SUR LES PROPRIÉTÉS DE LA STRATÉGIE, EN RAPPORT AVEC CELLES DU TERRAIN
La Stratégie est la science du général destiné à commander des armées , et plusieurs de ses éléments sont la partie purement scientifique de Part de faire la guerre.
Avant que les armées actives se soient rassemblées sur le terrain qui doit devenir lé théâtre de la querelle des belligérants, le militaire parcourra d'un ceil avide et attentif cette partie du globe, que Tintérèt national, des raisons politiques ou d'ambition auront mis en litige , et où , au moyen des chaînes de montagnes, des fleuves, des plaines, des routes, des places fortes et des armées, la stratégie lui enseignera les dispositions les plus avantageuses pour s'opposer à son ennemi ou le déposter. L'œil attaché sur celte carte, qui lui représente d'une manière fidèle l'ensemble et plusieurs détails du terrain qu'il étudie, le stratège cherchera à se pénétrer de tous les avantages et des difficultés que les contours, la grandeur et les formes des terres possèdent.
Les prérogatives réelles de la stratégie sont en gr.ande partie basées sur les propriétés du terrain, que son état d'immutabilité soumet si facilement à un examen systématique et approfondi. Aussi, avant de procéder au plan général de la guerre, qui doit élre le tableau fidèle des propriétés du terrain , d'où jaillit à nos yeux la détermination du but, le principe de nos mouvements et la combinaison des opérations qui mettent en exécution ce que notre imagination, appuyée par la science, a cru devoir décider, nous commencerons par re-
chercher les ressources passives du terrain, pour pouvoir mettre ensuite en action les éléments mobiles de la guerre.
Le terrain et les armées sont les agents passifs et mobiles dont les avantages et la force ne peuvent être révoqués en doute. Ce ne sont pas de simples hypothèses près desquelles l'esprit fugitif de l'homme aime à se reposer; les ressources inhérentes à leurs natures en caractérisent la réalité. La stratégie est le guide fidèle et sûr qui nous apprend à profiter des propriétés de l'im, et à mettre en action les autres.
La réciprocité entre le terrain et les armées doitdonc élre intime. La stratégie est la science qui établit et consolide cette concordance et fait rejaillir à nos yeux ces traits caractéristiques de valeur, auxquels se rattachentces grands bouleversements politiques que l'histoire, avide de souvenirs, recueille avec empressement, et que la sévère impartialité de la postérité juge, excuse ou condamne.
Sans nous laisser donc distraire par quelques considérations qui seraient d'autant plus nuisibles, qu'elles seraient secondaires, avant de mettre en mouvement nos armées, commençons toujours par interroger le terrain, dans les formes duquel nous ne manquerons pas de reconnaître en traits bien marqués tout ce qu'on peut en attendre , et tout ce que les ressources delà science sont en droit d'en exiger.
La stratégie nous indique les routes qu'il faut suivre, les points qu'il faut attaquer; elle
DE LA STRATÉGIE
dé&igne les lignes qui nous servent de point de départ on d'abri contre an ennemi inquié- Uni et dangereux. Là nature, prodigue de ressoaroes, nous offre tous ses avantages, la stratégie en décide le choix. Une profonde coDuaissanee du terrain est aussi indispensable ponrla stratégie, que celle de la nature, des propriétés et de Temploi des armes. Test pour la tactique.
Après Fexamen topographique des frontières qui servent de premier terme à Tinvasion et à la gnerre, dont les sciences géographiques auront évalué à leur juste valeur les propriétés, la stratégie y désignera les points les plus avantageux pour le rassemblement des forces mobiles, ainsi que ceux où le passage devra s^effectuer. Après avoir exploité les ressources intrinsèques et les avantages des directions des routes, des fleuves , des chaînes de montagnes; après nous être pénétrés de l'importance que les villes ou les points fortifiés qui nous ouvrent d'autres communications, et par conséquent un abord facile vers d'autres sections de terrain, possèdent dans l'ensemble du cadre, la stratégie prisera à leur juste valeur les points dont la possession, tout en consolidant les parties acquises , offrira les moyens d'en conquérir d'autres. Elle profitera des ressources que la nature ou l'art lui offriront pour indiquer ces lignes que nous nommons stratégiques, dont les directions transversales et perpendiculaires forment ces échiquiers plus ou moins réguliers où les armées sont appelées à manœuvrer. La , presque chaque case, protégée dans ses contours par quelques points ou des sections de terrain , où la nature et l'art exercent leur puissance, et dont la science ne fait que rehausser la valeur, offrira des sphères où les vmées trouveront des protections suffisantes pour leurs opérations.
lue bataille perdue paralyse , il est vrai, nos niouvemenls offensiCs, en retarde l'exécution, ^noos force quelquefois à des retraites désavantageuses; mais lorsque la guerre se fait d'après les règles delà pure stratégie et que le plan de campagne a été coordonné d'après ses prin- <^ipes, tous ces désavantages se bornent quelquefois à la seule perte du temps.
