PRÉFACE ' IX
tel devait être notre premier souci. Empruntant même au roman psychologique, — un art qu'aujourd'hui dirige une science, — plusieurs de ses procédés d'analyse, nous avons essayé de représenter nos personnages en leur réalité passionnelle. L'étude attentive d'une époque presque contemporaine de la nôtre permet, d'ailleurs, de risquer une pareille entreprise. Les hommes qui fure'nt nos pères ne sont pas morts tout entiers; leur vie palpite encore dans les archives, — et le « Debout Lazare! » sera toujours la plus noble devise de l'historien.
Complot des Libelles, PI. I
LE
... Soixante coups de canon : une salve de triomphe, et vibrante et joyeuse!.".. Installée devant la grille du Carrousel, une batterie de la garde consulaire ébranlait de son fracas le « Palais du Gouvernement », ces Tuileries qu'habitait Bonaparte, déjà le gouvernement tout entier. En même temps, pieux et grave, passait sur les rumeurs naissantes de Paris le tintement du bourdon de Notre-Dame, « l'Emmanuel », remonté dans sa tour et faisant trembler sa « forêt ». Ce jour d'octidi, 28 germinal an X (18 avril 1802, dimanche de Pâques), allait être une des plus mémorables journées du xix* siècle : cloche et canons annonçaient aux 102 départements de la République continentale la « pacification des consciences ».
« Paix générale et paix religieuse! » avait, en
son emphase officielle, annoncé le Moniteur,... Paix générale : le traité d'Amiens; paix religieuse : le Concordat. « Le temple de Janus était fermé désormais j> et désormais aussi « Dieu n'était plus exilé de la Nature ».
Et tandis qu'à la batterie du Carrousel répondait le canon des Invalides, une bizarre cavalcade sortait de la rue de Jérusalem et s'engageait sur le quai des Orfèvres. Précédé de gendarmes, de trompettes et d'officiers de paix, le secrétaire général de la Préfecture de police, le citoyen Piis, commençait à parcourir la ville. Il devait s'arrêter dans douze carrefours, pour y lire une proclamation des Consuls, susciter l'enthousiasme, provovoquer les vivats : « usage accoutumé dans les grandes solennités publiques ». Parvenue à la place du Tribunat, — ci-devant du Palais-Royal, — la chevauchée fit sa première halte; les trompettes sonnèrent, et la lecture commença.... Une mirifique prosopopée, cette prockmation des Consuls, signée d'ailleurs du seul Bonaparte, et toute bouffie de cette grandiloquence coutumière au vainqueur des Pyramides. Il expliquait aux peuples de la République ce que voulaient dire les mots : « pacification des consciences », et certes son commentaire n'était pas d'un idéologue : « Français, soyons unis pour le bonheur de la patrie et de l'humanité.... Ministres d'une religion de paix, que vos leçons et vos exemples forment les jeunes citoyens à l'amour de nos institutions, au respect des autorités tutélaires;...
qu'ils apprennent de vous que le Dieu de la paix est aussi le. Dieu des armées!... »
Le soleil de germinal se dégageait à peine des buées matineuses que déjà l'ouvrier des faubourgs et le marchand de la ville commençaient à s'amasser aux environs du Carrousel. Ils savaient, l'un et l'autre, que tout à l'heure le « Grand Consul » allait se rendre à Notre-Dame pour y entendre un Te Deum, et ils accouraient, heureux de l'acclamer sur son passage....
Quelle transformation accomplie en ces âmes, depuis neuf années! Naguère, souverains dérisoires de la Révolution, « Cadet Bruleux » l'apprenti, et « Tranquille Bontemps » son patron avaient applaudi Chaumette et la Déesse Raison, Robespierre et son Être Suprême. Elle était si gentille à voir, en son péplum antique, la citoyenne Momoro, et lui, Maximilien, pontifiait si vertueux avec son bouquet de roses! Et voilà qu'aujourd'hui, artisans et boutiquiers se proposaient d'exalter plus encore Bonaparte replaçant sur l'autel le Dieu, si longtemps bafoué, de la Croix! Pourquoi ce revirement en leur conscience? Ils n'auraient su le dire. Aucun besoin de foi chrétienne, à Paris du moins, ne travaillait encore l'âme du populaire : elle était demeurée athée, tout au plus déiste et théophilanthrope. La bruyante explosion de catholicisme littéraire dont Fontanes et Chateaubriand venaient de donner le signal n'avait agité que l'ancienne noblesse ou la riche bourgeoisie : quant au peuple, il n'avait
rien entendu. Mais, désabusé de tant de mascarades sublimes, d'apothéoses grotesques et d'odieuses panthéonisations, il acceptait, sans révolte, le retour du Dieu qu'avait adoré son enfance. Il refusait toujours d'y croire, mais déjà il n'outrageait plus.... Au demeurant, la cérémonie de Notre-Dame était annoncée magnifique. On allait y admirer des uniformes, des carrosses et des livrées, des généraux, des mamelouks et des évoques; on y verrait surtout ce cher petit Bonaparte.... « Vivat donc pour le Concordat, le Pape et les curés! » Et, dans ce jour de Pâques 1802, Fanchon et Sans-Souci s'éjouissaient, fredonnant un cantique de guinguettes :
Nous supprimons le décadi Avec sa kyrielle en i; Le dimanche Ton fêtera :
Alléluia.
