‹ Consolations à ceux qui pleurent au Trésor des malades [microforme]Chapitre 20 sur 89 · LETTRE DE SAINT JEROME · texte numérisé non relu

LETTRE DE SAINT JEROME

A SAINTE PAULE POUR LA CONSOLER SUR LA MORT DE BLESILLA, FILLE DE CETTE SAINTE DAME ;—HISTORIQUE DE LA MALADIE DE LA PIEUSE VEUVE.—(Extrait de la vie de Sainte Paule d’après Saint Jérome, par Lagrange.)

Depuis sa dernière maladie, la santé de Blesilla paraissait plus affermie que jamais, et elle marchait avec l’ardeur que nous avons vue, dans la voie de sa mère et de sa sœur, comblant de joie Paula, remplissant d’admiration Marcella et saint Jérôme.

Hélas ! les larmes étaient bien près de cette joie. Peu de temps après la mort de Prætextatus, vers le mois de novembre de cette année 384, la fièvre, comme il arrive souvent aux malades à cette époque redoutée de la chute des feuilles, ressaisit Blesilla, et la mit en peu de jours aux portes du tombeau.

La nouvelle que la fille de Paula était encore une fois en danger jeta la consternation, non-seulement au palais de Paula et à l’Aventin, mais encore dans toute la société patricienne, où Paula était vénérée,

et où Blesilla, par ses rares et charmantes qualités, s'était fait tant d’amies. Le peuple même, qui la connaissait et l’aimait, en fut affecté. Le mal cependant marcha avec une effrayante rapidité, et bientôt, il n’y eut plus d'espérance. Dieu avait agréé la bonne volonté de la jeune femme : ; Sa générosité avait compensé la courte durée de sa pénitence. Quatre mois s'étaient à peine écoulés depuis sa conversion à la vie fervente, et déjà Dieu la jugeait mûre pour la couronne, et cueillait cette fleur pour le ciel !.

Sa mort fut de celles dont l’histoire seule des Saints offre l'exemple, qui ravissent et qui font pleurer. Elle avait vingt ans, et elle allait mourir! Sa mère, ses sœurs, ses proches, ses amies, Marcella et saint Jérôme, tous ceux qui l'avaient aimée sur la. terre, entouraient son lit funèbre et fondaient en larmes. Seule Blesilla ne pleurait pas. En vain la fièvre la dévorait, en vain elle était là, haletante sous les étreintes de la maladie : un reflet

1 Blesilla est honorée somme Sainte, dans quelques martyrologes, le 22 janvier. (Baronus, tom. IV, ad annum 384.)

céleste illuminait son pâle visage; je ne sais quelle beauté qui n'était pas de Ja terre, comme un dernier rajoe de l'âme prête à s'échapper, la transfigurait.

Une ombre cependant passa tout à coup sur son front, une larme apparut dans s1s yeux: mails ce n'était pas de quitter la vie ‘au’elle pleurait, l'admirable jeune femme, c'était de n'avoir pas à présenter à Dieu une assez longue péaitence ni un cufisant trésor de mérites. On l’entendit alors £e recommander avec instance à tous ceux qui Pertouraient. :‘ Oh! priez bien le Seigneur Jésus, leur dit-elle, d’avoir compassion de mou âme, puisque je meurs avant d’avoir pu accomplir ce qui était dans mon cœur pour lui !, ”

Ce furent ses dernières paroles. Ce regret de la jeune mourante émut tout le monde

jusqu'aux larmes. JCrôme s’empressa de

lui répondre et de la consoler. “ Ayez confiance, chère Blesilla, lui dit-il; ces vètements blancs que vous portez depuis votre

consécration au Selgneur,, doivent vous

1 Orate Dominum Jesam ut mihi ignoscat, quia implere non potui quod volebam, (Æpist.

2, ad Paulam, super obitu Blesillæ )

rassurer. Comme eux, votre âme est pure. Votre retour à Dieu ne date pas, il est vrai, de bien loin; mais 1l a été si généreux, qu il n’est pas venu trop tard. ! ”? Ces paroles firent entrer une profonde paix dans l'âme de la fille de Paula. Bientôt après, comme s'exprime saint Jérôme, ‘“se dégageant des liens du corps, la blanche colombe s’envolait au ciel, la fille de Dieu exilée ici-bas rentrait dans l'héritage paternel ? ! ”?

