Le système opératif
Deux systèmes qui pcMSsèdent des caractères diflTémits; le premier a des principes dont la stabilité est à peu près invariable ; tandis que les modulations du second sont soumises à des variations fréquentes par les entraves que les succès tactiques des ennemis peuvent y apporter.
Le système géographique est la partie théorique ou d'investigation des principes fondamentaux de la science de la guerre. Le système operatifen est la partie pratique : c'est le raisonnement propre à cette science. Le premier nous donne, en règles et en préceptes, ce que le second nous offre en effeLs et en résultats. Les éléments de l'un sont d'une nature passive , stable, synthétique et régulière; le caractère de l'autre est actif, mais variable, hypothétique et idéologique, l^ système géographique
est la partie fondamentale; le système opéraiif est la partie résultante.
La somme de ces deux systèmes forme la science de la stratégie, dont nous cherchons ensuite à reproduire les principes et les résultats, ainsi que les avantages et les modulations , dans une troisième partie que nous nommerons : la partie descriptive et explicative des deux systèmes , c'est-à-dire , le plan général de la guerre.
*C!ette partie sert à présenter avec ensemble les différentes sections du théâtre de la guerre, ses ressources, le nombre et la valeur intrinsèque des lignes et des points importants de l'échiquier où nous devons opérer, objets d'autant plus essentiels qu'ils décident de sa fbnpe, de ses avantages, et qu'ils servent aussi de fX^t et d'appui aux opérations en général, etc., etc.
Je considère la partie explicative comme une partie intégrante de la science straté^qne , puisque c'est le tableau qui reproduit les combinaisons qui nous guident dans l'appréciation exacte et raisonnée des systèmes géographiques et opératifs, et qui sert de type et de r^e aux grandes opérations des armées.
Le plan de la guerre s'occupe des Idées préliminaires et repose sur des éléments tout à fait scientifiques. Les combinaisons générales, qui servent de point de départ pour la détermination des autres éléments indispensables i la composition du plan général, sont : Tappréciation du théâtre de la guerre soos les rapports politique, statistique, topographique et militaire , (ceci nous ramène , sans contredit, à plusieurs parties des sciences géographiques qui s'occupent de la terre dans ses rapports avec les hommes) ; du sol envisagé sous le double rapport de la physique et la topographie; du dénombrement des'^habitants qui se trouvent sur la surface des difTérenles contrées; de œ qui concerne leur industrie ; des ressources de tous genres que peut livrer le pays qui doit devenir le théâtre de la guerre ; de la configuration du terrain considéré dans son ensemble , et enfin, des constructions défensives que Fart a su y agglomérer et qui doivent nécessairement avoir une influence majeure sur les moyens que nous devons employer pourparvenir à notre but.
On procède ensuite à l'examen stratégique des frontières , examen qui sert de premier terme à l'invasion; on détermine les bases d'ap-
D£ LA STRATÉGIE
provisioDoements et d'opérations , ainsi que l'objet principal des manœuvres, détermination indispensable pour la construction du triangle stratégique qui forme Téchiquier où les armées opéreront avec le plus de facilité et d'avantage. Ceci nous révèle Texistence d'une régularité mathématique. On choisit ensuite les lignes alimentaires et d'opérations les plus avantageuses , et on règle les objets intermédiaires des opérations. On limite sur des terrains d'une grande étendue les différentes sphères d'opérations, dont la possession forme entre elles un chaînon indissoluble ; enfin , une observation attentive de la construction topographique et des ressources militaires de ces sphères, nous sert à déterminer les objets et les bases d'opérations, dont la conquête doit être considérée comme le nne quâ non de la continuation des mouvements offensifs.
Cest ce que je nomme la partie géogra"
fhique de la stratégie.
