‹ Conspiration pour l'égalité dite de Babeuf (volume 3)Chapitre 13 sur 46 · G.BABEUF, AU DIRECTOIRE EXÉCUTIF · texte numérisé non relu

G.BABEUF, AU DIRECTOIRE EXÉCUTIF

Lettre de Ba- « Rcgardericz-vous au-dessous de vous , citoyens

beuf au dircc- t , i . •. • 1

toire. directeurs, de traiter avec moi comme de puis-

sance à puissance F Vous avez vu a présent de quelle vaste confiance je suis le centre ! vous avez vu que mon parti peut bien balancer le vôtre î vous avez vu quelles immenses ramifications y tiennent ! j'en suis plus que convaincu , cet apperçu vous a fait trembler.

)) Est-il de votre intérêt , est-il de l'intérêt de la patrie de donner de l'éclat à la conjuration que

vous avez découverte ? je ne le pense pas. Je motiverai comment mon opinion ne peut être suspecte. )5 Qu arriverait-il , si cette affaire paraissait au grand jour ? que j'y jouerais le plus glorieux de tous les rôles : j y démontrerais avec toute la grandeur d ame, avec l'ënergie que vous me connaissez, la sainteté de la conspiration dont je n ai Jamais nié d'être membre. Sortant de cette route lâche et frayée des dénégations dont le commun des accusés se sert pour parvenir à se justifier, j'oserais développer les grands principes, et plaider les droits éternels du peuple avec tout l'avantage que donne l'intime pénétration de la beauté de ce sujet ; j'oserais , dis- je , démontrer que ce procès ne serait pas celui de la justice , mais celui du fort contre le faible , des oppresseurs contre les opprimés et leurs magnanimes défenseurs. On pourrait me condamner a la déportation, à la mort; mais mon jugement serait aussitôt réputé prononcé par le crime puissant contre la vertu faible ; mon échafaud figurerait glorieusement a côté de celui de Bamevelt et de Sidney. Veut-on, et dès le lendemain de mon supplice , me préparer des autels auprès de ceux où Ion révère aujourd'hui comme d'illustres martyrs , les Robespierre et les Goujon ? ce n'est f>oint -Hi la voie qui assure les gouvernemens et les gouvernans.

» Vous avez vu , citoyens directeurs , que vous ne tenez rien lorsque je suis sous votre main ; je ne suis pas toute la conspiration , il s en faut bien : je ne suis même qu'un simple point de la longue chaîne dont elle se compose. Vous avez à redouter toutes les autres parties autant que la mienne : cependant vous avez la preuve de tout Tintërét qu'elles prennent à moi; vous les frapperiez toutes en me frappant , et vous les irriteriez.

)) Vous irriteriez, dis-je , toute la démocratie de la république française ; et vous savez encore que ce n'est pas si peu de chose que vous aviez pu d'abord l'imaginer : reconnaissez que ce n'est pas seulement à Paris qu'elle existe fortement ; voyez qu'il n'est pas un point des départemens où elle ne soit puissante. Vous la jugeriez bien mieux , si vos captureurs avaient saisi la grande correspondance qui a mis à portée de former des nomenclatures dont vous n'avez aperçu que quelques fragmens. On a eu beau vouloir comprimer le feu sacré ; il brûle , et il brûlera ; plus il parait dans certains instans anéanti , plus sa flamme menace de se réveiller subitement forte et explosive.

)) Entreprendriez-vous de vous délivrer en total de cette vaste secte sans-culottide qui n'a pas encore voulu se déclarer vaincue ? Il faudrait d'à-

bord en supposer la possibilité ; mais oii vous trouveriez-Yous ensuite ? vous n'êtes pas tout-àfait dans la même position que celui qui déporta , après la mort de Cromw el , quelques milliers de républicains anglais. Charles II était roi, et quoiqu'on en ait dit, vous ne leles pas encore; voas avez besoin d' un parti pour vous soutenir ^ et^ ôtez celui des patriotes ^ vous êtes exclusivement vis-à-vis du royalisme. Que de chemin croyez-vous qu'il vous ferait voir, si vous étiez seuls contre lui?