Le coup fut affreux pour Paula. Tant d’affections saintes, de pieuses joies et d’espérances maternelles étaient en un moment, dévorées par cette tombe ! Son âme si forte n’y tint pas, et sa douleur passa même toutes les bornes. La sainte la courageuse veuve disparut entièrement sous la mère. Elle voulut au moins, triste conso-

1 Secura esto, mi Blesilla, sentiens vestimenta tua candida. Candor vestium sempiternæ virginitatis est puritas. Confidimus probare vera qaæ dicimus : numquam est sera conversio. (Zbid.)

2 Sarcinâ carnis abjectâ ad suum anima revolavit auctôrem, et in antiquam possessionem diu peregrinata conscendit. (/bid.)

lation d’un deuil inconsolable, dernier témoignage d’un amour à jamais brisé, que

des obsèques magnifiques fussent faites à

sa fille chérie. A Rome d'ordinaire ces cérémonies funèbres avaient lieu, pour les patriciens surtout, avec beaucoup d’appareil. Tous les parents et tous les amis du mort se faisaient un devoir d'y assister.

Et ici, un intérêt particulier pour cette jeune femme, si brillante autrefois dans le monde, et si généreuse au service de Dicu, récemment revenue des portes de la mort, et de nouveau et si soudainement frappée, et aussi une compassion pleine de respect pour sa vénérable et malheureuse mère, attirèrent une grande foule aux funérailles de Blesilla. Le long cortége, composé de toute la noblesse romaine, s’avança à travers les rucs, remplies d’un peuple immense et attendri ; à la suite du cortége venait le cercueil de la jeune défunte, reconver d'un voile d’or: l'austère saint Jérôme, qui approuvait peu cette pompe, n’osa pourtant rien empêcher !.

1 Ex more parantur exequiæ, et nobilium

ordine præeunte, aureum feretro velamen obtenditur. (Zbid.)

6 COXSOLATIONS

Paula s'était crue assez de force pour accompagner Blesilla à sa dernière demeure ; elle s'était trompée; après avoir fait quelques pas, elle s'évanouit, ct il fallut la ramener demi-morte, à la maison.

Ce.spectacle émut péniblement la foule, toujours si prompte à se prevenir, et des murmures excessifs et violents comme tous les murmures populaires, se firent entendre. Le peuple interprétait à sa façon, cette douleur maternelle : * N'est-ce pas ce qu'on a dit souvent ? Cette pauvre femme pleure sa fille, qu'on Jai a tuée par les jeûines, et qui ne Jui laisse pas de petits-enfants parce qu’on l’a empêchée de se marier. Il faudrait chasser de la ville cette détestable race des moines! les Japider ! les jeter dans le Tibre! Ce sont eux qui ont séduit cette pauvre matrone.

On voit bien qu'on l’a faite moinesse malgré elle; car jamais femme païenne n’a pleuré autant ses enfants. ?7

Cette douleur dont Paula n'avait pas

2 Matronam miserabilem seduxerunt ; quæ, quäm monacha esse noluerit, hinc probatur, quod nulla gentilium ita suos unquäm fieverit filios. (Zbéd,)

été maîtresse aux funérailles de sa fille, les jours qui s’écoulaient, loin de l’adoucir, ne faisaient que l’augmenter, KElle en était accablée. Kn vain, pour se fortifier elle-même, et en signe d’acquiescement douloureux à la volonté divine, voyait-on sa main tracer sans cesse de rapides signes de croix sur sa bouche et sur son cœur ;

maloré elle son cœur succombait!, ‘ I”1mage de sa fille chérie ne pouvait pas quitter ses yeux. Sans cesse elle se rappelait les paroles de Blesilla, ses caresses, ses prévenances, sa charmante conversation.

Avoir perdu cela pour jamais ! cette pensée lui était insupportable, et ses larmes recommencçaient sans fin à couler, et à de certains moments, quand un souvenir plus vif la saisissait, elle ne pleurait pas seulement, la pauvre mère, elle poussait des cris déchirants, ne pouvait plus prendre aucune nourriture, et on craignait sérieusement pour ses jours 7.”

1 Cum 08 stomnchumqne sigvaref, et matris

dolorem créifäiteretur impressione lenire, superabatt CU, (Epilaph Paulæ.)

