DIVISION DES RÉTRÉCISSEMENTS
Dans le sens le plus général, il faudrait entendre par rétrécissement , coarctation , stricture de l’urètre, toute diminution du calibre normal de ce conduit, quelle qu’en fut la cause. Une inflammation aiguë de l’urètre, une tumeur développée dans le voisinage et qui en aplatirait le diamètre ( engorgement de la prostate), un corps étranger venu du dehors ou du dedans (calculs), la constriction exercée par une ligature autour de la verge, seraient des rétrécissements au même titre. Wilson avait consacré cette idée, dans sa division en rétrécissements spasmodiques, organiques, et par des maladies extérieures à l’urètre. Mais la différence de la cause, de la nature et des indications du traitement de ces divers rétrécissements, fit éliminer la troisième classe de Wilson, etSœmmering ne conserva que les deux premières. Plus tard, Ducamp , considérant que le spasme ne produit que des rétrécissements passagers, crut devoir rejeter les coarctations spasmodiques, et classer les rétrécissements organiques suivant leur forme pathologique. Il les divisa donc en rétrécissements par inflammation , par induration , par brides et par carnosités. De toutes ces divisions* celle de M. Amussat est seule admise aujourd’hui ; elle est , en effet, la meilleure, puisqu’elle est basée sur la nature des rétrécissements.
Il les divise en : 1° spasmodiques, 2° inflammatoires, 3° organiques;
ces derniers sont les seuls qui méritent une étude sérieuse , et je ne décrirai les deux premières classes que parce que l’inflammation et le spasme compliquent souvent les rétrécissements organiques.
1° Rétrécissements spasmodiques. — Ils sont produits par la contraction involontaire des muscles de Wilson et bulbo-caverneux , pour les portions profondes , et celle des fibres musculeuses qui entourent le canal, pour la portion pénienne. Indépendamment de ces appareils musculaires , la faculté contractile des canaux excréteurs suffirait pour expliquer ces coarctations spasmodiques. Quelques auteurs ont nié l’existence des rétrécissements par spasme, et l’illustre professeur Delpech lui-même, dans son Précis élémentaire des Maladies réputées chirurgicales , se demande si l’on n’a pas pris les commencements des coarctations aggravées parles augmentations passagères de l’engorgement des parois du canal , pour le spasme dont il s’agit. L’existence de ces sortes de rétrécissements me paraît hors de doute, par l’observation journalière des phénomènes qui se passent dans le cathétérisme. Qu’on passe une sonde d’un petit calibre dans un urètre parfaitement libre : n’arrive-t-il pas quelquefois que la sonde est étreinte au point de ne pouvoir être retirée ; et, chose plus étonnante encore, n’estil pas commun de voir un cathéter volumineux parcourir, tout d’un trait, un canal qui, quelques minutes auparavant, ne pouvait admettre une simple bougie? Fondé sur ce que tout conduit , musculaire ou non , jouit d’une certaine propriété contractile qui peut morbidement augmenter dans un seul endroit, M. le professeur Lallemand a admis l’existence des rétrécissements spasmodiques, et M. Bermond, un de ses internes , en a rapporté un cas fort curieux , dans un Mémoire publié en 1837.
D’ailleurs, cette manière de voir, semble plus conforme aux lois générales de la vie, et M. le professeur Eslor, dans ses Leçons de médecine opératoire ( 1848-49) , nous a fait ressortir l’analogie de ce phénomène avec celui qui se passe dans les autres conduits excréteurs , le canal aérien, par exemple. « Il est rare , dit-il, qu’un corps étranger bouche mécaniquement l’entrée de la glotte. L’oblitération n’a lieu que par le resserrement spasmodique des muscles qui entourent cette cavité naturelle. C’est au point , qu’on a vu les accidents qui accompagnent la présence des corps
étrangers dans le larynx , se reproduire d’une manière périodique et en imposer pour le diagnostic. Dans ces circonstances , le corps étranger , souvent peu volumineux , ne suffisait pas pour oblitérer mécaniquement la glotte ; mais, toutes les fois qu’il venait se placer entre les cordes vocales, il y déterminait un resserrement spasmodique, qui avait pour conséquence, l’oppression, la suffocation , et la série des symptômes formidables qu’on observe en pareil cas. a
L’état nerveux du sujet, l’existence d’un rétrécissement organique, les excès de table , de coït, l’impression du froid, l’équitation, peuvent déterminer les rétrécissements spasmodiques. Le diagnostic se tirera de la variabilité du siège, de la fugacité des symptômes. Le traitement sera antispasmodique : les bains de siège, l’aspersion du gland avec de l’eau froide, d’opium , la belladone , seront d’un grand secours ; on essaiera aussi de porter sur l’endroit contracté , une pommade dans laquelle on aura incorporé de l’acétate de morphine. On pourrait encore recourir aux inhalations des vapeurs anesthésiques, ainsi que je l’ai vu pratiquer, avec succès, par M. Courty , à l’Hôtel-Dieu St-Éloi, sur deux malades atteints de rétrécissements organiques compliqués de spasme. Dans les cas de rétrécissements spasmodiques anciens, dus à l’excessive sensibilité des parois, M. Lallemand a réussi , en faisant une application légère de nitrate d’argent, dans le but d'émousser l’hyperesthésie du canal ; mais il est rare que la maladie soit assez grave pour indiquer un pareil moyen.
