‹ Considérations sur les grandes opérations de la compagne de 1812, en Russie; des M émoires sur les principes de la stratégie; de l'Examen raisonné des propriétés des trois armes; et d'un Mémoire sur l'artillerieChapitre 56 sur 87 · AKRÇU GÉNÉRAL DES TROIS ARMES · texte numérisé non relu

AKRÇU GÉNÉRAL DES TROIS ARMES

Le perfeciioDoement des sciences et des arts est presque toujours en rapport réciproque avec la civilisation des siècles et des pays , et il est parfois le résultat de l'intérêt immédiat que les nations recueillent de leur emploi. Voilà aussi pourquoi nous les voyons souvent cheminer d'une allure tardive , et se développer aussi lentement que cette même civilisation d'où ils dérivent.

Chaque branche du code scientifique possède sa vertu spécifique ; mais son apogée d'élévation et de gloire provient souvent de Timportance que les circonstances accordent à Tune d'elle , et des conséquences qui s'y rattachent De là vient aussi le perfectionnement de l'art militaire. Si autrefois les guerres étaient aussi fréquentes que dans le dix-neuvième siècle , leurs résultats n'étaient ni aussi grands, ni aussi dangereux pour la prospérité des peuples. Ces grands bouleversements , des couronnes perdues ou acquises » ayant été plus d'une fois la conséquence d'une défaite ou d'une victoire , il était juste que Tart qui nous fait gagner les batailles acquit une importance qu'il ne possédait pas jusqu'alors.

Le temps et les méditations des guerriers ont augmenté le nombre des découvertes, tandis que l'application des principes innovés ar^ réta le choix de ceux qui devaient servir de base à l'art militaire.

Dans aucune branche de cet art, les découvertes n'ont été aussi fréquentes et aussi nombreuses que dans la tactique. LMnfinitéd'artides différents qui la compose en est l'unique cause. La formation des troupes, leur ordonnance, leurs évolutions et leur action adaptée aux avantages du terrain, sont autant de vastes sphères dans lesquelles l'imagination humaine s'estplue à travailler, et qui devinrent autant de mines inépuisables pour l'exploiteur attentif et assidu.

Le choc des assertions différentes, d'où jaillit l'étincelle, rectifia les erreurs et agrandit la sphère des innovations, tandis que l'expérieiioe fixa l'emploi des principes dont l'utililé devisl incontestable.

C'est ainsi que se formèrent ces traités scientifiques qui nous servirent de lisière dans la voie toujours épineuse qu'on parcourt encore en écolier, et qui ne cessèrent d^étre nos guides

pendant les moments oîi les travaux de la guerre demandèrent remploi des principes de Tart militaire.

c L'objet de la guerre, dit IVTontesquieu (i), » c'est la victoire , celui de la victoire la con- » quétOy celui de la conquête la conservation, t En admettant, et avec justice, la bonté des troupes comme une des grandes causes des victoires, et faisant abstraction de toute idée d'envahissement, je dirai, sans risquer de tomber dans le défaut de l'hyperbole, que la sécurité des trônes, comme le bien-être des nations, tiennent au perfectionnement des trois armes différentes, T infanterie, la cavalerie et Tartillerie, par des nœuds indissolubles. Elles forment ce bouclier sous la protection duquel les peuples conservent leur sécurité sociale et politique , les pays leur intégrité. En les envisageant sous ce rapport si essentiel, que de soins ne doit-on pas leur accorder pour les rendre capables de remplir avec dignité le rôle qu'elles sont appelées à jouer !

Ces mines précieuses dont les militaires, dans les temps anciens, ignoraient l'exploitation , ne livraient que des trésors bruts et incapables de résultats ^ussi surprenants. Ce n'est qu'en perfectionnant l'organisation , l'ordonnance, et, en général, la tactique des trois armes; c'est en apprenant ensuite à profiter de leurs propriétés et à les employer au moment opportun, que le militaire marcha d'un pas ferme et assuré dans ce dédale de combinaisons , dont le réseau a été si bien conçu et les difficultés si bien développées pendant les guerres modernes.

C'est en grande partie à Napoléon qu'appartient cette gloire. C'est à lui que les armes, dont je me propose de discuter les propriétés, doivent leur élévation , ainsi que le dévelop-

(fl) Esprit des Lois.

