LIVRE DEUXIEME
On se retrouve dans le Cicl,
Præterit figura hujus mundi,
Tout passe, tout disparaît, tout s'évauouit ici bas ; la figure de ce monde, pour parler le langage des Livres saints, est comme une tente qui sera bientôt enlevée Un peu plus tôt, un peu plus tard, tous s'en vont par le même chemin. Mais, quand tout disparaît, quand tout s'’efface, rien ne périt de ce qui a été animé un instant du souffle de Dieu. Notre âme immortelle, dégagée de l'enveloppe du corps, recommence alors une nouvelle vie, Que dis-je ? C'est seulement alors qu’elle vit pleinement. L'homme ne vit qu’à moitié durant sa vie. On pourrait donc dire que la vie de l’ême ne commence en quelque sorte qu’à la mort du corps, si ce corps lui-même ne devait un jour ressusciter glorieux pour vivre avec l’âme, sa
compagne d’exil, d’une vie immortelle et bienheureuse,
Mais, au-dessus de toutes ces disparitions d’ici-bas, tristes, déchirantes, le pieux fidèle voit planer une céler figure dont la vue le console. C’est 1 ge de l'espérance ; sous ses blanches « 8, il porte de mystérieux trésors qu'il étale devant nos yeux ou verse dans notre âme.
Parmi eux, je distingue une banderole rayonnante d’or sur laquelle je lis ces mots: On se retrouve dans le ciel.
Il est très-permis de croire et d'espérer que nous nous retrouverons et reconnaftrons dans le ciel, et que notre félicité s’accroîtra de celle de nos amis. Le doute même à cet égard répugne à la nature de notre âme, et la raison s'accorde ici merveilleusement avec la foi pour nous attacher à cette croyance si douce, si consolante. Oui, dans le ciel, si nous avons le bonheur d’y être introduits, nous reverrons nos parents, nos amis nous les aimerons d’un ameur plus vif, plus tendre, plus parfait ; et cet omour, qui faisait déjà ici-bas une grande part de notre félicité, contribuera encore à augmenter pour nous .
celle des cieux. Et pourquoi n’en seraitil point ainsi ? Nos facultés ne seront point changées dans le monde futur; mais elles seront agrandies, développées, et recevront le complément qui leur manquait.
Possédant, autant qu’il peut être donné à des créatures, la plénitude de l'être, de la connaissance, de l’amour, les âmes des élus ne perdront aucune de leurs affections légitimes, elles les ressentiront, au contraire, beaucoup plus vivement. Elles aimeront, en Dieu et selon Dieu, d'un amour de bienveillance tous ceux qu’elles auront aimés sur la terre ; et cet amour, ainsi épuré, perfectionné, n’en sera que plus fort, plus s0lide, plus sublime. C’est là que la reconnaissance et l’amour seront enfin au large, et payeront à l'être aimé le véritable tribut dont tous ceux d'ici-bas n’étaient que de faibles et impuissantes arrhes. Un jeune savant, enlevé récemment, à la fleur de l’âge, à la religion et à ses nombreux amis, faisait ainsi ses adieux à sa bienaimée compagne : “ À ma tendre Amélie, qui a fait la joie et le charme de ma vie...
j'adresse des adieux courts comme toutes les choses de la terre, Je [a remercie, je
la bénis et je l’attends. Au ciel seulement je pourrai lui rendre autant d'amour que je lui en dois 1,”
Ainsi parle le cœur du ck“étien. C’est Jà haut, et non point ici-bas, qu'il se dilatera pleinement, et qu’il rendra à Dieu d'abord et par-dessus tout, ensuite à ses amis de la terre, le vrai culte de la reconnaissance et de l'amour.
Il semble superflu d’insister sur ce point.
Tous les docteurs, tous les saints ont regardé la terre comme un exil, un lieu de passage, et le ciel comme la patrie, le biesheureux séjour de l'éternelle réunion.