)) Mais , direz- vous , les patriotes nous sont aussi dangereux que les royalistes , et peut-être plus. * Vous vous trompez ; remarquez bien le caractère de l'entreprise des patriotes, vous n'y distinguerez pas qu'ils voulaient votre mort , et c'est une calomnie de l'avoir fait publier. Moi , je puis vous dire qu'ils ne la voulaient pas ; ils voulaient marcher par d'autres voies que celles de Robespierre : ils ne voulaient point de sang ; ils voulaient vous forcer îi confesser vous-mêmes que vous avez fait du pouvoir un usage oppressif, que vous en avez écarté toutes les formes et les sauve-gardes populaires , et ils voulaient vous le reprendre : ils n'en seraient point venus là, si, comme vous aviez semblé le promettre après vendémiaire, vous vous étiez mis en mesure de gouverner po pulairemenl.

y> Moi-même , par mes premiers numéros , je vous en avais voulu ouvrir la porte : j'avais dit comment j'entendais que vous auriez pu vous couvrir des bénédictions du peuple : i'avais expliqué comment il me paraissait possible que vous fissiez disparaître tout ce que le caractère constitutionnel de votre gouvernement offre de contraste avec les véritables principes républicains.

» Eh bien ! il en est temps encore : la tournure de ce dernier événement peut devenir profitable et salvatrice pour vous-mêmes et pour la chose publique. Dédaigneriez- vous mon avis et mes conclusions , qui sont que Tintérét de la patrie et le vôtre consistent a. ne point donner de célébrité a l'affaire présente? J'ai cru apercevoir que c'est aussi déjà votre avis de la traiter politiquement : il me semble que vous ferez bien. Ne croyez pas intéressée la démarche que je fais : la manière franche et neuve dont je ne cesse de me déclarer coupable dans le sens que vous m'accusez , vous fait voir que je n'agis point par faiblesse : la mort ou Fexil seraient pour moi le chemin de l'immortalité, et j'y marcherai avec un zèle héroïque et religieux : mais ma proscription , mais celle de tous les démocrates ne vous avanceraient point et n'assureraient pas le salut de la république. J'ai réfléchi

qu'au bout du compte vous ne fûtes pour tan L pas constamment les ennemis de cette république ; vous fûtes même évidemment républicains de bonne foi : pourquoi ne le seriez- vous pas encore ? pourquoi ne croirait -on pas que vous , qui êtes hommes , ne vous seriez pas temporairement égares comme d'autres par l'effet assez inévitable d'exaspérations différentes des nôtres , dans lesquelles les circonstances vous ont jetés ? pourquoi enfin ne reviendrions - nous pas tous de notre état extrême , et n'embrasserions - nous pas un terme raisonnable? Les patriotes, la masse du peuple, ont le cœur ulcéré; faut -il le leur déchirer encore plus ? qu'en serait le dernier résultat ? ne mériteraient-ils pas bien , ces patriotes , au lieu qu'on aggrave leurs blessures , qu'on songe enfin à les guérir? Vous aurez , quand il vous plaira , l'initiative du bien , parce qu'en vous réside toute la force de l'administration publique. Citoyens directeurs , gouvernez populairement ; voilà tout ce que ces mêmes patriotes vous demandent. En parlant ainsi pour eux , je suis sûr qu'ils n'interrompront point ma voix ; je suis sûr de n'être pas par eux démenti. Je ne vois qu'un parti sage; ii prendre : déclarez qu'il n'y a point eu de conspiration sérieuse. Cinq hommes, en se montrant grands et généreux , peuvent au-

jourd'hui sauver la patrie. Je vous reponds encore que les patriotes vous couvriront de leurs corps , et vous n'aurez plus besoin d'armées entières pour vous défendre. Les patriotes ne vous haïssent pas , ils n'ont haï que vos actes impopulaires : je vous donnerai aussi alors , pour mon propre compte , une garantie aussi étendue que l'est ma franchise perpétuelle. Vous savez quelle mesure d'influence j'ai sur cette classe d'hommes , je veux dire les patriotes : je l'emploierai a les convaincre que si vous êtes peuple , ils doivent ne faire qu'un avec vous.

