LE NORD DE L'ALLEMAGNE
Comme Prassien , je me suis souvent occupé de la silualîon militaire du nord de TAIlemagiie, relativement aux 'puissances limitrophes, et à la France en particulier. J^ose croire que le précis de mes observations ne pourra que tourner au profil de la théorie de la guerre , et au bien de ma patrie, en indiquant ses moyens de défense.
D'Fhrenbreitstein , la base des Français se prolonge en descendant le Rhin par Dusseldorf jusqu'à Nimcgue, et, de là, le long des frontières des provinces de Groningue et d'Over- Issel jusqu'à la mer.
En supposant les Français maîtres du sud de TAUemagne , comme nous venons de le voir, et comme nous le verrons probablement toutes les fois que la guerre leur fera passer le Rhin, nous remarquerons que leur ba^, par rapport
(i) Ces Considérations forment un mémoire séparé , qui ne lient nullement , il est vrai , à Thistoin des campagnes qu annonce le lilre de Touvrage; mais il rentre dans le plan de Tautcur , qui s'esl proposé de filtre , dans ce nou>cl écrit , Tapplicalion des principes qu*il avait établis précédemment.
Un autre motif m'a déterminé À ne point supprimer ce mémoire : j'ai pensé que les jeunes militaires fran-
au nord de TAllemagne, se trouve concave. Elle Tembrasse, en effet, dans un demi-cercle, ou plutôt dans un angle de 30 degrés. C'est à la conquête de la Hollande que les Fraiiçais sont redevables de cet avantage. La bile à prendre depuis le Fichtelberg (s) jusqu^à Ehrenbreitstein sur le Rïm , est une ligne droite et parallèle à celle de Tarmée qui couvrirait rAllemagne septentrionale.
La base des Français embrassant donc celle des Allemands dans un angle de 50 degrés , ces derniers sont dans la position la plus mauvaise qui se puisse imaginer; car si le sommet de Tangle était encore plus aigu à Ehrenbreilstein, oii les deux c6t^ se réunissent, cette position s^irait absolument impossible à maintenir.
Ce désavantage serait , à la vérité, beaucoup
çais pourraient y puiser quelques notions utiles sur une partie intéressante de nos frontières.
{Note du Traducteur,)
(s) MfliitagDe considérable en Franconie, dans lerawgraviat de Bayreuth. C*est de cette montagne que le Mcin, le Naab, TEger et la Sala tirent leurs sources.
{Note du Traducteur.)
HISTOIRE
moins sensible, si les Français n^avaient point (1c forteresses sur leurs frontières, et que les Allemands en possédassent sur les leurs. Mais , [lar suite du traité de Lunéville , c'est le contraire qui a lieu : les places fortes de la rive droite du Rhin sont rasées, tandis que la France en construit de nouvelles sur la rive gauche.
Celles qui restent à l'Allemagne dans le nord, méritent à peine d'être citées. Embden est de peu d'importance, quoique situé de manière à en acquérir une très-grande, s'il était convenablement fortiûé. Wesel, comme ville de guerre , n'est pas beaucoup plus intéressant : d'ailleurs, cette place perdrait tout son elTel, du moment où les Français seraient maîtres de Dusseldorf, et basés sur Arnhcm, de l'autre cMé.
Ce qui reste de villes fortiOées, ou censées l'être, en Westphalie, ne peut ofl ri r de ressources que comme dépôts de magasins, et [tour garantir d'une invasion soudaine.
Munster (i) et Lipstadt seraient extrêmement importantes pour couvrir la Westphalie.
Cassel et llameln défendent le Weser. Brème (â) pourrait, au besoin, opposer quelque résistance; mais ces différentes places sont situées les unes derrière les autres , et ne peuvent donc former, dès le début delà guerre , la base d'opération dont il s'agit ici.
Munster, Wc^el , Cassel sont les seules villes qui se présentent pour remplir cet objet capital. Mais Munster et Wesel, placés, pour ainsi dire, sur une ligne perpendiculaire, ne couvrent qu'un seul point. Quelle vaste étendue reste à découvert, depuis la mer jusqu'à Munsler! Si Embden était fortifié, celte ville, avec Munster, formerait les deux bastions qui défendraient la courtine comprise dans cet (»space.
