HISTORIQUE
Il nous a paru utile,, avant d’entrer complètement dans l’exposé de nos connaissances sur les maladies générales, de donner un aperçu rapide de la manière dont on a envisagé cette partie de la nosologie dans les diverses écoles médicales.
Les idées qui ont été émises par les fondateurs de doctrines sont peu nombreuses, elles se réduisent à quelques principes qui tous concourent à édifier la médecine, telle que nous la considérons. aujourd’hui. Il est donc nécessaire de mettre en relief ces mêmes idées, puisque d’elles seules découlent la plus grande partie de nos connaissances actuelles.
C’est dans les temps les plus reculés de l’histoire de la philosophie grecque qu’il faut chercher l’origine de la médecine. Ce sont, en effet, les philosophes grecs qui les premiers assignèrent quelques 1857.-Viger. *
règles à l’empirisme, et fondèrent les premières écoles médicales à Cyrènes, à Gnides, à Gos et à Rhodes. Les écoles de Gnides et de Gos nous ont seules laissé quelques ouvrages compris dans la collection hippocratique (1). G’est une chose singulière et assurément digne de remarque, de voir commencer dans ces quelques débris de deux écoles disparues, la grande querelle entre la localisation et la g^énéralisation des maladies. L’école de Gnides était éminemment localisatriee ; aussi celle de Gos^ qui ne considérait que des m&Jadies générales, lui reprochait-elle de ne voir que chaque fait en particulier et de négliger l’ensemble des symptômes constituant l’état général appelé maladie. « L’école de Gnides, dit M. Andral (2), est organiciste et îocalisatrice; elle s’occupe surtout des signes pouvant servir à la diagnose; celle de Gos est généralisatrice et s attache principalement à la prognose. » Hippocrate combat dans plusieurs passages les opinions de l’école de Gnides : « Geux qui ont composé, dit-il, les sentences cnidiennes ont décrit exactement plusieurs maladies, et l’issue que quelques-unes ont prise ; dans ces limites, un homme meme qui ne serait pas médecin pourrait donner une description exacte. » Et plus loin : «Quelquesuns n ont ignoré ni les diverses faces que présentent les maladies, ni leurs divisions multiples, mais
(1) Littré, Préface de la traduction d’Hippocrate.
(2) Andral, Leçons sur Thistoire de la médecine (Union médicale, 1853).
(3) Hippocrate, Traité des maladies aignés.
voulant démontrer avec exactitude (catpa eôe-
•kmrtç) ils se sont ég*arés (1). »
L’École de Gos a résumé sa doctrine avant Hippocrate, dans un livre intitulé Prénotions, Coaques^ traité de pronostic plutôt que de séméiolog'ie, où les auteurs, parleur tendance funeste à généraliser tout état morbide, dénaturent complètement les maladies.
C’est alors que parut Hippocrate, qui avait puisé les premiers éléments de la médecine dans les traditions des Asclépiades, ses aïeux, et dans les écoles de Gos et de Rhodes. G’est lui qui jeta les vrais fondements de la médecine comme science, en lui donnant sa méthode propre et ses principes. D’un esprit très-cultivé par la méditation des philosuphesetmême des poètes, il s’était fait un style particulier en approfondissant les règles de l’art décrire, et joignait à ces talents la forte impulsion du génie. Il s’efforça de faire entrer l’École de Gos dans la voie de l’observation, tout en adoptant la plus grande partie de ses théories. Voyons, sans nous étendre sur l’humorisme de cette époque et sur ses singulières applications, quel a été le fond de la nosologie hippocratique.
Il n’y a point, à proprément parler, de divisions bien tranchées dans les ouvrages hippocratiques; cependant quelques textes nous font elairêment apercevoir qu’il considérait des maladies purement locales, peu nombreuses, il est vrai; des maladies devenant générales, et enfin des maladies pnmiti-
{iyIbid., Traité des maladies aiguës.
vement g*énérales produites par une altération totale des humeurs, provenant de l’action trop active trop faible ou toxique, des modificateurs g*énéraux tels que l’air, l’eau, la température, etc. (1).
Il divisait les maladies g’énérales implicitement en deux g*randes classes, les fièvres (mipeToi) dans lesquelles aucun org-ane n’était spécialement affecté et les affections produisant une ou plusieurs maladies locales qu’il désig-ne sous le nom de fluxions.