)) Il ne serait pas si malheureux que TefFet de cette simple lettre fut de pacifier l'intérieur de la France. En prévenant l'éclat de l'affaire dont elle est le sujet, ne préviendrait - on pas en même temps ce qui s'opposerait au calme de

l'Europe? î)

Signé G. Babeuf.

u^icmcnt Depuis long-temps il était évident, et la découverte de la conspiration venait d'en fournir de nouvelles preuves , que la proscription des doctrines démocratiques avait causé une grande division parmi les anciens amis de la révolution , et qu'elle éteignait de plus en plus le zèle du peuple pour la défendre.

Cet état de choses , augmentant les chances favorables au parti royaliste soutenu par l'étranger,

Ave

du souvcrne

aiu'ait du , ce semble , tempérer la fierté des chefs delà nouvelle aristocratie, et les amener a adopter des modifications législatives qui , en leur rattachant les démocrates et par eux le peuple , eussent épargné a la république les luttes qui lui furent si funestes, et a eux-mêmes les malheurs dont ils ont été enfin atteints. C'était là ce que proposait Babeuf, autant dans la vue d'épargner ses amis que dans celle de rendre à l'esprit républicain la vigueur qui s'évanouissait. Mais l'orgueil effrayé peut-il écouter les conseils de la prudence .f^ Le nouveau gouvernement ferma les yeux, et, dédaignant de faire sagement en arrière un pas qui lui eût gagné l'aflfection du peuple qu'il n'eut jamais, il se livra imprudemment à une fureur aveugle , et la poussa jusqu'à prêter, en dépit du bon sens et de l'opinion , les intentions du royalisme aux citoyens que le royalisme abhorrait, et à proscrire en eux les seufs hommes de qui la république pouvait raisonnablement attendre un véritable et nécessaire dévouement.

Les révolutionnaires aristocrates ne songèrent qu'à profiter momentanément de la victoire qu'ils devaient à une infâme trahison , pour écraser le parti qui condamnait leur usurpation. Drouet fut mis en accusation et renvoyé par devant la hautecour de justice dont on fixa le siège à Vendôme.

Nul^ disait la constitution de l'an III, ne peut «t viouc • *"

( lO )

être distrait des juges qice la loi lui assigne par aucune commission ou par d'autres attributions que celles qui sont déterminées par une loi antérieure. Néanmoins une loi postérieure à la découverte de la conspiration décida que le député entraînerait ses coaccusés devant la haute-cour qui n était pas le tribunal que la loi leur avait assigné.

Il y a ^ disait encore la même constitution, pour toute la république un tribunal de cassation qui prononce sur les jugemens rendus en dernier ressort par tous les tribunaux. Cependant la loi susdite ordonna que les jugemens de la haute-cour, qui était bien un tribunal, ne seraient pas sujets à cassation.

Ces dispositions contraires à la lettre de la constitution furent attribuées par les consors deDrouet à la crainte qu'eut le gouvernement d'un débat public sous les yeux du peuple de Paris , et considérées par eux comme les effets de cette animosité qui éclata pendant la discussion , et fit dire a un législateur furieux : il n^ faut pas tant prendre garde pour des factieux, et à un autre non moins passionné : il faudrait trop de temssi on voulait procéder contre des factieux avec toutes les formes.