Rétrécissements inflammatoires . — Les rétrécissements inflammatoires sont ceux qui résultent de l’afflux plus considérable du sang dans le tissu spongieux, ou dans la membrane muqueuse de l’urètre. Us arrivent dans les inflammations violentes du canal , produites par une blennorrhagie, ou une injection caustique, ainsi que je l’ai observé une fois, pendant mon internat à l’hospice de l’Antiquaille, dans le service des vénériens. Le plus ordinairement , ces rétrécissements inflammatoires sont combinés, comme complication , avec les rétrécissements organiques. Le diagnostic se tire de la douleur vive qu’éprouve le malade dans le lieu rétréci, de l’hématurie , de l’écoulement purulent, et quelquefois des phénomènes généraux assez intenses. Le diagnostic une fois posé, l’indication est le
traitement antiphlogistique, en rapport avec le degré de la maladie. Si l’inflammation s’est surajoutée à un rétrécissement organique , préalablement constaté , on devra attaquer la complication , avant de rien entreprendre contre la lésion organique.
Rétrécissements organiques. — Les rétrécissements organiques ont été considérés par les anciens , comme étant toujours consécutifs aux gonorrhées ; on admettait que , dans tout écoulement vénérien , il y avait ulcération, et que la suppuration de l’iilcère constituait l’écoulement blennorrhagique. D’après cette théorie, ils étaient conduits à penser que la plupart des rétrécissements organiques n’étaient dus qu’à des fongosités, des carnosités , ou des cicatrices dures , calleuses, en forme de brides. Mais , John Hunter, dans son Traité des maladies vénériennes , s’est élevé contre ces idées. De la discussion à laquelle il se livre dans son ouvrage, il résulte : 1° que les rétrécissements organiques n’ont pas pour cause constante une blennorrhagie antérieure , puisqu’il a observé un cas où la circonstance d’un écoulement antérieur manquait ; 2° que l’analogie des rétrécissements de l’urètre, avec ceux que l’on rencontre dans plusieurs canaux du corps humain, tels que l’œsophage, le rectum, l’anus, le prépuce , le canal nasal , permet de considérer ceux de l’urètre , comme indépendants d’une blennorrhagie ; 3° enfin, que la présence d’un ulcère dans un urètre atteint de gonorrhée n’ayant pas encore été démontrée, on ne peut raisonnablement attribuer un rétrécissement, à la cicatrice consécutive à un ulcère problématique.
Depuis lors, il a été établi, d’une manière incontestable , que la blennorrhagie existe sans ulcères , qu’elle n’est autre chose qu’une inflammation catarrhale , développée sur la muqueuse urétraîe, et comme telle, pouvant amener des indurations, des engorgements, soit dansla muqueuse phlogosée, soit dans les tissus sous-jacents. Le mécanisme de ces indurations est facile à comprendre : sous l’influence de l’inflammation, il se fait des épanchements de lymphe coagulable dans les mailles des tissus ; par conséquent il y a augmentation d’épaisseur des parois, engorgement qui, ne pouvant s’étendre du dedans au dehors, parce qu’il est bridé par les lames fibreuses ou les couches musculaires, gagne l'intérieur du canal dont il obstrue la lumière.
