LA MORT D'UN RÉGIMENT
mença vraiment la « grande misère ». La 82*, telle qu'une pestiférée, fut maintenue hors de la ville, et, pour répurer, on y préleva quatre cents hommes. Ceux-là, meneurs ou mauvaises têtes, on les dépêcha sur Saint-Domingue, et, quelques mois plus tard, le surplus des maudits fut embarqué pour la Martinique.
Alors, un long martyre, une agonie désespérée, la mort!...
Bientôt, la guerre recommença et, de nouveau, fît rage : John Bull et ce « damné Bony » avaient repris leur duel interrompu. Les men ofwar, les grands vaisseaux battant pavillon blanc à croix rouge, barrèrent d'abord les rives de France, puis captivèrent tout l'Océan : les garnisons de nos Antilles ne purent donc se renouveler. Aucune relève de classe; point d'apports de conscrits.... Pour les abandonnés de là 82**, le régiment était devenu le village lointain et la famille absente.
Ils casernaient encore à la Martinique, résignés et bien affaiblis, lorsqu'on 1809 les Anglais firent irruption dans l'anse du Carénage. Le 1" et le 2 février, se livra, sur la pente des mornes, entre les deux ruisselets qui ceinturent Fort-de-France, une série de sanglants combats.... Vive V Empereur! C'était maintenant le cri de nos batailles, et déjà le 82* n'en connaissait plus d'autre. On vit s'accomplir, ces jours-là, un acte de vaillance, à peine
mentionné de Thistoire , et que la capricieuse légende n'a jamais célébré. Malade, et grelottant la fièvre, le colonel du régiment, Jacques Montfort, se fit porter dans un hamac, pour avoir sa part de mitraille. Ces jours-là aussi, le pauvre « Mayençais 9 et le jacobin expiateur, déportés sans espoir de retour, firent superbement leur devoir... : « Soldats de la patrie! » comme leur avait crié Simon....
Beaucoup de ces vétérans, héros de nos victoires, tombèrent troués par les balles, sur les escarpements du Fort Desaix. Mais les marines étaient nombreux; les rares défenseurs de la place furent écrasés. L'Anglais enleva ce qui restait encore de la 82", et le déposa sur ses pontons. Les souffrances y furent atroces.... Nul n'ignore quelle sorte de torture et de mort inglorieuse nos prisonniers français trouvèrent dans « les bonnes vieilles murailles de bois i» qui protégeaient alors « la bonne vieille Angleterre » , en ces basses batteries enfoncées dans les puanteurs de la Meadway, au ras des fanges mouvantes, et derrière des sabords grillagés comme des cages, — l'unique séjour que voulut accorder aux vaincus de ses combats la conscience monstrueuse d'un peuple sans pitié....
Des quinze cents hommes qui, en 1802, composaient la misérable 82% combien purent, à la paix, retrouver « la douceur » de cette France dont ils étaient, hélas! complètement oubliés?