Paris, cependant, s'emplissait de tumulte. Aux allègres cadences des tambours, des fifres, des musiques militaires, les demi-brigades de la garnison sortaient de leurs casernes, pour aller faire la haie sur le passage des Consuls. L'itinéraire que devait suivre le cortège avait été ainsi réglé : la place du Carrousel, la rue Saint-Honoré, les rues du Roule et de la Monnoye, le Pont-Neuf, la Cité. Dès onze heures, un double cordon de baïonnettes s'allongeait, de la rue Saint-Nicaise au Parvis Notre-Dame. Un pareil déploiement de troupes, encombrant ces étroits boyaux, seule voirie de la
capitale en Tan X, étonnait le Parisien. Naguère, au temps de la Convention ou du Directoire, dans les jours de fête nationale, licence était accordée à la badaudaille d'envahir la chaussée et d'y risquer la bousculade. Mais, à présent, avec ce Bonaparte, il fallait de l'ordre partout! La foule, d'ailleurs, ne se plaignait pas et s'entassait derrière les épaulettes, à chaque instant plus dense, plus excitée, plus remuante. Le soldat, toutefois, se montrait brutal, très méprisant pour le pékin. Ces diverses demi-brigades portaient encore le glorieux uniforme de l'an V et de l'an VII, celui qu'avait illustré le fantassin d'Arcole, de Friedberg ou de Zurich : l'habit bleu à revers blancs, les hautes guêtres montantes, le bonnet à poil ou le chapeau à cornes, les buffle teries croisées. Mais leurs officiers présentaient une choquante disparate et d'âges, et de tournures, — ceux-ci déjà vieux; ceux-là tout jeunes : des « nageoires » grises et des blancs-becs.... Depuis quelque temps, en effet, la dure main du Premier Consul, épurant son armée, en expulsait les jacobins : la mise en réforme sévissait sans pitié. Vexatoires, parfois très injustes, ces mesures jetaient la dissension dans les casernes, créaient entre camarades la méfiance et la haine. Les promus de l'an II ne choyaient guère les parvenus de l'an IX ; on échangeait à la pension des propos aigres-doux^ et souvent une insulte amenait deux officiers sur le terrain. Les chefs de brigade, presque tous vétérans des campagnes de Hollande,
du Rhin ou d'Italie, « brimaient » volontiers les nouveaux venus, freluquets fils de famille; ceux-ci se plaignaient, et, dans les bureaux de la Guerre, les dossiers s'emplissaient de dénonciations.... Mais, ce jour-là, — 28 germinal, — du sous-lieutenant au colonel, tous ces officiers affectaient un air mécontent; la cérémonie de Notre-Dame leur déplaisait. Quant au soldat, — celui de la 39% surtout, — il laissait éclater sa méchante humeur, observait mal le silence, et prodiguait la plaisanterie de chambrée, les quolibets de corps de garde : il « grognait ». Des mots outrageants, d'ordurières facéties étaient prononcés dans le rang. On y raillait « l'avorton corse », le « nabot », le < galeux » ; on y blaguait son amour pour la < calotte », le « cordon », le « capucin ». C'était comme une provocation jetée au « civil » enthousiaste, mais le civil ne faisait point chorus et s'indignait de toutes ces grossièretés : Paris idolâtrait alors son « Grand Consul », rhomme de la paix.... Et disséminés, dans la cohue, les citoyens-indicateurs de la police secrète, agents du terrible Desmarets, — un n® 31 ou un n° 48, — écoutaient, observaient, préparaient leurs bulletins,... ces redoutables bulletins, seuls romans qu'aujourd'hui daignait lire Bonaparte....
Onze heures! de nouvelles salves d'artillerie. « Garde à vous!... Présentez armes! » Le cortège débouchait du Carrousel.... Entête, de la cavalerie : les hussards et les chasseurs des chefs de brigade
Lebrun-Lahoussaye et Colbert; les dragons commandés par Sébastian! et Caulaincourt. Aux éclats des trompettes, lentement, par les rues tortueuses, se déroulait une ondulation bigarrée, sonore, étincelante, de shakos à flammes, de colbaks à panaches et de casques à peau de tigre, de charivaris et de bottes, de pelisses gris perle, de dolmans et d'habits verts, de tresses jaunes ou blanches, de revers amarante. Audacieux batteurs d'estrade ou meneurs de charges héroïques, ces « durs à cuire » ne montraient pas une contenance plus édifiante que les camarades de Tinfanterie de bataille. Évidemment tous ces braves eussent mieux aimé se rendre à la Râpée qu'à Notre-Dame....
Maintenant, des batteries de tambour alternant avec de la musique : la garde des Consuls. Elle portait déjà cet uniforme légendaire que bientôt, garde impériale, elle allait promener à travers les peuples, dans le silence consterné des capitales conquises : — les grenadiers à pied (chef de brigade, Hulin), vieux soldats aux moustaches tombantes, dodelinant en cadence les torsades de leurs bonnets à poil, roides et automatiques sous l'habit bleu à revers blancs, l'épaulette rouge, la guêtre noire formant jambière; — les chasseurs à pied (chef de brigade, Soulès), même tenue, mais plumets rouges et verts; — les grenadiers à cheval (chef de brigade, Ordener), des colosses juchés sur d'énormes montures ; — les gendarmes d'élite (chef de légion, Savary) : un régiment de forma-
tion récente, soldats dressés aux œuvres de police, superbes d'ailleurs sous Tourson à visière, la buffleterie jaune, la culotte chamois. Enfin, et précédant les voitures , s'avançaient les chasseurs à cheval, les escadrons des célèbres guides. Le peuple de Paris admirait fort la diaprure voyante de leur costume : le menaçant colbak à chausse pendante, Thabit vert aux aiguillettes jonquille, le gilet-veste et la culotte écarlates, la botte à la hongroise. En tète du régiment, derrière les fanfares habillées de rouge, caracolait, tout galonné, tout soutaché, tout étincelant d'or, un jouvenceau de vingt-deux ans, le citoyen Eugène Beauharnais, et cette figure encore poupine, malgré ses favoris et ses moustaches, formait un amusant contraste avec les trognes ravagées de ses chasseurs... Mais, tandis qu'en un chatoiement de couleurs éclatantes défilait cette garde consulaire, les demi-brigades d'infanterie formant la haie sur son passage, jalousaient et s'enrageaient. « Des clampins de parade! » grommelait le soldat chevronné, et le vieil officier, jadis lecteur de carmagnoles, se disait : « des prétoriens!... ».
A présent, un autre spectacle : le « gouvernement »; et d'abord, le Conseil d'État, que suivaient les ministres....