De la diversité des idées qu’on a professées sur la nature des rétrécissements, il est résulté deux indications de traitement bien différentes. Les anciens, tout préoccupés de la destruction des fongosités , des callosités , des carnosités , ont porté le caustique sur les rétrécissements pour les consumer. Aussi, Alphonse Ferri, Ambroise Paré, Guillaume Loiseau, Fabrice d’Aquapendente et tant d’autres, se servaient de poudres escarrotiques très-violentes.
Les modernes , au contraire, voulant seulement transformer l’inflammation chronique en inflammation aigüe , y déterminer une sorte de métasyncrise salutaire, ont employé la dilatation et la cautérisation. La scarification ne date réellement que d’une vingtaine d’années.
Forme des rétrécissements . — Les rétrécissements affectent des formes différentes. M. Amussat les a toutes ramenées à quatre chefs principaux, savoir :
1° Les brides ; 2° les rétrécissements valvulaires; 3° les rétrécissements par gonflement chronique de la muqueuse du canal , avec ou sans induration du tissu cellulaire sous-jacent; 4° les rétrécissements calleux.
1° Les brides sont de petites lignes blanchâtres , filiformes, situées surtout à la paroi inférieure du canal. Elles sont transversalement placées, en forme de pont, difficilement appréciables à l’œil, mais très-perceptibles au toucher, si l’on promène l'ongle sur la muqueuse d’arrière en avant. Comment se forment-elles? Ducamp les considérait comme de fausses membranes, des adhérences consécutives à une inflammation des parois. Selon cet auteur, le rétrécissement, continuellement irrité par le passage des urines, s’enflammait et sécrétait une humeur qui, en s’organisant, réunissait les parois du canal. Pour M. Amussat, les brides ne sont que le résultat d’une induration dans un point quelconque du canal. Le jet d’urine , trouvant un obstacle, le soulèverait , le pousserait en avant, et ce repli , grandissant de jour en jour , constituerait la bride. Je crois que cette explication est ingénieuse et tout au moins préférable à celle de Ducamp.
2° Les rétrécissements valvulaires ne sont autre chose que des brides qui occupent la circonférence complète du canal, et dont le mécanisme
est identique au précédent. Ces valvules sont excessivement étroites ; elles présentent l’aspect d’un fil qui serrerait l’urètre. Selon M. Amussat, les rétrécissements valvulaires seraient les plus communs; mais les observations de Ducamp, de MM. Civiale et Lallemand prouvent, au contraire, la rareté de cette sorte de rétrécissements, eu égard aux deux espèces suivantes.
3° Les rétrécissements par un gonflement chronique de la membrane muqueuse , avec ou sans induration du tissu cellulaire sous-muqueux , sont plus fréquents chez le vieillard que chez l’adulte. Ils affectent une étendue variable de quelques lignes à un pouce et plus. Le plus souvent consécutifs à une biennorrhée longue et intarissable , qui siège dans un point très-circonscrit du canal , ils peuvent se développer aussi à la suite de l’emploi longtemps continué des sondes à demeure. Voici les caractères anatomo-pathologiques qu’ils présentent. — Au niveau de l’obstacle, la muqueuse est rouge, injectée, boursoufflée. Ordinairement le tissu cellulaire sous-jacent est, à proprement parler, le siège réel des rétrécissements ; c’est lui qui forme le relief et l’obstacle; il est rouge, induré, et adhère, plus fortement que dans les autres parties du canal, à la muqueuse urétrale au dedans et à la tunique fibreuse en dehors. L’induration peut être bornée à un point circonscrit des parois, et alors il siège le plus souvent à la paroi inférieure ; mais , il est plus fréquent de voir le pourtour du rétrécissement presque entièrement serré par le tissu induré, qui représente alors la disposition de la prostate autour de la portion prostatique de l’urètre. A partir des points les plus rétrécis, l’induration décroît en avant et se perd insensiblement entre les feuillets fibreux et muqueux qui lui servent de gaine , de telle sorte que la coupe antéro-postérieure du canal offre l’aspect d’un fuseau , renflé à son milieu.
4° Les rétrécissements calleux sont caractérisés par des carnosités, des indurations, des nodus, non-seulement delà muqueuse, mais encore des divers tissus sous-jacents. C’est ainsi que l’on voit les cellules des corps spongieux remplies d’une matière gélatino-albumineuse plus ou moins solidifiée , quelquefois cartilagineuse. Le tissu cellulaire sousmuqueux est ordinairement induré , mais la muqueuse qui le recouvre est
souvent exempte d’altérations. Suivant M. Amussat, cette espèce serait toujours consécutive à des cautérisations réitérées et à des cicatrices.