(9) L'enthousiasme religieux (a) ou Tamour de son souverain et le vrai patriotisme (6), ont rendu quelquefois des troupes jeunes encore tout à fait inexpérimentées, formidables à leurs ennemis, et par là ont rangé tous les moyens , qu*on emploie ordinairement pour rendre une armée guerrière , dans une catégorie secondaire ; mais ces exemples sont rares et ne doivent

(a) Les campagii«fd*Ef pagne.

(b) Le* milicei maie et pruaaienne pendant ioa campagne* da 18li. ISt.Vl 18U.

pement des forces inhérentes à la nature de chacune d'elles. Jetant un regard attentif et hardi sur les défauts qui jusqu'alors avaient existé dans l'organisation et la tactique des différentes armes, et dont l'expérience lui avait démontré les erreurs, ce savant militaire, si hardi dans ses conceptions, si fécond dans ses productions, était semblable à ces météores bienfai^nts, souvent terribles dans leur essence, mais si favorables par leurs effets , qui dilatent un air chargé de parties hétérogènes et lui rendent toute sa pureté.

Ennemi de ces idées minutieuses semblables à ces enjolivements d'un édifice sans solidité, qu'un seul accident peu détruire, et dont les milles attestent la médiocrité de ses fondateurs, ce profond militaire considéra la nature et les propriétés des trois armes sous leurs rapports purement scientifiques , et sacrifia volontiers l'aspect agréable d'une armée composée de soldats petlts-maltres , à l'utilité de posséder des phalanges que leur sage organisation et leur bonté rendaient inébranlables, et qui assuraient la sécurité de leur pays en frayant toujours le chemin de la victoire (3).

C'est à son génie hardi et entreprenant que nous devons en général la régénération de l'art militaire. La campagne de 1796, en Italie, nous prouve suffisamment que son esprit vaste avait déjà, même avant d'entrer en lice, embrassé la sphère étendue des nouvelles combinaisons; car nous le voyons franchir avec intrépidité les limites dans lesquelles beaucoup de généraux» qui l'avaient précédé , aimaient à se restreindre, et que la crainte de s'égarer, en s'écartant des institutions établies , leur présentaient comme inviolables (5).

Ses dernières armes, il est vrai , nous offrirent des actes de témérité impardonnables; lessuo>

pas nous faire négliger les vrais principes de Védacttion du soldat.

(3) Toute armée de plus de 2M),000 hommes, disait Turenne, est incommode pour celui qui la commando et pour ceux qui la composent Mais n*avoD9-iious pts vu Napoléon manier avec des succès incroyables des masses quadruples, sextuples et même décuples de celles que le héros du dix-septième siècle avait désignées comme le maximum de celles qu*on pouvait mettre en campagne. Quel parallèle serait-il donc possible d'établir entre le perfectionnement de Part militaire du siècle de Turenne et celui de Napoléon, et qui poarrafit calculer tous les progrès qui s'y sont faits.

ces ravalent rendu imprudent et sourd à la voix de la raison, il voulut dépasser les limites que rhomme ne franchit jamais impunément; mais il suflSt d*étre humain pour ne pas être infaillible. Au reste, ces actes de témérité qui bouleversèrent ce colosse de puissance, que cent victoires avaient établi et qui paraissait reposer sur des bases inébranlables , ne doivent être envisagés par ses descendants que comme des expériences salutaires pour Tart militaire, et qui nous indiquent, d'un côté, tous les dangers des hasards démesurés, et annulent de Tautre ces prétentions exclusives et souvent futiles auxquelles Tancien système était assujetti.

Il est fâcheux de ne pas pouvoir en dire autant de Frédéric le Grand. Ce génie, quoiqu'universel, se laissait facilement éblouir par de trompeuses, mais d*agréables apparences, et même Pexpérience de tant de victoires et de défaites, et dont personne mieux que lui n'a pu expliquer les vraies causes, n'a pas anéanti son amour démesuré pour la tactique élémentaire. Philosophe stoïque sous tant de rapports, sous celui de l'éducation de ses soldats, Frédéric ne possédait pas cette vigueur mâle de caractère d^où émane cette force motrice qui nous fait sacrifier l'agréable à l'utile. 11 suffisait qu'une idée fut enfantée par lui, pour qu'il s'opiniâtrât à la conserver et à la mettre en exécution; car nous avons vu le vainqueur de Rosbach et de Leuthen être aussi peu en état de vaincre les préventions, que le général qui allait faire ses premières armes dans les plaines de Mollvitz.