Accusaiion. Cinquantc-ncuf citoyens , sur lesquels dix-sept étaient contumaces, furent mis en accusation à Paris ; beaucoup avec une légèreté inexcusable. En

même tems on épiait dans toute la république les moindres prétextes pour grossir le nombre des accusés dont les puissans se flattaient que la haute-cour ferait une hécatombe. Cherbourg, Arras , Rochefort , Bourg et Saintes fournirent leur contingent en accuse's , si évidemment étrangers à Taffaire qu'on ne put leur adresser une ombre de reproche.

Tandis qu on préparait à Paris la tragédie qui Évasions. allait être jouëe à Vendôme , les démocrates parisiens s'agitèrent pour délivrer leur compagnons : Drouet se sauva de la prison de l'Abbaye à l'aide d'un guichetier républicain; mais l'évasion des prisonniers du Temple , qui avait été concertée avec les soldats préposés à leur garde, échoua, faute de l'accord nécessaire.

Pache fut le seul homme , hors de prison , qui embrassa ouvertement, dans un écrit imprimé, les opinions et la cause des accusés. Quelques écrivains périodiques opposèrent une faible digue au torrent d'invectives qu'on faisait pleuvoir sur les détenus; mais ils le firent maladroitement et sans courage , tantôt en niant des faits évidens , tantôt en insinuant que le gouvernement avait été le provocateur secret de la conspiration : jamais ils n'osèrent alx)rder lu question de la légitimité des efforts des conspirateurs, et justifier leurs véritables intentions.

Tiaïuiatiou Drus la iiuît du Q RU 10 fructidor de Tan IV,

dci prisonniers *^ '

. Vendôme, j^gus Ics accuscs détcnus a Paris furent transfères à Vendôme ; Fétat major de la place les fit fouiller minutieusement sous ses yeux , et les déposa luimême dans des cages grillées construites exprès pour les donner, comme des bêtes féroces, en spectacle aux ennemis de l'égalité et aux hommes trompés que ceux-ci ameutaient contre eux. Le convoi traversa Paris au milieu d'une nombreuse armée, et fut escorté dans toute la route par un fort détachement de gendarmerie et par des régimens de cavalerie. Les femmes , filles et sœurs des accusés, qui les suivirent à pied, essuyèrent fréquemment les rigueurs de l'atmosphère et les sarcasmes des aristocrates. Ils eurent eux-mêmes autant à souffrir de la brutalité de l'ofïicier qui commandait leur escorte , qu'ils eurent à se louer de l'accueil plein d'égards qu'ils reçurent des administrations municipales de Chartres et de Châteaudun.

A Vendôme on avait préparé tout exprès un tribunal et une vaste maison de justice dans laquelle les accusés présens furent enfermés le soir du 1 3 fructidor : Antonelle et Fion arrêtés depuis la mise en accusation , ainsi que les accusés venus de Rochefort , de Cherbourg et d'Arras , y entrèrent successivement quelque tems après.

Des troupes de toute arme gardaient avec une grande sévérité les approches de la prison et les

avenues de la ville dont une loi du moment interdisait l'accès a dix lieues à la ronde ; on eut voulu enlever aux débats qui allaient s'ouvrir toute espèce de publicité.

Le temps qui s'ëcoula entre Farrivéedes accuses et l'ouverture des séances de la haute-cour, fut employé' par elle à se constituer, à interroger , à instruire les contumaces , a former le jury , et à juger les demandes et les déclinatoires présentés par les accusés. Ceux-ci en profitèrent pour protester, pour convenir des récusations qu'ils avaient le droit d'exercer , et pour concerter et préparer leurs défenses.

Par les décrets peu constitutionnels dont il a été pi oicMaiions, parlé plus haut , on avait ouvert un vaste champ aux protestations des accusés; plusieurs d'entre eux, en déclinant la compétence de la haute-cour , entrevirent la possibilité d'élever entre elle et le corps législatif une contestation qui eut pu amener des événemens favorables a la cause populaire ; vaine espérance ! La haute-cour se déclara compétente.