A ces quatre sortes de rétrécissements il faut joindre les cicatrices inodulaires, quelles qu’en soient les causes, et les végétations dont l'existence est admise par plusieurs auteurs.
Les rétrécissements par gonflement chronique de la muqueuse avec induration du tissu sous-jacent, et les rétrécissements calleux, sont les plus fréquents ; il importe de signaler une disposition qui est commune à toutes les coarctations , mais qui est plus marquée dans ces deux classes. En arrière du rétrécissement, l’induration cesse plus brusquement qu’en avant, et l’on trouve, à la partie postérieure de l’obstacle , une dilatation en ampoule plus ou moins considérable, que M. Amussat a comparée à un anévrysme. En avant, au contraire , le canal subit, à la longue un resserrement dans tous les points , qui parfois ne lui permet pas d’admettre une bougie ordinaire. Le premier fait anatomique est souvent apprécié dans le cathétérisme. Quand on introduit un instrument dans un rétrécissement de ce genre, on sent le cathéter s’engager peu à peu dans un canal de plus en plus étroit, contre les parois duquel il frotte du dedans au dehors; puis, on perçoit la sensation d’un obstacle franchi tout-à-coup , ce qui annonce que le bec du cathéter vient de passer dans la partie postérieure du rétrécissement. Cette partie postérieure est dilatée, surtout aux dépens de la paroi inférieure : elle est recouverte d’une muqueuse injectée , souvent ramollie , quelquefois ulcérée ; les sinus de Morgagni y sont plus manifestes qu’à l’état normal ; la sécrétion des follicules y est plus active, et il n’est pas rare de voir que l’ouverture de l’une de ces glandes mucipares soit l’orifice interne d’un trajet fistuleux. On a cité des cas de rupture de cette poche et d’infiltrations urineuses graves, par distension de ses parois. Il me semble que, dans l’immense majorité des cas , on doit attribuer cette solution de continuité , moins à l’effet physique de la distension par l’urine , qu’à l’inflammation ulcérative qui s’empare de cette cavité. Quoiqu’il en soit, ces deux faits, dilatation de l’urètre en arrière , diminution du calibre en avant de l’obstacle, se rattachent à deux grandes lois. Les parois de tous les canaux excréteurs de l’économie qui
ne fonctionnent pas ou qui fonctionnent mal , ont une grande tendance à se resserrer, sans s’oblitérer complètement : voilà l’explication du phénomène qui se passe à la partie du canal antérieur à l’obstacle. « Ce phénomène, dit M. le professeur Estor, ressemble à celui qu’on observe dans les artères , l’œsophage , l’intestin rectum, et les autres conduits naturels, quand ils ne sont plus traversés par les liquides ou les solides qui ont coutume de les traverser. » La dilatation postérieure au rétrécissement est une conséquence de la loi d’attribution ou de substitution organique , en vertu de laquelle un organe qui est empêché d’agir, la vessie distendue par l’urine , est souvent suppléé par un autre.
Siège des rétrécissements. — L’étude des rétrécissements de l’urètre présente peu de points aussi litigieux que la question de leur siège ; ces dissidences reconnaissent pour cause les différentes mensurations qu’on a employées pour déterminer la longueur totale de l’urètre et l’étendue relative des portions du canal. D’un autre côté, chaque espèce de rétrécissement ayant un siège de prédilection , il aurait fallu s’entendre sur l’espèce qu’on étudiait. D’après Sœmmering , les rétrécissements existeraient presque toujours à la partie postérieure de l’urètre , dans le voisinage du bulbe , rarement au devant de celui-ci , mais jamais dans cette partie du canal qui se trouve enveloppée de la prostate. Cependant , des autopsies prouvent qu’ils peuvent exister dans la région prostatique. John Hunter, qui nie aussi leur existenceau niveau de la prostate, dit qu’ils ont leur siège de prédilection dans la partie du canal qui avoisine la partie bulbeuse. « On en trouve quelquefois, continue-t-il, au devant du bulbe, mais rarement au-delà.» Ducamp affirme que , le plus souvent, on les trouve à quatre pouces six lignes , ce qui , d’après ses mensurations , les placerait un peu en avant du bulbe. M. Amassât déclare qu’ils n’existent jamais au-delà du renflement bulbaire, et M. le professeur Lallemand dit , au contraire, qu’ils siègent à la courbure sous-pubienne, c’est-à-dire au niveau de la portion membraneuse. Quelque difficile que soit le choix d’une opinion entre des hommes d’un si grand mérite, on peut cependant établir, en règle générale , que les rétrécissements se rencontrent surtout sur les limites des parties les plus larges du canal ; or, le point le plus large étant
le cul-de-sac du bulbe , il faut en déduire qu’ils siègent à l’entrée de la portion membraneuse , c’est-à-dire à une profondeur de quatre pouces huit lignes : ceci est surtout vrai pour les coarctations par induration et celles par callosités. Quant aux brides et aux rétrécissements valvulaires , on les voit surtout dans la portion droite et la plus antérieure du canal , entre la fosse naviculaire et le cul-de-sac du bulbe.