Voici comment Borenhorst, ce digne écolier de son maître (i) , en parle dans ses Coruidérations sur la Guerre (i) : c 11 n'appartenait pas » à la combinaison de ses idées, dit-il, d'envisa- » ger les soldats comme des êtres possédant 1 une volonté et des facultés spirituelles ; leur

(i) Berenhorst fit uoe partie de la guerre de sept ans dans rétat-major du prince Henri de Prusse, et fut, fD 1760 , nommé aide de camp de Frédéric le Grand.

(9) Belrachiungen uber die Kriegskunsl , Ubtr tdre FwêUhrUte , ikre WicdersprUche und ihre ZuverlassigkeiL (Toro. n, page 175.)

(s) Qu*il me soit permis de renvoyer le lecteur à Ton- ¥rage de Berenborst que je viens de citer, et de lui indiquer les deux chapitres, dont Tun traite de Técole prussienne , et Tautre des manœuvres de l'automne. 11

1 image ne s'offrait à lui que sous l'aspect d'iiu-

• mains auxquels là contrainte et la terreur

> seules donnaient une sorte d'existence. En t un mot, tous ses efforts ne tendaient qu'à

> former des automates roidis, tournant leurs t têtes à droite ou à gauche, et qui obsec^uisr

• sent strictement la cadence du pas (s). » Quoiqu'entouré de gens de mérite, Frédério

avait cependant à ses côtés des flatteurs qui cherchaient à lui cacher la vérité, s*ils supposaient que cette vérité était contraive 9Wix principes adoptés par le roi. Saldem (4), et son esprit inventif, étaient semblables i u«: mauvais génie , dont la force irrésistible asservissait tout à ses lois. Quoique sous tous les rapports inférieur à son maître, Saldern posséda au suprême degré le don de l'enchanter, A la fin d'une manœuvre d'automne à laquelle le roi avait présidé lui-même, dans l'épanchement de sa joie, le souverain s'approcha de son lieutenant, et lui dit : c Saldem, il faut que tu fii nisses, car cela surpasse tout ce que l'on peut f faire en tactique. • Mais Saldem avait au suprême degré le défaut d'être minutieux. Voici le portrait qu'en fait Berenborst : c Saldem , 1 dit-il, éUit riche en idées, inUrissaUe en f moyens ; mais il était tourmenté par la fièvre i des bagatelles, et son esprit accordait une f trop grande attention à la place d'exercice, » ainsi qu'aux champs et aux mamelons où 1 l'on devait manœuvrer. Ces idées étaient les > seules qui l'occupassent; et une heureuse f revue, où la justese de l'exécution avait ré- • pondu à l'id^ de la dispoêition , égalait un » triomphe à ses yeux. >

Saldern était auteur de plusieurs ouvrages qui, dans le temps, acquirent une grande réputation. Son œuvre posthume intitulée : Prtncipes de Tactique , fut traduite en français par un cerUin M. de lUrch,qui iKWia l'ouvrage eo France , où il fit fortune. Mais les Fragaçtis de

trouvera dans le premier des développements trèa-plquants, et dans le second des anecdotes tout à bit caractéristiques.

(4) Saldern avait été lieutenant-général au service de Prusse, et , pendant la guerre de sept ans, s'était distingué dans pl«s d*une bataille. Après celle de Uochkircben , Frédéric fut si satisfait de sa conduite, que. de lieutenant-coloBel qu*il avait été, il Tavança au grade de géoérat-mijor. Saldem mourut à Hagdebourg en 1795.

