite ne déroule-t-il pas aux yeux; que de sang versé, et quel, relâchement de mœurs n£ durent' pas souiller ces.révolutions !
.. La plus grande partie des rois Goths- Ariens * moururent assassinés. La conversion de Recaredo au catholicisme sembla adoucir la férocité des Goths; et cependant, U n'y eut pas moins de trois conspirations contre ce nouveau Constantin. -
. Ce prince mourut paisiblement, mais quoiqu'il laissât deux enfans légitimes, on leur pré» fera son bâtard Liuva, Celui-ci fut assassiné au milieu d'un festin, çt son successeur Wi* Jericj le fut également par Gundemar. :
Peu après Sisenande, aidé de Dagobert roi
(i) Histoire des révolutions d'Espagne , Amsterdam , tlZo , 10 vol. in-8. . ' .
de France, se conjura contre Suinûle, roi juste, et dont les vertus lui avaient mérite le nom de Père des pauvres ; il le força de renoncer à la couronne, et confisqua tous ses biens fit ceux de sa famille.
A son tour Chindasvinde déposa Tulga , et pour s'affermir sur le trône , il fit décapiter sept cents nobles et citoyens. Sa tyrannie obligea un grand nombre d'Espagnols à s'expatrier, et un plus grand nombre d'autres à machiner contre lui des rébellions continuelles , en sorte qu'il fut forcé de tenir toujours ses troupes sur pied, plus encore contre ses sujets que contre ses ennemis extérieurs, (i)
Vamba fut un prince juste, et régnait avec beaucoup de sagesse. Son élection était regardée comme miraculeuse ; cependant Paul, l'archevêque de Narbonne, etdautres grands et des ecclésiastiques , se déclarèrent contre lui, et quoiqu'il réussît à étouffer cette rébellion ,
Ervigio en trama une nouvelle, d'autant plus horrible qu'elle fut plus dissimulée. Il fit prendre à Vamba une boisson soporifique, et le
(ONotx. ,
revêtit pendant sa léthargie* 4 une rob* 4e moine : l'habit monacal étant regardé compas un empêçhemetjt légal de régner, ce bon rôt pénétrant à son réveil de sa léthargie, la tw hison forgée contre lui, .fat forcé de rem)** ' cer à la couronne eu faveur d'Emgio, et d achever ses jours, enfermé dan» u*i mçh* • najtère.
Ervigio ne fat pas moins despote que Chia~ dasvind, et sans autres motifs que ses passions ou ses caprices , il déposa beaucoup de aoble* des dignités dont ils jouissaient! confisqua leurs biens, les emprisonna, les tourmenta et les fit périr sans les feire juger ni vouloir les entendre, (i)
Dans toute cette époque de la monarchie des Gptbs, le clergé eut la plus grande influence dans le gouvernement civil. Das>s les çoflcile* ou assemblées générales , le plus grand nombre des votans étaient ecclésiastiques : les évoques étaient les premiers conseillers du roi.
Le pode du Fuero Juzgç fat leur ouvrage ; les juges étaient sujets à leur juridiction ; les flair
(i) Not i.
deux?, grevés par la sentence des juges pour «aient se plaindre aux é vaques, et ceux-ci évoquer ainsi leurs arrêts, les reformer et châtier les magistrats ; les procureurs du roi comme le* juges, étaient obligés de se présenter aux sjnodes diocésains annuels , pour apprendre des ecclésiastiques l'administration de la jusace, enfin le gouvernement des Goths ne» tait qu'une monarchie théocraûque. (i)
D'où il résulte, que dans les révolutions que nous venons de citer , le clergé dut jouer le plus grand rôle : ceci n'est pas seulement une conjecture, on le trouve expressément dans une loi du Faero Juzgo,
Les coutumes des peuples se forment moins par les doctrines théoriques et les leçons de leurs maîtres, que par les exemples qu'ils en reçoivent. Voyons quelles étaient les moeurs des ecclésiastiques dans la monarchie des Goths.
On trouve dansées troisième et quatrième conciles de Tolède, des déclamations véhémentes contre la cupidité et les autres vices du
(0 Not, 3.
clergé (i); et quoique les pères de ces conciles s'efforçassent de les contenir par leurs décrets et leurs anathèmes , ces désordres n'en continuèrent pas moins. On voit par d'autres décrets du ixe concile de Tolède , l'abus que faisaient les évêques de leur caractère sacerdotal, en jugeant des causes criminelles contradictoirement à l'esprit de l'église. On voit combien ils étaient despotes dans leurs jugemens , et combien ils méprisaient les règles prescrites parle droit, dans l'application de leur code, même en condamnant les criminels non -seulement à mort , mais encore en jouissant du plaisir barbare de les tourmenter et de les mutiler de leurs mains sacrées ; non par amour pour la justice, mais j>ar l'exaltation de leur colère, et d'autres viles passions. On voit que l'incontinence la plus scandaleuse , et des crimes plus horribles encore jusqu'à l'homicide même, étaient fréquens parmi le clergé; en sorte que pour les contenir, le concile xvic jugea nécessaire de décréter contre les ecclésiastique*
(i) Not. 4.
la peine du talion, et décida qu'ils seraient jugés d'après les lois civiles, (i)
On a fait des panégyriques très flatteurs de la constitution et de la monarchie gothique Espagnole. Selon quelques écrivains Minerve régnait alors , et l'Espagne était le paradis de 1 église catholique (2).
Il est vrai de dire que la théocratie catholique adoucit un peu la férocité primitive dès Goths; elle calma la haine naturelle entre les vainqueurs et les vaincus, elle réunit et amalgama enfin Ja nation dominante avec les nations subjuguées»
Mais on se demande comment vingt ou trente mille Mahométans purent anéantir complètement Tannée de Rodrigue, composée de quatre-vingt mille Espagnols catholiques, non moins vaillans que les Musulmans, et comment en deux années ils purent s'emparer de presque toute la Péninsule, dont la conquête avait coûté deux siècles aux Romains et autant aux Goths eux-mêmes?
(i) Cône. Tolet. XI, can. 5.
(*) Tîot 5.
On attribue communément la ruine de cette monarchie aux vices de ses deux derniers rois , Witiza et D. Rodrigue. On a inventé mMe fiables pour les difiamer, jusqu'à ce qu'un examen plus mûr de ces derniers temps ait démontre la fausseté de ces assertions* (
Long-temps avant cette catastrophe, les mœurs, tant des ecclésiastiques que des laïques, étaient déjà très relâchées , comme on vient de le prouver, non par les témoignages ou les iovecijves des ennemis de l'Espagne, mais par les lois et les canons des conciles.
Déjà depuis long-temps , les Goths avaient dégénéré de leurs ancêtres, ces forts et-robustes Germains dont Alexandre cherchait à éviter la rencontre , que Pyrrhus craignait , qui inspiraient la terreur à Jules César (i), et qui enfin renversèrent et ruinèrent l'empire Romain. Il finit attribuer k ruine de cette monarchie aux vices de son nouveau gouvernement , ou à la longue paix qui succéda à la conquête de toute la Péninsule, et qui n'alimentant plus la guerre selon les vieilles habitudes des Goths, ne laissa
(x) St. Isidore, in Chron, Gothorum.