Nombre et longueur des rétrécissements. — Le nombre des rétrécissements varie depuis un jusqu’à six (John Hunter) et plus. M. Lallemand a constaté la présence de sept obstacles. (Observ. 7me.) Cette assertion est d’un grand poids ; mais , en général , il est facile de se convaincre , d’après les observations que les praticiens ont laissées, que le plus souvent il n’existe qu’un rétrécissement. S’il n’y en a qu’un , il siège au bulbe ; s’il y en a plusieurs, l’un d’eux siège toujours au niveau du canal. La multiplicité des coarctations apporte un trouble plus grand dans l’évacuation des urines. Le rétrécissement est-il unique? Le jet, quoique plus mince, peut être projeté assez loin. Est-il multiple ? La force d’impulsion du jet s’use contre les obstacles nombreux qu’il heurte , et le liquide s’écoule perpendiculairement, goutte à goutte.
La longueur est en rapport avec l’espèce du rétrécissement. Ainsi, tandis que les brides et les valvules présentent une longueur d’une ou deux lignes au plus , les rétrécissements avec induration et par callosités occupent depuis trois lignes jusqu’à un pouce six lignes , vingt lignes (M. Lallemand); quelques auteurs ont noté des rétrécissements de deux et trois pouces. Suivant M. Pasquier, il faudrait regarder ces rétrécissements étendus dans une grande partie du canal , comme la réunion d’un grand nombre de petites coarctations.
ÉTIOLOGIE.
Au premier rang des causes productrices des rétrécissements se place la blennorrhagie. John Hunter qui nie avec raison que les coarctations soient constamment le résultat des ulcérations gonorrhéïques, ne se prononce pas d’une manière aussi franche sur la question de savoir si les
blennorrhagies produisent par elles-mêmes les rétrécissements. Cependant, se fondant sur la quantité considérable d’individus affectés de gonorrhées et le petit nombre relatif de sujets atteints de coarctations, il serait porté à ne pas admettre le rapport de cause à effet, qu’on a établi entre ces deux maladies, et à ne voir dans ces faits , qu’une simple coïncidence ; il faut constater pourtant, qu’il ne cite que deux observations de malades atteints de rétrécissements et exempts de blennorrhagies antérieures.
Ceux qui assimilent les suites de toute blennorrhagie aux suites de tout chancre syphilitique, ont avancé que les rétrécissements sont sous la dépendance de la diathèse vénérienne. S’il en était ainsi, nul doute que le traitement antisyphilitique ne guérît les coarctations : Naluram morborum ostendunt curationes. Or, l’expérience prouve l’inefficacité des spécifiques contre la maladie dont il est question.
Pour nous, l’explication de la production des rétrécissements par les blennorrhagies, se trouve naturellement dans la théorie de l’inflammation et de ses effets. La blennorrhagie étant l’inflammation catarrhale de l’urètre, la muqueuse est gonflée, turgescente; il y a un rétrécissement inflammatoire plus ou moins appréciable dans la miction. — Si cette inflammation se prolonge longtemps, si elle est maltraitée , si par des moyens violents on jette le trouble dans la fonction morbide, la résolution ne se fait pas, et l’inflammation passe de l’état aigu à l’état chronique. Or, dans cette transition, l’inflammation se circonscrit et se fixe en un point ; ce point est le germe du rétrécissement. Sans cesse irrité par le passage des urines, par l’excitation des organes génitaux, par les abus de toutes sortes, ce
point est en proie à une inflammation qui marche sourdement, et constitue peu à peu un véritable rétrécissement.