Pour caser à leur aise trente-six conseillers d'État, huit ministres et leurs secrétaires généraux, on avait cherché dans Paris une quarantaine de voitures d'apparat; mais le Paris de l'an X, encore
par trop Spartiate, n'avait pu les fournir. On avait donc attelé à quatre chevaux des calèches de louage, et même transformé en carrosses de gala quelques fiacres de la place publique. Aussi, plusieurs de ces pompeuses guimbardes présentaient un aspect ridicule. Rongées par le soleil, éraillées par la pluie, encrassées de poussière, attelées de locatis efflanqués et fourbus, elles provoquaient les lazzis de la populace ou le haussement d'épaule du ci-devant aristocrate. Les équipages des ministres défilaient, cependant, avec plus de magnificence. La livrée, depuis douze ans proscrite, y reparaissait, étalant un jaune criard, galonné d*or; les « officieux j> redevenus laquais portaient la perruque poudrée, et, sans respect pour les droits de rhomme, on les avait juchés en grappes sur Tarrière-train de ces berlines....
Ministres et conseillers d'État avaient revêtu le grand uniforme, — ce long et disgracieux vêtement à pans carrés, dessiné en Tan VIII : une sombre houppelande à revers brodés d'or ou de soie bleue, que ceinturait une écharpe tricolore. Mais beaucoup de ces messieurs (à présent on s'appelait volontiers « monsieur ») en avaient évasé les basques, et, dans cet autre habit à la française, tenaient sous le bras gauche leurs tricornes à cocarde. D'ailleurs, plus de glaives à la Léonidas, si chers au peintre David; mais l'épée en verrou des ci-devant marquis.... Par les glaces baissées des portières, ces puissants personnages mon-
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traient leurs figures satisfaites ou pensives; — ceux-ci, les rudes travailleurs du Conseil, juristes sachant besogner sans vains discours : les Bigot- Préameneu, Portails, Emmery, Regnaud, Cretet, Boulay, Bérenger, Joseph Bonaparte, confondu dans leur rang; — ceux-là, les commis laborieux d'un maître trop exigeant : Chaptal, ministre de l'Intérieur; Gaudin, des Finances; Barbé-Marbois, du Trésor public; Berthier, de la Guerre; Decrès, de la Marine; Abrial, de la Justice ; l'énigmatique Talleyrand. Plusieurs de ces nouveaux seigneurs de la France nouvelle étaient bien connus de la foule. On les avait jadis vus siéger à la Constituante ou à la Convention, entendus pérorer aux Feuillants, aux Cordeliers, aux Jacobins : des « fayettistes » de 1791, Rœderer ou Defermon; des régicides de 1793, Berlier, Thibaudeau; un président des Jacobins, Fourcroy; un auxiliaire des septembriseurs, Real... — et, plus loin, se carrant dans sa voiture, ce maigriot, aux joues caves, aux lèvres pincées, au teint blême, aux paupières éraillées, aux yeux injectés de sang : Joseph Fouché. Nippé d'un habit de cour, il s'en allait à Notre-Dame entendre la messe et chanter son Te Deum, le défroqué de Juilly, Toratorien athée, l'homme « du sommeil éternel », l'adorateur de la déesse Raison ! Le cynisme d'un pareil spectacle aurait dû exciter le rire, provoquer les sifflets. Mais non; cinq années de Directoire avaient desséché dans les cœurs toute morale, étouOe tout
mépris. Ministre de la police, Fouché n'indignait pas : il faisait peur. Et puis, la gloire du Premier Consul semblait se déverser, puriOante, sur son gouvernement tout entier....
Midi!... A cette heure, d'après le programme officiel^ le Premier Consul aurait dû faire son entrée à Notre-Dame : il n'avait pas encore quitté les Tuileries.... Par les rues étriquées, le sinueux cortège s'allongeait, se déroulait sans fin.... Le corps diplomatique!... Il était là, au grand complet, mais mortifié et mécontent. Déjà le dur vouloir de Napoléon pesait lourdement sur les rois, et l'Europe commençait à connaître les humiliations du vasselage. Bonaparte avait exigé que les ambassadeurs lui fissent conduite, qu'ils figurassent dans son escorte. Grave infraction à l'étiquette! — et l'Autrichien Cobenzl, l'homme de la forme, s'était indigné. Durant trois jours, toutes les Excellences avaient discuté, protesté, parlé des traditions ou des usages, invoqué la majesté des trônes. « Eh quoi, invités à la fête par simple lettre d'un préfet du palais ! Les prenait-on pour des fonctionnaires, des employés, des figurants de la République?... Ils n'iraient pas ! » Plaisante rébellion, matée bien vite. Ils s'en étaient allés, à cette « mascarade », même avec les écussons de leurs empereurs ou de leurs rois, — et aujourd'hui les blasons des Habsbourg, des Romanoff, des HohenzoUern, des Bragance, des Bourbon d'Espagne précédaient, en sa marche triomphale, le fils de la Révolu-
tion, parvenu de la Fortune, mais favori de la Victoire.
... Et toujours des carrosses, encore et toujours des soldats : les équipages à six chevaux des deux « petits consuls », que suivaient des mamelouks.... Lebrun ni Cambacérès ne se trouvaient dans ces voitures où s'entassaient les gens de leurs maisons, les familiers et commensaux. C'était un curieux et plaisant assemblage de robins dévêtus de la robe, de petits collets sans église, de vieux marquis, aimables libertins : le maigre, long et osseux d'Aigrefeuille; le correct Montferrier avec son catogan ; Villevieille , philosopheur comme un Voltaire ; Cussy, Teffroi des sommeliers. L'émigration ralliée et quémandeuse figurait comme en raccourci sur les coussins de ces carrosses.... Mais le spectacle qu'offraient les Égyptiens intéressait bien davantage le badaud ébahi. A voir ces hommes au teint bistré, aux chausses bouffantes, aux caftans verts, aux turbans à aigrettes, on aurait dit vraiment de janissaires accompagnant leur grand Seigneur, du serai à la mosquée. Un pareil étalage de l'Orient, en plein Paris, sous les buées de germinal, proclamait pompeusement l'immense orgueil de Bonaparte. Des grenadiers et des mamelouks; Aboukir lui faisant escorte avec Marengo ; l'Afrique s'unissant à l'Europe pour célébrer sa gloire : Alexandre-Tskander déjà; bientôt César!... Six de ces Égyptiens menaient en laisse de superbes genêts, cadeau du roi d'Espagne, — pareils à ces
chevaux de « soumission » qu'avait jadis offerts au « Roumi, maître de l'Heure » le religieux effroi du musulman. Sur leur passage, le peuple regardait, non sans une vague terreur, ces Suleyman, ces Abdallah, ces Ibrahim, car de sinistres légendes racontaient leur férocité. On les disait exécuteurs des muettes vengeances du Premier Consul. La nuit, affirmait-on, ils s'introduisaient dans les prisons et s'en faisaient ouvrir les geôles; le cordon, l'impitoyable lacet de soie, était alors manié par eux, et bientôt, leur sultan comptait un ennemi de moins!... Fables odieuses, absurdes calomnies dont il faudra pourtant nous occuper, au cours de ces récits.