En face de Wesel et de Munster, les Français ont Arnhem, Nimègue et Dusseldorf ( qu'il faut toujours leur donner au premier coup de canon). De ces trois points, ils débordent Wesel et Munster; ils ont, de plus, dans le pays de Groningue et l'Over-Issel, d'autres forteresses, grandes ou petites. Du côté de l'ouest,
U) lU>j)iiis i{iio le roi de Triisso c-%t on ixisscssion de >!iifistrr, il a donné ordre de faire de cette \illu une InrtereNse de première liiçne.
[.\<tU (lu Tratluflnn.)
la base des Français est donc beaucoup plus forte aussi que celle des Allemands.
Je vais montrer qu'elle Test également au midi : dans tout l'espace compris entre la Sala et le Rhin , il ne se présente qu'une seule forteresse, Cassel. On trouve, à la vérité, quelques petits forts, tels que Zicgenhayn et autres, dans l'électorat de Hesse ; mais la guerre de sept ans a fait voir qu'on peut traverser le pays, sans en. être nullement incommodé ni retardé. On peut encore remarquer ici le peu d'utilité des petites places : si Cassel était une une ville de guerre comme Lille, Metz , Strasbourg, seule elle suffirait peut-éire pour couvrir toute l'Allemagne , à l'ouest da Weser.
Mais Cassel est lui-même paralysé ou àtconvenu par plusieurs points fortifiés de h base des Français; c'est-à-dire, que de ces points s'élèvent plusieurs lignes d'opérations, qui vont se concentrer à Cassel, dans uu angle assez ouvert.
Ces points sont Dusseldorf, EhrenbreitstciD, Mayence, Francfort et Wiirtzbourg. Or, selon la règle , à chacun des points fortifiés de la base de l'ennemi, il faut pouvoir en opposer on semblable de son côté.
Ainsi , en supposant les troupes respectives en nombre égal, les Français, étant en possession du midi de l'Allemagne , auront toujours une ])répondérance marquée.
J'ai suffisamment démontré» je Tespère, que l'Allemagne était flanquée au sud par la Suisse; j'ose maintenant avancer ici qu'elle Test également au nord par cette même contrée, du moins jusqu'à l'Elbe et la Sala.
Jusqu'à la Sala, dis-je; car, une fois entré en Saxe, l'Elbe se jette à l'est de' la ligne que l'on peut tirer perpendiculairement de la frontière orientale des Grisons, jusqu'à la mer do nord. On ne peut considérer comme flanquée, que la partie du cours de ce fleuve qui baigne les contrées saillantes, et encore , jusqu'à une certaine distance seulement : de même que, relativement à un bastion, l'on ne regarde comme réellement flanqué que la portion de
(•i) Tin^mc, n'ayant qiie des ou\ rages en terrr.DP tiendrait pas 30 hcuri^i» à moins que Ton n'y jflit une année entière, qui en ferait un camp relranrhr.
{.\n(e du TrmiucUur,)
terrain, qui se trouve dans le prolongement de la ligne de tir.
Mais, sans la Hollande , la Suisse ne procurerait point aux Français cette supériorité stratégique jusqu'à TElbe et la Sala. Relativement à leur base contre le nord de TAllemagne, Toccupation de la Hollande est d'un prix incalculable. Par leur alliance avec les deux républiques ( helvétique et batave ) , situées aux deux extrémités du Rhin, les Français sont infiniment mieux basés stratégiquement» que les puissances allemandes.
Sans loccupation de la Hollande , toutes les opérations des armées françaises dans TAllemagne septentrionale, ou dans les Pays-Bas, seraient facilement entravées et prises à dos.
Des Pays-Bas, au contraire, on ne peut rien entreprendre contre la Hollande, couverte, au sud , par de nombreuses et fortes places, et de plus par des marais ou inondations. Ce n'est que par la Westphalie que cette conquête peut élre tentée avec espoir de succès, comme le fit Louis XIV, dirigé par les plus grands généraux de Funivei^s. L'entrée de Pichegru en Hollande ne peut inGrmer ce que j^avance, parce qu^elle tient à des circonstances particulières.