Deux manœuvres favorisent surtout l’évolution de ces actes, à savoir : les injections irritantes et la rupture de la corde dans la chaudepisse cordée. Cette dernière pratique déchire les parois du canal, la paroi inférieure surtout, quelquefois le tissu spongieux, et détermine une hémorrhagie qui soulage momentanément le malade ; mais bientôt un épanchement de lymphe plastique se fait, une cicatrice se forme et produit "ainsi un rétrécissement de la pire espèce. En effet, tous les traumatismes de l’urètre , les
coups, les chutes, les blessures qui s’accompagnent de solution de continuité et de perte de substance, sont de très-fâcheuse nature , parce que leur guérison exige l’interposition d’un tissu cicatriciel entre les lèvres de la plaie, et l’on sait la tendance fatale de ce tissu à se crisper. Les observations de rétrécissements par perte de substance, citées par MM. Lallemand et Franck, agrégé de cette faculté, en attestent toute la gravité.
Il faut signaler encore toutes les causes d’excitation du canal et de la sphère génito-urinaire, coït, masturbation, équitation, etc.
Quelques faits rares tendraient à prouver que la diathèse scrofuleuse peut engendrer des rétrécissements dans l’urètre ; on en lit un cas dans John Hunter, et le professeur Delpech paraît assez porté à l’admettre : il serait nécessaire d’étayer cette assertion par des observations plus nombreuses* Mais une cause interne qui est hors de doute , et qui agit manifestement chez quelques sujets, c’est une tendance particulière de tous les canaux de l’économie au resserrement.
SYMPTOMATOLOGIE.
Les symptômes des rétrécissements de l'urètre sont locaux et généraux. Les symptômes locaux sont les premiers perçus par le malade. Ils se rapportent aux deux fonctions auxquelles participe le canal, l’émission de l'urine et l’éjaculation du sperme.
Le malade s’aperçoit d’abord que le jet de l’urine diminue de volume et de force de projection : le jet est plus délié, moins fort et moins long ; il est contourné en spirale, en tire-bouchon, ou aplati en lame de couteau. Dans certins cas, il est bifide, fourchu, comme disait Ambroise Paré. Il faut remarquer que ces altérations du jet, quoique très-fréquentes, ne sont pas un signe pathognomonique, et qu’il est des individus, dont le canal est libre, nullement coarcté, et dont le jet est pourtant divisé et tournoyant. Quelque temps après, le malade éprouve des pesanteurs dans la région périnéale, quelques picotements dans l’urètre , avant et après la miction. Le besoin d’uriner se fait sentir plus souvent; il est impérieux, et chaque fois que le malade le satisfait, il reste un temps plus long à se débar-
rasser du liquide : quelques gouttes s’écoulent encore du canal , alors qu’il croit avoir terminé. La raison de ce phénomène se trouve dans la dilatation qui existe à la paroi postérieure du rétrécissement, et qui fait fonction de poche vésicale supplémentaire. L’urine, retenue derrière l’ohstacle, n’est pas soumise aux contractions vésicales , et tombe goutte à goutte, à peu près comme l’eau qui s’échappe du sabot du remouleur. Si cet écoulement est continuel, il y a incontinence d’urine. La vessie ne se vide pas entièrement, de sorte que le malade peut recommencer d’uriner quelques minutes après. Ducamp est le premier qui ait expliqué ce fait d’une manière satisfaisante, en constatant sur lui-même que les contractions vésicales n’ayant qu’une durée déterminée, les urines, chassées en un jet plus mince, mettent à s’écouler plus de temps que ne dure la force d’expulsion de la vessie.
Peu à peu, la lutte qui s’établit entre les contractions du réservoir urinaire et l’obstacle, finit par user le ressort de la vessie, comme dit M. Lallemand, et la rétention d’urine s’établit. La rétention d’urine a été divisée en trois degrés : la dysurie, quand le liquide sort par jet, mais avec peine; la strangurie, quand, malgré les efforts du malade , il ne s’écoule que goutte à goutte , et enfin l’ischurie, quand il y a impossibilité complète d’uriner. Il est digne de remarque que la même cause , un rétrécissement , peut produire deux effets physiologiques diamétralement opposés : l’incontinence et la rétention d’urines. Ce dernier effet est trèsgrave: il arrive tout-à-coup, et sans que le malade ni le médecin puissent le prévoir ; l’influence d’un froid subit qui arrête quelque sécrétion naturelle, un exercice violent , un retard apporté dans l’évacuation de la vessie, suffisent pour produire cet accident.