celle époque , imitateurs zélés des Prussiens , ne se bornèrent pas à n'en adopter que ce qui pouvait leur être utile; la renommée de Tannée prussienne , après la guerre de sept ans , resplendit d'un éclat si lumineux , que tout ce qui venait de cette nation semblait porter avec soi rempreinte de la magie; et c'est ainsi que l'éducation dn soldat prussien , mais enrichie d'anexes , servit de base à celle dn Français. Après la guerre de sept ans, dit le général Duhesme (i) , on avait adopté l'exercice prussien , mais comme il nous arrive de porter tout à l'excès , il sembla qu'on ne pouvait faire de bons soldats, qu'autant qu'on aurait fait de tous des espèces de mécaniques, dont la position , le port d'armes, les mouvements, les pas, je dirai plus, la structure, devaient les rendre semblables à des machines sorties du même moule; ainsi on tourmentait les recrues pendant six mois , on leur abîmait souvent la poitrine pour leur apprendre la première position , le pas cadencé et le port d'armes; on tenait chaque matin un pauvre diable pendant deux ou trois heures dans des positions de gène et d'immobilité , faites pour dégoûter l'homme le plus porté au métier des armes.

1 Enfin , quelques années avant la révolution, on avait poussé la minutie jusqu'à avoir dans les casernes des horloges à balacier et des échelles géométriques gravées sur les pavés, pour atteindre le plus grand point de perfection dans la régularité et la cadence du pas. La guerre que nous fîmes, quelque temps après, avec des bataillons qui à peine avaient été dégrossis, a bien prouvé l'inutilité de tous ces soins. • Ce n'est pas que, dans plus d'une bataille, l'armée prussienne ne nous ait offert des spectacles étonnants; mais mise en action parle grand Frédénc, pouvait-elle aussi moins faire? Tout réussissait , parce que le génie du roi présidait aux combats et aux manœuvres qui en étaient les éléments les plus importants , et

(i) Essai historique sur VinfanUrie légère, p. 175.

(i) Toute chose a sa sphère d*acti?ité et possède ses éléments, et c*est en paralyser les bons résultats que d*en étendre les subdivisions au delà de leurs limites naturelles. En n^occupant le fantassin que du maniement des armes et du pas, on est obligé, à cause d*une

que le courage de l'infanterie surmontait tous les obstacles.

La cavalerie a toujours été , en bonté , supérieure à l'infanterie ; mais aussi , au sujet de son perfectionnement, l'incomparable Seydlitx avait des idées plus saines et plus exactes, car elles étaient moins minutieuses. Ne perdant pas son temps à s'occuper de l'allure du cheval, comme Saldem le faisait, avec l'augmentation ou la diminution des pas que les soldats de son inspection devaient faire par minute, Seydlitx n'envisageait la cavalerie que comme troupe guerrière, et non comme ornement des champs d'exercice. Il chercha à rendre ses soldats maîtres absolus de leurs chevaux , car ce talent est la vertu primitive d'un cavalier, et peu à peu, comme nous le dit Berenhorst, c chaque 1 cavalier prussien parvint à un degré de f perfectionnement tellement grand , qu'il f pouvait rivaliser avec les meiUeurs écolios » d'un manège: sans selle, placé sur une f simple couverture, il faisait travailler son • cheval avec élégance et comme dans un car- > rousel. 1 Les plaines de Rosbach et de Zomdorff immortalisèrent ce général, et ces deux victoires seules suffiraient déjà pour qu'on lui décernât une couronne impérissable.

C'est ainsi que nous vîmes des idées dangereuses au vrai principe d'une science (t) , et même aux dépens de la santé du soldat , cet élément si cher à l'humanité et si précieux pour la guerre, germer avec impétuosité, même dans l'esprit de ceux auxquels la nature accorda les dons nécessaires pour rectifier toutes les erreurs. A quoi faut-il attribuer une aberration pareille ?

Si l'invention delà poudreaproduitdeschangements très-sensibles dans la tactique des armes, leur perfectionnement adapté aux vrais éléments de la guerre ne nous a pas moins offert de révolution essentielles dans cette partie de l'art militaire. A mesure qu'on dévei(^pa les forces intrinsèques des trois armes, qu'on les rendit susceptibles de grands résultats, dia-

perte trop sensible du temps, de négliger les choses vraiment essentielles, c est-à-dire , rhabilude de marcher avec légèreté, de mancravrer en grandes masses avec aisance et précision, et de bien tirer. « En relran- • chant des exercices le superflu, dit Montéeoculli, on » en apprend mieux le nécessaire. »

