SUR LA STRATÉGIE EN CÉNÉKAL
Un grand homme i dit (i) : t Tooles les sciences ont des principes et des règles ; la guerre n'en a poinl. i
Pwhet une accusation aussi géDérale sur les différaiU élàneots de la science de la guerre est, sans doute, commettre une faute bien grave. Cet auatbème, envisagé soua le point de vue exceptionnel, pe<it être proumcé avec plus de justice. La tactique, par esem|de, qui forme un des principaux éléments de l'art de la guerre, ne repose que sur des principes peudétenninés, ou, pour mieux dire, sur des principes auxquels des causes qu'il n'est pas donné à l'homme de pouvoir toujours vaincre, peuvent donner une tonnmre imprévue. Les iacultés morales et physiques de l'homme y jouent un trop grand rôle pour pouvoir les fixer, et nous connaissons rioâuence indomptable qu'elles exerceutipiel^ tpiefois sur lui. Hais, par exemple , la science des fortifications, celle de l'artillerie et la stratégie, qui formeol des éléments si actifo de la science de la guerre, sont-elles donc dénuées
(i) Le mtrécbal de Sai« : Mt$ Ktoerte».
de principes et de riglesT Ne les voyons-nous pas basées sur les sciences mathématiques et géographiques? Des parties scientifiques qui puisent leurs règles de deux sciences qui sont elles-mêmes fondées sur des principes et des éléments immuables, peuvent-elles en être dénuées? Je laisse plutAt reposer cet anathème sur la tactique; mais je trouve que ses atteintes sont injustes contre la stratégie , car, en nous soumettant avec crédulité à ce dogme vrai ou faux, salutaire ou nuisible, si cous allions, pour la stratégie aussi, rejeter sans considération tooslespréceplessurlesquels repose l'intégrité des bases et des lignes aliroenlaires et d'opérations, la construction du triangle stratégique qui limite le terrain des opérations et qui sert d'indication au choix des communications qui doivent nous conduire à l'ennemi \ si , dédaignant l'appréciation du lerraîn sous le rapport topographique et militaire, nous nous refusions aussi à soumettre nos mouvements au calcul dutemps et des espaces , et voulions abandonner tous les éléments de la guerre aux caprices de l'aveugle hasard, nous pourrions facilement
revenir à ces époques d'Annibal et d'Mexandre, où ce qu'on nommait la science de la guerre, était effectivement sans règles cl sans principes.
En effet, si, pour ta stratégie, nous en étions restés à ces marches irr^lières.qui envahissaient autrefois le domaine de cette science et caractérisaient les guerres des Anciens, de ces marches, dis-je,»ù une absence, à peu près, complète de combinaisons, en avait fait plutdt un chaos de mouvements, nous pourrions certainement dire que la guerre ne possède ni règles ni principes. 11 est vrai qu'alors on s'avançait sur une seule direction , «ans bases d'approvisionnements et d'opérations, sans magauns, sans places de dépôts et à peu près sans but bien daigné, on en veDaît aux mains à la première rencontre , et la raison du plus fort était le seul et unique principe de l'art militaire de ces temps.
Cette assertion mcparaît d'autant plus juste, qu'en approfondissant les plus fameuses guerres des Ailciens, nous découvririons plusieurs idées mères qui ne seraient pas indignes de noire tactique moderne; mais nous en trouva rions difficilement quelques-unes qui pussent servir de base à la stratégie actuelle.
Si cette science s'est présentée pendant si longtwnpssous le masque désavantageux d'uue vérité peu apparente, c'est parce qu'on ne s'était pas donné la peine de classer ses éléments , de séparer le positif de L'incertain -, et d'en approfondir les principes. Ceux à peu près invariables du igitème géographique se mêlaient aox dogmes imparfeits du mécanisme des grandes opérations, et plongeaient le tout dans on chaos où les principes perdaient leur importance, et la vérité sa force positive.