Citons seulement quelques lignes du bon saint François de Sales. Voici comment il écrivait à une pieuse dame, contre la crainte de la mort: ‘ Considérez les personnes que vous aimez le plus, desquelles il vous facherait d’être séparée, comme des personnes avec lesquelles vous serez éternellement au ciel ; par exemple, votre mari, votre petit Jean, monsieur votre père. Oh ! ce petit garçon qui sera, un jour
1 Testament de À. Ozanem. Voir Bulletin de a Société de Saint-Vincent de Paul, Octobre 1853,
A CEUX QUI PIEURENT. 107
Dieu aïdant, bienheureux en cette vie éternelle, en laquelle il jouira de ma félicité et s’en réjouira ; et je me réjouirai de la sienne, et m'en réjouirai sans jamais plus nous séparer! Ainsi du mari, ainsi du père et des autres !.”
Je connais une autre mère, pieuse et tendre comme la plupart d’entre elles, qui revint un jour d’un sermon sur le ciel, l'âme toute bouleversée. D’après certains passages où l’orateur s'était mal expliqué sans doute, ou plutôt qu’elle avait mal compris, elle se figurait que notre âme dans le ciel gerait tellement absorbée dans la contemplation des perfections de Dieu et dans le ravissement du divin amour, que tout le reste ne lui serait plus rien, et qu'elle serait dès lors étrangère à toute autre créature comme à tout autr) amour. Et cette pauvre mère, qui avait perdu naguère une fille bien-aimée, s’affligeait à la triste pensée de ne pas la retrouver, la reconnaître et l'aimer encore au céleste séjour. Et ce beau ciel, dont on
- Œuvres de Suint. François de Sales, lettre
venait de lui vanter les charmes ravissants, ne lui semblait plus désormais l'asile du parfait bonheur... Ma muse chrétienne se sentit émue de pitié pour cette mère, et ce sentiment lui inspira quelques simples strophes qu'on me permettra de rappeler ici :
A une Mère,
C’en est donc fait, dis-tu dans ta douleur profonde :
Quand pour voler aux cieux elle quitta ce monde, :
Mon adieu d’ici-bas était donc éternel!
Je me disais : Après l'exil de cette vie,
Oh ! je la reverrai dans la sainte patrie ; On se retrouve dans le ciel.
Hélas ! non, mon Dieu ! Cette douce espérance
Qui venait de mon cœur alléger la souffrance,
Et de ce dur calice adoucissait le fiel,
La voilà donc perdue! Elle m’est donc ravie !
Plus ne m'est donc permis de dire : Après la vie On se retrouve dans le ciel!.,,
Quel étrange langage, Ô pauvre et tendre mère ! Oh:! non, rassure-toi : dans cette coupe amère, Dieu, qui créa ton cœur, mit un rayon de miel. Tan reverras ta fille ; oh! reprends confiance ; Rattache ta pensée ‘à l'ancre d'espérance :
On se retrouve dans le ciel!
Quoi ! l'amour maternel, si fort et si sublime, S'éteindrait-il alors qu’en nous tout se ranime, Et près de Dieu revêt un éclat immortel ; Alors que notre cœur, dilatant sa puissance,’ Se remplit, comme Dieu, d’une tendresse immense ?.….
On se retrouve dans le ciel !.…
Tout me le dit: la foi, la raison, la nature.
Quand Dieu met dans nos cœurs une croyance pare,
Et l’y grave d’un sceau permanent, immortel,
Pourrait-il nous tromper ?.… Lui le Maître infaillible,
Quand il met dans nos cœurs cet espoir invincible :
On se retrouve dans le ciel ?..
Laisse donc là, crois-moi, ta crainte imaginaire : Le divin Créateur, dont le cœur de la mère Est, en ce lieu d’exil, le chef-d'œuvre immortel, L'aurait-il enrichi de cet amour immense, S'il l’eût déshérité de ce cri d'espérance :
On se retrouve dans le ciel ?.…
Jadis le monde a vu la mère la plus sainte
Perdre un Fils bien-aimé, sans que jamais la plainte
Sortît un seul moment de son cœur maternel :
Pleine foi, d'amour, oubliant sa souffrance,
Elle bénissait Dieu, dans la ferme assurance Qu'on se retrouve dans le ciel.
Comme la Vierge Sainte et la plus tendre mère, Bénis Dieu, prie, attends, et que ta plainte amère Ne monte plus dès lors au séjour éternel...
Sans crainte au Paradis que ton cœur s’achemine :
Là, tu retrouveras ta chère Clémentine...
On se retrouve dans le ciel !...
M. De MonTronn, es souvenirs.
(Voyez l’article ci-dessous: Au Ciel on se Reconnait page 137 et suivantes.)