cône d'elle acquit une assurance qui la rendit capable de coups surpreMOitSy et Ton multiplia par là les ressources dont leschefii purent se servir pour combatre avec plus d'assurance et d'avantage. Les manœuvres en devinrent plus hardies et la défensive moins dangereuse. (Test avec ce perfectionnement des armes, et Tart avec lequel les modernes savent tirer parti des accidents du terrain , qu'on vit aussi tomber en désuétude Tusage des retranchements de campagne , dont autrefois les champs de bataille étaient si souvent parsemés, et dont les dernières guerres ne nous offrent que de rares vestiges (i).

L'essentiel fiour les armes est sans doute de rendre les soldais propres à la guerre , et de leur faire atteindre par là le vrai but de leur institution. Voilà pourquoi il faut les rendre familiers avec les exercices qui font partie de Fart militaire, c'est-à-dire, avec ceux qui peuvent leur être utiles le jour d'un combat, et les habituer à manœuvrer avec précision et vitesse («). En guerre , les choses les plus simples étant les seules exécutables , il n'est que trop juste de ne pas occuper l'esprit , presque toujours étroit du soldat, avec des choses qui lui deviennent inutiles, au moment où les circonstances le tcansportent du champ d'exercice sur celui de bataille. 11 faut , en un mot , qu'à l'instar des Romains , l'effusion du sang soit Tunicpie différence que l'on remarque entre un champ de bataille et un champ d'exercice. Les Romains apprenaient à leurs soldats à marcher, à courir , à sauter , à nager (s) , à porter des armes deux fois plus pesantes que celles dont on se servait dans une action réelle (4) , et à n'exécuter que les évolutions qui les familiarisaient avec la guerre. Tous ces exercices étant basés sur de sages combinaisons avaient rendu

(1) Tureone disait à Condé qui, partant poar h Flandre, hii demandait des conseils: « Faîtes peu de » lièges et liTrei l>eaucoup de batailles; quand tous » anrei rendu votre année supérieure à celle de l*ennenii

• par le nonil>re et la bonté de vos troupes, ce que tous » a? ei presque fiiit à Rocroi , quand vous seres bien » maître de la campagne, alors les villages tous vau- »dront des places. »

(1) « Car, comme dit très-bien Guibert, presque toute

• manoeuTre étant un moment de crise et de fidblesse

• pour une troupe, parce qu'elle y est désunie, il fiiut > qn*elle en sorte le plus t^t possible. »

l'armée romaine redoutable au reste du monde. Au contraire, un grand défaut des exercices en petites comme en grandes masses , que les modernes font faire à leurs troupes dans les camps d'instruction , est , à mon avis , d'être trop mécaniques , et plutôt le produit d'une idée matérielle que d'une pensée résultant de la topographie du terrain où l'on exerce, et de la circonstance où Ton suppose qu'on peut réellement se trouver devant son ennemi. Mais cette régularité de mouvements qu'on j Iramarque peut flatter l'œil ; on mesure le champ d'exercice dans sa longueur et dans sa profondeur, on calcule toutes les distances des objets et du temps qu'il faut pour y parvenir, et, pour que ce calcul soit juste , on choisit de préférence une plaine ouverte et unie , qu'un terrain accidenté qui mettrait facilement en défaut des géomètres un peu bornés ; et le tout quelquefois est ordonné d'après des suppositions qui ne peuvent presque jamais s'appliquer en temps de guerre. Tout ayant été prévu , calculé , et la disposition et les mouvements des troupes étant une fois déterminés, le général même qui commande en chef un exercice pareil , n'y ajoute plus rien du sien , en se conformant aux circonstances, qui , sur un champ de bataille déchiré par des sinuosités , changent selon les ondulations du terrain , et nécessitent de nouvelles conceptions. Une leçon apprise par cœur remplit l'esprit du chef et préside aux mouvements de la journée ; et le général et l'officier, dans lesquels la mémoire seule travaille , obligés de se rappeler les instructions que la disposition prescrit, et n'osani pas même changer le mouvement ordonné par un autre, souvent même mieux culculé et mieux adapté à la circonstance, ne retirent aucun avantage de ces sortes d'exercice mécani-

(s) C'est un eiercice qui n*est pas encore généralement introduit dans toutes les armées européennes, maia dont les aTautages ne sauraient être contestés. F<^fes sur ce si^et \t Journal militaire de Berlin^ année 1917, n*" 61 et 63 , et louTrage du baron LeMrare de SaintlldephontPari8,181H.