La seconde partie , que je nomme la partie apérative, s'occupe des mouvements dont nous puisons les causes et les principes dans les propriétés inhérentes au système géographique, en les rapportant tous au terrain et aux circonstances. Cette deuxième partie devra nous livrer on aperçu du système d'invasion et des grandes opérations ofiënsives et défensives, qui accorderont plus tard aux mouvements cette régularité dont la stratégie moderne, seule, est susceptible (i). Ces détails sont surtout basés sur l'intégrité des bases et des lignes d'opérations, sur le choix des positions stratégiques les plus avantageuses, ainsi que sur les mouvements qui nous mènent à l'ennemi et h l'objet principal des opérations, considérés sous les rapports de l'attaque et de la défense, et basés sur les plus grands avantages et les moindres dangers. La force mobile des ennemis, et les difficultés topographiquesetde Tart serviront enfin de base à la composition des armées actives qui devront appuyer les succès de la guerre.
11 s'entend de soi-même que ce dernier article ne doit être envisagé que comme un type, que l'exécution défigure quelquefois, mais qui
(i) Comme je D*eDvisage l'art de la guerre que sous le seul point de la stratégie, il est tout simple que je Cisse abstraction de tout ce qui se rapporte à T babille-
n'en sert pas moins de guide pour l'ensemble des opérations, auxquelles les circonstances, et surtout les succès tactiques, accordent un caractère plus positif.
Ces détails, en général, sont plus ou moins fondés sur les succès des différents engagements. L'issue de ces engagements ne pouvant, cependant, être couronnée par des succès toujours constants, le plan général des grandes opérations se trouve quelquefois renversé dans quelques-unes de ses modulations executives; mais si une malencontre pareille peut quelquefois en retarder la stricte exécution, il n'est pas dit, pour cela, qu'elle le paralyse tout à fait, ou qu'on soit mis dans la nécessité d'en changer.
Ces modtdations executives portent ordinairement un caractère positif ou simulé. C'est la force physique qui en caractérise l'empreinte. Les modulations d'une nature positive se décident par une action tactique, celles qui portent un caractère simulé appartiennent à l'art des manœuvres, qui doit émaner d'un esprit riche en ressources et en conceptions. C'est le vrai domaine où se développe le génie de l'homme. Sagacité, finesse, ruse, activité, voilà l'esprit des manœuvres, la fermeté et la résolution en forment le caractère. C'est , pour ainsi dire , l'idéologie de la science stratégique.
En recherchant les causes qui peuvent, plus ou moins , entraver les succès des opérations stratégiques, nous nous convaincrons que toutes ces différentes assertions ne sont pas dénuées de fondement.
En récapitulant ce que nous avons dit Sur les différents éléments de la science stratégique, il est facile de se convaincre que les connaissances de plusieurs parties delà géographie, et surtout celles du terrrain , en forment la base principale. La géographie, en général, est une science qui ne possède ni inversions, ni modulations irrégulières, qui puissent agir d'une manière sensible sur les résultats qu'on en attend. Si même les parties statistique et politique de la géographie sont soumises à des changements, ces variations ne peuvent acquérir d'influence vraiment positive que dans une série
ment, aui munitions de guerre et de bouche, etc.; car tous ces articles sont du ressort de radministration militaire.
MÉMOIRES SUR LES PRINCIPES
d'années, ou par des circonstances qui ne se dérobent jamais à la connaissance de Thommc attentif et observateur , pendant lesquelles ces deux parties auraient été abandonnées à Toubli. Mais comme ces erreurs peuvent se rectifier à la moindre inspection soignée à laquelle on les soumet, elles ne peuvent avoir aucune influence vicieuse sur la régularité de la science , dont ces parties forment les échelons.
La configuration du terrain ne nous offre que des surfaces immuables.. 11 est même inutile, pour la stratégie, d*en connaître les détails minutieux ; car ils ne peuvent avoir d'influence positive que sur la tactique. Les combinaisons stratégiques ne s'occupent que des routes de la première et de la seconde catégorie, envisagées dans tous leurs replis, des eaux courantes et stagantes, comme mer, fleuves, lacs et marais, envisagées comme moyens défensifs, ainsi que des masses de résistances, que les difficultés topographiques peuvent offrir, comme système de montagnes, forêts, défilés. Toutes ces parties ne changeant ni de forme ni de masse, leur appréciation est soumise aux mêmes règles, et leurs propriétés conservent la même valeur dans la balance des grandes opérations.
