‹ Considérations sur les grandes opérations de la compagne de 1812, en Russie; des M émoires sur les principes de la stratégie; de l'Examen raisonné des propriétés des trois armes; et d'un Mémoire sur l'artillerieChapitre 10 sur 87 · DEUXIÈME MÉMOIRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME MÉMOIRE

APERÇU GÉNÉRAL DE LA CONFIGURATION DU TERRAIN, ET DE SON ANALOGIE PRIMITIVE

AVEC LA STRATÉGIE

Tout dans la nature doit nous paraître simple par le pouvoir illimité et Tintdligence infinie du Créateur tout-puissant; qui a présidé à la structure de l'univers, tout doit nous paraître surnaturel par un retour sur nous-mêmes. Véritables atomes , jetés sur cette masse qui leur sert d'asile, de quel spectacle admirable ne jouissent-ils pas les yeux éblouis de l'astronome attentif et du géologue observateur? Le mouvement diurne et s^nnuelde la terre autour de l'astre qui Téclaire; les lois étonnantes de l'attraction , cette force qui, pour retenir les planètes dans leurs orbes respectifs, balance leur force centrifuge; ces comètes, lesquelles, dans leurs courses vagabondes, passèdent le privilège exclusif de traverser librement les cieux dans tous les sens; enfin, cette analogie admirable de la terre avec les planètes : un ensemble pareil ne suffit-il pas pour confondre lliomme par la régularité de ses mouvements et la beauté de sa structure ? Si son génie pénètre les lois immuables sur lesquelles repose le système du moude, plus il en saisit les mouvements, plus il rentre dans le néant. Que le pieux astronome élève son regard timide et contemplateur vers la voûte céleste, sa vue se perd dans l'immensité qui l'environne; que le géologue attentif et patient le fixe sur la terre, la structure et la variété de la surface du globe étonnent son imagination.

Échappé au cataclysme qui Tavait englouti ,

nous n'irons pas rechercher les principes et les causes de cette submersion qui effaça tant de races antédiluviennes que la stratification de l'écorce minérale dû globe nous a i*eproduites, et qui nous retracent ses bouleversements et ses révolutions. Loin d'oser aussi appeler au tribunal de la justice scientifique ces géologues dont les recherches ont enfanté tant de suppositions ridicules , nous respecterons leur zèle , sans partager leurs erreurs.

Que de causes différentes n'ont-elles pas émises sur les décrets du Tout-Puissant, auxquels on doit attribuer cet assemblage difforme et bizarre que le globe offre à nos yeux étonnés et éblouis? Quel est le génie assez^ hardi et profond dont les vastes conceptions sutBraient pour débrouiller ce chaos de matière, pour fixer ces lois souvent impénétrables auxquelles nous devons la concrétion et l'état actuel du globe?

Prosélytes enthousiastes et irréfléchis, par-

. tageruns-nous les idées fantasques d'un Bumet qui accorde pour principe aux inégalités, aux abîmes et aux élévations, la confusion du mouvement violent et rapide avec lequel les grandes masses de l'ancienne croûte ont comblé l'abîme des eaux? Un autre , peut-être moins véridique encore dans ses fictions , plus léger dans l'examen des hypothèses et leur comparaison avec les faits connus, créa la ^terre avec l'atmosphère d'une comète, et retrouva les causes de

MÉMOIRES SUR LES PRINCIPES

la submersion du globe dans le choc d'une autre (i). En recherchant Torigine de la race humaine , nous partagerons encore moins l'opinion de Tauteur du Telliamed (s) , en lui accordant pour ancêtres des poissons qui, par Téloignemeni subit des eaux, métamorphosés d'abord en animaux amphibies , se sont ensuite transformés en animaux terrestres. Des idées pareilles ne pourraient nous mener qu'à de fausses conjectures. Sans vouloir approfondir ni partager les opinions émises par Scheuchzer, Woodward, Leibnitz ou BuiTon, nous nous attacherons franchement, à ce sujet, à la bannière du profond et judicieux Cuvier , qui nous a déjà reproduit tant de phénomènes, que rimmensité des temps avait semblé recouvrir d'un voile impénétrable, et dont les causes n'échappèrent pas à sa perspicacité et à son investigation. Au resle, pour l'analogie que nous recherchons , qui seule peut accorder une sorte de solidité à nos combinaisons militaires, peu importe que la terre, dans son état primitif, ait été une comète ou une matière gelée (5) ; fixons plutôt notre attention sur les aspérités de sa surface , sans vouloir nous assurer si le globe possède véritablement des facultés vitales, si ses molécules s'attirent ou se repoussent d'après des antipathies et des sympathies, si les montagnes sont les organes de sa respiration , comme les schistes ses organes sécrétoires (4) ; et recherchons les propriétés que la configuration de sa surface nous ofi*re , sans nous abandonnera l'analyse de cet énorme amas de matières métalliques fondues par la chaleur, qui constituela masse interne de la terre. En s'occupant de la contexture des grandes régions physiques du globe , qui serviront de linéaments à la vaste scène qui se développera à l'œil attentif et observateur du militaire, que son devoir lui prescrit d'embrasser dans son ensemble et dans plusieurs de ses détails , son regard s'arrêtera involontairement sur ce plateau immense de l'Asie, dont lès points culminants nous paraissent avoir été désignés par la nature pour dominer sur le reste du continent.