... Soudain, un frisson de joie fit onduler la foule : « Le voilà ! » Et les têtes s'allongèrent entre les baïonnettes.... C'était lui....
Jamais, depuis les jours, si lointains déjà, de la royauté, plus fastueux équipage n'avait traversé Paris : carrosse attelé de huit chevaux, piqueurs, cocher, laquais, portant la poudre et le tricorne, livrée de drap vert galonné d'or, — bientôt les couleurs impériales. Encadrant la voiture, et pareils aux ci -devant MM. des Grandes Écuries, sept illustres généraux chevauchaient aux portières : Mortier, commandant la première division militaire; Junot, la place de Paris; Moncey, premier inspecteur de la gendarmerie; les quatre chefs de la garde consulaire, Davout (grenadiers à pied), Soult (chasseurs), Bessières (régiments à cheval).
Songis (arlillerie).... Dans le carrosse, les trois consuls.... Ils avaient revêtu leur uniforme d'apparat, rhabit de velours écarlate chamarré d'or, et coiffé leurs têtes du chapeau à triple panache. Un cimeterre égyptien, le sabre conquis sur Mourad bey, ce ckinchir porté à Mont-Thabor, pendait au côté de Bonaparte.... Mais bien qu'attifés de même, les trois personnages formaient entre eux le plus étrange contraste....
Lebrun, face joufflue au front fuyant, au long nez, aux lèvres minces, au double menton, conservant la coiffure à rouleaux, les ailes de pigeon, la petite queue tressée, ressemblait à un placide bourgeois, à quelque riche marchand retiré des affaires. Il se pavanait dans son importance et affichait un air de hauteur qui ne convenait guère à sa dégaine de bocager normand. Un habile homme, d'ailleurs, rompu depuis longtemps aux finasseries de la politique; d'abord député à la Constituante, plus tard président du Conseil des Anciens, et s'y étant acquis un certain renom; disert sans éloquence, lettré, voire littérateur, expert dans les choses de finances, éplucheur de budgets, inventeur d'impôts, très influent dans les comités, bref un demi-grand homme de Parlement, — mais un « malin » surtout, puisqu'il était aujourd'hui troisième consul.... Ces façons de génies ont toujours abondé en France....
Tout autre apparaissait Cambacérès. Avec sa forte carrure, son ventre bedonnant, sa face épa-
MÉDAILLE FRAPPÉE EN l'hONNEUR DE LA PAIX D*AMIENS ET DU CONCORDAT
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LE JOUR DE PÂQUES 1802 i5
nouie, son nez busqué, son menton en galoche, sa falotte perruque où s'étageaient trois rangées d'étonnantes frisures, il faisait penser à quelque fantoche de la comédie italienne. Il affectait une contenance à la Mole : la tête droite, la bouche en cœur, la main gauche enfoncée sous le revers de son habit.... Ridicule, oui, et cependant, un esprit d'élite, un jurisconsulte éminent, un législateur. Depuis deux ans, il était la pensée, l'âme inspiratrice du Conseil d'État; organisation judiciaire, administration, finances, tout avait été discuté ou amendé par lui; le Code civil devait être en partie son œuvre, et, si Bonaparte venait de créer une France nouvelle, Cambacérès l'avait su façonner.... Mais il manquait à cet homme ce qui fait un grand homme : le caractère. Dans sa vie politique, Cambacérès eut toujours peur : peur de Danton, de Saint-Just, de Robespierre, de Barras même, et aujourd'hui Bonaparte faisait plier ce faible, épouvantait ce timoré. Et puis, voluptueux, par trop épicurien, s'altardant aux plantureux repas, inventant des recettes de cuisine, courant les amours faciles et parfois dégradantes. Le peuple de Paris ne le respectait pas ; on le trouvait burlesque ; on le croyait vicieux : « Monsieur de la perruque ; le chevalier de la manchette ». On le bafouait en plein théâtre, et quand, par les après-midi printaniers, escorté du fidèle d'Aigrefeuille, il s'en allait baguenauder au ci-devant Palais^Royal, lorgnant les filles, lorgné par elles, et s'amusant de leurs ébats,
— les boutiquiers de la galerie de Quiberon se mettaient sur leurs portes, et des troupes de garnements suivaient en ricanant Tobèse galantin. Bonaparte estimait son savoir, mais se gaussait de ses travers et méprisait sa poltronnerie. Second personnage dans l'État, Cambacérès, avec sa belle intelligence, aurait dû accomplir beaucoup de bien, assagir l'ambition du Premier Consul, refréner ses audaces, barrer la route à la dictature, conserver à la misérable France un peu de cette liberté si cruellement conquise, laisser, enfin dans notre histoire un nom populaire ou révéré. Mais de lui que resle-t-il? A peine un souvenir; pas même une mémoire. Il aurait pu devenir un grand citoyen; il préféra toujours rester un gros fonctionnaire.
«... Vive Bonaparte! » et pas un cri pour les deux comparses.... Un célèbre portrait du peintre Gros a reproduit, de façon saisissante, les traits du Napoléon de 1802. Sous l'azur d'un ciel s'étalant sans nuages — toute une allégorie, — vêtu de rouge, de sa « pourpre consulaire, » monté sur Désiré, le cheval blanc qui piaffe et se ramasse, Bonaparte passe en revue sa garde et converse avec ses grenadiers. La tête n'est plus celle qu'Alessi dessinait avant Castiglione, et que peignit Guérin, après Léoben : maigre et osseuse, exprimant par des yeux de flamme toutes les agitations d'une âme en tourmente. Les joues s'épanouissent; l'ovale de la figure est plus régulier; mais sur le
teint s'épand une verdeur maladive, la tare héréditaire du cancer familial. L'hirsute et flottante crinière du porte-drapeau d'Arcole a disparu ; les cheveux sont coupés courts, et, sous le chapeau à cocarde on devine la mèche rabattue sur le front. C'est déjà le visage du Napoléon légendaire, de cet homme que ses contemporains, — les caillettes surtout, — trouvèrent « sauvagement laid », de ce « nabot tondu », de ce « petit singe vert » que brocarda la sottise en perruque de Témigré ; mais qui, dans le lointain séculaire du passé, tout auréolé de gloire et divinisé par les apothéoses, nous apparaît superbe, en sa beauté classique....
