‹ Conspiration pour l'égalité dite de Babeuf (volume 2)Chapitre 13 sur 34 · HT · texte numérisé non relu

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plus importante de ce secret n'était pas autant l'existence d'un comité insurrectionnel que la connaissance des personnages qui le composent. En effet , que la tyrannie apprenne qu'un tel comité existe, dès que ses membres sont inconnus il n'en peut résulter aucun mal pour eux ; il n'en résultera pas non plus pour la patrie , si ce n'est d'avertir le despotisme de se tenir sur ses gardes ; ^ et il y a long-temps qu'il s'y tient , parce qu'il y a long-temps qu'il sait que ses crimes doivent avoir inspiré toutes les âmes pures vers la disposition de conspirer contre lui. Il n'y aurait donc pas un grand danger dans la divulgation de l'existence d un comité de révolution générale , et nou9 examinerons plus tard si même il ne sera pas sage , à certaine époque , d'en laisser transpirer le demi-aveu, afin d'encourager davantage la majorité malheureuse qui ne soupire qu'après l'occasion et le moment de sortir d'oppression ; au lieu que l'on perdrait tout par la découverte des premiers cpnjurateurs : en les perdant, lensem^ ble combiné des ramifications qui partent d'un centre unique serait détruit ; et un second effet certain et désastreux serait le déconcert et la terrification des plus courageux citoyens.

Ce sont là , républicains , les motifs qui ont déterminé le directoire de salut public, malgré la plus grande confiance qu'il a en vous , puis-

qu'il vous choisit pour ses principaux et ses premiers agens ; ce sont Ta les motifs qui 1 ont déterminé vers le parti de vous faire ignorer a vousmêmes quels sont ses membres. Le danger d une imprudence ou celui d'une contre-détermination; celui encore que fait prévoir la connaissance de la faiblesse humaine , qui supporte trop souvent comme un fardeau le poids d'une grande confidence , et semble se soulager en la déposant dans le sein de l'amitié, ou de ce qu'on croit être elle; tout cela , en outre , a été considéré par le directoire secret, et il n'a pas voulu abandonner peutêtre le salut de la, patrie au hasard de telles chances : outre que , sous le rapport de la fidélité , il est encore très-difficile d'être assuré de celle également inébranlable de douze hommes institués les dépositaires de choses de la dernière importance. Le directoire secret a cru qu'il n'en parviendrait pas moins sûrement a vous inspirer à vous-mêmes cette entière confiance que le salut de la chose exige , que de votre coté vous placiez en lui. Comment l'a-t-il cru ? En se persuadant que vous verriez dans la hardiesse , dans le dé- Vouement , dans le fonds de vertu qu'il faut avoir pour embrasser une telle entreprise , des motifs de lui accorder cette confiance.

Il a encore cru que , pour seconde garantie a votre égard , il était un ton de vérité et de bonne

foi que la malveillance n'a jamais su très-bien simuler , et que , ce ton , vous l'apercevrez dans tous ses actes.

En même temps que nous nous sommes armés de toutes les précautions propres a nous rendre insaisissables et à rendre nos mesures impossibles a déconcerter , nous avons voulu que vous fussiez à l'abri de toute surprise , et qu a des marques particulières , empreintes sur nos actes , vout soyez toujours en mesure d'en reconnaître l'authenticité , indépendamment de ce qu'ils ne comporteront pas de signatures.

Le directoire secret a poussé la prudence jusqu'à isoler entre eux les douze agens principaux. Ils recevront tous les mêmes instructions ; ils seront chargés tous de faire les mêmes choses , de concourir à la même fin , et cependant ils ne se connaîtront pas entre eux. Nous avons pensé que cette connaissance réciproque n'était nullement nécessaire ; il tien pourrait résulter aucun bien , puisqu évidemment il suffit que la marche de l'impulsion soit immédiatement reçue du directoire secret par chacun des agens , et puisqu'il est encore incontestable que le succès ne peut dépendre que de l'exécution très-ponctuelle , et qu'une concertation entre les douze agens pourrait n'amener que des entraves, des retards ou des modifications qui peut-être s'éloigneraient des vues