A côté de ces maladies, Hippocrate en considère d autres qui, débutant dans une partie quelconque du corps, deviennent ensuite g*énérales. «Le corps vivant, dit-il, est un tout harmonique dont les parties se tiennent et sont solidaires les unes des autres , dont tous les actes s’enchaînent et sont dans une dépendance mutuelle. Les parties du corps, quel que soit le point où la maladie s’est montrée primitivement, se la communiquent aussitôt de l’une à l’autre, le ventre à la tête, la tête au ventre, et de là à tout le reste du corps (2).
Citons encore, pour bien préciser la pensée du maître, un autre texte où il différencie très-bien la maladie locale de la maladie g'énérale, quand il écrit: «Si l’alimentation est trop abondante, il en résultera des accidents généraux de pléthore et des accidents locaux du côté de l’estomac, qui consistent dans l’altération des fonctions dig-estives, telles que perte d’appétit, etc. «, et plus loin : » Si l’ali-
(1) Hippocrate, De aère, locis et aquil.
(2;Andral, HisL de la médecine. - Hippocrate, De affectio-
mentation est trop faible par rapport à l’exercice : accidents g*énéraux de vacuité^ accidents locaux ayant ég-alement l’estomac pour siég*e (1). Enfin, nous pouvons nous convaincre qu’il disting-ue parfaitement les sig*nes d’une altération locale de ceux d’une maladie g*énérale, quand il dit qu’il ne faut pas confondre l’urine indiquant une maladie de la vessie, avec celle [qui indique une maladie de l’organisme entier (2).
Quant aux maladies que nous désignons aujourd’hui sous le nom de générales , il en est un grand nombre surtout dans la classe des fièvres, que le médecin de Cos a décrites avec fidélité; de ce nombre sont : les différentes formes de fièvres paludéennés, les fièvres continues du printemps, une fièvre particulière, qu’il désigne sous le nom de Causas, et qui paraît être une forme inflammatoire de l’affection typhoïde; c’est encore, il nous semble, à cette affection qufil faut rapporter les cinq espèces de typhus décrites dans le livre des maladies aiguës. Il a parfaitement compris la nature des affections bilieuses, si fréquentes sous le climat brûlant de la Grèce, et il décrit sous le nom d’ictère fébrile (3) une forme qui se compliquait, dit-il, d’accidents graves et de grande fièvre.
Quant aux affections diathésiques, il semble les avoir mal connues ou du moins peu connues; il dé-
(1) Hippocrate, Traité du régime de l'homme,
(2) Ibid., Traité du pronostic.
(3) Appendice au Traité du régime, dans les maladies aigues,
Aph. 13.
sig-ne sous le nom de xap'/tivwfxa, toute espèce de tumeur ulcéreuse, et le mot de çup!.a, auquel on a attaché la signification de tubercule sert à désigner foute espèce de tumeur ou de végétation.
Tel est à peu près le résumé du système hippo^ cratique, c’est dans l’esprit de ce système que les meilleurs observateurs , pendant les siècles suivants, ont fait faire à la médecine les progrès les plus marqués.
Les successeurs d’Hippocrate, outrant Fhumorisme de leur école, tombèrent dans les erreurs les plus grossières, au lieu de suivre la méthode analytique que leur avait léguée leur chef, et qui entre ses mains avait mis en lumière une multitude de faits jusque-là peu connus. L’un d’entre eux, cependant, mérite d’être cité, c’est le philosophe Diodes qui, dans un ouvrage sur les causes et le trai¬
tement des maladies, nous montre l’origine de la grande querelle sur l’essentialifé et la non^essentiaîité des fièvres. Pour lui la fièvre n’était que la suite d’une lésion externe où interne, opinion singulière à une époque ou la fièvre était toujours considérée comme l’état général précédant la maladie. Gahen (1) réfute longuement cette opinion, et distingue avec une grande netteté la fièvre symptomatique de la fièvre essentielle.
dirigée par’ un homm^ éclairé, Ptolemee Soter, .ànt donner une forte impulsion a la médecine par l’étude de l’anatomie. Herophile mentionne pour la première fois l’imp«r-
(1) Galien, De locis affectis; édit, de Kùhn.
lance des sig*nes anamnestiques pour le diagiaostic des maladies ; il sig*nale, à ce propos, la rage, que l’on voit figurer pour la première fois dans les ouvrages anciens ; il donne ensuite d’excellents préceptes, par rapport à la phthisie, et semble avoir deviné la nature de cette affection quand il dit que :
» Si le médecin voit un malade atteint de bronchites fréquentes, il devra craindre une maladie mortelle, surtout si les parents de ce malade sont morts de phthisie. » Si nous nous reportons à une période plus avancée, nous voyons la distinction entre 1 etat général et la maladie locale se faire plus lumineuse dans un grand nombre de maladies.
