‹ Conspirateurs et gens de policeChapitre 5 sur 46 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

La 82"" demi-brigade.

Trois semaines après une telle journée d'ovation populaire, le Sénat conservateur étendait à vingt années la durée du pouvoir décennal qu'exerçait Bonaparte. Un pareil vote, au dire du sénatus-consulte, était un témoignage de reconnaissance et d'admiration pour « le magistrat suprême qui, après avoir conduit tant de fois les légions républicaines à la victoire, triomphé en Europe, en Afrique, en Asie, et rempli le monde de sa renommée, a préservé la France des horreurs de l'anarchie, brisé la faulx révolutionnaire,... éteint les discordes civiles,... hâté le progrès des lumières, et consolé l'humanité! » Mais l'étonnante emphase du servile dithyrambe recelait, en ses conclusions, un acte de méfiance. Le « pacificateur du continent et des mers » s'était flatté d'obtenir du Sénat une dictature & vie; la sournoise opposition des Lanjuinais et des

vGooqIc

Garât n'avait eu garde de le comprendre : elle ne lui accordait qu'un pouvoir temporaire. Bonaparte, alors, s'était adressé à la Nation, — bien certain d'en être entendu. Le lundi 20 floréal (10 mai), le Conseil d'État, dans une séance demeurée mémorable, avait donc rédigé les termes de cet appel :

« Le peuple français sera consulté sur la ques- « tion : Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à vie?

« Il sera ouvert dans chaque commune des « registres où les citoyens seront invités à consi- « gner leurs vœux.... »

La théorie du plébiscite, ce droit divin des Bonaparte, venait d'apparaître dans leur histoire.

Le temps pressait. Dans la nuit du 20 au 21 floréal, le « Gouvernement » approuva la rédaction de son Conseil, et à deux heures du matin, le Secrétaire d'État, Hugues-B. Maret, transmettait l'arrêté consulaire aux difl*érents ministres. Il les invitait aussi à bien « indiquer » aux fonctionnaires « l'esprit comme la portée d'un pareil acte ». Sans tarder, ces ministres se mirent à la besogne; ils composèrent en fort beau style de hâtives circulaires : avant midi, elles étaient prêtes.

Celle du ministre de la Guerre se distinguait autant par l'amphigouri de son pathos que par le sens pratique de ses instructions.... « La tranquillité de l'État, disait-elle, est attachée à la stabilité de son gouvernement; cette stabilité augmente la confiance du peuple, en donnant au génie qui conçoit le temps nécessaire à l'exécution. » Mais Ber-

thier, tout en faisant des phrases, imposait une consigne. Il enjoignait aux officiers, sous-officiers et soldats, d'avoir à émettre leurs vœux sur des registres ouverts dans les casernes ou les bureaux d'états-majors. Ainsi, le capitaine allait surveiller le vote de sa compagnie, et le colonel devait garantir le bon esprit de son régiment.

Le soir même, des courriers extraordinaires emportaient ces instructions vers les résidences des généraux commandant les vingt-six divisions militaires. Les trajets, à cette époque, se faisaient lentement; les routes étaient peu sûres : celles de Bretagne et du Bas-Maine passaient pour dangereuses. Toutefois, dans la nuit du 24 floréal, les ordres de Berthier arrivèrent sans accident, à Rennes, le quartier général de l'Armée de l'Ouest.

De toutes les divisions militaires réparties de Coblentz à Bastia, la treizième (lUe-et-Vilaine , Côtes-du-Nord, Morbihan et Finistère) était celle qui, en 1802, contenait le plus de soldats. Son état de situation, pour le mois de floréal an X, indique la composition suivante : neuf demi-brigades d'infanterie de bataille ou d'infanterie légère; deux régiments de cavalerie, et deux régiments d'artillerie, — sans compter les bataillons du train, les compagnies d'ouvriers militaires, les dragonsguides, et une demi-brigade de vétérans. C'était donc, ramassé en quatre départements de l'an-

cienne Bretagne, un corps de troupes d'environ 15 000 hommes, — importante fraction de cette Armée de l'Ouest qui naguère avait donné la chasse aux Chouans de Georges et aux t brigands » de Mercier-la-Vendée.

La paix d*Amiens la rendait inutile, car, abandonnés par l'Anglais, les gars de la brousse avaient désormais perdu la partie. Depuis un an, d'ailleurs, leur pays était à peu près pacifié. Aussi, un arrêté consulaire du 23 germinal (13 avril) avait-il décidé la suppression de cette armée. Sa mise au pied de paix ne devait s'effectuer qu'en prairial; mais, de très bonne heure son état-major s'était dispersé. Le « général en chef, conseiller d'État », Bernadotte, fort mécontent d'une semblable mesure, s'en était revenu à Paris, amenant avec lui tous ses officiers d'ordonnance. Là, dans son hôtel de la rue Cisalpine, au quartier du parc Mousseaux, il menait une vie luxueuse, faisait figure, et tenait des « assemblées ». Son brusque départ avait occasionné un certain désordre. Sans permission, plusieurs officiers de régiments étaient accourus à Paris ; ils y fréquentaient leur ancien chef, et promenaient leurs uniformes dans les salons où pérorait et gasconnait le général-conseiller d'État.