Sur la totalité des jurés nommés par les as- Rccusmions. semblées électorales des départemens , trente récusations non motivées pouvaient être exercées par les accusés. C'était une opération fort grave de laquelle pouvait dépendre le sort d'un grand nombre d'entre eux.

V l'aide des renseignemens incomplets et sou-

vent inexacts recueillis dans les départemens , les accusés convinrent , par une délibération commune, des noms a rejeter ; trente se les distribuèrent , afin que chacun d'eux en récusât un.

Cependant , les élections de Fan IV ayant été faites en beaucoup de lieux en l'absence des républicains proscrits ou violemment expulsés des assemblées , et sous l'influence des ennemis de la révolution , il était impossible de ne laisser sur le tableau des jm-és que de vrais amis de la liberté ; force fut de se contenter des moins mauvais. Parmi ceux qui méritaient une confiance entière , les uns furent exclus par le tribunal comme parens d'émigrés ; d'autres , sacrifiant à la peur, feignirent d'être malades et furent excusés : trois assistèrent aux débats.

Avenx courn- Dès quc Babcuf fut privé de la liberté , sa première pensée fut d'avouer la conspiration et d'en soutenir la légitimité. Elle résulte de ses réponses au ministre de la police qui lui demandait s'il avait eu le dessein de renverser le gouvernement et s'il s'était associé à quelques personnes pour y parvenir. Les voici : « Intimement convaincu que » le gouvernement actuel est oppresseur , j'aurais » fait tout ce qui était en mon pouvoir pour le » renverser. Je m'étais associé avec tous les dé- » mocrates de la république ; il n'est pas de mon » devoir d'en nommer aucun. » Interpellé par le

gcux de Babeuf,

même ministre sur les moyens quil comptait employer , il repondit : « Tous les moyens lëgi- » times contre les tyrans ; w et , peu après : a Je » n'ai pas à donner les détails des moyens qui w eussent e'të employés. Au surplus ils ne depen- » daient pas seulement de moi ; je n'avais que » ma voix dans le conseil des tyrannicides. )>

Interrogé quelques jours après par le directeur du jury, il répondit ainsi à l'imputation d'être l'auteur de la conspiration : » J'atteste donc » qu on me fait trop d'honneur en me décorant » du titre de chef de la conspiration ; je déclare )> que je n'y avais même qu'une part secondaire » et bornée à ce que je vais dire : je l'approuvai » cette conspiration , païce que je la croyais lé- » gitime , parce que je croyais et que je crois » encore que le gouvernement actuel est souve- » rainement criminel , usurpateur de l'autorité , » violateiu* de tous les droits du peuple cju'il a » réduit au plus chétif dénuement , au plus » déplorable esclavage, criminel enfin de lèse- » nation au premier chef; et fjue je croyais et » que je crois encore à la sainteté du principe , » que c'est un devoir rigoureux pour tous les » hommes libres de conspirer contre un tel gou- » vernement : alors je consentis volontiers a ai- » der de tous mes moyens les chefs et les me- » neurs d'une conspiration qui scî forma contre

)> lui. » Et après avoir établi le rôle qu'il avait joue dans la conspiration il ajouta : « Voilli des

)) détails qui détruiront sans doute la supposi-

» tion absurde que j'étais le chef de la conspira-

» tion ; et cela fondé sur la seule circonstance

» que je me trouvais , au moment de mon arres-

5) tation, a côté d'une partie des papiers des

)) conspirateurs. Je le répète , ce n'est point que

» je veuille par la atténuer ma culpabilité ; je

» ne veux qu'être de bonne foi et ne point

» paraître avec un rôle plus brillant que je ne

» mérite , avec un rôle qui n'est pas le mien. Je

3) consens après cela à porter cependant la plus

)) forte peine du crime de tramer contre des

^) oppresseurs; car j'avoue encore que , quant a

» l'intention , personne n'a pu conspirer contre

» eux plus fortement que moi : j'ai la conviction

» que c'est un crime commun à tous les Fran-

» çais , du moins à toute la partie vertueuse , à

» tout ce qui ne veut pas de l'affreux système

» du bonheur d'un très petit nombre , fondé sur

» l'opprobre et l'extrême misère de la masse ; je

» me déclare complètement atteint et convaincu

» du forfait, et je déclare que c'était celui de

w tous les conspirateurs que je servais. »

