A PARIS
SUR LES MËDICAMENS
I L existe un grand nombre de substances usitées en médecine , que préparent certains Droguistes et quelques individus dans des établissemens connus sous le titre de Fabrique de produits chimiques.
Le charlatanisme et la cupidité sont les seuls mobiles qui ont engagé les chefs de ces fabrî* ques à créer des procédés particuliers pour livrer à vil prix des médicamens informes ? n’ayant plus les propriétés que réclame la médecine , et qui peuvent être considérées comme des plus importantes.
Il y a long-temps que des Médecins et des Pharmaciens se plaignent de cet abus ; ils connaissent les moyens de substitution, mais ils ne peuvent arrêter les progrès que font chaque jour ces hommes si dangereux à l’art de guérir.
Plusieurs Droguistes -Pharmaciens, particulièrement ceux qui résident dans les communes
des départemens de Seine , Seine et Oise , et Seine et Marne , au lieu de pre'parer leurs medicamens , trouvent plus facile et moins dispendieux de les acheter tout préparés.
Depuis plus de quinze ans que je suis chargé de l’inspection des officines et des magasins de drogueries et d’épiceries dans le rayon de dix lieues de Paris , j’ai été à même de juger des différences qui existaient dans les médicamens que vendent des Epiciers-Droguistes dans les communes où il n’y a pas de Pharmaciens.
Nous ne saurions porter trop d’attention sur un sujet qui intéresse autant la Médecine que la Pharmacie. La sophistication , qui n’était qu’une fraude partielle , est devenue un art si étendu et si compliqué , qu’il a fourni à un Pharmacien instruit un volume de près de 3oo pages , consacrées h en révéler les procédés. (*) En parcourant cet Ouvrage, on est effrayé des dangers auxquels sont exposés les malades , et l’on ne conçoit pas qu’un Médecin puisse maintenant ordonner un médicament , même simple, sans s’être assuré qu’il est exempt de tout mélange frauduleux.
( * ) De la Sophistication des substances médicamenteuses et des moyens de la reconnaître, par P. Favre. Paris , i vol. in*8°. , chez Colas , Libraire, rue Dauphine.
J’ai donc pensé que mes collègues voudraient bien accueillir les observations que j’ai faites sur la nature et l’emploi de ces sortes de medicamens , dans l’intention de faire voir aux Médecins que s’ils ne retirent pas toujours de l’usage de quelques médicamens les succès qu’ils ont droit d'en attendre , Cela tient souvent au
peu de soins apportés à leur préparation. Nous ne saurions donc prendre trop de précautions, et nous adresser à des Pharmaciens connus par leur exactitude.
L’abus que je signale aujourd’hui est bien connu sans doute ; mais quels sont les moyens de le détruire ? Des Droguistes munis d’un diplôme de Pharmacien , préparent et vendent des médicamens. Des fabricants , sous prétexte de préparer pour les arts , vendent aussi des préparations usitées en médecine, et que l’on ne doit plus considérer comme médicamens. D’autres , enfin , pour avoir le droit de préparer des médicamens non usités dans les arts, s’associent avec de jeunes Pharmaciens nouvellement reçus soit par les Ecoles , soit par les Jurys.
On a proposé comme moyen de neutraliser ces établissemens ? un réglement de police qui forcerait les Epiciers-Droguistes des communes rurales à ne prendre leurs médicamens que
chez des Pharmaciens connus, et à présenter, lors des visites, des factures régulières données par les Pharmaciens fournisseurs , et visées par le Maire; mais ce moyen ne nous parait pas admissible ; aucune loi , aucun réglement de police n’autorise les Epiciers -Droguistes des communes où n’est établi aucun Pharmacien, à vendre des médicamens composés. Cette tolérance est un abus très- blâmable , car la santé du cultivateur et de l'habitant des campagnes doit être aussi précieuse à l’état que celle des citadins. La loi du 21 germinal an 11, permet seulement aux Officiers de santé dans les campagnes où nul Pharmacien n’a ouvert d'Officine, d’avoir un dépôt de médicamens. Mais les Officiers de santé eux-mêmes n’ont pas le droit de les préparer, ils doivent les prendre chez un Pharmacien connu et légalement reçu. Ce sont donc les Officiers de santé eux-mêmes, qu’il faudrait seuls charger de la vente des médicamens, et astreindre à présenter des factures , lors des visites que l’on fait annuellement en exécution de la loi.