Un de ses chers amis, toutefois, n'avait pas accompagné Bernadotte : son ex-chef d'état-major, le général de brigade Edouard Simon.... C'était un curieux personnage, ce Champenois, destructeur de chouanneries bretonnes! Fils de l'un des grands

hommes de cette époque, d'un certain Simon (de , Troyes), helléniste, archéologue et poète, le général, lui aussi, courtisait la muse, mais en fabriquant de la prose. Bernadotte appréciait beaucoup ce littérateur galonné dont les ordres du jour avaient toute la saveur d'une « carmagnole » à la Barrère. Il le prisait non moins, pour son jacobinisme. Très amoureux de l'antiquité classique, admirateur passionné de la Grèce et de Rome, Edouard Simon passait pour un fervent républicain. Il était, en outre, franc-maçon, et timbrait son papier à lettres des deux mains et de Téquerre symboliques. Au reste, officier de mérite, ayant guerroyé sans relâche sur la Sambre et le Rhin, en Batavie et en Bretagne. Connaissant bien Tesprit de ses demibrigades, il possédait la pleine confiance des colonels et des soldats : autant et plus que Bernadotte, il était populaire dans l'Armée de l'Ouest.

La suppression de l'état-major l'avait privé de son emploi; mais, résigné ou bien sloïque, Simon n'avait sollicité aucun autre commandement. Il se disait malade, harassé par les fatigues de ses campagnes, brûlé par la fièvre, assoiffé de repos. Beaucoup trop pauvre pour habiter Paris, il avait loué, aux environs de Rennes, un modeste cottage, La Moinerte, où, dans l'attente de jours meilleurs, il vivait en ermite. L'excellent homme y avait installé sa jeune femme, une demoiselle Sophie Goulard, et leur fillette, délicate et maladive enfant. Là, ne voulant plus rien savoir du monde, ce philosophe,

cet optimiste, cultivait son jardin.... Parfois cependant quelques amis, de chers compagnons d*armes, le chef de brigade Pinoteau, le commandant MuUer, le vaguemestre Bertrand, — un autre poète, celuilà, — venaient peupler sa solitude. Entre vieux camarades, le temps s'écoule rapide, et souvent, l'un de ces bons amis avait dû coucher au cottage. Que pouvait dire Simon, durant ces interminables entretiens? Évidemment, des paroles de sagesse.... Aussi, toute la garnison de Rennes admirait ce soldat laboureur, ce nouveau Dioclétien, ou plutôt, — car Dioclétien n'avait été qu'un vil tyran, — ce moderne Cincinnatus.

Ainsi privée de ses deux chefs principaux, l'Armée de l'Ouest n'était plus, à présent, qu'une simple division. Un général de beau renom militaire, Henri Delaborde, la commandait. Mais, nouveau venu en Bretagne, n'ayant jamais bataillé dans la brousse, il ne partageait pas les haines féroces que ressentaient tant de fusilleurs de chouans. C'était, d'ailleurs, un vaillant homme de guerre, patriote de 92, un de ces glorieux porteurs des sabots légendaires, et qui, sous les ordres de Dugommier puis de Moreau, avait fait merveille contre le miquelet et le kaiserlick. Oui, mais ce jacobin rallié à Bonaparte — il l'avait connu au siège de Toulon — ignorait encore son métier d'administrateur : jaloux de son autorité, soupçonneux, tatillon, tracassier, ennuyant beaucoup trop les préfets. Et puis, quelque peu sectaire. Fils

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d'un boulanger de Dijon, ce Bourguignon transplanté en Bretagne tenait en une sainte horreur le prêtre et Témigré. Or, le département dllle-et- Vilaine venait de recevoir pour préfet un ci-devant émigré : le citoyen Joseph Mounier, autrefois président de l'Assemblée constituante.... Un émigré? Et sur-le-champ, le vertueux Delaborde s'était mis sur ses gardes.... Au surplus, malgré sa haine pour les « superstitions », il n'avait pu gagner le cœur de sa méfiante armée.