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et des combinaisons du directoire régulateur. // en peut résulter le plus grand mal , si , dans un cas dont le soupçon sans doute doit être jeté bien loin de nous, d'après kf soin scrupuleux que nous avons mis dans le choix des principaux agens ( mais il faut tout craindre , tout supposer au pis, et tout prévenir d'avance , lorsqu'il s'agit d'objets aussi sérieux ) ; il pourrait, disons-nous , résulter le plus grand mal de la réciproque connaissance, de la mutuelle communication des premiers agens du directoire secret : dans le cas trèfr-maUieureux où 1 un d'eux viendrait à commettre une indiscrétion ou une perfidie , il immolerait peutrétre alors tous ses co-agens ; au lieu que ne les conaaissant pas, les insurgens , par l'effet de sa maladresse ou de son infidélité, ne peuvent perdre que lui ; il ne peut ni entraîner personne dans sa défection, ni désorganiser l'entreprise et compromettre le sort de la liberté.

Les mêmes précautions d'isolement sont prises à legard des agens intermédiaires , mêmes soins ont été apportés dans leur choix ; mais , indépendamment de cette attention , tout est encore arrangé par rapport à eux, de manière à ce qu'un seul ne puisse compromettre que lui ou n'enlève que sa personne à tout le parti des conjurés; il ne connaîtra d'ailleurs ni le rôle positif qu'il jouera , ni celui de l'agent principal qu'il appro-

chera et dont il sera Tun des ressorts de correspondance avec le directoire secret. Il sera induit k se croire employé pour tout autre objet; il ne remettra pas ses paquets de correspondance directement au directoire secret , et le tout arrivera k ce même directoire sans qu'aucun intermédiaire puisse être dans la confidence : ainsi les agens principaux n'auront pas a craindre d'être trahis par leurs co-agens, ni parles agens intermédiaires, puisque les uns et les autres ne les connaîtront pas pour ce qu'ils seront. Les agens principaux ne seront connus que des quatre membres du directoire secret ; et de ceux-là , telle chose qu'il arrive, sans doute , ils ne doivent pas s'en méfier.

En général , le directoire secret ayant adopté le grand système de tout isoler , de couper toutes les communications -, il subordonnera toute son organisation k cet ordre , tellement que chaque individu employé médiatement ou immédiatement par lui ne pourra trahir personne , et que sa perte n'enlèvera que lui aux révolutionnaires. Sans doute un tel plan, d'après lequel chacun n aura uniquement k se défier que de soi , est fait pour n'assurer tous ceux qui concourront k sa réussite.

Quant aux précautions que toujours l'extrême prudence nsus commande de prendre nous-mêmes k votre égard , pour n'être point trompés par

les rapports et les renseignemens de quelquesuns de vous , cela nous regarde. Nous n exigeons ni n établissons de marques particulières, ni de signatures pour nous garantir l'authenticité de ces rapports ; mais nous sommes sûrs de distinguer cette authenticité à des signes et a des preuves non équivoques.

Après vous avoir parlé, citoyens, de ce qui nous a paru légitimer notre entreprise, et de ce qui doit individuellement vous tranquilliser tous en y coopérant , il convient de vous tracer ce que le directoire secret estime que , dans ces premiers momens , vous avez a faire.

Les articles II et III de l'organisation que nous vous avons destinée , et qui précèdent cette instruction , vous l'indiquent.

« Organiser, dans votre arrondissement, une » ou plusieurs réunions patriotiques ; y alimen- » ter, y diriger l'esprit public par des lectures )> de journaux populaires , et par des discussions » sur les droits du peuple et sur sa situation » actuelle.