Érasistrate entrevoit la véritable nature de l’inflammation ; il la localise dans le système sanguin, puisildonneune excellente classification des hémorrhagies quand il reconnaît quelles proviennent de cause locale, traumatique ou par altération des parois; ou de cause générale, soit réplétion trop grande du système (pléthore), soit fluidification du sang. Enfin il découvre une certaine classe de paralysies que l’on rapportait auparavant à une cause générale, et qu’il localise en les attribuant à une lésion de
la substance nerveuse (1).
àsclépiade, qui le premier divisa les xaaladies en aiguës et chroniques, fut le père âelV École méthodi^
(1) C’est dans les écrits de Cœlius AureUaiius qu’il faut cherchercher ce qui se rapporte aux plus célèbres médecins de funtiquité, Dioelès, Praxagore, Érasistrate, Erophile, Serapion. Héraclide de Tarente, Asclépiade, Thémison, dont il nous a conservé les quelques écrits et fait connaître la pratiqué avec des remarques jdus ou moins judicieuses.
que. Il appartenait à cette classe de médecins philosophes cherchant une doctrine g’énérale des sciences à une époque où elles étaient à peine connues Sa théorie était un mélang-e d’humorisme et de solidisme, au moyen duquel il expliquait la physiolog*ie normale et patholog*ique.
Thémison de Laodicée, Soranus d’Éphèse , laissant de côté l’humorisme d’Asdépiade leur maître ne virent dans la maladie que des modifications du solide. «Ils furent les premiers solidistes purs dont 1 histoire nous ait conservé le souvenir »
Dans cette doctrine l’exercice des fonctions est le résultat d’une faculté départie à tous les org>anes, faculté qu’on nomme eurovCa, tonicité. Si la tonicité s élève au-dessus du degré nécessaire à l’exercice des fonctions, cet état prend le nom de stnctum ou excès de ton ; on donne à l’état opposé le nom d’arôvia, laxum, , atonie ou faiblesse (2). Singulière théorie qui eut cela de propre de se conserver presque sans modifications jusqu’à un temps voisin de nous.
A ces deux éléments on en ajouta un troisième, le matum qui n’était qu’un état morbide intermélaire. « Internorum itaque morborum , dit Acker- Tx^fn ^dstrictum et laxum tertio
g-no=oebant, quorum vero notas nominaque scire
tarrrnr' "'■fQ™®;» adstrick, toeoipus esset, omnisque evidens excretio pro-
(1) Broussais, Examen des doctrines
(2) Dezeimeris, Lettres sur Vhistoire
de la médecine.
hibita, in laxo vero corporis superficies relaxata et excrétion es quæ in sensum cadunt inlensiores existant (1). »
Cælius Aurelianus est le seul des méthodistes qui nous ait laissé, dans un style précis quoique barbare, les opinions de son école sur les maladies. Pour lui elles dérivent toutes d’une cause g*énérale de strictum ou de laxum. Et, quand on lui dit, par exemple, que certaines hydropisies peuvent venir d’une altération du foie ou du rein, il répond : «11 n’est pas dans les principes de notre école de localiser ainsi les maladies, quod jiiMa sectœ regulam reprobamus (2). » Cependant il est obligée de faire une classe à part des affections toxiques et virulentes, sans doute parce que la cause était trop évidente pour que l’on pût s’en prendre au seul chang-ement des pores, et parce que les symptômes offraient une telle confusion, qu’il était bien difficile de les rapporter même au mixtum. Il ne traite pas non plus des fièvres, soit que ce g*enre de maladies se prêtât peu aux considérations du strictum et du laxum, soit qu’il en ait fait, dit-on, un ouvrag-e à part sous le titre De febribus.
Gelse, écrivain élégant de la belle latinité, paraît avoir été imbu des principes méthodisme, tout en empruntant à Vhumorisme un grand nombre de points. Dans la partie de ses ouvrages qui traite de la médecine, la seule que nous ayons conservée, il
(1) Ackermaim, Institutiones historicæ medicinæj Nuremberg,
im ^
(2) Cælius Aurelianus, Morborum ckrorm. , liber l.
1867. — Viger.
divise les maladies en locales et g*énérales. Mais eette division est évidemment prématurée, car il place dans la seconde catég'orie des maladies purement locales, des troubles fonctionnels (1). H’est à lui qu’il faut rapporter la première description de la g*outte, qu’il attribue à une cause interne.