Napoléon Bonaparte n'avait encore que trentedeux ans, et la rapidité de sa fortune tenait du prestige. Sept années auparavant, général sans emploi et famélique, trop pauvre pour s'acheter même les galons de son uniforme, on l'avait pu voir perchant dans une infime hôtellerie du quartier des Petits-Pères, grignotant le dîner à quarante sous que cuisinaient les gargotes du Palais-Égalité, vitupérant chez l'ami Permon contre l'injustice de son destin, menaçant d'ofirir son épée au grand Turc, et s'en allant au jardin des Plantes se consoler des hommes parle « spectacle de la Nature » : un désespéré. Mais, en ce court espace de vie humaine, tant de choses s'étaient succédé dans la République : — deux constitutions et leurs gouvernements ; plusieurs conspirations punies d'exil, de déportation ou de mort; des émeutes, des coups
d'État ridicules ou féroces — et bientôt, Montenolte, Arcole, Rivoli, les Pyramides, mais surtout l'universel écœurement de la France, avaient permis un Dix-huit Brumaire et même l'avaient innocenté. Aujourd'hui le fils de « la mère La Joie », comme l'appelaient les royalistes, le chétif officier, ce croquant de cape et d'épée de qui l'apport matrimonial avait mis en liesse le notaire Baguideau, habitait les Tuileries, et faisait coucher la « petite créole, sa femme, dans le lit des Bourbons ».... Fortune brusquée par le génie ; génie justifiant la Fortune!...
Plus puissant, d'ailleurs, que n'avait été aucun de ces Bourbons. Sa France de 1802 était vraiment très grande. Dans tout le passé monarchique de son histoire, jamais encore elle n*avait étendu aussi loin ses frontières, agrégé tant de cités diverses, assimilé tant de peuples à ses institutions. La Flandre et le Hainaut, le Brabant, le Pays de Liège, le Luxembourg, la rive gauche du Rhin, la Savoie, le Comté de Nice, le territoire de Genève étaient administrés par ses préfets; ses soldats occupaient le Piémont qu'elle allait s'annexer, Gênes et Savone, le Milanais, l'Emilie, la Romagne, le Valais, la Hollande; des États feudataires,rÉtrurie, la République italienne, la Ligurienne, la Batave, gravitaient dans l'orbite de « la Grande Nation » ; toute une moitié de l'Italie, la Hollande même, étaient comme soudées aux Gaules reconstruites : la « France continentale ». Et, pour défendre la
vastité d'un pareil empire, une armée nombreuse et coutumière de la victoire : 112 demi-brigades d'infanterie de bataille, 31 d'infanterie légère, 25 régiments de grosse cavalerie, 21 de dragons, 25 de chasseurs, 13 de hussards, 14 d'artillerie.... Quant aux colonies perdues, le traité d'Amiens les restituait à la France. Elle se retrouvait, au delà des mers, la même qu'aux jours glorieux des Suffren et des Rochambeau; elle recouvrait Saint- Domingue et ses autres Antilles, la Guyane, les deux îles sœurs de l'Océan indien, ses vieux comptoirs de l'Indoustan, la Louisiane et les rives du Mississipi jusqu'au lac Michigan. Cent vingt départements français! allait pompeusement annoncer FAlmanach National de l'an XL... Nouvel empire d'un autre Charlemagne, — oui, cette République consulaire, la France de Bonaparte, était vraiment très grande. Jamais, en son palais de Versailles, celui que le respect terriflé des rois n'appelait que le Roi — Louis XIV — n'avait osé former un semblable rêve de domination....
Et maintenant, après tant de combats, de victoires et de conquêtes, mais aussi de misères, de banqueroutes et de funérailles, c'était enfin la paix.... La paix! « Vive Bonaparte! le héros' pacificateur! »...
Rangés sur son passage, deux cent mille Parisiens acclamaient; aux fenêtres et aux balcons, les femmes agitaient leurs mouchoirs ; montée sur les toits des maisons^ une autre multitude hurlait sa
joie. 41 L'enthousiasme tenait du délire, nous apprend un spectateur, témoin de cette capiteuse ivresse.... L'acclamation universelle payait une dette sacrée. » Très calme en apparence, Bonaparte inclinait, par moments, la tête : il était content. Et, aux fracas des salves d'artillerie sous le sourd grondement du bourdon de Notre-Dame, le cortège s'avançait avec lenteur. Dans les étranglements de la rue Saint-Honoré, il s'arrêtait à chaque pas. Les gens de police se regardaient alors avec inquiétude. Ils devinaient qu'un pareil triomphe devait exaspérer bien des colères; un coup d'audace était à craindre : on découvrait, thaque jour, tant de complots!... Au tournant du Pont-Neuf, les chevaux de l'attelage se cabrèrent : nouveau retard ; devant l'Hôtel-Dieu, ce fut pis encore : rompant le cordon des troupes, la foule se riia vers la voiture.... Enfin le carrosse des consuls s'arrêta devant le porche de Notre-Dame. Dans l'église on attendait depuis deux heures, et de scandaleux désordres venaient de s'y produire.