» Tenir des notes du thermomètre journalier » de l'opinion ; rendre compte , dans ces notes , » des dispositions plus ou moins bonnes , plut » ou moins énergiques des patriotes ; signaler les » individus que vous remarquerez les plus capa- » blés de seconder la marche du mouvement a

» produire ; indiquer le genre d'emploi ou la tache » révolutionnaire auquel vous croyez que chacun » de ces individus serait propre ; désigner les in- » trigans , les faux frères qui tenteront de se » glisser dans les rassemblemens, rendre compte » encore des entraves et des oppositions mises » par ceux-ci au développement de l'énergie , à » l'inspiration des bons principes et des idées » régénératrices. »

Les articles IV et V de la même organisation déterminent les moyens par lesquels vous pourrez transmettre au directoire secret ces notes, renseignemens ou rapports qu'il attend de vous*

Yous les remettrez aux agens intermédiaires , qui les iront recevoir directement de vos mains , de même qu'ils vous remettront les instructions ultérieures que le directoire secret se trouvera obligé de vous faire passer.

Telle est , citoyen , dans ce premier moment , la détermination de votre tâche. Nous ne pourrons plus avoir à vous présenter que quelques idées de détail, que vous modifierez même au gré de votre prudence.

En vous invitant k organiser dans votre arrondissement une ou plusieurs réunions patriotiques, vous concevez qu'il est convenable que cela se fasse sans trop d'affectation ; et il est possible que de telles réunions se forment par vous, et que

votre esprit devienne le leur , sans que vous ayez l'air d'en être ni le fondateur ni le meneur : sacrifions la gloriole de paraître à l'avantage d'être et de faire réellement. Bien ne garantit de grands et véritables succès, rien ne peut donner une meilleure satisfaction intérieure , comme de se rendre compte à soi-même que Ton est l'instrument invisible par lequel se meuvent de grands ressorts. Nous rendons alors à notre génie un hommage mérité , bien supérieur a celui que s'attribuerait la jactance empressée de quiconque voudrait passer pour principal acteur dans une scène politique. 11 sera assez temps de cueillir les applaudissemens de nos frères lorsque nous les aurons sauvés.

Or donc, il nous paraît très-praticable que les agens principaux instituent , organisent et dirigent les clubs que nous désirons , sans avoir l'air d'instituer, d'organiser, de diriger rien : même en pariant d'organiser, nous croyons toujours par les mêmes raisons de prudence qu'il doit falloir moins s'attacher a faire de nouvelles créations qu a asseoir notre édifice sur d'anciens élémens y d'anciennes bases déjà existantes. Dans plusieurs anrondissemens vous avez des cafés où s'assemblent déjà habituellement les patriotes ; attachezvous tout simplement à les y attiner en plus grand nombre et plus souvent. Cherchez cependant à

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multiplier plutôt ces peints de réunion qu a les encombrer dune multitude trop considérable où Von ne se connaîtrait plus , et où 1 on donnerait lieu à l'autorité de concevoir de l'ombrage. Visitez tour-à-tour chacun de ces lieux ; préférez encore de composer des rassemblemens dans les. maisons particulières plutôt que dans les cafés : là ,* les patriotes seront plus complètement libres, moins exposés cm^nwuehardage^ plus à portée de n admettre parmi eux que les frères dont il» seront surs. En général , évitez de donner une importance publique et extérieure à ces rassemblemens; n appelez pas cela des clubs, des sociétés , des réunions ; évitez tous les noms pompeux; dites tout bonnement le café tel, la maison telle; l'action de vous y rendre, nommez cela des promenades , des visites : que les choses y soient , mais non les mots.

Nous vous avons parle d'une autre tâche après celle de rétablissement des lieux de réunion : c'est celle d'y alimenter et d'y diriger l'esprit public. Nous avons établi que pour cela des discussions sur les droits du peuple et sur son actuelle position difficile , jointes à des lectures de journaux populaires, suffiraient. Oh! surtout des lectures de journaux populaires ! le directoire secret vous recommande ce moyen comme le levier le plus puissant. Le choix de ces journaux ne