On conçoit donc que ce serait une immense opération pour les Français, quelque nombreux, quelque habiles qu'ils soient, d^attaquer à la fois la Wesphalie et la Hollande ; car, en pénétrant en Allemagne, ils laisseraient une armée ennemie derrière eux.
Il ne peut qu'être extrêmement intéressant pour tout militaire , de rechercher avec détail pourquoi l'occupation de la Hollande est si précieuse pour la France. Nous allons calculer le nombre des colonnes qui peuvent agir, et il sera facile de tirer de cet exemple de grandes leçons de stratégie.
La nature du pays doit déterminer le nombre des colonnes, c'est-à-dire, que ce nombre se trouve nécessairement en rapport avec les objets des opérations stratégiques.
C'est dans la chaîne des montagnes qui séparent le nord et le sud de l'Allemagne , que le Weser et la Sala prennent leurs sources , la Fulde devant être considérée comme celle du Weser. Ou a reconnu, de tout temps, qu'il y avait un avantage réel à opérer en descendant les rivières, et, surtout, quand ces rivières sont navigables. On sent de quelle utilité elles
sont pour les transports de toute espèce.
Je vois donc d^abord une colonne qui se forme sous Francfort, et dont l'objet stratétique est Cassel. La nature du pays prescrit cette opération ; elle facilite la marche , et la retraite sur Francfort est toujours sûre : les défilés la protègent. Voici la colonne de Paile droite.
Une seconde débouche de Dusseldorf, et opère le long de la Lippe , sur la rive septentrionale ou méridionale, à son choix.
Cette colonne prend à dos tous les corps allemands postés au sud de C«assel. Ils se trouvent aussitôt forcés de s'éloigner de cette place. Que Ton observe ici l'avantage d'une base concave qui embrasse l'ennemi. Cette colonne formera le centre de l'armée française.
La troisième colonne est celle du nord : elle se porte.de Hollande en Wesphalie, et forme, conséquemment , Vaile gauche. Elle doit chercher à s'emparer de Munster, et à s'approcher du Weser par Osnabruck. Son action se dirige à la fois contre les corps qu'elle a en tête, et contre le flanc droit de ceux qui voudraient s'opposer à la colonne de Dusseldorf. Cette colonne du nord, comme la plus importante, doit être aussi la plus forte.
Il est à observer que c'est faute d'une colonne semblable, que les Français, dans la guerre de sept ans , ne purent jamais venir à bout de la conquête des provinces septentrionales de l'Allemagne. Ils avaient bien sur le bas Rhin un corps d'armée qui, de Wesel et de Dusseldorf, était destiné à opérer le long de la Lippe, mais dont les progrès ne furent jamais que momentanés et précaires, parce qu'ils n'étaient point appuyés par un autre corps marchant de Hollande en Westphalie. Tout le pays situé au nord de la Lippe, demeura presque sans interruption au pouvoir des alliés, qui, par-là, se trouvaient toujours en mesure de prendre à dos la colonne fran* çaise opérant sur cette rivière. Ils pouvaient, au moindre succès, lui couper la communication avec Dusseldorf et Wesel. C'est ce que fit le prince Ferdinand , par son admirable marche de Vellinghausen , en i76i.
On ne trouvera point extraordinaire que j'attribue à cette cause les revers multipliés des Français, dans cette guerre de 1756, qui leur fut si fatale , si l'on fait avec moi les réflexions suivantes:
HISTOIRE
Ëii opéraut de Wcsel cl Diisscldorf vers la Westphalie septentrionale, les années de Louis XV se portaient en avant sans base , ou , du moins, dans un triangle stratégique, dont l'angle au sommet est trcs-aigu. Dusseldorf et Wesel, leurs seuls points d'appui, se trouvaient, relativement à elles, presque sur une ligne perpendiculaire ; il était donc facile de les en séparer. Lorsque Tarmée alliée se portait au sud, ou faisait des détachements dans cette partie, (tendant qu'elle couvrait le Weser du gros de ses forces , les Français se voyaient forcés à regagner précipitamment Wescl, ou à se rejeter sur la rive méridionale de la Lippe.
