Considérations sur les polypes du rectum chez les enfants et chez les adultes
Notre intention est d’entretenir nos lecteurs des polypes du rectum chez les adultes, à l’occasion d’une tumeur de cette nature que M. Nélaton a enlevée avec l’écraseur linéaire, le 15 mai dernier, chez une femme de 60 ans. Toutefois, avant d’aborder ce sujet, nous dirons quelques mots des polypes du rectum qui affectent l’enfance, et qu’on prend trop souvent pour un prolapsus de la muqueuse rectale.
Nos lecteurs se rappellent les excellentes leçons de M. Guersant sur ces polypes (art. 1096, 3441, 3505). Ils sont le plus souvent uniques , quelquefois on en a vu deux , rarement trois. Ils s’insèrent à 4 ou 5 centimètres de l’anus par un pédicule effdé qui , s’allongeant sous la pression des matières fécales , finit quelquefois par se rompre , et il y a guérison spontanée. Ces polypes, formés par un tissu spongieux peu résistant, ayant l’aspect des membranes muqueuses, se produisent sous la forme d’une petite cerise, dont ils ont le volume et la couleur. Les enfants qui en sont
atteints se plaignent d’envie fréquentes d’aller à la selle ; ils ont des épreintes, et souvent se présentent inutilement à la garde-robe. Quand la défécation se fait, ces petites tumeurs sortent au -dehors de l’anus et rentrent bientôt spontanément, sans s’accompagner d’autres phénomènes qu’un écoulement de sang , dont les stries se remarquent sur les matières fécales. Pour M. Nélaton, le symptôme caractéristique de ces sortes de tumeurs, c’est l’écoulement de quelques gouttes de sang après chaque selle. Chez un enfant d’ailleurs bien portant et qui présente ce signe, on peut diagnostiquer à coup sûr un polype du rectum.
Ainsi , M. Nélaton a raconté qu’il y a deux ans il se trouvait en consultation avec un des médecins les plus éminents de Paris, pour voir un enfant que sa famille avait amené de Constantinople. Cet enfant rendait par l’anus quelques gouttes de sang après chaque garde-robe, et c’était à peu près tout ce que la difficulté de se faire comprendre autrement que par voie d’interprète, permettait aux parents de signalera l’attention des médecins; mais cette indication suffit àM. Nélaton pour établir par anticipation un diagnostic, que l’examen local ne fit que confirmer.
11 est un autre signe que M. Guersant croit utile de prendre en considération : c’est le sillon tracé dans l’épaisseur des matières fécales par le polype, au moment du passage de ces matières. Ce signe est bon ; mais pour qu’il se produise , il faut que le polype soit situé assez haut dans le rectum, et que les matières rendues aient une certaine consistance.
Le pronostic de ces polypes n’est pas grave. Quant à leur traitement, rien n’est plus simple. Lorsque la végétation est peu volumineuse, on la détache immédiatement avec l’ongle par une sorte d’abrasion. Si le polype est plus résistant, on l’attire au dehors et on en fait la ligature; la tumeur tombe au bout de vingt-quatre heures. Dans un cas où le polype
était situé trop haut pour pouvoir être amené au dehors , nous avons vu M. Guersant introduire dans le rectum un petit spéculum à gouttière, à l’aide duquel il saisit le polype avec une érigne et y porta , par le moyen d’un serre-nœud , une ligature qui le fit tomber en moins de deux jours.
Chez les enfants, les polypes du rectum sont constitués par une hypertrophie folliculaire de la muqueuse rectale. Chez la malade opérée récemment par M. Nélaton , le polype était aussi de cette nature; mais dans l’âge mûr, les polypes du rectum sont quelquefois formés par du tissu cancéreux, reconnaissable à des signes spéciaux. D’autrefois, ce sont des hypertrophies de la tunique musculeuse de l’intestin, enveloppée par la membrane muqueuse, laquelle peut être saine ou ulcérée, et dans ce cas laisse à nu le tissu musculaire lui-même. Ces tumeurs hypertrophiques sont encore peu connues en France ; mais il en existe des spécimens trèsremarquables chez nos voisins d’ outre-Manche , et notamment dans le musée de Hunter, à Londres.
Yoici maintenant l’observation qui a fait le sujet de ces remarques :
Marie D . . . , à part une constipation assez prononcée, se portait bien. Elle n’avait jamais rendu ni sang ni pus par l’anus, lorsqu’il y a dix-huit mois l’écoulement d’une petite quantité de sang, au moment de la défécation, attira son attention. Cet écoulement, qui revint par intervalles, s’accompagnait d’un certain malaise et d’une difficulté notable dans l’expulsion des fèces. Enfin, un jour, Marie D. . . reconnut qu’une petite masse avait été chassée de l’anus dans les efforts de la défécation. Cette tumeur resta ainsi pendant quelque temps au dehors , puis elle rentra d’elle-même au moment où la malade y pensait le moins. L’issue de la tumeur suivie de sa rentrée s’est effectuée ainsi plusieurs fois depuis cinq mois.
Le 14 mai, M. Nélaton a reconnu, par le toucher rectal.
à 2 ou ou 3 centimètres de profondeur, une tumeur grosse comme un marron , globuleuse , dure , présentant à sa surface de petites bosselures également résistantes, s’insérant sur la partie antérieure du rectum par un pédicule long de 2 centimètres, ayant à son point d'insertion un diamètre de plus d’un centimètre. En introduisant ensuite le doigt dans le vagin , il était facile, par un mouvement de pression exercée d’arrière en avant sur la cloison recto -vaginale, de faire saillir la tumeur, dont l’issue s’effectuait brusquement en donnant lieu à des émanations fétides.
En présence de cette affection, il n’y avait qu’une chose à faire, c’était de pratiquer la section du pédicule du polype ; mais la section, avec le bistouri ou les ciseaux, ne saurait convenir en pareils cas, les hémorragies d’un intestin énormément dilatable pouvant devenir extrêmement graves et compromettre la vie avant que leur existence n’ait été reconnue. M. Nélaton s’est servi ici de l’écraseur linéaire de M. Chassaignac, instrument très-approprié à la circonstance, et dont l’action, dans ce cas comme dans une foule d’autres , n’a rien laissé à désirer sous le rapport de la promptitude et de la sûreté d’exécution.
Nous rapprocherons de l’observation qu’on vient de lire les deux cas suivants dont la communication nous a été faite par M. le docteur Alph. Amussat.