vous sera pas difficile : vous les connaîtrez aisément. Le directoire secret vous en fera passer , non-seulement pour distribuer dans vos réunions, mais encore particulièrement à tous les Meilleurs patriotes. Outre les écrits, tous autres moyens d'agir et de faire agir vous seront fournis quand il en sera besoin. Les journaux dont nous venons de parler vous serviront , en grande partie , de boussole , et d'instructions générales après celle-ci : ils ont prêché jusqu'à présent nos principes et ceux de tous les vrais démocrates. Nous croyons qu'ils continueront et que vous reconnaîtrez toujours dans leur doctrine notre doctrine. L'appuyer et l'applaudir , voilà presque où peut se réduire votre rôle ostensible ; et pour cela , vous n'avez point à sortir du cercle des démonstrations qui ne peuvent faire voir en vous que de simples acteurs , de simples auditeurs et assistons, comme tous les autres. La partie des notes et rapports ne pouvant se faire qu'à huis clos ^laisse encore votre mission ignorée. Cette dernière partie de votre mission ne nous engagera dans aucune observation de détail ; sa marche d'exécution est assez précisée par l'article III du règlement d'organisation , et par ce que nous avons dit plus haut dans cette instruction.

En vous disant que les journaux populaires qui vous seront fournis pourront être votre boussole

et suppléer principalement aux instructions ultérieures que nous vous donnerons (sauf celles contraires que vous pourriez recevoir de nous), c'est assez vous dire que vous ne de*ez pas monter le thermomètre de 1 énergie au-delà du degré fixé par ces mêmes journaux ; et cette observation rentre dans celle que le directoire a faite dans son acte de créatioh lorsqu'il a dit : « Que » ïe comble de la mesure des crimes d'une au^ » torité usurpatrice a mûri les dispositions de » toutes les âmes en faveur dune explosion » révolutionnaire , au point que , pour la ren- » dre fructueuse, pour mettre les régulateurs » en mesure, d'en assurer le plein succès, il » sera peut-être nécessaire de tempérer plu- » tôt que d'accélérer l'élan des hommes li- » hres. »,

Or , autaht il est essentiel d'entretenir les esprits a une bonne chaleur , autant il serait inutile et même dangereux de les embraser trop vite jusqu'à la suprême mesure. 11 faut considérer; que si l'opinion du peuple est feite , celle du soldat ne l'est pas ; il est égaré par les perfides caresses d'un gouvernement qui veut s'en servir pour écraser les citoyens et le soldat lui-même. Il faut le temps pour désabuser nos frères armés. Ce sera donc faire usage de sagesse que de n'échauffer les tète& que dans la juste progression du thermomètre-,

dont le point variant .sera toujours indiqué par le directoire secret.

Voilà , citoyens, à peu près tout ce que nous ayons à vous dire en débutant. Votre zèle , vos lumières, votre civisme , suppléeront à tout ce que nous pouvons avoir omis de vous tracer dans le plan dune mission aussi majeure. La parfaite connaissance qu'avant tout nous avons prise de vos vertus civiques , nous a dispensés de recourir à l'art pour enflammer votre énergie. Une simple exposition des choses dont la justice reconnue est dans vos cœurs comme dans les nôtres , nous a paru suffire pour vous convaincre de l'essentielle nécessité de l'entreprise à laquelle nous vous engageons de concourir. Français ! il y va de votre salut et du notre. Il y va du salut de la race actuelle et de la postérité , du salut de notre république et de l'univers. Que notre courage soit le signal du réveil du véritable peuple ! Qu'électrisé par nous, il sorte enfin d'un sommeil mortel , et qu'il fonde à jamais le règne du bonheur , le règne de l'égalité et de la liberté ! Tout est prêt L'édifice législatif qui garantira l'abondance pour tous , l'égalité , la liberté pour tous , n'attend , pour sortir grand et majestueux , que le renversement du monument d'esclavage , d'oppression et de mort , dont il doit prendre la place. Préparons cette heureuse catastrophe. Il sera enfin durable et

éternel, le code que nous établirons...... parce

qu'il assurera le bonheur de tous. Il ne sera point fait pour élever aucun homme , mais pour avantager à-la-fois tous les hommes auxquels on le destine. Il est temps que tous les ambitieux disparaissent, que l'orgueil humain soit confondu. Il est temps de résoudre enfin , dans la pratique , ce beau problême : que chacun de nous ne dépende que des institutions et des lois, et qu aucun de nous ne tienne personne sous sa dépendance.

' ftEPTIÈMB PIÈCE.

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