Et pourtant, une lourde et forte poigne eût été nécessaire pour mater l'indiscipline qui sévissait dans toutes les garnisons de l'Ouest. Insolents, querelleurs et pillards, le chasseur, le dragon et le fantassin y déshonoraient l'uniforme. Les abominations de la seconde Chouannerie, cette guérilla faite de ruses, d'embuscades, de tueries §ans quartier, d'exécutions sommaires, avaient rapidement transformé les soldats e^ une soldatesque. Égorgés sans pitié, ils avaient massacré sans merci. Trop de menteuses légendes se débitent encore sur les sublimités de cette guerre sans grandeur, qui, sournoise, féroce, démoralisante, ne fut, de part et d'autre, qu'un simple banditisme. Blancs et bleus de l'an VIII, brigands ou bien patauds, — ils se valurent, de par l'ignominie de leurs exploits. Si, maintes fois, les « gris » d'un Georges Cadoudal s'amusèrent à chauffer et dépecer le patriote, les bleus d'un Brune ou d'un Bernadotte trouvèrent non moins plaisant d'éventrer, durant l'étape, leurs

prisonniers. La volumineuse correspondance de l'Armée de l'Ouest est remplie de ces hideux détails, hauts faits ou joyeusetés de la guerre civile.

Mais, au moment où commence notre récit, l'insurrection de l'an VII semblait écrasée à jamais. Georges et ses camarades s'étaient enfuis à Londres ; le chouan remettait aux gendarmes sa carabine anglaise; le closier, si longtemps égaillé sous les bois, remmanchait sa faux, et rentrait dans sa borderie; les colonnes d'éclaireurs ne fouillaient plus la lande, et les demi-brigades venaient de regagner leurs garnisons. Elles y avaient rapporté une haine sauvage pour le noble et le curé bretons; elles y ramenaient, aussi, leurs misères et leur turbulence.

Cantonnés trop longtemps dans les hameaux des pays insurgés, répartis souvent par escouades en les ordures de quelque étable, les soldats étaient revenus couverts de pouilleuses guenilles. A la caserne ils avaient espéré obtenir une distribution d'effets neufs; mais, rien; les masses d'entretien étaient épuisées; donc, ni capotes, ni chaussures. Aussi, la vue de tant de va-nu-pieds qui s'en allaient, riblant le pavé des villes, hâves et dépenaillés, provoquait partout la compassion ou la moquerie. « Bientôt, ma demi-brigade sera couverte de haillons, écrivait le chef de la 79*.... Mes grenadiers n'ont plus de vêtements. Ils me demandent des souliers que je suis dans l'impossibilité de leur fournir.... Nos masses sont épuisées ; nous n'avons

plus un SOU, et nos braves vont nu-pieds.... » Des loques, de la vermine, — et pis encore, la faim ! Le supplément de viande, fixé par jour à dix centimes par homme, ne se distribuait plus, et la solde ellemême demeurait impayée. En mars 1802, le troupier n'avait pas touché son prêt depuis trois mois; TEtat devait aux officiers un trimestre d'appointements et tout un semestre d'indemnité. Les fournisseurs, bouchers et boulangers, refusaient donc de faire crédit, et « l'ordinaire » manquait souvent à la gamelle. « Envoyez-moi des fonds, suppliait le colonel Godard, car il m'est impossible de faire vivre mes hommes.... Nous n'avons pas un centime pour acheter des légumes; on nous refuse même la viande et le pain de la soupe.... » Vraiment la détresse de cette armée était navrante. Des maladies contagieuses produites par la fatigue, l'absence d'hygiène, les privations, sévissaient sur toutes les demi-brigades. Or, dans les régiments, bien peu de médecins militaires, et dans beaucoup de ces petites villes bretonnes, aucun hôpital. Au mois de floréal an X, sur un effectif de IS 000 hommes, l'Armée de rOuest comptait près de 2 000 indisponibles.

Mais ce fricot de la gamelle que l'État ne pouvait leur fournir, cavaliers et fantassins le demandaient à la maraude : ils rapinaient. Les capotes bleues et les dolmans verts étaient devenus la terreur des closeries. Souvent, rassemblés par bandes, les soudrilles et les bonnes pratiques s'abattaient sur une ferme solitaire, vidaient la huche et le pou-

lailler, puis s'en retournaient vers la ville avec leur prise de guerre, embrochée au briquet ou au bancal. Souvent aussi, arrivée aux barrières, l'expédition se terminait par un combat. Les employés de Toctroi et les gendarmes voulaient confisquer le butin et empoigner les fricoteurs ; alors une bataille s'engageait où le soldat rossait avec délice le « cogne » et le « gabelou ». Ces sortes d'amusements faisaient gémir les maires et les préfets, sans trop irriter Bernadotte. Il prescrivait, toutefois, à son ami Simon de rédiger un ordre du jour, et aussitôt le chef d'état-major se mettait en frais d'éloquence. 11 déplorait « le silence ambigu des lois », blâmait « les percepteurs trop exigeants et les militaires trop emportés », recommandait enfin aux « guerriers la noble pratique des vertus civiles.... » Quant à l'officier, il s'égayait d'une autre manière : lui, recherchait les duels. D'ailleurs, les occasions « d'en découdre » ne faisaient point défaut. Profitant des premières amnisties, quelques émigrés commençaient à reparaître en Bretagne. Très pauvres, et regardant d'un œil mélancolique leurs ménils devenus biens nationaux, contraints parfois de prendre à fermage leurs propres domaines, ils avaient rapporté de l'exil beaucoup de morgue et d'arrogantes fureurs. C'était ceux-là surtout que guettait l'officier. Son plaisir était de s'attabler dans une de ces pensions bourgeoises où, insolent et marmiteux, le ci-devant exhalait ses douleurs; on lui cherchait querelle,

on le provoquait, on Tobligeait à se battre, pour lui apprendre, à coup de pointe, toutes les beautés de la Révolution.