(1) Whiston.

{%) Demaillet.

(3) Système de Deluc.

(4) Système de Keppler.

(5) Plusieurs savants prétendent que les revers septentrionaui du plateau de la Tartarie, renferment encore

Une surface de 300,000 lieues carrées, une élévation de près de 5,000 toises, une ceinture de montagnes que la nature semble y avoir élevée pour servir de charpente au continent asiatique et de gradins au géologue ou au militaire qui voudraient y pénétrer; tel est Taspect sous lequel se présente cette immense fondation. Le militaire interdit, interroge la nature et lui-même sur les propriétés de cette création.

Cet immense terrain d'alluvion , déposé par une inondation immense, subite, qui roulait ses eaux du pôle nord vers les régions méridionales du globe (5) offre, sans doute, une sphère intéressante et vaste aux recherches des géologues, qui trouvent, dans la superposition des couches d'attérissement, des analogies non douteuses avec les terrains primordiaux de la Suède et de la Norwège, mais n'excite aucun intérêt dans l'esprit du militaire voyageur. Un sable noir et presque mouvant couvre sa surface, des rochers stériles, des rivières sans issues, des montagnes nues trahissent sou état de barbarie, et en font un repaire monstrueux.

Mais comme rien dans la création de la nature ne doit rester sans utilité et sans bienfait, ce plateau isolé et barbare devient aussi d^une grande importance physique pour le continent auquel il appartient. Il détermine la température des saisons et désigne les pentes des pays qui le contournent. C'est enfin des plateaux hydrographiques de sa ceinture montagneuse que découlent les plus grands fleuves, qui mettent le vaste continent de l'Asie en contact direct avec l'océan glacial, la mer des Indes et cette Polynésie boréale qui a excité tant de curiosité, a épuisé tant d'efforts, et dont les pinceaux admirables de Chateaubriand et de Bernardin de Saint-Pierre ont offert à notre imagination des tableaux si gracieux et si ravissants.

Ce vaste labyrinthe est resté étranger aux recherches modernes, et sa nullité physique actuelle en a, sans doute, décidé l'abandon. Mais lorsqu'on songe que cet înmaense plateau a pu être le berceau du genre humain (0),

des forêts à l'état de lignite, dont les arbres sont 0011chés du côté du midi.

(6) Le plateau de TAsie est regardé par plusieurs auteurs comme le berceau du genre humain , qui , da lieu le plus élevé, se serait répandu au loin de toutes parts.

malgré le peu d'aulhenticité que rimmensité des siècles fait reposer sur cette tradition, cette partie du globe restera toujours chère à l'histoire. Elle n^oubliera pas non plus que c'est des pentes rapides de TÂltaï et du Belour (i) que sont descendues ces hordes innombrables et terribles qui inondèrent une partie de l'Europe (%) , et le guerrier lui disputera Thonneur d'arracher à Toubli les noms fameux d*Otrar et d*Ancire, de Dschingis et de Timour. Son imagination fugitive le re^iortera, sans doute, en idée sur ce champ de bataille dont la surface glacée couvrait un abime, et qu'un acharnement aveugle désigna pour être le témoin et 4*arbitredesdestinéesd*unempire formidable(5) •

Après avoir rendu son tribut de respect et d'étonnement , le militaire ne tardera pas à quitter celle scène, sur laquelle d'antiques souvenirs ne jettent plus qu'un éclat pâle et douteux , pour se reporter au delà de cette chaîne latérale de l'Oural, qui offre des terres moins difformes et plus fertiles. Son attention se trouvera bientôt arrêtée par cette riche et superbe vallée du Volga qui , après un cours de 680 lieues , va enrichir le bassin de la mer Cas^ pienne. Plus loin c'est la Duna et le Dnèpre , dont les sillons , après avoir coulé parallèlement par des pentes douces , par des détours subits vont , dans des directions opposées, déverser leurs tributs dans la Baltique et la mer Noire. C'est dans ce dernier réservoir, que les eaux du Dnèpre et du Dnestre se marient avec celles du Danube , et signalent à nos yeux le contact que la nature a voulu établir entre deux contrées éloignées du même continent.

Il admire la sagesse de ces lois qui marquent de grands réservoirs dans les directions où roulent les grands fleuves. Cette main puissante qui a tout réglé, a su désigner pour leur cours des plans inclinés , qu'aucun obstacle n'arrête , pour que leurs eaux furieuses , en ménageant les campagnes qui les avoisinent , puissent venir découler paisiblement dans des bassins assez grands pour les recevoir. Maîtres

(i) Quoique le comte de Las-Cases le nomme Bélur , j*ai cru devoir accepter la dénomination que lui a donnée le plus profond de nos géographes , Malte- Brun.