2 Ante oculos tuos filiæ semper imago versa, tur.… Redit tibi in memoriam confabulatio ejus-

66 s CONSOLATIONS

C’en était trop, et Jérôme comprit qu'il fallait absolument arrêter ces larmes, et ppeler toutes les puissances de la foi et de la charité au secours de ce cœur brisé.

Mais lui-même aurait eu besoin d’être consolé. De toutes ses disciples, Blesilla était celle à qui il s’étuit le plus dévoué ; c'était lui qui avait, plus que personne, décidé et soutenu sa conversion; il en poursuivait l’œuvre avec bonheur, en dépit des colères patriciennes; 1l connaissait toutes les vertus de cette rare jeune femme, et jusqu'où elle pouvait aller un jour dans le bien : cette mort qui anéantissauit toutes ces belles et chères espérances, le frappait vivement luimême, et il souffrait dans son âme toutes les tortures de Paula.

Mais, jugeant nécessaire, et avec raison de faire un effort sur son cœur pour venir au secours de Paula, il écrivit à cette mère, désolée, avec ses larmes, comme il le dit lui-même, ! une lettre, admirable de déliblanditiæ, sermo, consortium ; et quod his cares pati non potes. Ululas et exclamitas, et quas,

quibusdam facibus accensa, quantbm in te esti tui semper homicida es. (Æpist. 22, ad Paulam.

1 Totus hic liber fletibus scribitur, (Zbid.)

catesse, de sensibilité et de foi chrétienne. L’antiquité ecc'ésiastique a peu de pages aussi tendres et aussi belles, et elles peu.

vent servir à consoler encore non-sculement ces ineffables douleurs des mères, auxquelles rien n’est comparable, mais tout pauvre cœur dans ces cruelles épreuves, dans ces séparations affreuses dont la vie abonde, et que toute âme humaine counaît à son heure ici-bas.

Car enfin, dans ces coups qui étourdissent et où, tout d’abord, on ne voit rien, il y a pourtant une raison à se faire; dans ces ténèbres que les grandes douleurs répandent sur l’âme, il y a pourtant des lumières à chercher ; il ne faut pas qu’un deuil, si sacré qu’il soit, voile tout de ses. ombres ; l'âme chrétienne doit se courber, mais se relever aussi sous la main de Dieu :

c'est ce que saint Jérôme essaie pour Paula et pour lui-même,

Il commence, comme il faut commencer toujours avec ceux qui souffrent, par pleurer avec Paula: “ Qui donnera de l'eau à ma tête ; et à mes yeux, une source de larmes ? et je pleurerai, non pas comme Jérémie, les morts de mon peuple, ni

comme le Sauveur, les malheurs de Jéru:

salem ; mais je pleurerai la sainteté, la douceur, l’innocence, la chasteté, toutes les vertus emportées avec Blesilla dans la tombe! Ce n’est pas cependant celle qui nous a quittés non, ce n’est pas elle qu'il faut plaindre, mais nous, qui l’avons perdue !... ?” Puis il ajoutait : “ Mes joues sont baignées de larmes, les sanglots étouffeut ma voix, l'émotion retient la parole sur mes lèvres... Hélas ! qu'est-ce que je fais ? Je veux arrêter les larmes d’une mère, et je pleure moi-même. Pauvre consolateur que celui qui ne sait pas dominer sa douleur, et qui ne trouve, au lieu de paroles, que des gémissements. Pourtant Jésus lui-même pleura L:sare, parce qu’il l’aimait. J'en atteste, 6 Paula, ce Sauveur à la suite duquel marche maintenant votre fille, et ses saints anges, dont elle est devenue la compagne, je ressens tout ce Lies vous souffres : n’étais-je pas aussi son père ? N’avais je pas formé et nourri tendrement son âme par toute la charité que Jésus-Christ : vait mise dans mon cœur pour elle! ? ”

1 Lacrymis ora complentur, singultus occupat

Mais enfin, maloré cette douleur si vivement exprimée, il faut bien chercher à relever cette mère. D'où Jérôme tirera-til les fortes consolations qu'il veut apporter à Paula ?