Au reste, ces aimables passe-temps de jacobins étaient souvent interrompus par des révoltes de caserne. Les séditions éclataient fréquentes dans les quartiers militaires, et le soldat osait porter la main sur l'officier. A Vannes, la 52* s'était naguère insurgée, réclamant son arriéré de solde. « Payeznous d'abord; nous obéirons ensuite ! » S'emparant du drapeau, les mutins s'étaient alors retranchés dans une église, aux cris de : « A bas Bonaparte! » Leur chef, le colonel Féry, un homme énergique, en avait abattu plusieurs à coups de pistolet; mais il était tombé lui-même, le corps troué par les baïonnettes.... On eût dit d'une oria de janissaires massacrant leur agha pour obtenir la soupe \

Souffrant ainsi et démoralisée, cette Armée de l'Ouest était devenue un ramas de turbulents soudards. De sévères mesures s'imposaient donc pour rétablir sa discipline, et le Premier Consul avait résolu de sévir : il aimait le soldat, mais détestait la soldatesque. Bonaparte, d'ailleurs, appréciait peu ces demi-brigades et leurs exploits de guerre civile. Tant de misères endurées dans le silence des landes fourmillant d'embuscades, dans les fumiers et la vermine du hameau breton, sous les

1. On envoya la 52* demi-brigade en Italie; elle se montra héroïque aii èombàt de Yàleggioi

morsures des brises marines et les buées d'un ciel toujours en pleurs, n'étaient payées par lui que de hautaine indifférence. La farouche beauté, la grandeur sauvage de ces bleus déguenillés qui, eux aussi pourtant, avaient sauvé la patrie, ne touchaient pas ce cœur impitoyable à la souffrance et n'estimant que la victoire. Et puis, aux sanglantes boucheries d'un Santerre ou d'un Turreau, même aux brillants faits d'armes d'un Marceau ou d'un Hoche, soldats de la Nation, — Bonaparte préféra toujours la résistance acharnée des La Rochejaquelein et des Gharette, champions de la Royauté. 11 les proclamait de grands hommes, et devait, un jour, les nommer des « géants ». L'ancien élève de Brienne, le camarade des Dampierre, des Castries et des Comminges garda longtemps l'empreinte que surent lui imprimer ses maîtres, les Minimes....

Aussi, nul avancement, bien peu de récompenses pour les jacobins, officiers de Bernadette. Et eux, dédaignés de Bonaparte, le détestaient, lui prodiguaient l'outrage, et, par l'injure, se vengeaient de l'injustice. Le « Corse » leur était devenu un ennemi personnel qu'il fallait déshonorer ou détruire. Dans tous les lieux publics, tables d'hôte, cafés, tabagies, on déversait l'insulte sur son nom exécré : « Un bâtard!... Il était l'enfant naturel d'un cidevant, de Marbeuf et de la mère La Joie....

Un poltron!... Il se garait soigneusement de la mitraille.... Un hypocrite!... Il avait, au Caire, adoré Mahomet; il s*agenouiUait , maintenant,

LA sa*" DEBn-BRIGADE 47

devant le Pape.... Un traître!... Avant de déserter rÉgypte, il avait promis à l'Anglais d'intrôner les Bourbons.... Un assassin!... 11 avait soudoyé le Turc, meurtrier de Kléber... ». Ces ineptes calomnies se débitaient, d'ailleurs, dans la France entière, en ces mille cabarets politiques où Tofficier réformé exhalait ses rancœurs impuissantes. Et on les répétait, on les commentait avec frénésie, dans toutes les garnisons qu'occupait l'Armée de l'Ouest.

Tout à coup, des instructions venues de Paris avaient terrifié ces « clabaudeurs » : on les allait embarquer, en masse, pour les Antilles. Chaque demi-brigade de la 13* division militaire devait fournir ou compléter un bataillon de 600 hommes; deux escadrons étaient prélevés sur les régiments de cavalerie. Pour les uns, c'était, au bout de la traversée, l'exil à la Martinique ou à la Guadeloupe, mais, pour le plus grand nombre, c'était la mort, à Saint-Domingue.... Bonaparte épurait.