Les altérations de ce dernier organe paraissent à cette période. Ses parois s’hypertrophient aux dépens de sa cavité qui se trouve diminuée : La vessie se racornit comme celle des vieillards , ou bien les fibres musculaires, obligées d'entrer en contraction plus souvent et avec plus de force , font saillie en dedans et donnent à l’organe cet aspect désigné sous le nom de vessie à colonnes. Toutes les parties du système urinaire étant solidaires ? les ureteres et les bassinets sont élargis. L’inflammation
gagnant de proche en proche , les muqueuses sont ramollies ou épaissies et souvent ulcérées , enfin les reins sont eux-mêmes le siège d’altérations organiques. D’un autre côté, les orifices des canaux prostatiques sont distendus , au point d’admettre le bec d’une sonde ; la sécrétion de leur glande est augmentée. La prostate elle-même s’hypertrophie, contribue à obturer le canal à ce niveau , et sa tuméfaction explique les envies d’aller à la selle, envies fréquentes et illusoires qui tourmentent sans cesse le malade.
L’émission de la semence subit aussi des modifications qui varient suivant le degré du rétrécissement. Si l’obstacle est peu considérable , l’éjaculation est peu empêchée ; mais, dans les rétrécissements épais , il n’en est pas de même. La turgescence du canal pendant l’érection , rétrécit l’urètre et tend à obturer la lumière de l’obstacle, de sorte que le sperme, au lieu d’être projeté en avant, s'écoule en bavant, au déclin de l’orgasme vénérien. D’autres fois , il rebrousse chemin, parce qu’il est arrêté par la coarctation , tombe dans la vessie , et sort ensuite mêlé aux urines : l’impuissance peut donc être la conséquence d’un rétrécissement. Il arrive que, dans d’autres cas, un résultat contraire provient delà même cause. Le sperme, loin d’être retenu, est, au contraire, rejeté avec une facilité et une fréquence morbides ; il y a des pollutions diurnes et nocturnes, des pertes séminales. Ces accidents sont produits par l’inflammation de l’urètre, qui s’est étendue par voie de continuité et de sympathie jusqu’aux conduits éjaculateurs et aux testicules. On a même vu des hydrocèles reconnaître pour cause un rétrécissement, et disparaître avec l’obstacle.
Après la copulation , les malades éprouvent, les uns une rétention temporaire d’urines, les autres une facilité plus grande à évacuer la vessie : à ne consulter que les renseignements que j’ai recueillis dans les hôpitaux, il serait bien plus fréquent de rencontrer des malades qui se trouvent soulagés par l’accomplissement de cet acte. A l’bopital St- Éloi, l’un deux m’a affirmé qu’il s’était livré aux plaisirs de l’amour sans ménagements , depuis qu’il avait remarqué le bien-être passager que chaque rapprochement sexuel procurait à l’émission des urines. Il me
semble que cet effet pourrait être expliqué par la détente que l’excrétion dusperme produit dans tout le système génito-urinaire» et par la solution momentanée du spasme qui complique si souvent les rétrécissements organiques.
Par suite de l’inflammation chronique de la muqueuse urétrale, des écoulements muqueux, puriformes, s’établissent. L’urine] elle-même s’altère ; elle devient blanchâtre , fétide , ammoniacale , quelquefois glaireuse ( catarrhe vésical). Des abcès peuvent se former autour de l’urètre , et des fistules s’établir par suite de l’ulcération de la muqueuse.
A cette période de la maladie , les symptômes généraux paraissent. Les organes digestifs fonctionnent mal; il y a de l’inappétence, delà constipation , alternant avec un mouvement diarrhéique de plus en plus prononcé ; il survient des sueurs urineuses. Le trouble dans l’appareil de la circulation s’accompagne d’une fièvre qui est intermittente , analogue à celle qui résulte des manœuvres pratiquées sur l’urètre. Cette fièvre en a souvent imposé pour une fièvre intermittente ordinaire , attaquable par le quinquina; mais, dans l’immense majorité des cas , l’écorce du Pérou échoue complètement. Le malade devient irascible , hypocondriaque, enclin au suicide; il maigrit, et tombe dans un marasme dont il ne se relève plus.