Il était nécessaire d’abord de répondre à cette plainte douloureuse, à ce doute affreux qui assaille les âmes, même les meilleures, dans les coups en apparence immérités, devant l’abîme des jugements de Dieu et le mystère impénétrable de ses voies. Ce doute, saint Jérôme Péprouvait comme Paula elle même: “ Et j'ai dit :

C’est donc en vain que j'ai purifié mon cœur et lavé mes mains parma les innocents. Et j'ai cherché à pénétrer ce mystère, et mes yeux n'ont vu là qu'un grand trayail ; jusqu'à ce que je fusse entré dans le sanctuaire de Dieu, et que j'eusse re-

gardé la fin des choses. ”

vd ÉEni, et hærentem linguam commota viscera non laxânt. Quid agimus ? Matris prohibituri lacrymas, ipsi plangimus.. Non est optimus consolator quem proprii vincunt gemitus. Testor, mi Paula, Jesum, quem nunc Blesilla sequitur, eadem me dolorum perpeti tormenta quæ Fr patrem spiritu, nutritium charitate, id.

Ce sanctuaire de Dieu, c’est la foi seule qui l’entr'ouvre; cette fin des choses, c'est la foi seule qui en a le secret. Au doute de la nature, Jérôme répond par la certitude de la bonté de Dieu :

‘ Dieu est bon, et tout ce qui vient d'un Dieu bon est nécessairement bon, et pour notre bien. Voilà ce que doit se dire, avec une pleine acceptation, la mère qui perd son enfant, comme l'épouse qui perd son mari, comme quiconque est atteint par quelques-uns de ces maux qui pleuvent sur la vie humaine, la pauvreté, la maladie, la souffrance. Nous disons que nous croyons au Christ : eh bien ! sachons donc nous abandonner à ses saintes volontés. 1! ”

Cette pensée si simple et si vraie aurait pu suffire à Paula pour se plonger, les yeux fermés et le cœur confiant, dans l’abîime des jugements de Dieu; mais, à ce premier motif de consolation, pris dans les certitudes de la foi, saint Jérôme en

1 Bonus est Deus, et omnia quæ bonus facit bona sint necesse est.. Qui se credere dicit Christo, in omnibus Christi judiciis gaudeat, (Zbid.)

ajoute un autre, pris dans les certitudes de l'espérance, et il le développe à Paula dans ce puissant langage et ces profondes allégories des saintes Ecritures qu'elle aiwait tant: “ Que l’on pleure les morts, mais ceux que l’abîme reçoit dans ses feux.

Nous, fidèles, que la troupe des anges environne au sortir du monde, et audevant desquels vient le Christ, affligeonsnous plutôt d’habiter si longtemps dans ces tabernacles de mort; car, tant que nous sommes ici-bas, nous sommes exilés loin du Seigneur. Désirons, désirons aller à lui! Ecrions-nous : 4 / que notre exil dure longtemps ! J'ai habité avec les habitants de Cédur : Combien mon âme y était étrangère ! Car si Cédur veut dire ténèbres, et à cause de cela désigne le monde, dont il est dit: La lumière a lui duns les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas comprise, félicitons notre chère Blesilla, qui des ténèbres a passé à la lumière, et, commençant à peine, a mérité la couronne d’une vertu consommée. Ahl si une mort prématurée, Dieu en préserve à jamais ceux qui l’aiment! l’eût surprise quand elle était tout occupée du siècle, Réjean

MNiisrine

tout énivrée de ses plaisirs, c’est alors qu’il faudrait la pleurer de toutes nos larmes. !

Mais, par la grâce de Jésus-Christ, il y a quatre mois que, foulant aux pieds le monde, elle s’est donnée tout à Dieu. Ne craignez-vous donc pas que le Seigneur ne vous dise :

‘ Paula, est-ce que vous regrettez que votre fille soit devenue ma fille? Vous vous indignez de mes jugements: vos larmes rebelles outragent l'amour qui m'a fait rappeler à moi Blesilla. Vous vous refusez la nourriture non par pénitence, mais par un excès de votre douleur : ch bien! je n’aime pas cette abstinence là ; ces jeûnes ne réjouissent que mon ennemi.

Est-ce donc là ce que vous me promettiez en faisant profession de la vie monastique ?

Est-ce pour cela que vous vous êtes séparée des matrones ? Laissez pleurer ainsi celles qui portent des robes de soie. Si ce n'était pas la défaillance de votre foi sous

1 Revera si sæculare desiderium, et, quod Deus à suis -avertat, delicias vitæ hujus cogitantem, mors immatura rapuisset, plangenda erat, et omni lacrymarum fonte ploranda, ({bid.) | |

l'épreuve, si vous eroyiez bien que votre fille est vivante, pleureriez-vous ainsi de ce qu'elle est passée à une vie meilleure ! ?”