Il la voulait mener rondement, l'expédition funeste, son équipée de Saint-Domingue. Escomptant la victoire, il avait divisé déjà la révoltée, ses mornes et ses plaines, ses forêts et ses marigots, en cinq départements français. Leclerc, le général en chef, un camarade et un beau-frère, voguait en ce moment vers Port-au-Prince, et son épouse l'accompagnait, — M"* Pauline, cette chère « petite poulette » qu'aimait tant à morigéner Bonaparte. Elle devait ramener bientôt son mari peu choyé,

— mais dans un triple cercueil, avec, afflrma-t-on, tous ses joyaux de merveilleuse cousus dans un linceul.... Dès le mois de frimaire, une escadre avait donc emporté 20000 hommes vers les pays de la fièvre jaune et leurs tombes inglorieuses. Premier convoi seulement, car, dans les eaux de la Penfeld, les vaisseaux de ligne et les frégates aménagées en flûtes attendaient de nouveaux bataillons.

A cette nouvelle, de Vannes à Saint-Servan, un frisson de colère agita les chambrées. Déjà fort mécontents, officiers et soldats s'exaspérèrent^ Un mot, — ce mot, hélas! si souvent répété dans rhistoire de notre malheureuse France : « déportation » — courut de bouche en bouche. « Le Corse a peur de nous, et nous déporte ! » Il fallut, cependant, obéir, et s'acheminer vers Tarsenal de Brest. Alors, une effrayante désertion; au long du chemin, escouades et pelotons s'émiettèrent : à la caserne de Recouvrance, plus d'un quart de ces condamnés manquait à l'appel. Mais Bonaparte avait prescrit de combler les vides : 1500 hommes, prélevés à nouveau, sur l'armée de Bretagne.... Il continuait à épurer.

Un régiment, toutefois, la 82® demi-brigade, était demeuré intact, en sa garnison de Rennes. Le Consul, il est vrai, l'avait tout d'abord désigné pour l'embarquement; mais Bemadotte s'était aussitôt entremis : « ... Ce corps, mon général, se trouve hors d'état d'être employé utilement ; il a le plus grand besoin de rester réuni et surveillé pen-

Googk

dant quelques mois.... » Durant quelques mois? — soit! Et la 82* avait été laissée tranquille, au quartier militaire de Saint-Cyr.

G^était pourtant la plus indisciplinée comme la plus mal tenue des neuf demi-brigades d'infanterie, casernées en Bretagne. Formée en 1791, avec l'ancien Saintonge, — le régiment à la croix blanche cantonnée de gueules et de sable, de sinople et d'or, — cette 82° s'était très vite acquis de glorieux quartiers de noblesse plébéienne : au siège de Mayence, elle avait « bien mérité de la patrie ». Mais un séjour prolongé au pays des Chouans avait détruit chez cette vaillante ses rares vertus de chevalerie et d'abnégation. Durant plusieurs années, courant de la Manche à la Loire, fouillant la bruyère et la chênaie, la brande et la montagne, pourchassant les gars royaux, les rampants des loges et autres loups de la nuit, elle s'était faite aussi féroce que ces féroces « égorge-bleus ». Au contact du brigand, le Mayençais, transformé en soudard, avait pillé, lui aussi, et lui aussi massacré : cette Chouannerie pourrissait tout ce qui l'avait touchée. En outre, une mesure détestable du Directoire avait accru le désordre moral. Dans les rangs de la demi-brigade on avait déversé les résidus d'un régiment recruté aux Antilles. Il était en partie composé d'hommes de couleur, et ces

LE COMfLOt DES LIBELLES.

noirs se comportaient en vrais nègres marrons. Volontiers, ils prenaient le large et s'en allaient fourrager la campagne; le blanc les imitait, se joignant parfois aux chauffeurs : en 1801, cette bizarre 82' comptait cent cinquante déserteurs.

Elle était mal commandée. Pour assagir tant de mauvaises têtes, il aurait fallu Fun de ces « durs à cuire », de ces glorieux butors qui connaissent à fond toutes les gaietés, toutes les malices, toutes les rubriques de la caserne ; bref un soldat comprenant le soldat et s'en faisant comprendre. Mais le chef de brigade, Armand Pinoteau, ignorait tout cela. Ce Charentais, né à Ruffec, provenait des états-majors, et, bourgeois, fils de procureur, en avait adopté les belles manières. Toujours vêtu à l'ordonnance, et, dès l'aube, rasé de frais, avec ses façons de muscadin à épaulettes, il excitait la verve des loqueteux mal peignés de la 82*. On disait de lui qu'il préférait à une bataille la visite de son coiffeur. Envoyé pour mettre de l'ordre dans un corps en plein désarroi, il papetassait beaucoup trop. Son formalisme administratif irritait les officiers : « Un bureaucrate, le citoyen, un gratte-papier; pas un franc militaire!... » Et cependant, c'était un brave. Ses états de service relataient cinq campagnes et des blessures; à trente-trois ans, il était colonel. Instruit, voire lettré, rédigeant d'une plume élégante des rapports excellents, Pinoteau avait dû faire merveille dans les états-majors, en Belgique, en Hollande, en Allemagne. Naguère, adjudant-