Pendant la longue instruction faite par le directeur du jury , les principaux accusés détenus furent constamment au secret. Dans l'impossibi-

litë de se concerter avec Babeuf qui était censé le mieux instruit de lafFaire, les autres, de crainte de se contredire ou de se compromettre réciproquement , durent lui abandonner le soin de donner des explications , et se maintenir dans les bornes dWe rigoureuse circonspection. Les uns méconnurent leur propre écriture , d'autres imaginèrent des fables ; Darthé protesta continuellement contre la légalité de la procédure.

Sans la faiblesse de Pillé , arrêté avec Babeuf et Buonarroti , son écriture et celle de quelques prévenus seraient demeurées inconnues. Craignant follement que les nombreuses copies qu'il avait faites des actes du comité insurrecteur dont il avait été le secrétaire , n'attirassent sur sa tête l'accusation d'avoir trempé activement dans le projet, il se hâta de déclarer ce qu'il avait fait et vu , et de faire connaître les auteurs des manuscrits qu'il avait transcrits. Cet accusé dont la conduite timide eut de funestes conséquences, joua adroitement dans les prisons et pendant les débats le rôle d'imbécille. Devant la haute-cour, il prétendit qu'un esprit malfaisant l'avait poussé chez Babeuf; il déclara qu'on pouvait avoir un pacte avec un démon pour en être protégé ou pour nuire à quelqu'un , et demanda la parole pour donner, dit-il, des détails. Aucun des accusés vraiment compromis ne chancela devant le

danger capital et imminent dont ils étaient menaces. Tous demeurèrent inébranlables dans leur attachement aux doctrines qu'ils avaient défendues , et dans la résolution de les sceller de leur sang; personne ne fut compromis par leurs déclarations. Fermeté des A. Icur arrivc'c à Vendôme , ils étaient de'ià

accuse's. ' J

convenus de renoncer a toute réticence , à tout faux -fuyant, a toute dénégation, d'avouer la conspiration et de se borner pour toute défense à en démontrer la légitimité. Ils pensaient devoir ce dernier témoignage à la justice de leur cause, et à la patrie un exemple mémorable de persévérance et de fermeté. D'autres accusés moins compromis et plusprudens furent alarmés de ce plan de défense et se mirent en devoir d'en empêcher l'exécution. «Si vous avouez , disaient-ils a leurs camarades , la réalité de la conspiration , le jury pourra-t-il la déclarer non constante ? se pourrait-il que, parmi nos jurés, il y en eût quatre qui osassent justifier vos intentions, ou répondre par un pieux mensonge aux questions de fait qui leur seront vsoumises ? Ce serait trop présumer d'hommes élus dans un temps de corruption et de perversité. Si la conspiration est déclarée réelle, n'entraînerez- vous pas dans votre perte , nous qui sommes vos amis , e t ces nombreux républicains qui sont déjà en butte

aux calomnies et aux persécutions ? Craignez de mettre la vertu de nos juges à une trop rude épreuve , et offrez leur au moins un prétexte pour vous absoudre.»

Soit cfue ces remontrances fissent craindre aux Modifications

^ de la défense.

principaux accusés qu'il n'éclatât pendant les débats une funeste division , soit qu'ils reculassent devant l'idée de blesser la patrie en nuisant à leurs amis , soit enfin qu'ils ouvrissent leur cœur au soin de leur propre conservation , le premier plan fut rejeté ; et on convint que la conspiration formelle serait niée , que son but serait hypothétiquement défendu , et qu'on tâcherait de donner des explications vraisemblables aux pièces saisies et aux faits prouvés.