Huit ans à peine s'étaient écoulés depuis ce décadi mémorable de brumaire an II où, dans Notre-Dame, la citoyenne Aubry, danseuse à l'Opéra et déifiée déesse Raison, en tunique blanche, péplum d'azur et bonnet rouge, escortée de vierges, tricolores comme elle et de pareille virginité, avait allumé la
« torche-Lumière » au « flambeau-Vérité » qui brûlait dans le « temple-Philosophie », juché lui-même sur la « Montagne » ; le tout, du reste, en carton peint. La sublime pitrerie n'avait duré que fort peu de temps, — le temps que duraient alors quelques coups de guillotine. Mais d'autres mascarades lui avaient succédé. Sous le Directoire, les Théophilanthropes — la secte des filous en troupes — avaient occupé la cathédrale. Là, d'amusants bonshommes, aux frisures flottantes, avaient chanté des hymnes au Dieu de la Nature; célébré la Jeunesse, l'Hymen et la Fécondité, la Famille, la Vieillesse et la Paix, bref du Jean-Jacques, mis au point par Mandar. D'inoffensifs benêts; mais, brutal, Bonaparte les avait expulsés, car il abominait les sornettes de leur € métaphysique ». Si longtemps « déprêtrisée », l'église était demeurée dans un état pitoyable. Décapitées les statues couronnées décorant la façade; brisée à coups de sabres marseillais, l'effigie du tyran Valois; mutilées les icônes; jetée à la fonte patriotique, la châsse de saint Marcel, la croix, le candélabre d'argent, cadeaux d'une aïeule de Capet ! Et le trésor, ses calices, ses ostensoirs, ses reliquaires! Gobel, le mitre conslitutionnel, en avait fait litière au peuple souverain.... Aussi, cette officielle solennité de Pâques, la messe et le Te Deum devaient être pour Notre-Dame une purification. Chaptal, ministre de l'Intérieur, avait reçu la tâche d'organiser la cérémonie religieuse, et il s'était adjoint l'abbé Bernier, nommé depuis une
semaine évèque d'Orléans. Hâtivement on avait façonné un autel, apporté pour sa parure un Christ et des chandeliers provenant du trésor d'Arras, masqué par des tentures la dégradation des piliers, enserré la nef par de hautes et tombantes tapisseries, organisé deux orchestres, l'un conduit par Méhul, l'autre par Gherubini. Des barrières séparaient les places réservées : les ministres, les conseillers d'Etat, les ambassadeurs faisant face à la chaire; plus loin, les sénateurs, les députés, les tribuns — tout le pouvoir législatif; les fonctionnaires et les magistrats se trouvaient relégués dans les collatéraux....
De bonne heure, l'église avait regorgé de monde. C'était tout un fouillis d'étoffes chatoyantes, — uniformes à broderies ou « costumes parés », aux voyantes couleurs. Dans les hautes galeries, par les baies ogivales, s'allongeaient, curieuses, des têtes de femmes en toilette d'apparat : tailles courtes, robes collantes et à traîne, mousselines blanches ou bleues que garnissaient des satins écarlates, coiffures à l'Iphigénie, piquées d'or et d'argent; çà et là quelques turbans à la Circassienne que surmontait la mobile aigrette, « un esprit » ; bref, tout le « Suprême Bon Ton », la mode édictée par des citoyennes Bourgoin et Grassini, Hamelin et Récamier....
Devant le chœur, l'un des ambons * — celui de
1. Cette sorte de jubé avait été construit, sous Louis XIV, par le cardinal de Noailles. On l'a démoli, lors de la réfection de Notre-Dame.
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droite — avait été réservé à Fépouse et à la mère du Premier Consul : un factionnaire en défendait rapproche.... Or, peu de temps avant midi, deux femmes se présentaient à cette entrée, et parlementaient avec la sentinelle : c On ne passe pas! — Je suis la générale Moreau ». A ce nom, le soldat s'était écarté, livrant aussitôt passage. Deux fauteuils avaient été préparés dans la tribune; Tune et l'autre s'y étaient installées.
D'en bas, on les lorgnait.... Elles étaient bien connues de tout ce monde officiel : — celle-ci, M"*" Hulot, une citoyenne politiquante, tenant petite chapelle d'opposition, hostile à Bonaparte, le brocardant sans trêve; celle-là, sa fille, la vaporeuse Alexandrine-Eugénie, mariée depuis dix-huit mois au général Moreau : une femme « sensible », élève du chanteur Elieviou, sachant roucouler la romance plaintive, pincer de la harpe, et danser la gavotte de Gardel avec la grâce mignarde d'une Bigottini.... Cependant, précédées par les préfets du Palais-, les dames Bonaparte, M"® Letizia et sa bru, venaient d'arriver. A la vue des intruses, Joséphine s'arrêta, saisie.... Cette Périne Hulot! Elle la détestait et elle en avait peur ; une créole comme elle, comme elle une « merveilleuse » aux jours du Directoire; l'amie d'autrefois, l'ennemie d'à présent; jalouse, hargneuse, médisante, et qui souvent l'avait tant fait pleurer!... Mais déjà le préfet du Palais, Didelot, formulait des observations. Alors, propos aigresdoux, paroles amères, mignonnes impertinences;
M"« Hulot protestait : « Un affront!... Eh bien, elle se plaindrait à son gendre, — et Ton saurait bientôt quelle sorte d'homme était son gendre ! » Puis, une ridicule attaque de nerfs; la sensible Eugénie jouait Tévanouissement. De guerre lasse, M"" Letizia céda enfin sa place, et la générale Moreau put demeurer assise à côté de la générale Bonaparte : elle aussi dominait rassemblée....
Cette vaniteuse petite comédie avait été fort remarquée; mais, durant ce colloque, de bien autres scandales venaient d'éclater dans Téglise....
On s'impatientait. Déjà deux heures de pause, et le Consul qui n'arrivait pas!... Beaucoup de ces hauts personnages rassemblés dans la nef, grands hommes do fortune, manquaient d'éducation. Très voltairiens pour la plupart, ils affichaient de l'irrévérence, et traitaient cette féerie chrétienne comme ils faisaient naguère des carrousses nationales. Ils causaient à voix haute, complimentaient les belles citoyennes, leur prodiguaient les petites agaceries. Plusieurs de ces déesses, divinités aux « Bosquets de Tivoli », avaient apporté leur collation. On faisait la dînette ; on se partageait, en minaudant, la gaufrette de chez La Rose, ou le pâté de Corcelet : un pique-nique babillard, comme dans les grottes de Mousseaux, avec Notre-Dame pour réfectoire. Et là-bas, dans le chœur, le cardinal-légat, l'archevêque de Paris, vingt-quatre évoques en rochet et en camail, regardaient, effarés, le répugnant spectacle.... Mais bientôt l'attente fastidieuse avait été
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égayée : une troupe de généraux venait de faire irruption dans la cathédrale, et y menait un inso-: lent tapage.