Mais quoi ! ne faut-il rien accorder à la nature dans ces dures épreuves *” Certes, il n’en est pas ainsi. “ La foi ne défend pas de pleurer, mais de pleurer comme les gentils.” Et, en effet, il vient de Dieu même ce grand don des larmes, noble et riche trésor de l'âme humaine, source qui jaillit en nous des profondeurs de la sensibilité et de l'amour. Cette source, quand le coup de la douleur l’entr'ouvre, elle peut couler. Pleurez donc, 6 mères qui avez perdu vos enfants, mails non pas sans mesure et sans consolation. ‘ Nous pardonnons, dit Jérôme, aux larmes d’une mère, mails nous voulons une mesure dans les larmes. Quand je songe que vous êtes mère, oh! non, je ne vous blâme pas de pleurer ; mais quand je songe que vous êtes chrétienne, je voudrais, 6 Paula,

1 Mens ista quæ plangit,sericarum vestium est. Si viventem crederes filiam, nunquàm plangeres ad meliora migrasse, (Zbid.) *

que la chrétienne consolût un peu la mère 1.”

‘ Mais, continue-t-il, la blessure est trop récente, et j'irrite peut-être, malgré mes efforts pour la toucher doucement, la plaie que je veux guérir. ?” Cherchant alors un fort exemple à placer sous les yeux de Paula: ‘ Voyons-donc, lui dit-il, le grand modèle que vous donne Job :

tous les malheurs, tous les deuils fondent sur lui à la fois; et cependant que fait-il ? Il ne cesse pas un seul instant de regarder le ciel avec espérance. C'était un juste, me direz-vous, et Dieu ne le châtiait pas ; il l'éprouvait. Eh bien, vous, Paula, pour tout vous dire en un seul mot : vous êtes juste, ou vous êtes pécheresse. Si vous êtes juste, votre malheur est une épreuve ; et si vous avez péché, pourquoi vous

1 Ignoscimus matris lacrymis, sed quærimus modum in dolore. Si parentem cogito, non reprehendo quod plangis ; si christianam et monacham, istis nominibus mater excluditur.

(Jbid.)

2 Recens vulnus est, et tactus iste quod blandior, non tam curat quäm exasperat, (Tbid.) à

plaindre ? Vous souffrez moins que vous ne méritez. ! ”

S'adressant ensuite au cœur maternel, et ramenant la pensée de la pauvre mère, de la fille qu elle avait perdue à celle qui lui restait, il lui demandait au nom d'Eustochium de ne pas pleurer avec cet excès Blesilla : ‘ Si ce n’est pas assez, pour tarir ces pleurs, de la gloire certaine de votre fille Blesilla, épargnez au moins cette jeune et douce ÆEustochium, dont l'âge est si tendre encore, et qui a tant be. soin de sa mère pour guide et pour appui dans la voie où elle marche. ? ”

Et, parlant enfin avec toute l'autorité de son sacerdoce, comme il le faut bien quelquefois, quand on a tout essayé, avec ces douleurs sans limites, et sans force contre elles-mêmes, qui s’oublient et s’a-

1 Et tu è duobus elige quod velis: aut sancta es, et probaris ; aut peccatrix, ct injuste quereris, minora sustinens quam mereris. (Zbrd.)

2 Parce filiæ cum Christo regnanti; parce saltem Eustochio tuæ, cujus parva adhüc ætas et rudis pene infantia te magistrâ dirigitur. (Zbid.)

76 GONSOLATIONS

bandonnent, il allait jusqu’à dire à Paula de sévères et dures paroles : “ A force d’aimer vos enfants, prenez garde de ne pas assez aimer Dieu!. Il y.a là une ruse de Satan. Il cherche à vous prendre par ce charme étrange des larmes, et, vous mettant sans cesse sous les yeux l’image d’une fille chérie, il espère tout à la fois tuer la mère de celle qui l’a vaincu, et triompher ensuite de sa sœur orpheline et délaissée. Je ne veux pas vous donner de vaines terreurs, et Dicu m'est témoin que je vous parle comme si nous étions au pied de son tribunal : ceslarmes qui n’ont point de mesure, et qui vous conduisent au seuil du tombeau, sont un sacrilége et une incrédulité. Vous poussez des cris et des sanglots, on dirait que vous voulez vous faire mourir, Ecoutez donc Jésus qui vient à vous, plein de bonté, et vous dit :