Googk

général aux armées de Sambre-et-Meuse, puis du Rhin, il en connaissait les chefs, — un Jourdan, un Moreau, — fort apprécié lui-même de ces grands hommes de guerre. Les aimant, il les admirait, et croyait partager leur foi politique. Souvent il soupirait sur les misères de l'heure présente, parlait avec tristesse du passé disparu, osait même regretter le défunt Directoire. Oh, la France de fructidor, la République, la liberté selon Barras, — pour lui quel idéal!... Oui, mais songeant aussi à « l'avancement », Pinoteau n'exprimait ses douleurs qu'avec une sage réserve et des précautions inOnies. Ne fallait-il pas devenir général? Rien n'annonçait donc chez le prudent colonel un sectaire, moins encore l'aspirant au martyre, — et pourtant une étrange aventure allait faire de ce naïf une victime de tyran, un confesseur de la religion jacobine. . . .

Mais si l'honnête Pinoteau n'avait pu gagner les cœurs en l'enragée demi-brigade, un de ses officiers y était populaire. Excitant ces furieux, le jeune commandant Antoine Couloumy savait mener le régiment au doigt et à l'œil. Bon militaire, assurément. Ses états de service mentionnaient d'honorables faits d'armes; mais, beaucoup plus que ses campagnes, un effronté népotisme avait aidé à sa rapide fortune. En moins de cinq années, l'heureux Limousin avait vu transformer ses galons de sergent en une grosse épaulette : à vingt-neuf ans il commandait déjà un bataillon. Le hasard, en

effet, — cette « chance » dont parlent si souvent les gens d'épée, — lui avait accordé le « parent protecteur »; et quel parent! un montagnard, un régicide, un ancien Directeur, le citoyen Treilhard, aujourd'hui président du tribunal d'appel, à Paris. Pour l'instant, il est vrai, l'oncle et le neveu étaient en délicatesse : histoire d'avancement. Chef de bataillon avant le 18 brumaire, Couloumy convoi» tait, maintenant, un grade de colonel ; mais Bonaparte sollicité par le parent avait fait la sourde oreille : trop jeunet, le neveu, et pas assez de campagnes! Ce bel Antoine avait alors crié à l'injustice, proféré des plaintes, dégoisé des menaces. Pour capter la faveur de tant d'officiers jacobins, il se disait plus jacobins qu'eux tous. A la caserne de Saint- Cyr, dans les pensions et les estaminets, il prodiguait l'outrage au nom du Premier Consul : « Un coquin, un scélérat! Ses fonctionnaires sont des voleurs! Ils mettent dans leurs poches l'argent destiné au soldat.... Osons donc nous réunir et marcher sur Paris, baïonnettes en avant! Nous brûlerons tout sur notre passage, et nous culbuterons le despote » : bref, des propos d'énergumène. Un jour même, cet insulteur s'était écrié, en public ; « Nous réclamons un patriote, un bon bougre, pour enfoncer le poignard au sein du bandit corse ! » Les camarades auraient dû lui imposer silence; mais, forcenés autant que lui ils approuvaient et ils faisaient chorus.

Etranges physionomies, en vérité, ces rudes tra-

queurs de chouans qu'avaient alourdis, fourbus, éreintés leurs incessantes battues! Un curieux mémoire de Pinoteau nous en a transmis le portrait peu flatteur. D'aucuns, complètement illettrés, ne savaient pas même écrire; d'autres, habitués des basses tavernes, se comportaient en scandaleux ivrognes; plusieurs enfin, lieutenants ou capitaines de cinquante ans, se faisaient trop âgés. La mise en réforme menaçait donc ces cheveux gris, ces trognes que balafraient les rides.... La mise en réforme! — l'épouvante, en ces jours-là, de tous les vieux qu'avaient appesantis leurs campagnes, de tous les jeunes qu'avaient mutilés les combats. D'ailleurs, elle atteignait, arbitraire et sournoise, les militaires qui déplaisaient. Le Directoire en avait usé sans mesure ; Bonaparte en abusait sans scrupules. Plus de Jacobins dans ses armées! Et cette 82% qui était jacobine tout entière! Aussi comme on y détestait le « nabot », le « pygmée », r « embryon bâtarde de la Corse! » Mais aux trivialités ordurières de leurs injures, ces abrupts grognards mêlaient souvent un nom, espoir de leur haine : Moreau.