(4) Scipion Emilien ayant cru que ramolliaawient aTait été la Traie cause de la défaite des Romains à Nuroance, vendit toutes les bétes de somme de Tarmée, et fit porter à chaque soldat du blé pour trente jours, et sept pieux.

ques» qui leur deviennent tout à fait inutiles, puisqu'ils ne fenfermenl rien d'instrulif.

Sous le rapport des camps d'instruction qu'on établit pour le perfectionnement des troupes, je ne saurais passer sous silence l'exemple véritablement digne d'être suivi , que nous olTrent les camps de Saint-Omer, de Bruges et de Montreuil , connus sous la dénomination de camp de Boulogne. La campagne de 4805 qui les suivit de près, et surtout la bataille d'Austerlitz» nous démontrent d'une manière évidente toute l'efRcaci té de ces rassemblements de troupesen grandes masses, lorsque Tidée du chef et l'occupation des soldats tendent vers un but salutaire (i). Si le militaire impartial, en jetant un regard attentif, approfondit les manœuvres de tactique que Bonaparte déploya à la bataille d*Austerlitz , il y trouvera des combinaisons nouvelles et sublimes (i), et tout en rendant justice au génie qui les lui a suggérées, il ne doit pas oublier que la masse des troupes, dont il pouvait disposer au camp de Boulogne (3), n'a pas moins participé aux grands résultais de ces manœuvres. Devenu flexible , propre à se plier à toutes les dispositions et facile à manier , elle lui a offert les moyens de mettre ses idées à exécution, en manœuvrant avec aisance et précision. La campagne de 1805 a été, et avec justice , désignée comme l'ère de la nouvelle tactique.

(1) Le lecteur peut contenter sa curiosité k ce sujet dans le Précis des Événements tnilUaires du comte Dumas. Campagne de 1805. Tome 11.

(ft) Par exemple, remploi des masses pour la formation des colonnes d'attaque.

(s) La force de l'aritiée française , partagée en trois corps, commandés par les maréchaui Soull, Davoust et Ney, montait à 114,417 hommes.

(4) « Un nouveau réginicnt , dit le comte de Saint- » Germain dans ses Mémoires , ne peut être bon et so- » lide qu*après cinq ou six campagnes. »

(s) N'avons nous pas vu un des peuples les plus aguerris de l'antiquité , les Romains, fuir devant les éléphants de Pyrrhus et les chariots de guerre d*Antioehus? Ils avaient méconnu ces moyens de défense, et «■«tle ignorance abattit leur courage ; mais s'étant familiarisés avec ces nouveaux dangers, ils les bravèrent sans obstacle.

(e) Car le courage du soldat se soutient et même se double par la conviction du bon service de ses armes ; ei nous verrons plus tard , en traitant de l'emploi de rinfanterie , que les feux des fantassins , et surtout leur multiplicité , forment sa plus grande force. L'armée la

Mais l'exercice le plus efficace et qui forme les bons soldats, est toujours la guerre même (4). Une mémoire enrichie de trente combats rend la force morale de Thomme plus ferme, et, en le familiarisant avec les dangers, forment les vrais béros (5). Il est vrai que ces expërien ces sont achetées bien cher. Des flots de sang, le malheur des familles et la ruine des paisibles habitants des campagnes et des villes; mais si un sillon ensanglanté ou la flamme dévorante doivent être les guides les plus sûrs qui nous conduisent au vrai but , si telle est la loi de la nature, consolons-nous du moins par cette idée , que le malheur d*une fraction presqu'insignifiante de ce tout immense qui compose la masse humaine peut assurer la sécurité et le bien-être du reste.