Quant aux Pharmaciens, en supposant qu’il leur soit désavantageux de préparer en petit certains médicamens , on doit les inviter à ne donner leur confiance qu’à des Pharmaciens connus par leur probité et leur exactitude.
Parmi les faits qui me sont connus et que je crois inutile de multiplier, je n’en citerai qu'un; il vous prouvera combien on abuse de la crédulité du peuple, et même de notre confiance.
Une saisie est ordonnée par M. le Préfet chez un Epicier ayant chez lui, depuis nombre d’années, un dépôt de médicamens anglais; quelle est notre surprise lorsque nous décou-* vrons que les bouteilles, boites, vases, étiquettes étaient fabriqués en France , d’après des modèles anglais , et que les médicamens étaient préparés par un Droguiste de la rue des Lombards î voilà l’exacte vérité. Ce fait, comme tant d’autres, prouve combien il faut se défier des apparences ; combien il faut être sévère dans le choix de ceux qui exécutent nos formules, et éviter qu’elles ne soient portées chez des Droguistes , des Épiciers et même des Herboristes , comme cela arrive journellement.
Il est donc temps, Messieurs , de nous éclairer sur les fraudes qui existent, et d’anéantir en médecine l’usage de plusieurs médicamens préparés chez certains Droguistes et dans les fabriques.
Deux objets doivent principalement noms occuper :
ï°. La préparation de ces médicamens ;
2°. Les inconvéniens qui résultent de leur emploi en médecine*
Parmi ces médicamens les principaux sont :
Les Sels en général;
Tous les sels sont ou dénaturés ou altérés : veut - on du tartrate de potasse ? on vous donne le tartrate de soude et de potasse ; veut - on du sur - oxalate de potasse ? il se trouve mêlé de sur-tartrate de potasse ! etc. . . .
Le sulfate de magnésie est remplacé par le sulfate de soude , etc.
Les extraits ou sont mal préparés, ou ne représentent jamais la substance dont ils portent le nom.
L’extrait sec de quinquina se prépare ordinairement avec le quinquina nova ou les plus inférieurs; souvent on y ajoute la racine de gentiane ou le quassia , et une forte dose de gomme arabique.
Il est facile de distinguer ce composé d’une préparation bien faite ; il n’a ni la saveur , ni la couleur, ni la solubilité de l’extrait dit sel essentiel. Celui-ci a une saveur amère un peu
styptique , il attire l’humidité de l’air , et sa solution est peu troublée par l’alcool.
L’extrait de ciguë avec la fécule n’est souvent qu’un mélange de poudre de ciguë mal séchée , et un extrait amer. Voilà ce que l’on trouve chez la plupart des Épiciers-Droguistes des campagnes.
Quand un Pharmacien ne prépare pas cet extrait, il doit s’attendre à être trompé. Ce fait est constant, et dans plus d’une occasion l’Lcole a reconnu que l’extrait dit de ciguë avec fécule y était un mélange d’extrait amer et de ciguë pulvérisée.
Nous avons aussi reconnu qu’un seul sirop, plus ou moins coloré , sert à préparer tous ceux qui sont demandés. Quelques Pharmaciens méritent ce reproche , aussi bien que les Droguistes.
Le sirop d’ipécacuanha se trouve précipité en jaune par l’acide hydro-sulfurique. Le plus souvent on le prépare avec la teinture alcoolique, quelquefois avec l’émétique; d’autres se servent de l’infusion ou de la décoction ; toutes ces variétés doivent singulièrement embarrasser le praticien. J’ai vu de ces sirops faire vomir les enfans , à la dose d’une cuillerée à café , tandis que sur le même individu trois ou quatre