En garnison à Rennes depuis assez longtemps, beaucoup d'officiers de la demi-brigade s'y étaient mariés. Or, Moreau était populaire en cette ville, et très aimé d'une bourgeoisie frondeuse, patriote et républicaine. On s'y rappelait avec plaisir l'étudiant tapageur, le prévôt de droit, le « général du parlement », qui, jadis, lors des émeutes de 1789,

avait si bien crosse les « paltoquets à particule » . On s'y souvenait aussi du commandant de volontaires, entraînant une ardente jeunesse vers la frontière, à la victoire.... Oh, celui-ci n'était pas comme « l'autre » un étranger, mais bien un vrai Français de France; mieux encore, un Morlaisien, un Breton bretonnant î... Heureux d'une telle popularité, Moreau la cultivait avec soin. Depuis dix ans (sa correspondance en fournit la preuve), il s'était fait le protecteur, le patron, le banquier des Breiz et des Gallos de sa chère Armorique. Sa porte, ni sa bourse ne leur étaient jamais fermées. Toujours très bon enfant avec les humbles, le général se montrait camarade avec tous ses « pays ». Il avait dressé sa femme et sa belle-mère à les bien recevoir, et les deux grincheuses créoles se mettaient en frais de coquetterie pour le Morlaisien, le Léonard, le Rennais, le Malouin. On les invitait aux soirées de gala où venait chanter EUeviou, — encore un « pays », ce ténor; on leur faisait tirer le chevreuil dans les réserves de Grosbois. En outre, à certains jours, un repas bretonnant : Moreau s'en allait dîner, à Chaillot, chez le citoyen Rupérou, juge au tribunal de cassation^ un « Minos » des Côtes-du-Nord. Là, il se rencontrait avec les Gandon et les Ginguené, les Lanjuinais et les Kervelegan. On buvait du cidre, on mangeait de la cochonaille, on patoisait, on celtisait, on breyzardait; on politiquait aussi. Mille anecdotes vantant la bonhomie du « fameux capitaine », son.

peu de morgue, ses badineries familières ou grivoises, la simplicité de ses façons et de sa mise, son modeste habit brun, son goût pour la pipe et la bière, le lit de camp où il se plaisait à dormir, se racontaient en la Bretagne émue, et, amplifiées dans les maisons bourgeoises, éveillaient un formidable écho dans les casernes... « Ah, si Moreau voulait! »

... Oui, « si Moreau voulait! » un vœu gros de menaces, qu'on murmurait en bien des régiments...; Chose étrange : Napoléon Boiïaparte qui, dans les mirages du passé, nous apparaît comme le dévot des incessantes batailles, l'homme des guerres sans répit et sans fin, passait en 1802 pour un être pacifique, préférant le repos à l'action, le fonctionnaire à l'officier. Soldats et généraux lui reprochaient de les avoir trompés, en remplaçant par des « bureaucrates » les « avocats » du Directoire. Ce nouveau régime de hauts commis et de méticuleux paperassiers les révoltait : ils avaient espéré un gouvernement du sabre, sans contrôle. L'œuvre politique du Premier Consul, son relèvement moral de la nation, sa paix « sociale, religieuse, continentale, maritime » les trouvaient indifférents; ils ne comprenaient pas. Non : c'était pour eux la « paix », un mot qu'abominaient leurs ambitions déçues, leurs convoitises inassouvies. Ils se disaient qu'avec ce rigoriste, cet observateur des règlements, cet éplucheur de comptes, ce fanfaron d'intégrité, l'avancement allait se faire pénible, et le métier

des armes devenir un mauvais métier. Ils regrettaient les rapides et stupéfiantes promotions d'autrefois : capitaine en nivôse, divisionnaire en fructidor! Ils regrettaient aussi les butinantes housgarderies, la guerre enrichissant la guerre, les conquêtes, les dévastations lucratives. Oh, les belles années, celles de la Convention, surtout du Directoire, pour qui voulait oser, pour qui savait agir! On avait quitté son village, Nicaise en souquenille, et dix-huit mois plus tard, Scipion galonné d'or, on achetait à la République les abjectes dépouilles de rémigré. On acquérait alors maisons de ville et de campagne; on les garnissait d'argenterie batave, de mobiliers kaiserlicks, de tableaux cisalpins. C'est que, durant ce temps, on avait affranchi « les peuples ilotes », et rendu des esclaves à la Nature et à la Liberté. Les Yandamme et les Brune, les Masséna et les Augereau avaient ainsi bien mérité de la patrie. Moreau lui-même, l'intègre et pur Moreau, avait très souvent « houssardé », sans scrupules : sa vertu était d'un Danton, beaucoup plus que d'un Robespierre. N'ayant pour bien patrimonial qu'un revenu de 800 francs, il possédait maintenant un hôtel à Paris, un château à Grosbois et quelque cent mille livres de rentes : dépouilles opimes, gagnées à détruire les tyrans. Mais personne, sauf l'ingrat Consul, ne les reprochait à ce € dernier des Romains », et d'aucuns voyaient en lui le modèle accompli du héros.... Car ils étaient nombreux les officiers pour qui cet homme sem-

blaît incarner la science et le génie militaires, rhonneur et la gloire de la Nation. Leur injuste engouement le comparait à Bonaparte : celui-ci , téméraire, faiseur d'entreprises hasardées, victorieux de par la fortune, sacrifiant sans pitié la «chair à canon », bourreau de ses armées; celui-là réfléchi, pratiquant les méthodes scientifiques, vainqueur de par ses calculs, ménager de la vie humaine, et vraiment « père de ses soldats »....