(t) Cd 1491, les Moogob poussèrent leurs conquêtes jttsqu^à Liegniti , où ils remportèrent une victoire complète sur le doc Henri de Breslau.

de leurs lits , par une prévoyance digne de notre admiration , nous les voyons en reculer les limites , en proportion de leur volume et de leur gravité, et prévenir ces débordements que l'excédant des eaux produit si facilement et qui deviennent si funestes à la terre et aux habitants riverains qui la peuplent.

Si même ce phénomène, si désastreux dans son principe, se reproduit à nos yeux, un bienfait céleste a, sans doute, présidé à sa détermination. C'est ainsi que le Nil doit à la position de son plateau hydrographique, placé entre les deux tropiques, ces débordements réguliers, source de la fertilité de ses terrains riverains; ces submersions bienfaitrices humectent les terres desséchées par le soleil brûlant de 1^ gypte. Provenant de ces pluies abondantes qui tombent, sans interruption, pendant un certain espace de temps , dans les régions voisines de l'équateur , ces débordements périodiques, soumis à l'influence que le soleil exerce sur notre planète, sont aussi réguliers que les mouvements des corps célestes, et ont été, non sans raison , envisagés par les prêtres de l'Egypte comme lin bienfait inappréciable de la divinité.

Nous voyons les mêmes lois de conservation se reproduire pour le Niémen, la Vistule, l'Oder, l'Elbe, le Rhin, le Pô, le Rhône, le Tage, etc.

La difficulté de franchir ces masses d'eau sans préparatifs artificiels, et la facilité de communication qu'engendrent leui*s cours paisibles, multiplient nos combinaisons. Pénétré de cette loi primitive, base immuable de notre existence politique, de défendre le sol qui nous a vus naitre, c'est dans la formation des fleuves que le militaire verra se dérouler à ses yeux les premières lois de la stratégie. Ces lignes offrant derrière leurs masses des asiles faciles à défendre et des voies avantageuses de communications , serviront d'indication pour le rassemblement des trésors qui devront alimenter la guerre. C'est dans leur proximité que nous chercherons les cités les plus vastes qui serviront de dépôts primitifs.

(s) En 1225 Dschings-Chan, voulant punir la perfidie du roi de.Tangut qui avait donné un refuge k deux ennemis des Mongols, traversa, à la tête d*une armée formidable, le désert de <]oby, et rencontra ses adversaires sur un lac glacé qui devint le témoin de leur défaite complète. Il s'empara de Nankin et envoya deui de ses fils pour compléter la conquête de la Chine.

MÉMOIRES SUR LES PRINCIPES

En jetant un regard "sur le vaste empire russe qui, dans l'espace d'un siècle, a triomphé de ses deux ennemis les plus implacables , la situation de la ville de Smolensk frappera même les regards du stratège inexpérimenté. Placée comme par un heureux hasard entre deux grands fleuves qui la mettent en contact avec le nord et le midi de l'empire, elle facilite le transport des trésors qu'on déposera dans ses murs ; c'est vers une cité si favorisée par les localités que se portent les regards des individus de toutes les classes. Chacun cherche à se frayer une voie pour y parvenir , et elle devrait devenir le foyer où se rassembleraient toutes les ressources des vastes régions qui l'environnent.

C'est ainsi que la culture des terres, les progrès de l'industrie , la nécessité de communiquer avec les pays lointains, de se mettre en contact avec leur civilisation et resserrer les liens qui doivent unir tous les hommes , concourent à faire des grandes cités des points importants.

Smolensk devra toujours être un des objets primitifs de la défense des Russes et des attaques des peuples de l'occident.

Qu'on jette un regard sur la position géographique de Moscou , ancienne capitale de nos czars; d'autres combinaisons se développent à nos yeux et un autre avenir semble lui être réservé. Toutes les communications que la nature a tracées, en l'éloignant des contrées civilisées de l'Europe, semblent l'attirer involontairement vers les pays que mouille la mer Caspienne, ou ceux dont les arides monts d'Oural défendent l'entrée, et où, jusqu'aux productions végétales, tout concourt à rendre la nature sauvage et barbare. Cette ville a aussi été, pendant bien longtemps, le point de mire des barbares de l'Asie , et a succombé plusieurs foLs sous leurs coups.

En approfondissant encore plus les propriétés des terrains déchirés par des fleuves, nous y puiserons une autre loi et d'autres principes non moins importants. Dans nos mouvements offensifs , la difficulté de les franchir ne nous servira-l-elle pas d'indication suffisante pour chercher à éviter les terrains qui en sont déchirés , afin de ne pas multiplier les obstacles que l'homme ne pourrait vaincre qu'à la suite do grands efforts? En rappelant à notre mé-

moire la trop fameuse expédition de Tannée 4812, en suivant attentivement le chef de Tarmée française dans son mouvement offenûf et dans celui de retraite , nous le verrons s^avancer entre les grands fleuves pour éviter les diflicultés qu'engendre leur passage; forcé ensuite, par les manœuvres de ses adversaires, i lutter de front contre la Bérésina, venir ensevelir dans ses flots son espérance et son avenir.

Les fleuves en rapport avec la stratégie peoventdoncétre considérés sous un double aspect:

i . Comme ligne de communication ;

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