Cette observation justifie , en grande partie, les généraux placés alors à la tête des armées françaises; mais, elle fait ressortir en même temps la profonde ineptie, la déplorable opiniâtreté , avec lesquelles la cour de Versailles persista dans ce plan désastreux.
Mais si les Français, dans la guerre de sept ans, virent échouer tous leurs efforts, parce qu'ils n'étaient point maîtres de la Hollande , et n'avaient conséquemmenl point de base suflîsante, ne peuvent-ils pas aujourd'hui se promettre les plus heureux résultats des opérations qu'ils entreprendraient dans les mêmes contrées, avec tous les avantages de leur {losîlion présente?
Je sais, et j'ai posé moi-même comme princiiie, qu'avec trois colonnes on peut exécuter toute espèce d'opérations, et qu'il faut craindre de passer ce nombre , de peur de trop diviser ses forces. Mais, je maindciis que, dans l'hypothèse actuelle, les Français doivent for^ mer une quatrième colonne, pour partager l'attention.
Cette colonne, à la vérité, destinée à agir sur la Sala, pourrait, dans uu sens rigoureux, n'être pas considérée comme partie intégrante de l'opéralinn principale. Son but est de couvrir le flanc droit des trois autres colonnes; le but de celles-ci est de conquérir.
Cette quatrième colonne descend la Sala; Leipsig est son objet stratégique d'opérations. Parvenue à Saalfeki, elle se partage en deux; une moitié se dirige sur Hall par Jénael Naumbourg. La premièn; bramihe de celle colonne opère donc sur la rive droite de la Sala, et la seconde sur la rive gauche.
11 est (Tjioii'lanl à ronsidi'rer qne l;i lon;;ueur
extrême de la ligne d'opérations» parait hon> de proportion avec la largeur de la base; que, conséquemmenl , clic présente des difficultés. En effet, que cette colonne, ou une de ses divisions, étant arrivée jusqu^à Hall el Leipsig, un corps ennemi vienne se rapprocher de Saalfeld, il faut qu'elle songe à la retraite; car, dans cette position avancée, elle doit regarder comme sa base les déClés de la forêt de Thoringe, par lesquels elle s'est ouvert un passage.
Il résulterait encore un autre embarras de cette division en deux colonnes. CeUe qui prend Hall pour objet stratégique de son opération, doit nécessairement être aussi forte que celk qui se porte sur Leipsig; car, si cette colonne se dirige entièrement vers la Saxe, elle s'expose à se faire occuper en Thuringe par an corps ennemi : si elle reste de Tautre côté, sur la rive gauche de la Sala, et qu'eUe ?eailk marcher sur Hall et Magdebourg, il peut» alors, lui arriver par la Saxe, ce qui, dans la première supposition, arriverait par la Thuringe.
C'est, au reste, ce qui a toujours lieu, quand on opère dans le voisinage d'une rivière, dont l'ennemi occupe les deux bords. U faut se r^ soudre à se partager.
Si Ton ne prend qu'une demi-mesare, c'est* à-dire, si Ton ne détache qu'une (aibte partie de ses troupes au delà de la rivière, la sitofrlion s'empire encore : une force supérieure tombe sur ce corps, et l'écrase. On doit donc détacher environ la moitié de son monde. L'ennemi, également obligé à se partager, court les mêmes risques: mais il faut remarquer quigissanl dans son propre pays, il est infailliblement mieux basé.
Je répète donc que la quatrième colonne, telle que je la conçois, n'est point destinées conquérir : elle doit se borner à inquiéter par la hardiesse de sa marche , tandis que les trois colonnes d'attaque portent des coups plus réels.
11 ne serait guère possibles que les progrés de cette quatrième colonne fussent très-rapides : il faudrait absolument qu'elle fit front 1 tout ce qui se présenterait devant elle; il faodrait qu'elle détachât un corps vers le nord et le long de la Sala ; pour former une potence avec celui qui se rabattrait sur la Saxe.
Si cette colonne ocx^upail la Sala en trois divisions, la première devraitêtre placée à Hall,b seconde à Naumbourg,et latroisièmeàSaalfeld.