‘ Votre fille n’est point morte, elle dort.” Vous ne cessez de vous pencher en pleurant sur son tombeau, comme Marie Ma-

1 Grandis in suos pietas impietas in Deum est... Detestandæ sunt lacrymæ, plenæ sacrilegio, incredulitate, quæ non habent modum, et usque ad viciniam mortis accedunt. ({bid.)

deleine sur celui du Sauveur. Eh bien!

comme l’ange à Madeleine, je vous dis:

Pourquoi cherchez-vous une vivante parmi les morts ? ”

Oui, Blesilla était vivante ; et, par une fiction touchante qui n’était pas un artifice oratoire, mais une certitude de la foi chrétienne, Jérôme la montrait à Paula dans la gloire céleste, et faisait entendre à la mère désolée le langage de la fille heureuse : “ Vous qui verses sur votre fille tant de larmes, ne l’entender-vous pas qui vous crie: “Si vous m'avez jamais aimée, Ô ma mère, si vous m’aves nourrie de votre lait, si vous ares formé mon âme par vos paroles et par vos vertus, oh ! je vous en conjure, ne m'envies pas la gloire et le bonheur dont je jouis! Vous croyez que je n’ai plus de mère ; j’en ai une ici, celle du Sauveur ; plus de sœurs ? j'en ai ici une foule que je ne connaissais pas.

Vous pleurez parce que j'ai quitté le monde : je vous plains bien plus d'y être encore, exposée à ses douleurs, à ses périls de toutes sortes. Oh! voules-vous rester ma mère, et me retrouver un jour ? Ne songez qu'à une chose : aimer le Seigneur

et en être aimée, ! C’est à ce prix que vous resterez ma vraie mère. ” Que de choses encore vous dit Blesilla ! et quelles prières elle adresse pour vous à Dieu ! ”

Et ici le vieux prêtre qui vient de faire sur lui-même ce grand effort pour offrir à une mère aflisée toutes les consolations les plus élevées et les plus fortes de la foi, retombe en quelque sorte sur son cœur, attendri par ses souvenirs, donnant encore à Paula ce témoignage de sympathie, le.

plus vrai et le plus “doux qu'on puisse offrir à la douleur, qui est de montrer qu’en consolant les autres on ne se console pas soi-même, et que l’on compatit toujours :

‘ Elle prie bien aussi pour moi, je l’espère, en retour de ce que j'ai fait pour elle, et elle m'obtiendra le pardon de mes péchés : ; Car vous savez, Ô Paula, combien

1 Clamat nunc illa lugenti : Si unquam me amasti, mater, si tua ubera suxi, si in tuis instituta sum mexitis, ne invideas gloriæ meæ...

At ego vestri sortem doleo, quos adhuc sæculi carcer includit. Si vis ut mater mea sis, cura placere Christo. (Zbid.)

j'étais dévoué à son âme, et ce que je n'ai pas craint de braver pour la sauver.” Certes, il est permis de le dire, après ces belles pages d'un éloquent interprète du christianisme, rien pour l’âme dans les douleurs ne vaut les consolations de la religion. Elles ne sont pas vaines; elles reposent sur des vérités solides, sur des certitudes inébranlables, et c'est pourquoi elles pénètrent profondément. Bien malheureux ceux qui ne les ont pas! Il n’y a rien en dehors d’elles à quoi l'âme puisse se prendre, et le cœur sans appui retombe écrasé sur lui-même. Ni le stoïcisme philosophique, ni la légèreté mondaine ne peuvent quelque chose ici. La religion seule, appuyée sur les promesses de Dieu, montre à notre cœur avide, au delà du tombeau, une réalité assurée, un bonheur qui ne trompera point. La séparation n’est plus qu’une absence ; on se reverra un jour dans une vie meilleure. Et parce que la religion maintient ces liens de l’es-

1 Mihique, ut de ejus mente securus sim, ve»

niam impetrat peccatorum; quod monui, quod nor'atus sum, quoû invidiam propinquorum, ut salva esset, excepi. (Zbid.)

pérance, entre ceux qui s’en vont et ceux qui restent, elle maintient entre eux, vivante, indestructible, immortelle, l’affection qui les unissait. Non, jamais la religion ne paraît plus divine que sur un tombeau.

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