Le médecin le plus remarquable dee temps anciens fut certainement Galien de Perg-ame. H fît faire de grands progrès à la médecine d’observation, quoiqu’il ait, comme tous les savants de cette époque, un peu trop sacrifié aux brillantes subtilités de la philosophie.
Pour Galien, la maladie ne pouvait venir que de trois causes : ou de l’altération des humeurs ame?nant celle des solides, ou .d’une désorganisa?^ tien des solides amenant eonsécutivement l’altération des humeurs, enfin d’un simple dérangement dans les fonctions sans lésion du solide ou du liquide (2). Gomment se fait l’altération des humeurs? En masse par le sang d’où elles sortent toutes, dans les eas de pléthore nu d’anémie ; .par^ tiellement, lorsqu’une humeur prédomine. Si nous nous reportons en effet aux considérations de Gafîen sur les éléments où il enqnunte à Aristote la ^upart de ses idées sur la nature et la composition
du sang, nous verrons qu’il considère ce liquide :
1 Gomme un fluide composé ;
^ Comme renfermant les humeurs de l’économie;
30 Comme essentiellement variable dans sa com-
(1) Celse, De re medica.
(2) Galeni opéra, De causis morhonm; édit. deXüîm.
position, sous les inflnencos morbides ou physiolog*i<pies;
4“ Comme le siég’e essentiel d’un certain nombre de maladies, vérité aujourd’ hui incontestable et qu’avaient fait disparaître les solidistes (1).
Galien ne considère que deux éléments de maladies :
4" L’altération des humeurs constituant \b. diathèm ;
2° L’altération des forces particulières d’une partie expliquant la lésion locale, la localisation delà diathèse (2).
Il fait aussi une part aux solides, mais seulement pouT expliquer les vices congénitaux de formation.
Aselépiade divisait les maladies en aiguës ou chroniques, suivant la durée; plus tard, on divisa les maladies -suivant les parties du corps affectées, et enfin suivant les symptômes. Ce n’est qu’à partir du moment où l’anatomie pathologique révéla le siège d’un grand nombre de maladies, que les classifications firent des progrès réels. Cependant, il faut reconnaître qu’Aristote, dont la brillante philosophie séduisit tant les Romains, a inscrit dans son Histoire des animaux^ la grande division des tissus en similaires, simples et composés, et que Galien l’appliqua plus tard à la pathologie. Il a ouvert ainsi une voie qui malheureusement futinutile jusqu à ce que l’anatomie morbide reprît et fécondât cette donnée. Mais Galien appliqua merveilleuse-
(1) Lacuna, Galeni epitome, de Elementis.
(2) Bouchât, Histoire de la médecine.
mentles quelques principes de physiolog-ie que nous avons énoncés plus haut, et l’on peut trouver dans plusieurs de ses œuvres une division bien autrement importante (1). Il classe les maladies en :
1° Affections sans localisation particulière ;
2° Maladies g*énérales avec localisation ;
3® Maladies locales sans g’énéralisation ;
4" Maladies locales suivies de g’énéralisation (2).
Admirable classification que nous ne pourrions guère modifier aujourd’hui.
Galien donne aussi, à propos des fièvres, une division qui a survécu ; mais nous voulons parler de la distinction qu’il a introduite en médecine , des fièvres symptomatiques et des fièvres essentielles, dont il décrit avec une grande fidélité les formes les plus variées (3).
Ne nous étendons pas davantage sur le système de Galien, nous pourrions y trouver de nombreuses erreurs, entre autres la théorie des quatre humeurs, et toutes ses conséquences subtilement déduites ; mais ce qu’il faut surtout remarquer, c’est qu’il revient toujours sur cette idée dans tous ses ouvrages, à savoir, que toute lésion humorale peut entraîner des lésions de structure et même des troubles fonctionnels, qu’il appelle troubles des forces. Pour Galien, les éléments simples ou principes de toutes maladies générales ou locales sont les altérations
(1) Monneret, Pathologie générale, l" vol.
(2) Galeni opéra. De causis morborum, de Sanitate tuenda, Ars medica, Methodus medendi.
(3) Ibid., De febribus.
d’une humeur qui surabonde ou qui est en moins grande quantité. Il est impossible de ne pas être frappé de la grandeur de ces vues doctrinales qui ont précédé de dix-huit siècles les conquêtes de l’expérimentation moderne.
Alexandre de Tralles, successeur de Galien, eut la gloire d’agrandir, par ses observations, le champ de la médecine grecque. Il contribua beaucoup à localiser certaines maladies par le soin scrupuleux qu’il apporta dans ses diagnostics {!).