Ils arrivaient, de fort méchante humeur : le Concordat leur déplaisait.... Sortis, pour la plupart, des bas-fonds populaires, ces fils d'ouvriers ou de paysans, étaient vite devenus des soldats magnifiques ; mais ils demeuraient encore de très grossiers soudards. Les outrageantes diatribes qu'autrefois, volontaires nationaux, ils avaient entendues dans les clubs, s'étaient gravées en leur mémoire. Pour eux, les religions n'étaient que des « mômeries » ; le prêtre devait s'appeler un « calotin ». Du reste, plusieurs de ces glorieux va-nu-pieds de l'an II affectaient toujours des ferveurs jacobines. Conscience et foi politiques? Oui, peut-être, pour quelques-uns; mais jalousie, chez presque tous. La puissance du Premier Consul offusquait leur envie; sa raideur dans le service irritait leur indiscipline : ils n'aimaient pas le camarade.... Depuis le traité de Lunéville, demeurés sans hauts commandements, ces parvenus de la guerre regrettaient amèrement la guerre, — et voilà que cette paix d'Amiens leur enlevait un dernier espoir de combat et de richesses. Ils se trouvaient, en ce moment, nombreux à Paris, les uns affectant une contenance boudeuse, les autres sollicitant de l'emploi : Moreau, Masséna, Macdonald, Augereau, Bernadotte, Lecourbe, Delmas, Oudinot, tous anciens généraux en chef ou divisionnaires de beau renom.
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L*avant-veille, une lettre du ministre Berthier leur avait enjoint d'assister à la cérémonie de Notre-Dame : ordre de service, en uniforme. Cette convocation les avait exaspérés. « Un service militaire, cette papelardise? On n'irait pas à la corvée! » Ils avaient alors dépêché vers le Consul cette mauvaise tête d'Augereau; mais le Consul avait reçu l'ambassadeur de la belle façon : « Un manquement à la discipline ! Depuis quand s'avisait-on de discuter ses ordres? On obéirait ». Et Ton avait obéi,... Les généraux s'étaient donc réunis — soixante environ — dès neuf heures du matin, rue de Varenne, au ministère de la Guerre. Table dressée, superbe raout. On avait déjeuné bruyamment; puis, après le Champagne, le café, la liqueur Amphoux, on s'était séparé. Les uns, montant dans les rares voitures du ministre, l'avaient accompagné aux Tuileries; les autres, moins courtisans, s'étaient rendus directement à Notre-Dame....
Maintenant, fort excités par un copieux repas, ces jacobins, ces philosophes, pénétraient dans < l'antre de la superstition ». Mais là, stupeur et colère; point de places réservées pour eux :
l'évêque Dernier les avait oubliés. Furieux, ils arpentaient la nef, le chapeau à panaches sur la tête, traînant le sabre, faisant crisser l'éperon. En même temps, ils pestaient, ils sacraient : « Traiter de la sorte Thonneur, la gloire, l'égide même de la patrie! » Le tout, en cette langue imagée de hussards conquérants d'escadres, de grenadiers char-
géant des kaiserlicks. Autour de la chaire, ils apercevaient, groupés en belle ordonnance, une trentaine de « prêtaillons »; des monsignori aux bas violets, de gras abbés en soutanelle ultramon taine — les suivants du cardinal-légat, — et aussi plusieurs petits collets gallicans, en manteau court, rabat, habit à la française. L'ingénieux Dernier les avait ainsi rassemblés, parterre d'applaudisseurs discrets, pour Tinstant délicat du sermon. Le spectacle des généraux en détresse égayait ces messieurs; ils ricanaient. Tout à coup le poing de Masséna s*abat sur l'un des rieurs : « Debout Tabbé! je veux ta chaise ». Ce fut comme un signal d'assaut. Tous ces hommes à panaches se précipitent sur ces gens à soutane, les houspillent, les mettent en fuite et s'emparent de leurs places. Dans l'église on applaudissait....
Et soudain, les portes de la cathédrale sont ouvertes; un bataillon de grenadiers, tambours et musique en tête, se fraye passage et forme la haie... — « Le Consul!... » Aussitôt les huissiers, le spé portant la croix, les prêtres, l'archevêque se dirigent vers le portail. La confusion augmente; on se bouscule, on s'apostrophe, on grimpe sur les banquettes : Notre-Dame n'est plus une église, c'est un « Frascati » où l'on se gourme, un autre « Hameau de Chantilly ».... Du dehors arrivait un assourdissant tapage : bruits de canons, sonneries de trompettes, batteries de tambours, le « Garde à vous! » et le « Présentez armes! » Des voix de
prêtres, des chants litui^iques se mêlent à ce vacarme de guerre; puis un subit et très court silence : Bonaparte entrait....
Le nouvel archevêque de Paris, Jean-Baptiste de Belloy, l'avait reçu devant le porche, avec le cérémonial usité pour les rois : l'encens et Teau bénite. Mais, dédaignant l'antique usage, Bonaparte ne s'était pas agenouillé en pénétrant dans cette maison du Dieu à qui il rendait ses autels. Il s'avançait maintenant, précédé d'une longue théorie de prêtres, derrière la croix et le bougeoir, sous un poêle de velours pourpre orné de panaches blancs. L'orgue grondait, les tambours battaient aux champs, les acclamations montaient, vibrantes. Et lui, marchait en son triomphe, impassible, jouant l'indifférence — excellent tragédien....
Dans le chœur, en face du trône où attendait le légat du pape, on avait façonné un dais magnifique ; un dôme à crépines d'or que supportaient des faisceaux consulaires. Bonaparte y prit place avec ses deux collègues, et l'office commença : une messe basse, dite par le cardinal, et dépêchée à l'italienne. Après l'Évangile, se déroula une procession de vingt-quatre évoques, venant prêter serment. De curieuses gravures nous ont transmis l'aspect de cette cérémonie. Au premier rang, se détache, mitre, l'archevêque de Paris; les autres prélats le suivent, mais en mosette et en rochet; Bonaparte
se tient sur le devant de Testrade, cambrant sa taille exiguë, portant haut la tête, allongeant Tavantbras, d'un geste de César qui harangue ses légions. Il a vraiment grand air, ainsi campé le « petit Corse » : Talma lui-même n'eût pas mieux joué Auguste....