L'idée que la stratégie ne pouvait être ramenée, dans aucun de ses éléments, à des priDcipcs stables, en a certainement retardé les développements. L'esprit se roidissait contre les difficultés qu'il devait combattre et qui lui paraissaient insurm on Labiés. Que d'auteurs ne se soDl-iU pas élevés avec injustice contre ce qu'ils appelaient une vanité arrogante , de vouloir préciser une science, soumise a de si fréquentes aoomalics, et que de maux cette injuste colùe n'a-tellc pas produits? Ce n'était pas, du moios, le vrai moyen pour lui faire faire de grands et rapides progrès. S'il était peut-être
pardonnable de douter de la stabilité de plusieurs des principes de la stratégie, il n'y avait pas de raison d'en limiter les découvertes par un anathème aussi injuste que nuisible. Chercher la vérité scientiGque est toujours une noble curiosité, et s'il n'est donné qu'à m petit nombre d'hommes de la découvrir tout entière , il n'est pas moins vrai que le bien seul domine dans ces recherdies intellecLudIes.
Mous avons marché longtemps aussi dans les ténèbres; mais les militaires attentiË, loin de borner à une observation passive l'exerrice de leur intelligence, en s'édairant de l'expérience des siècles passés, parvinrent à soumettre une partie de cet art, naguère si vagne, à des principes à peu près invariables; etce chaos environné d'écueiîs , autour duquel nous apercevons mille débris malheureux, trislu nmnuments de l'ignorance des temps passés, devint le sanctuaire de la science où les élus vinrent cueillir leurs lauriers.
Aucune science n'a été, jusqu'à une COTlaiDe époque , aussi peu méditée que la stratégie ; et, par un caprice aussi étonnant que blâmable, les militaires ont cherché, pour ainsi dire, à en reculer les développements. La mine leur paraissait-elle trop pauvre pour devoir y user leurs forces? Un esprit stoïqne et fécond parut un moment dans l'arène : Bulow fit paraitre son ouvrage sur la stratégie. Au lieu de le seconder, de chercher à rectifier les écarts de son esprit expansif, ses services furent méconnus, ses idées injustement mystifiées, et ce âambem qu'il venait d'allumer, et dont la plie loenr n'avait encore jeté qu'un jonr incertain sur le chaos stratégique , s'éteignit aussitôt , et tout rentra dans l'ombre.
Pour donner un nouvel élan à la science, le général Jomini , et plus tard l'arcbiduc Charies, en surmontant tous tes obstacles qui avaient entravé les développements des principes de li stratégie, recueillirent ces étincelles que le caprice du siècle avait étouffées, et furent les premiers, après Bulow, qui nous guidèrrot dans cette voie ténébreuse et diJficile. (i'esl à ces deux savants que nous devons la révolution salutaire qui se fit plus tard dans La stratégie, et nous devons considérer leurs ouvrages comme des œuvres monumentales, qui fixèrent sur l>caucoup de points l'incertitude des imaginations , diminuèrent cette méfiance quiavait
DE LA STRATI=:CIE
pan) s'emparer des esprits, et qui érigèrent en préceptes plusieurs points qui n'étaient encore que <le vagues indîcAtiuns (i) .
Je ne m'étendrai pas plus loDgtempe sur l'ulililé positive dont leurs ouvrages furent pour la science de U guerre , chaque militaire attentif et studieux apu en apprécier les elfels. Si méine , au moment où nous en parions , les principes de celle science n'ont pu élre ramenés lous à des lois inviolables , je ne crois pas que le même esprit de variation en caractérise mainlenant lous les éléments. Plusieurs, au contraire, arrachés au domaine de l'incerl)' lude, reçurent une empreinte de s)>écialité qu'on voudrait en vain leur ravir.
Le perfecUoDDement de la stratégie, comme relui de toutes les autres sciences, a cheminé d'un pas lent et débile. C'est à cet esprit qui caractérise l'époque actuelle , où la propagation des sciences est devenue, à peu près, nue exigence indomptable que nous devims la restauration salutaire qui s'y est faite. Elle est encore incomplète , parce que plusieurs dogmes sont restés sans base solide ; mais le bon sens, qui rectifie souvent les erreurs et qui Dousguide aussi dans toutes les autres sciences, ne manque pas de nous rendre les mêmes servires pour la stratégie, en atténuant les dangers qui peuvent provenir de l'anomalie de plusieurs de ses éléments.