La partie opérativc ayant poiu* but l'occupation progressive des positions importantes du terrain ennemi, et l'intégrité des bases et des lignes alimentaires et d'opérations, doit nécessairement être influencée par la tactique. Toutes les positions importantes étant défendues par des troupes, on ne parvient à leur possession que par le choc des forces physiques ou une manœuvre rusée , dont , quelquefois , c'est encore la tacti(|ue qui délie le nœud. Un cx)mbat heureux peut nous rendre maître des positions importantes occupées par l'ennemi et mettre en danger ses bases et ses lignes. La collision de cette partie de la stratégie avec la tactique , en rend les modulations plus incertaines et soumises à des variations fréquentes.
Tout ce que nous venons de dire sur les différents éléments de la stratégie, nous prouve que, si une infinité de nuances caractérisent le système opérait f et rendent l'exécution des grandes opérations variable et incertaine , les principes sur lesquels est basé le système géo' graphique sont clairs, précis et systématiques.
La stratégie, en général, est la science de
celui qui est destiné à commander en chef; la partie explicative ou le plan de la guerre lui appartient exclusivement, tandis que Tari des détails doit être familier à chaque chef de brigade. En effet, ces détails ayant une influence majeure sur le plan génl^ral , que deviendrait le commendant en chef, s'il ne pouvait se fier sur les capacités et le savoir des individus d*on rang inférieur, tandis que leur coopération peut quelquefois, comme, par exemple, dans les détachements de communications qui appartiennent aux détails de la- stratégie, influer d'une manière vicieuse sur le tout. Tel a été le grand avantage dont Napoléon a joui pendant les guerres qu'il a faites. Présidant lui-même à la stricte observation du plan général de la guerre, il pouvait, en pleine sécurité, se fiera lamajeore partie de ses lieutenants, pour Texécution des parties de détails.
Les grands avantages de ces prérogatives se sont aussi fait sentir dans Tannée prussienne pendant la campagne de 1815.
Le plan général des opérations est une des parties les plus intéressantes de la guerre. Une campagne entreprise sans plan, ou sur on plan mal fait, est un bâtiment dénué de fondement, ou reposant sur une base fragile, qui le met, à chaque circonstance, à deux doigts de sa perte. Un général qui n*est pas en élat de faire un bon plan de campagne, adapté aux règles de la stratégie , aux avantages des localités et aux circonstances, est incapable de commander des armées; car tout ce qui n'est pas coordonné au plan de campagne ou tout ce qui est décidé d'après un plan vicieux, ne peut être que nuisible ou inutile.
Le mode de l'invasion et le premier déploiement stratégique étantmal ordonnés, il est tout juste que les grandes opérations ne nous minent qu'à des résultats vicieux. Pour réparer le mal , on est obligé de s'engager dans les contre-marches, qui nous entraînent dans une perte sensible de temps, perte qui se trouve diamétralement opposée aux règles invariables da calcul des espaces et du temps. Lea. parties de détail les mieux calculées ne pourraient aussi nous mener qu*à des résultats d'un avantage négatif, car, en parlant d'un faux principe, les conséquences les plus justes ne nous mènent, ordinairement, qu'à un faux résultat*
On ferait mal de refuser aux principes delà
stratégie les qualités synthétiques qu'ils possèdent. Que d'exemples ne parlent-ils pas en faveur de cette marche irréfragable des causes aux effets, des principes aux conséquences? Quelques circonstances, accidentelles, comme une prépondérance marquée dans les forces physiques ou la bonté tactique des armées peuvent, quelquefois, diminuer ces effets malheureux , dont les négligences de Tart sont la cause, mais une diminution du mal est loin d'être un remède radical. La continuation du temps et Tenchainement des circonstances ne nous mènent, ordinairement, qu'à un résultat d'un avantage négatif. Ces vérités sont palpables et peuvent se reproduire par l'examen rigide des lois delà stratégie et des conséquences qui en proviennent.