Aétius, Paul d’Égine, Oribase, qui vécurent à cette époque, ne nous ont guère laissé que des compilations des anciens auteurs grecs.
Après Galien et Alexandre de Tralles, la médecine d’observation, ainsi que toutes les sciences naturelles ,paraît comme suspenduepar l’état de guerre, de barbarie et d’ignorance dans lequel l’Europe resta plongée pendant une série de siècles. Le monde medical sembla livré à une sorte de confusion qui dura jusqu’au temps où la médecine s’appuya moins sur la dialectique que sur l’expérimentation et l’observation des faits. Abusant de la facilité que leur offrait la méthode psychique, les savants de cette époque se servirentdes humeurs pour expliquer toutes les maladies. Ge fut le beau temps des fluxions, des coctions et des crises. Vante rem, in re,postrem,, fut
l’occasion de disputes stériles, où Platon et Aristote
furent mêlés avec force commentaires. Il faut accuser de cette décadence l’exercice de l’art borne a
(1) Artis med. princip., Préface de Freind et de Haller, tome VI.
un pur empirisme et confié au clerg’é, puis les théologiens, gens fort absolus, qui ne permettaient guère de sortir des idées.doctrinales.
Yers le viii® siècle, l’école dé Gordoue sembla faire revivre la médecine grecque ; mais les divers auteurs qui ont écrit à cette époque, Avicenne. Ayerrhoës, Albucassîs, ne furent que des compila^ teurs des anciens et en particulier deGraîien et d’Aristote. L’un d’eux cependant, Rhazès, nous a laissé dnxcellentes recherches sur la petite vérole. Puis vint Tépoque des croisades où la plupart des individus désertant leur pays, le laissèrent, faute de braSj livré à la misère, source de famines horribles, puis, seule conquête de ces lointaines expéditions, on rapporta d’Orient un grand nombre de maladîea contagieuses, telles que la peste, la plique, etc.
C’est seulement verslexii® siècle que la médecine grecque fut connue dans TUniversité de Paris, et que la science médicale semble reprendre un chemin plus rationnel.
Yers le xvi^ siècle, les hellénistes prirent à tâche de traduire du texte grec Hippocrate et Galien, et les utiles travaux de Léonicénus, Olierius, Dùret, Foes, datent de cette époque (1). L’habitude de dé^
(1) D’Alembert, dans le discours préliminaire de l’Encyclopédie, a bien caractérisé eetté période en quelques Mgnr« : «L’esprit humain se trouva, au sortir de da barbarie, dans une esï^ce d’enfance avideé’accumuler les idé^ et incapable pourtant d’en acquérir d’un certain ordre par l’espèce d’engourdissement où les facultés de l’âme avaient été si loi^temps. » « Les ouvrages des anciens commençaient à être
communs, et on croyait n’avoir qu’à lire pour devenir savant.
crire avec soin, comme le fait Hippocrate, chaque cas patholog*iqne, sans commentaires, aménaîa découverte do nouvelles maladies (î).
Vers ce temps, la lèpre presque éteinte fut remplacée par la syphilis. Alors tous les médecins ne virent dans chaque cas patholog*ique que manifestations syphilitiques; on mit aussi sur le compte du virus scorhutïgue un g-rand nombre de maladies dont on ig‘norait la nature, et les ouvrag'es de cette époque g’ardent une profonde empreinte de ces idées. La coqueluche, qui avait déjà exercé ses ravag*és dans le siècle précédent, reparut de nouveau avec une violence très-grande, sans qu’oii sache si les médecins du temps n’ont poin t confondu la diphthérîte avec cette maladie. Quoi qu’il èn soit, les médecins de Vienne lui donnèrent le nom de fièvre catarrhale. Enfin, on vit, sous le nom de fièvre hongroise, apparaître la peste noire, que Ton attribua, suivant les uns, à la corrüptibn primitive du sang; suivant d’autres, à un embarras des premières voies déterminant consécutivement une infection générale.