La r^ularilé et la stabilité d'une grande partie des principes de la stratégie modome , tels que les a coostitués Napoléon dans ses immorleUes campagues , et que plusieurs grands capitaines ont développés après lui, ne peuvent non-seulement se comparer à la faillibililé de la science de la guerre chez les Anciens, mais pas même à celle qui a présidé am combinaisons stratégiques jusqu'au xviii*siècle. Depuis, tout a changé de face ; el plus tard , comme je viens de le dire, plus encore, plusieurs prin- «.'ipes de la stratégie reçurent un caraclëre d'inviolabilité que le militaire profond ne sau-
(!) La jnalice etife Gepeiidaiit d'otHerter que l'ou' vra^ du ffénéni Jtmiiii a para dii an» avant Ctlui de l'archiduc r.tiarlra, ce qui donna au premier uqo primauté non douteuse. IJuoique plusieurs auteurs allemandi lui airal conteslé l'avantage d'avoir i\é le premirr à dËfetoppcr Irs vrais principes du nouveau «vïl^me el d'avoir, par conséquent, fondt une grande partie de rMîtcaRtentiHqne,
rail méconnallre. Les campagnes de Napoléon . el surtout celles de 1796, 1805, )}t06, 1800, I814et 1H15, en portent la sublime empreinte.
En méditant les vastes conceptions qui présidÈrenl à la détermination el à l'eiéculion des opérations stratégiques de ces guerres, peut-on refuser d'y reconnaître les préceptes de la science de la guerre? Los faits ne parlent-ils pas en faveur des principes; ces principes ne dénoncent-ils pas l'exislence d'un système? Si nous y avons souvent aperçu des écarts, n'en accusons que rhomme et son imagination , dont les prestiges, en l'éloignant quelquefois des règles établies, défigurent les caractères et laissent l'œuvre , comme cela arrive (Htlinaireroent, audessous de la vérité. Les terrains qui furent les témoins de ces luîtes sanglantes, ne possédant rien d'homogène dans leur construction physique, les grandes opérations de ces campagnes, si dilTérentes dans leurs modulations, paraissent, au premier abord, provenir de principes ditférents aussi. En les approfondissant, l'homme du métier ne larde pas cependant à reconnaître le principe de ces variations, el en retrouve la cause dans celle de la conligurationdu terrain.
H en est autrement de la lactique que de la stratégie. Si le caprice de l'inconstante fortune préside quelquefois aux résultats de la première , un concours régulier bien calculé de mouvements, est le seul moyen d'obtenir de grands succès dans la seconde. Si la tactique est soumise à des hasards qui bouleversent quelquefois les combinaisons les mieux établies, la stratégie, dans plusieurs de ses éléments, est basée sur un calcul à peu près invariable. Les bases d'approvisionnements el d'opérations sont désignées d'une manière immuable par les localités, les trésors, et en général, {lar les avantages du pays qui sert de point de départ aox années el de théâtre à U guerre. L'objet principal des opérations est décidé par le butqu'on se propose d'atteindre. liCs deux extrémités de
n'ont été appuya par aucun raisonnement plausiMe qui ait pu , en quelque sorte, hire douter des serricca que le général Jornini ■ vraiment roudus i la science militaire, elles no peuvent et ne doivent élre envisagées que comme des attaques mal Tondées et souvent mal soutenues, auiqueltcs ses antagonistes se sont livrés par jalousie ou par injuslice.
MÉMOIRES SUR LES PRINGiraS
la based'approvigioDiiemeiiL, réanies à l'objet priocipal des opérations, Dousoffreol uneseo tion de lerraÏD sous la forme d'un triangle , auquel nous donnons la dénomiitation de triangle stratégique. Il nous guide dans le choix des lignes d'opérations principales et SMMidaires les plus sûres, les plus invulnérables, et, par conséquent, les plus avantageuses.
La désigalion des objets et des bases d'opérations possède aussi ses principes où le bon sens ne peut jamais errer. Enfin le réseau des communications , les oscillations des courants d'eau et les difficultés topographiqnes , en général, étant d'une nature immuable, ont bit de la stratégie une science dont plusieurs éléments ne subissent que de rares anomalies.
Je neveux pas entamemne nouvelle dîscusùon sur la définition propre delà stratégie. On l'a définie de tant de manières difFérentes; l'archiduc Charles , le général Pelet, Bulow, Venhirini , le comte Bismark , Xylander, en ont donné desdéfinitioDS tellement détaillées, dont plusieurs sont si Satisfaisantes, qu'au moment où nous en parlons, je suppose qu'il n'euste plus aucun doutesurla vraie définition de cette science.
Je partie la stratégie en deux systèmes essentiellement distincts, par la nature passive et immuable, ou active et en même temps variable de leurs éléments , qui sont :