« Ah! si Moreau voulait!... » Un simple mot de lui, affirmaient ses admirateurs, suffirait à soulever tous les régiments. On détruirait ainsi l'usurpation consulaire ; on fusillerait ou Ton déporterait le despote ; on proclamerait Moreau dictateur, et Moreau, cette âme antique, réunirait la Conveiition.... La Convention ! En vérité, l'historien demeure stupéfait, quand, dans les documents de cette époque, il voit se formuler un pareil vœu. Et cependant, c'était bien à la Convention que rêvaient, en la fumée des tabagies, vêtus de la redingote bourgeoise et coifi*és du chapeau à étoiles, un Argout, un Sabathier, un Sandoz-Laroche et autres généraux mis en réforme. Et c'était à la Convention que songeaient les déportés de l'Armée de l'Ouest, les critiqueurs, les cabaleurs de la 82* : la Convention rétablie par M oreau ! . . .

« Ah! si Moreau voulait!... » Pourtant, on le savait prudent jusqu'à l'indécision, manquant de volonté, — même dans la bataille, — général des retraites et non des offensives, menant d'ailleurs

sa vie comme il dirigeait ses campagnes, répugnant aux aventures, à l'action, à Taudace, et souffrant aujourd'hui dans sa vanité ombrageuse et jalouse bien plus qu'en son orgueil et qu'en son ambition. Oui, mais on le savait aussi exaspéré par la haine, enclin comme tous les faibles aux coups de tête désespérés, et, grand de cœur, sinon de caractère, tout à fait incapable de lâche vilenie. On pouvait donc agir sur ce débile courage, compromettre malgré lui cet homme hésitant, le jeter dans une entreprise où il devrait lutter, le contraindre à combattre en se défendant soi-même.... « Ah! si Moreau voulait! » Eh bien, il fallait l'obliger à vouloir.

Soudain, une grosse nouvelle mit en émoi la 82* : le chef Pinoteau venait de partir brusquement pour Paris. 11 était allé, disait-on, exposer à Bonaparte la détresse de sa demi-brigade; on attendit son retour avec inquiétude. . . .

Son absence fut de courte durée ; vers le milieu de floréal, il reprenait son service au quartier de Saint-Cyr. D'étranges rumeurs avaient couru dans la caserne; les officiers interrogèrent leur colonel : « Avait-il parlé au Consul?... Serait-on déporté?... Toucherait-on au moins l'arriéré de la solde?... » Lui se montrait furieux, et mâchonnait de rageuses réponses : « Non il n'avait pu, voir le Consul : ce cadet-là se garait soigneusement

des visites importunes!... Ah, vous réclamez Tarriéré de vos soldes? Vous ne Tobliendrez pas- Vingt fois," je me suis présenté dans les bureaux de la Guerre : on m'a toujours renvoyé aux

► calendes grecques! Du reste, avec quel argent vous payerait-on? Le Trésor est à sec; on y vole et on y pille ; à bientôt la banqueroute ! » Puis, faisant le mystérieux, l'important, l'homme qui détient de redoutables secrets : « Mais patience! Tout cela ne peut continuer bien longtemps. De graves événements se préparent. Une révolution est dans l'air. Avant la fin de l'année, leur gouvernement doit être anéanti!... » Qui donc avait ainsi transformé

^ en « anarchiste » militant ce timide et platonique républicain, en loup enragé ce chien trop débonnaire?... On savait qu'à Paris Pinoteau avait fréquenté Bernadotte; on connaissait aussi ses relations avec Moreau : on commenta l'énigme de ses paroles; chacun les amplifia. Alors l'agitation s'accrut dans la demi-brigade; les propos insulteurs se chargèrent de menaces : « Il fallait en finir avec le Corse!... Moreau se décidait à tirer le sabre!... »

C'était l'instant où les courriers des ministres f apportaient à Rennes la question posée au peuple français :

« Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à viel »

Un pauvre hère.

La solennelle et vaste place du Palais, à Rennes, n'offrait pas, en 1802, cette symétrique magnificence qu'aujourd'hui elle présente aux regards. Le majestueux décor de pierre, dessiné par Jacques Gabriel, ses arceaux cannelés, ses pilastres à chapiteaux fleuris, ses gracieuses mansardes n'étaient point terminées encore. A Test, — de la ruelle Saint-François à la rue Sainte-Georges, — se dressait une rangée de sombres, tristes et ladres bâtisses, échappées par merveille à l'incendie de 1720 : l'ancien couvent des Cordeliers et sa chapelle; plus bas, quelques murailles enserraient des jardins. Très vivante, autrefois, et sans cesse animée par les chaises ou les carrosses de Nos Seigneurs du Parlement, cette place Egalité, — ainsi l'avaient dénommée les malins de 93, — allongeait, en l'an X, une attristante et morne solitude. Le Parlement n'existait plus; donc, plus

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