La chimie commençait à naître de l’alchimie. Paracelse, esprîtfbügueux, doué d^une imagination déréglée, voulut, sur les principes encore informés de cette science^ élever une nouvelle doctrine médicâîe et renverser, comme le dit Montaigne^ tout Fé-
Âiîisi, OB dévora sans di^inetion tout ee que çes aBcieBs bous avaioBt laissé, on les traduisit, on les oonaBaaata,, et, par une espèce de reconnaissance, on se mit à les adorer sans connaître, à beaucoup près, ce qu’ils valaient. »
(1) Broussais, Examen des doctrines.
difîce de la médecine grecque. Son système périt avec lui, mais il nous a légué d’excellentes idées sur la spécificité et contribua à éclaircir l’histoire de quelques maladies virulentes. Yan-Helmont, qui vint après lui et crut fonder un système en s’appuyant en grande partie sur ses idées, fît dépendre toute maladie de Vimpetum faciens ou àme vitale, sorte d’idéalisation de Venormon d’Hippocrate et du consensus de Galien. Ainsi,-pourVan-Helmont, toute maladie attaquait primitivement l’âme vitale et ne se localisait que consécutivement : « Omnem motum «ad morbum, mortem adque sanitatem effîcientur «fîeri ab impetum faciente spiritu. » (1)
« Si l’on trouve, dit-il plus loin, une lésion des solides, le médecin croit voir un viscère qui pourrissait depuis longtemps. Pour moi, la vraie cause n’est pas cette altération qu’on voit, mais bien le principe qui l’a produite. «Aussi, pour lui, le goître, le cancer, ne sont que le résultat d’un ferment virulent, viciateur des sucs destinés à nourrir. La goutte est un caractère morbifique imprimé au principe de vie. «Elle se transmet inexorable, dit-il, jusqu aux petits-neveux et se perpétue séminalement, de sorte qu un pere goutteux engendre un fils goutteux comme lui » (2). Il dit encore, à propos du traitement : « Les écoles que font-elles contre cette maladie? Elles répandent a flots le sang, qui est pourtant bien innocent, car combien de fois ne s’est-il pas renouvelé sans que le germe de la goutte ait
(1) Van-Helmont, Ortus medicinæ de morbis archealibus.
(2j Bouchut, Histoire de la médecine.
été détruit. Pour guérir un calculeiix il ne suffit pas d'extraire la pierre de la vessie, il faut détruire la disposition lapidifique (1). »
La doctrine de Van-Helmont reparut plus tard avec Stahl, qui définit la maladie : « Un trouble, une irrégularité dans le gouvernement de l’économie par une affection de l’âme » (2) ; autre manière d’appliquer l’archée à l’explication des causes premières. Pour lui la fièvre n’était que : « l’opération destinée à chasser la matière morbifique au moyen de sécrétions et d’excrétions réglées, et tendant à une fin salutaire (3). » Stahl mit sur le compte de la pléthore la cause de presque toutes les maladies, et c’est de cette grande cause générale qu’il fait découler la plupart des maladies locales : congestions, hémorrhagies, goutte, affection calculeuse, étaient mises sur le compte de la pléthore. Suivant sa théorie, c’est cette même pléthore qui cause dans nosorganes des accumulations de sang, des obstructions ; c’est alors que Pâme dirigeante intervient pour exciter autant de maladies favorables; soit une hémorrhagie qui détermine la vacuité, soit une excitation des vaisseaux qui détermine les mouvements toniques propres à débarrasser la partie obstruée, soit une suppuration qui fasse évaporer les parties sulfureuses (volatiles) du sang donnant la rougeur et la cha-
(1) Bordes-Pagès, Études sur Paracelse et Yan-Helmont (Revue indépendante^ 1846.)
(2) Stahl, Theoria medica vera.
(3) Ars sanandi cum expectatione.
l86r. - Viser.
leur, et laisse la partie lymphatique qui forme le pus (1).
Quant aux maladies chroniques elles dépendent presque toutes, selon Stahl, de la lenteur du cours du sang-, en particulier dans l’abdomen et dans la veine-porte {vena porta, porta malorum), et de ce nombre sont l’hypochondrie, les hémorrhoïdes, les dartres, etc.
Sauvag-es, Bordeu, Barthez furent les continuateurs de l’animisme de Stahl. Bordeu considérait les maladies comme humorales ou nerveuses. Imbu des doctrines de l’école de Montpellier, pour lui la maladie était une circonstance favorable; aussi donnet-il le conseil d’une sag-e expectation dans beaucoup de cas. Il professait une g-randé estime pour la médecine hippocratique, ce qui le fait pencher vers la théorie des crises (2). Dans son Traité de Tarmlyse du sa7ig, il reconnaît que ce principe est la source d une classe de maladies qu’il désig-ne sous le nom de cachexies.
A cette même époque, Franck reconnaissait aussi
un oertein nombre de maladies générales qu’il nommait diatheses, assemblage bizarre et hétérogène des maladies locales et d’états généraux (3). '
Barthez fît dépendre toutes les maladies des affections du principe vital : ou de lésions physiques primitives dans l’organisation des parties du corps.
do™’’ - Broussais, Examen des
(2) Bordeu, Recherches sur les crises.