Les mouvements rétrogrades se feront dans w direction des objets des opérations, dont la Iwison forme des lignes de défense, sinon inex-
pugnables, du moins assez fortes pour rassembler sous leur protection les débris de la défaite. On les y constitue en masse capable de suivre de nouveau les directions du plan général, qui doit toujours nous conduire vers, les objets qui décident quelquefois du sort de la guerre.
La désignation et l'appréciation des objets des opérations sont donc d'une importance majeure pour la science de la guerre. Si, d'un côté, leur possession décide du sort des querelles politiques des peuples , ils sont , de l'autre, les plus fermes appuis des opérations offensives et défensives des armées. Une fausse y appréciation des objets des opérations, en nous entraînant par conséquent dans de faux mouvements, suffit pour donner à la guerre une tournure désavantageuse, dont les conséquences sont nuisibles, et d'où résultent quelquefois des maux irréparables.
Ces objets, revendiquant une défense solide, opiniâtre et d'un avantage réel, ne sont pas toujours des points que la science puisse désigner impunément. Elle doit renier tous ceux auxquels la nature ou l'art n'ont pas accordé quelques prérogatives, ou dont la position, dans l'ensemble du cadre , ne protège pas quelques manœuvres dont la nature simulée puisse rapporter un avantage décisif.
Le devoir de la stratégie est donc de désigner d'avance les points qui se qualifient par leur position pour protéger les grandes opérations , afin qtie l'art puisse accorder à ceux que la nature n'a pas favorisés, ces prérogatives sans lesquelles leurs avantages seraient trop précaires. Leur fausse appréciation, au contraire, loin de consolider nos mouvements, ne serait qu'un guide faui et perfide dont les indications ne serviraient qu'à nous induire dans de graves erreurs.
C'est en choisissant dans le cadre où les armées devront manœuvrer , les points dont les propriétés sont sûres et réelles que, par sa • nature synthétique, la stratégie les désignera pour être les buts généraux des mouvements.
Tous ces objets des opérations possèdent des qualités positives, mais passives, la force des armées, cet agent indispensable des victoires, leur imprime des propriétés d'une nature réelle. Le choc des forces mobiles nous donne en ré- v sultatsceqnela stratégie nous offre en principes.
Nous en conclurons donc, que les propriétés v
MÉMOIRES SUR LES PRINCIPES
de la science stralégique consistent : à désigner les places de dépôts qui alimentent la guerre , et que nous devons envisager comme la charpente qui étaie ce grand édifice; les combinaisons que nous considérons comme les principes des mouvements des armées; les parties qui servent de subdivisions à la force mobile; les accidents de la nature ou de Tart qui consolident les grandes opérations; le^ directions que les colonnes devront prendre pour entrer sur le territoire ennemi et en prendre possession; les places qui deviendront le but de sièges réguliers ou de simples observations ; les manœuvres que l'armée devra entreprendre pour tourner les difficultés territoriales , qui se présenteront à une marche en front ou poui* gagner un des flancs de son ennemi; les champs où les années
belligérantes devront se rassembler pour vider par des combats généraux la cause qui les divise, et enfin, décider sur ces champs de bataille le point stratégique à la possession duquel se rattachent ces résultats incalculables qui décident, quelquefois, du sort des empires.
Quels dénoàments impérieux, quelles dispositions sérieuses, que de combinaisons profondes et mûries , n'engendre pas une science qui, en décidant du résultat des guerres, rehausse ou abaisse l'honneur national , le bienêtre des peuples, l'équilibre politique des empires et rénei^ie de caractère des armées et des nations? Dans l'état de guerre, la stratégie tient la balance entre l'apogée de la ^oire et l'abiufe des' vicissitudes.
DE LA STRATÉGIE