A présent, le sermon : l'archevêque de Tours, Raymond de Boisgelin, monta en chaire, et derechef un injurieux scandale éclata. A peine l'orateur eutil lancé son texte, qu'il s'arrêta. Groupés au-dessous de lui, les généraux lui « donnaient l'aubade », raillaient son latin, brocardaient sa soutane. Ainsi bafoué, le vieil évêque perdait la tête, s'embrouillait dans son homélie, et ne célébrait qu'en bredouillant « cette Providence qui brise les obstacles pour aller à ses fins », — ses « fins », c'est-à-dire Bonaparte. Bientôt même, il dut quitter la chaire.... De sa place, le Consul remarquait ce désordre, et il s'en irritait. Parfois encore, il levait ses yeux vers le jubé, cet ambon qu'on avait réservé pour sa femme et sa mère. Il apercevait alors M"* Hulot qui le dévisageait insolemment, et la colère lui faisait à nouveau froncer les sourcils.... Le reste de l'office s'acheva sans autres incartades. La messe terminée, le cardinal entonna le Te Deum qu'exécutèrent à grand fracas les orgues, les deux orchestres, les musiques militaires, et enfin Bonaparte descendit de son estrade.... Notre-Dame était purifiée, le « culte » rétabli, la France « réconciliée avec soi-même ».
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Le départ s'effectua pompeusement; les consuls remontèrent dans leur carrosse, et le cortège s'achemina vers les Tuileries. Sur les quais et dans les rues, la foule avait augmenté encore, et c'était chez les « citadins » un croissant délire d'enthousiasme ; c'était aussi chez les soldats le même silence improbateur. La paix, évidemment, et cette « victoire de la calotte » déplaisaient à l'armée. Bonaparte, à son retour, put s'en convaincre : en traversant la place du Tribunat, il reçut un affront. Quelques jeunes officiers, hussards et dragons, s'y trouvaient réunis ; le Consul les salua : tous détournèrent la tête.... Mais qu'importait l'insolence de « clampins » qu'il saurait mettre au pas! Après une telle journée, le triomphateur pouvait se dire content. Il venait de traverser Paris, plus acclamé du peuple qu'un tribun populaire, et cependant, tout pareil à un roi. Pas un cri pour la République! Devant cet homme, le dieu d'un temps nouveau, « l'antique déesse, fille de la Nature », semblait rentrée dans le néant.
Le soir, au Palais du Gouvernement, le dîner fut joyeux. Par les fenêtres des Tuileries, le « héros pacificateur » apercevait Paris illuminé, et s'entassant autour du Château, le bourgeois du Marais, le marchand des Filles-Saînt-Thomas, l'ouvrier du faubourg Antoine. D'incessantes clameurs mon-
taient dans la nuit : « Vive Bonaparte!... » Donc, il était content. Parfois, cependant, un mouvement de dépit contractait son visage; Ghaptal lui rapportait les incidents de Notre-Dame, et le Consul en exigeait les détails. La conduite tenue par la citoyenne Hulot lui échauffait la bile; mais le ministre se disculpait, en racontant l'aventure. Alors, dans son langage imagé, emphatique et trivial, Bonaparte prodiguait au nom de la dame ses aménités coutumières : « Bien méchante, cette vieille Hulot! Elle tient son gendre en laisse, et le conduit si bien qu'il se cassera le nez!... Quelle peste, ces deux femmes! La mère, un caporal; la fille, un casse-noisettes! » Une question revenait surtout parmi ses demandes : « Et Moreau? »
L'avait-on vu, durant la messe? Il y était pourtant convoqué, par lettre de service!... Mais personne n'avait reconnu Moreau.
Vers dix heures, le Consul passa dans les appartements de réception. Les ambassadeurs qui avaient dîné chez Talleyrand venaient d'arriver, et déjà, des fonctionnaires, des magistrats, des généraux attendaient. Bonaparte s'occupa d'abord des diplomates. Charmant, lorsqu'il daignait l'être, il se montra charmeur. On avait admiré la belle tenue de sa garde, chasseurs et grenadiers, surtout la pittoresque allure de ses mamelouks; on le complimentait, et, tout aussitôt, il s'était mis à parler de rÉgypte.... Ah! l'Egypte. Comme il aimait à évoquer le fantOme de la éampagne fabuleuse^ dé ses
chimères d'une si grandiose folie, — cette chevauchée qu'il aurait voulu accomplir à travers l'Asie, sur l'Euphrate et l'Indus, jusqu'au Gange anglais, plus avant qu'Alexandre!... « Personne en France n'a eu de grandes idées, Marmont. Nous irons loin, très loin, plus loin encore! » Hélas! oui, — et jusqu'à Sainte-Hélène.... Tout à coup, parmi les militaires qui formaient le < cercle », il aperçut Delmas....
Ce Limousin Delmas, glorieux sabreur aux armées de Hollande et du Rhin, merveilleux entraîneur de charges audacieuses, était fort populaire chez le troupier. Une sorte de légende environnait son nom : avec des cavaliers, disait-on, il avait emporté une citadelle. Mais Bonaparte ne le choyait guère : mauvaise tête, t clabaudeur », jacobin, déjeunant trop souvent chez Moreaul... Il poussa droit à lui :
— Eh bien! général, êtes-vous satisfait?... Une belle cérémonie, n'est-ce pas?
— Dites plutôt : une belle capucinade!... Nous changeons nos dragonnes en chapelets!... Il manquait à votre fête ces milliers d'hommes qui sont tombés pour abolir les pasquînades et détruire la superstition I
Le lendemain, la police apprenait que Moreau ne s'était pas rendu & Notre-Dame, On lavait
aperçu dans le jardin des Tuileries, se promenant sous les fenêtres du Château. Le général était en habits bourgeois, vêtu d'un frac marron, à boutons de métal ; même il semblait vouloir être bien remarqué.
C'était comme un défi que Moreau, son rival, venait de jeter à Bonaparte.
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