Une fausse appréciation stratégique des frontières nous entraine dans un faux déploiement de nos forces physiques, un faux déploiement met nos lignes d'opérations en danger : une ligne d'opérations mal assurée influe sur l'intégrité des bases d'approvisionnements : une fausse appréciation des bases d'opérations ravit la stabilité nécessaire aux grandes manœuvres : un choix mal ordonné des objets des opérations est la meilleure voie pour ne jamais parvenir au vrai but : un choix vicieux des lignes d'opérations met aussi tous les détails stratégiques en défaut, entraine quelquefois dans des mouvements superflus pour rassaisir des avantages perdus, et offre ainsi, à un ennemi qui soumet ses opérations au calcul de la pure stratégie, la possibilité de paralyser nos mouvements offensifs, et de parvenir à de grands résultats avec 4e petits moyens.
11 est maintenant facile de se convaincre que lorsque les résultats quon attend des grandes opérations, et dont le mécanisme appartient ttu système opératif de la stratégie , ne répondent pas aux avantages auxquels on a cru devoir s'attendre, sans aller en chercher la cause dans des circonstances secondaires, qui ne peuvent avoir qu'une influence négative, il faut en chercher le principe dans la violation de
(i) Je suis prêt i aflSrmer que si la stratégie a subi de si grands retards dans son développement , nous devons en rechercher la cause dans la lacune qui existe dans notre littérature militaire d*un ouvrage bien conçu et bien médité sur la géographie militaire. Un développem ent de plusieurs parties de la surface de notre globe ,
l'une des lois de la stratégie, sur lesquelles repose la combinaison du plan général de la guerre; et qui appartiennent au système gé(h graphique.
Pour faire la guerre avec succès, il est donc indispensable que l'appréciation des différentes parties du système géographique soit faite avec cette profonde sagacité que revendique un sujet aussi essentiel, et que la composition de la partie explicative acquière cette maturité qui peut seule étayer une œuvre aussi compliquée que l'est le mécanisme des grandes opérations. Non-seulement les mouvements d'exécution en acquièrent plus de régularité; mais en atlénuant aussi la grandeur des désavantages dans les malencontres, une composition systématique du plan de la guerre rend les résultats des mouvements d'exécution plus positifs. Une bataille , gagnée à la suite de mouvements stratégiques scientiCquement basés et bien combinés, est ordinairement d'un résultat immense. Les batailles de léna et d* Eckmiihl en sont des preuves irréfragables. La première a suffi pour mettre une monarchie puissante à la discrétion du vainqueur; la seconde reporta le théâtre de la guerre du champ de bataille sous les murs de la capitale , sans que cet espace , immense à franchir, coûtât la moindre diflicullé aux vainqueurs.
Le système géographique et une grande partie des combinaisons du système opératif reposant sur la géographie militaire, il est notoire que la connaissance profonde de la dernièi*e est un échelon indispensable pour la science de la stratégie (i). Mais la connaissance du ^brrain servant aussi à coordonner les mouvements tactiques, tandis que la stratégie et la tactique sont basées sur des combinaisons d'une nature hétérogène, il est tout juste que, si nous voulions envisager le terrain d'une manière générale , sans classer ses rapports avec ces deux sciences différentes , nous tomberions dans des fautes assez graves, en embarrassant la première avec des détails minutieux, comme des villages, des buissons, etc., qui lui sont inu-
considérées sous le rapport de Torograpbie et de l'hydrographie , d'où la stratégie emprunterait ensuite ses combinaisons et ses ressources, ainsi qu'un aperçu statistique des différents pays, qui servirait de guide pour la régularisation de plusieurs détaib, auraient donné un grand élan i la science.
Ules, et en mulliplianl les difficultés de la seconde 9 si on ne jetait qu'un regard trop superficiel sur les masses de terrain que la tactique doit nécessairement connaître dans tous leurs replis.
La sphère active des éléments de la stratégie embrasse de grandes modulations et non de petites nuances ; de grandes sections , envisa-
gées dans leur état d^ensemble, et non des objets isolés de terrain. L'art d'envisager ce terrain sous le rapport de la stratégie doit donc posséder ses règles et ses exceptions. (Test dans les ressources de la topographie et les préceptes de la stratégie que nous devons puiser ces principes, car ils exercent les uns sur les autres une influence réciproque.
DE Lk STRATÉGIE.