(3) Jos. Frank, Traité de médecine.
n s’absorbe dans de stériles recherches sur les causes premières, et laisse la cause prochaine dans une obscurité fort g*rande. Il attribue, par exemple, la fièvre intermittente « à des aberrations fortes et soudaines de l’influence naturelle que le sentiment de la cause morbifique devrait avoir sur nos organes. » n ne^considérait que des maladies générales dépendanttoutes du principe vital ; les névroses, par exemple, étaient rapportées, par Barthez, à une influence de ce genre (1).
Sydenham parut vers la fin du xvii® siècle ; il se fraya une nouvelle route dans la description des maladies et de la constitution médicale des saisons. Il apprend à distinguer les maladies qui tiennent à des qualités connues de l’atmosphère et celles qui dépendent de certaines altérations cachées inex^ plicables du même air atmosphérique, et qui impriment un caractère particulier aux maladies intercurrentes. Ses observations méritent d’être conservées, quoiqu’il ait mêlé à ses vues générales quelques opinions hypothétiques. Il ne considère que des maladies générales qu’il divise en aiguës et chroniques : les aiguës sont composées de maladies sporadiques et épidémiques. Parmi les épidémies ou constitutions médicales dont Sydenham nous a laissé la description, nous verrons des constitutions intermittentes, pestilentielles, varioleuses, rubéoleuses, bilieuses, etc. (2).
Morton, comme Sydenham, ne voit aussi que des
(1) Alquié, Précis de la doctrine de l’École de Montpellier.
(2) Sydenbam, Opéra méd. de morbis acutis.
causes g’énérales. 11 fait venir beaucoup de maladies à la suite d’une fièvre de nature particulière et donnant lieu à une localisation. Il disting*ue des fièvres rhumatismale, bilieuse, varioleuse, érysipélateuse, et des maladies locales : rhumatisme, érysipèle, variole, etc. (1).
Stohl n’ayant en vue que des états morbides g*énéraux, capables d’influencer les maladies locales disting-ue, dans les maladies, des états inflammatoires, bilieux, putrides et mixtes.
Boerhaave, adoptant les idées humorales de Galien, pour un certain nombre de maladies, cherche à expliquer les autres à 1 aide du mécanicisme, car il avait été séduit par l’application spécieuse des principes de la mécanique faite par Borelli à la détermination des forces motrices du cœur et des artères et au mécanisme des sécrétions, etc. (2). Ainsi, il admet un certain nombre de maladies par excès de force ou de rig-idité, par excès de mouvement circulatoire, à côté desquelles il place un certain nombre de maladies humorales, dont il décrit trèsbien les symptômes, par exemple lajo/éMore. Gomme on Amit, l’humorisme de Boerhaave dérive de l’humorisme de Galien, avec un mélang-e d’hydrodynamisme. Van-Swieten le suit dans cette voie, mais avec des tendances solidistes. Boerhaave place’ par exemple, la cause de la fièvre intermittente dans le sang*, son commentateur, dans les nerfs. De même, Boerhaave attribuait toutes les hydropisies à la ca-
( 1)Morton, Opéra omnia,
(2) BoërhaA e, Oratio de usu ratiocinii mecanicu in medicina.
chexie aqueuse du sang* (1), à laquelle il fait jouer un grand rôle. Van-Swieten reconnaîtque certaines hydropisies viennent à la suite de lésions du rein., Boerhaave croyait que toute maladie chronique venait d’un vice du liquide, et que le solide tout entier devenait malade consécutivement. Il désig'nait la plupart de ces maladies sous le nom de cachexies ; cachexie était le nom g*énérique. Pour désig*ner chaque espèce de cachexie il se servait du nom de cacochymie : c’est ainsi qu’il considérait une cacochymie bilieuse, sang*uine, atrabilaire, pituiteuse, etc.
En Allemag’ne Hoffmann considère toutes les maladies comme causées par le spasme ou l’atonie, et vient donner un nouveau retentissement au système de Thémison. Le spasme peut être partiel ou g*énéral ; général, attaquant à la fois le cœur et tous les vaisseaux, il produit la fièvre ; partiel, il donne lieu à l’inflammation, aux flux séreux, muqueux, etc. L’atonie au contraire est la cause des maladies chroniques : cancer, scrofules, indurations, corruptions des parties, etc. De même que Stahl, Hoffmann considère la fièvre comme une crise éminemment favorable, comme un puissant moyen de desobstruction qu’il faut respecter (2).