Les propriétés de chaque arme notant qu^une conséquence immédiate des vertus du soldat, pour que ces propriétés acquièrent ce degré de bonté qui puisse rendre l'arme capable de remplir son rôle avec dignité, il faut néeessairemen t que les éléments qui la composent soient en rapport direct avec la nature qui lui est dévolue en partage. Voilà pourquoi il est ipdis» pensable que le fantassin soit léger, adroit, excellent tireur (6), bon marcheur, habitué à porter sa charge et à supporter les fatigues des marches et des combats (7). Il^oitétre accoutumé à former les colonnes avec vitesse et prémieux organisée, la plus disciplinée, ne manquerait pas de se démoraliser bientôt pendant la guerre, si le fantassin et le canonnier ne savaient pas bien tirer, et le cavalier bien manier sou cheval et son sabre. D'un autre côté , tout le mal que de bons tirailleurs peuvent faire à leurs ennemis est incalculable. Souvenons-nous de la fameuse bataille de Guastalla , livrée en 1754 par Tarmée franco-sarde , sous les ordres du roi de Sardtigne , et les maréchaux Broglie et de Coigny contre les Impériaux , commandés par le maréchal de Kœnigseck. Le roi fit incorporer dans chaque compagnie d*infanteric quatre dos meilleurs tirailleurs de Tarmée , auxquels on enjoignit de viser sur les généreux et officiers ennemis. c:es tirailleurs remplirent si bien leur rôle, qu'après quelques heures de combat le commandement de plusieurs divisions autrichiennes fut dévolu i^ deslieutenantcolonels, et Tinfantcrie , privée de la plus grande partie de ses chefs, fut mise en désordre. G^est en grande partie À la perte des officiers qui commandaient les troupes impériales, que le roi de Sardaigne a dû cette victoire. (7) Pendant la retraite des dix mille, Xénopbon faisait danser et sauter ses soldats armés de pied en cap, pour )es aguerrir aux fatigues des marches.

cision y à déployer avec célérité, et à conserver te serrement des rangs, d'où provient la compacité desmassespiendant lesmouvementsoffensifs. Mais ponr entretenir Thommedans Thabitade de tous ces eiercices, dont la nécessité est reconnue» il est indispensable» une fois que les troupes sont rassemblées dans les camps d'instruction» d'occuper les troupes, non-seulement avec les exercipes de la guerre , mais de les envoyer aussi à une certaine distance de ces mêmes camps, ayant soin de charger le fantassin de tout ce qu'il doit porter sur lui en temps de guerre; de le faire marcher, bivouaquer, fi même de temps à autre lui faire ressentir les privations inséparables de la guerre. Le repos des garnisons engourdit tellement le physique du soldat , qu'après en avoir joui sans interruption, il perd toutes les facultés inséparables du bon fantassin, eX devient lourd, roide et incapable de soutenir les marches (i), et vivant dans l'abondance, il finit par supporter difficilement les privations.

Auguste et Adrien avaient établi une loi à laquelle on avait donné la dénomination de promenade. Plusieurs fois par mois, les troupes devaient marcher à dix heures de distance de leur camp, et revenir de même en serrant bien les rangs et les files, changeant souvent la grandeur et la vitesse du pas, et même faisant une partie du chemin en courant. La cavalerie était aussi assujettie à ces sortes d'exercices. Alors on exécutait plusieurs manoeuvres militaires , et on choisissait toujours différents terrains. Les troupes campaient la plus grande partie de l'année, et le service des camps était tout aussi exact et rigide, que si l'on se fût attendu à chaque moment à être surpris par l'ennemi.

Le cavalier, en premier lieu, doit être maître absolu de son cheval , pour que dans le combat il puisse ne lui accorder qu'une attention secondaire, qui pendant une bataille doit être dirigée vers l'ordre qui doit régner parmi la troupe et l'exécution des volontés de son chef;

(i) Les anciens, au contraire, ont poussé Thabitude de marcher jusqu'à un degré presque extraordinaire. Ixirsque César se porta au secours du camp de Cicéron, dans le pays de Uainaut, il fit faire à ses troupes à peu près 50,000 pas, ou prés de 17 lieues de France, ne kx^ ayant donné que trois heures de repos. Selon Elien,

car un mauvais cavalier est un atome tout aussi inutile pour la cavalerie, qu'un mauvais tireur l'est pour l'infanterie. Il doit aussi exceller dans le maniement du sabre. Une fois que ces deux qualités seront bien approfondies, on apprendra à chaque individu à conduire son cheval perpendiculairement à la ligne du front de l'escadron , et à conserver aux chevaux toujours la même vitesse dans les difiérentes allures. C'est le seul moyen de conserver l'alignement des escadrons, et de rendre bonnes les charges en muraille, charges d'où dépendent les sticeès et les grands résultats de l'action de cette arme.

