COMME UN FRÈRE
mentait, depuis un mois, s'était dissipée. Simon n'accusait que soi-même!... Mais alors que devenait l'entreprise formidable, cette conjuration préparée au profit de Moreau ou de Bernadotte, cette affaire inconnue où peut-être il se trouvait compromis lui-même ? Plus rien n'en subsistait, qu'un coup de tête imbécile, qu'une entreprise d'halluciné î Rassuré désormais, Fouché pouvait donc recouvrer son audace, reprendre l'offensive, et triompher de ses rivaux. Avec quel placide et narquois sourire allait-il, dès demain, dire à Bonaparte : « Eh bien. Général Consul, vous avais-je trompé? Une vétille, cette affaire des libelles ! Méfiez-vous de vos agents secrets, du Dossonville et de sa séquelle : ils escroquent votre argent. Ces drôles inventent des complots pour les découvrir... ».
ils se connaissaient, de vieille date, les deux jacobins, — l'homme de police et l'homme d'épée — et même, semble-t-il, entretenaient de fréquentes relations : rapports, peut-être, de francmaçonnerie.... A l'entrée du général qu'accompagnait le serviable Desmarets, le ministre se leva, souriant et les mains tendues. Tous trois, durant quelques minutes, échangèrent d'insignifiants propos, puis le chef de division se retira discrètement : il laissait, seul à seul, les deux amis.
Que se- passa-t-il en ce tête-à-tête? Simon prononça-t-il le nom de Bernadotte? Continua-t-il plutôt à déclarer qu'il était seul coupable? Aucun document ne nous renseigne à cet égard. Un fait,
cependant, apparaît bien certain : le ministre engagea vivement le général à ne compromettre personne. Il lui démontra qu'avec un personnage aussi méfiant que Bonaparte, Tapparence d'une simple « incartade » serait moins dangereuse que l'aveu d'un complot : le rancunier Consul pardonnerait plus facilement une sottise impuissante qu'un périlleux attentat contre son pouvoir. Simon devait donc, devant le magistrat instructeur, calculer ses paroles et s'en montrer avare; même il ferait bien d'écrire à celui qu'il avait outragé, d'invoquer pour excuse le délire de la fièvre, et d'implorer sa clémence. L'ami écouta le conseil de l'ami, et fut convaincu.... Ce jour-là, de sa voix aphone, insinuante et très douce, l'homme à la pâle figure, aux lèvres pincées, aui yeux injectés de sang, enjôla, comme à l'ordinaire. Il marmonna, bénin, câlin, félin. « Ce cher Simon, ce pauvre général I Il allait traverser le Temple, mais sans y séjourner. On saurait adoucir pour lui toutes les rigueurs des règlements. Je désire, mon bon ami, vous traiter comme un frère... ^ > Comme un frère ! Et le crédule franc-maçon se sentit rassuré....
Mais il n%st si cordial entretien qui ne doive finir, si tendre compagnon dont il ne faille se séparer! Le cœur navré de tristesse, Fouché ordonna donc qu'on emmenât ce « frère » à la maison du Temple. Quelques heures plus tard, le concierge Fauconnier, un citoyen réjoui et bon vivant, dressait l'écrou
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du nommé Edouard-François Simon, accusé de manœuvres contre la sûreté de l'État*.
La geôle où Fauconnier fit conduire le nouvel arrivant était bien l'une des plus tristes morgues de la dolente cité du Temple. Tout formait, d'ailleurs, un surprenant contraste dans cette maison dite de Justice. Ici, des chambres spacieuses où le pensionnaire privilégié, — un « mouton », d'habitude, — recevait des visites, tenait des assemblées, offrait dîners et collations; là, au contraire, de vermineux taudis, pratiqués au ras du sol ou perchés vers le ciel, et que, seul, franchissait un guichetier. Appartement pour le malin qui savait « manger le morceau », mais cabanon pour l'imbécile qui s'obstinait dans le silence !
D'ordinaire , les détenus réputés dangereux étaient enfermés sous les combles, en d'étroites logettes, glacières lorsque soufflait la bise de nivôse, fournaises quand les mordait la canicule de thermidor.... Ce fut dans un de ces réduits qu'on verrouilla Simon, et tout d'abord, l'ami du ministre s'étonna. « Un trou où l'on ne respire qu'à peine! »... le citoyen concierge n'avait donc pas compris ses instructions!... Le lendemain, sa mé-
1. Cette expression : cou/fine un frère, est si bizarre qu'on serait tenté de croire qu'en 1802, Fouchô s€ trouvait affilié luimême à la franc-maçonneriCi
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chante humeur s'accrut encore. A l'heure où les prisonniers descendirent au préau, sa porte demeura close : on l'avait oublié, ou plutôt on le tenait strictement au secret....
Dans l'après-midi de ce jour, il comparut devant le citoyen Fardel, « magistrat de sûreté ». Ce Pierre Fardel était un homme de moralité douteuse, une façon de bandit judiciaire que le tribunal de Versailles, condamna, plus tard, pour escroquerie. Mais, souple, dextre, et très retors, il s'était fait l'àme damnée du ministre de la Police. L'interrogatoire eut lieu dans l'enclos même du Temple. Fardel avait préparé d'avance son questionnaire; il reprit un à un les aveux consignés dans la « déclaration », mais se garda bien de poser d'embarrassantes demandes, ni surtout de nommer Bernadotte. Simon confirma son dire, puis on le réintégra dans sa cellule....
Et cinq jours s'écoulèrent, sans apporter aucun changement à ce régime. Surpris et se conformant alors aux conseils affectueux de Fouché, le détenu se décida d'écrire au Premier Consul. Sa lettre, curieuse, et fort importante, ne manque ni de dignité, ni d'éloquence émue; elle nous fait aussi connaître l'ingénuité du personnage :
Mon général,
Entraîné par un mouvement de mauvaise humeur, ou plutôt par une fatalité que je ne puis encore concevoir, je me suis rendu coupable d'une grande faute. Oubliant et mes services passés et les récompenses glorieuses que j'en