Gullen, en Angleterre, suit une doctrine analogue, après avoir puisé les premiers principes dans les leçons de Boerhaave. Il se livre dans le cours de ses ouvrages a de vaines subtilités sur la recherche
(1) Ibid., Institutiones medicæ.
(2) Hoffmann, Medicinæ rationalis systema.
des causes premières des fièvres, des inflammatîORs, etc. (1).
En Italie, Lancisi, Torti, Rég*a suivent en partie les doctrines solîdistes, en partie Thumorisme de Galien,
C’est alors que Brown, élève de Gullen, fonda sur les idées soiidistes un système coiiiplet de nosolog*ie. S’appuyant sur la propriété de l’excitation des tissus découverts par Haller, Brown suppose que la disposition a la maladie est eng*endrée par l’excès ou le défaut de stimulants normaux sur l’organisme. C’est cette disposition partieuTière qu’il nomme opportunité ou dîatîiêse. L’cq)portunitê sthénique est engendrée par l’excès du stimulus, l’opportunité asthénique par le défaut de ce même stimulus. Toute maladie locale dépendait alors selon cet auteur, de i’mne ou l’autre de ces opportunités dmthésiques. Il en résulte que les entités si bien définies de l’ancienne nosologie sont pour lui divisées en deux parties ; conséquence de son système dichotomique. Il considère par exemple un rhumatisme süiénique et un rhumatisme asthénique. Les Italiens Rasori, Tomassini, Rolande, ont suivi ce sys eme, tout en le modifiant, puisqu’ils font intervenir irritation comme cause de maladie, la sym-
pattie comme cause de généralisation
Broussais au contraire attribua toute maladie à la ' m.seenjeudel-irriRibint, des tissus parunet^!:
irritante provenant presque toujours de l’action des agents morbifiques sur la muqueuse gastro-intestinale et se généralisant par le système nerveux. Pour lui plus de tubercules,, de cancers,, d’accidents syphilitiques produits par une maladie générale de l’organisme, mais inflammation chronique de la partie, dont ces produits morbides sont la conséquence (1 )-
C’est à Broussais que s’arrêtent les doctrines médicales il fut le dernier des fondateurs de systèmes,, c’est à lui que nous devons arrêter notre historique.
Quelles conséquences allons-nous déduire de cette rapide et incomplète excursion à travers l’histoire de la médecine ?
Nous avons vu dès, l’origine de, celte ^ience, les médecins connaissant fort peu l’anatomie, à une époque où les pulsations avaient été à peine senties, céder à ce besoin de théorie qui mène les hommes malgré eux et à leur insu, et édifier une doctrine complète fondée sur la naissance de la maladie et sa propagation dans les liquides de l’économie. Peu à peu cette opinion exclusive a dû céder devant l’évidence des faits, et Ton. a admis que les solides pouvaient prendre part à la maladie. Mais la théorie humorale avait été brisée dans son principe, il en fallait un autre, et nous, avons vu Asclépiade servir d’intermédiaire entre l’humorisme et le solidisme, puis enfin Themison et ses disciples pousser cette dernière doctrine à ses extrêmes limites. Galien,
(1) Examen des doctrines.
esprit disting*ué, rassembla ces matériaux épars et produisit une œuvre immense fondée sur un éclectisme raisonné, qui fut pendant long*temps le nec plus ultra des savants ; dans sa théorie il fait intervenir les humeurs et le solide ; chez lui l’idée de maladie s’épure, prend un sens plus accusé, se rapproche davantage de la réalité. Dans des temps plus rapprochés, nous avons vu successivement renaître l’humorisme de Galien et le solidisme de Themison, et successivement chacun de ces systèmes a été renversé par l’autre. Puis enfin la doctrine de Broussais qui a été ruinée complètement malgré son excellente direction physiologique, et qui n’était encore qu’une conséquence du système solidiste.
Depuis ce temps nous avons reconnu ; 1” qu’il y a des maladies humorales ; 2° que l’irritation peut être une cause de maladie; S'* que le sang et le système nerveux sont les deux portes d’entrée des agents morbides.
Il en résulte qu'à notre époque il n’y a plus de théorie possible, si elle ne repose sur des faits; que le temps des spéculations est passé. Faut-il pour cela se borner à constater les faits sans en tirer toutes les déductions que les méthodes de raisonnement nous permettent de trouver? Nous ne le pensons pas. La méthode psychique rig’oureusement appliquée à l’expérimentation, tel est le dernier mot de l’éclectisme éclairé qui distingue l’École de