Un autre point non moins essentiel de l'éducation de la cavalerie , est de lui apprendre à se rallier le plus vite possible après la charge ; car quel que soit l'heureux résultat d'un choc, il est impossible que la troupe qui l'a opéré puisse rester aussi réunie qu'elle Ta été avant l'attaque. D'après le principe si juste énoncé par le général Thiébaiût (i) , c comme celui qui 1 reste en ordre le plus longtemps et celui qui, t après la charge , se remet le premier en ordre , > est sûr de la victoire , > il est indispensable que les chefs qui sont à la tête de la cavalerie, pendant son choc , au lieu de s'amuser à poursuivre leurs ennemis avec ces mêmes escadrons qui viennent de charger, s'occupent aussitôt d'un prompt ralliement , pour les remettre en état d'entreprendre de nouveaux chocs.

L'artillerie n'ayant de propriété efficace que lorsqu'elle fait jouer ses batteries, et les batteries ne pouvant faire feu que tant que les pièces ne sont pas en mouvement, les manœuvres compliquées pour le canonnier ne devraient être qu'une science secondaire ; mais ses exercices principaux doivent tendre à bien manier sa pièce et à bien viser, pour pouvoir bien tirer. Comme l'avantage de l'artillerie ne consiste que dans les effets que les projectiles produisent dans les lignes ennemies , en mettant les hommes hors de combat , ou en démontant les pièces, un artilleur qui ne saura pas viser avec

Tarmée d* Alexandre mareha dans une occasioB trois jours de suite, chaque jour 400 stades, qui reviennent à 50,000 pas, ainsi à plus de 15 lieues de France par jour. En arrivant, et sans se reposer, elle attaqua encore Tenneaii, et remporta une victoire coniplàe. (i) Manuel du service des éUUs-majors,

rectitude y sera toujours un individu inutile pour cette arme. Ce n'est pas dans le nombre de coups qu'un canon peut tirer dans une minute que consiste Tefficacité de Tartillerie, mais dans Tari de savoir atteindre son ennemi. Quelquefois deux ou trois coups sûrs, sont d'une utilité infinement plus grande que vingt autres qu'on tire au hasard (i).

Je crois que, sans faire tort à Tartillerie, on peut réduire Texercice de ses manœuvres (abstraction faite de tout ce qui a rapport au tir) aux instructions suivantes :

1^ Qu'elle sache se mouvoir en colonne avec précision et vitesse ;

^ Qu'eUe déploie avec beaucoup de célérité ;

3® Qu'elle sache suivre avec précision le mouvement des troupes auxquelles on rattache, et qu'elle n'entrave pas celui des deux autres armes;

4^ Que , lorsqu'elle est amalgamée avec les autres armes , non-seulement elle avance avec précision pour ébranler les ennemis, mais qu'elle sache aussi faire place à l'arme qui la seconde, lorsque le rôle de l'artillerie est fini , et que celui d'une autre arme commence.

Les soldats, à quelque arme qu'ils appartiennent, doivent, en général, être braves; mais pour que cette bravoure réponde à la vertu caractéristique de chacune d'elles, ne devraient-elles pas posséder aussi un trait distinctif? Dans le partage des soldats pour les différentes armes, s'il était possible de reconnaître en eux le trait caractéristique de leur courage il serait indispensable d'incorporer l'homme doué d'un courage froid , dans l'infanterie et l'artillerie, l'exalté dans la cavalerie (s). Le choix des chefs immédiats devrait se (aire aussi d'après la mémo combinaison, et

(i) Je prends la liberté de renvoyer le lecteur à la description que le colonel Ravichio de Peretsdorf ( Traité élémentaire d'artillerie, page 187), nous fait des moyens qu'on emploie en Autriche pour apprendre à bien juger des distances h Toeil et qa*on appelle marcher aux distances, et pour habituer les artilleurs k des coups

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