Cependant, le témoignage du dénonciateur était détaillé et précis , et quoiqu'il fut unique sur le fond de l'accusation, il était tellement corroboré par les écrits nombreux et accablans des accusés , qu'il semblait impossible que , toute considération politique a part , un homme de bonne foi niât , après le plus léger examen , la réalité de la conspiration.

Dès-lors , les accusés gravement compromis se proposèrent de se défendre en soutenant que le concert qu'on prétendait établir n'avait pas existé, et qu eut-il été réel, il était dénué de toute criminalité , soit par le défaut de moyens

Autouello.

d exécution , soit parce que , dans l'hypothèse la plus défavorable , le but qu on leur attribuait était légitime et fondé en droit. ^

Ce que l'on préparait pour les débats , Antonelle l'exécuta d'avance auprès du public. Ce généreux citoyen fît alors le plus noble usage de ses talens et de ses biens. Quoique nulle présomption légale ne s'élevât contre lui , il épousa franchement la cause de ses amis détenus ; par de nombreux écrits , il disposa l'opinion a accueillir favorablement leur défense ; et , du fond de son cachot, il accusa sans ménagement le gouvernement , rendit hommage à la constitution de 1793, justifia les intentions des conspirateurs et osa presque se déclarer leur complice.

A cette malheureuse époque, l'énergie républicaine était presque toute enfermée dans la prison de Vendôme. L'a les accusés s'encourageaient mutuellement a servir le peuple par l'exemple d'une inébranlable fermeté , et vivaient dans la fraternité la plus démocratique. Les nuances que l'on remarquait entre les égaux et les ex-conventionnels n'empêchèrent pas que l'harmonie ne fut complette; elle s'accrut tous les jom*s par le rapprochement des opinions et par la fidélité avec laquelle chacun remplit son devoir devant le tribunal.

Le soir , des chants républicains auxquels tous

les prisonniers prenaient part , retentissaient au loin , et les habitans de Vendôme , attires par rintërét et par la curiosité sur une colline voi sine , y mêlaient souvent leurs voix et leurs ap~ plaudissemens.

Pour des hommes qui avaient tant osé en faveur d une cause à laquelle ils étaient si dévoués , le sort de la république était nécessairement le sujet permanent de leurs entretiens et de leurs inquiétudes. Un malheur horrible fournit aux unes et aux autres un nouvel aliment. A peine les accusés étaient arrivés a Vendôme , qu'ils apprirent le fatal événement de Grenelle , où , par un infâme guet-à-pens , perdirent la vie tant de purs démocrates qu'y avait amenés le désir de briser les fers des prisonniers , et de rétablir les droits du peuple. Par cette exécrable boucherie , la puissance de l'aristocratie s'accrut de toute là force qui fut arrachée au parti démocratique.

Peu de temps après , quelques conspirateurs royalistes, émissaires de la dynastie proscrite par les lois , et pris sur le fait , furent traités avec une scandaleuse indulgence par une grande partie de la législature qui les protégeait , et par la commission militaire qui les jugea.

Vers la même épocpie , les tribunaux chargés de juger les contumaces du i3 vendémiaire, dér

clarèrent non constante la conspiration qui ensanglanta ce jour-la la ville de Paris.

Cette condescendance judiciaire déplut au ministère ;ye crains^ disait un de ses membres, quelle ne fasse planche pour les accusés de Vendôme : c'était surtout d eux cpie le gouvernement désirait se défaire.

Ouverture de» Enfin Ics débats furent ouverts le 2 ventôse

débats.

de Fan V ; quarante-sept accusés étaient présens ; dix-huit furent jugés par contumace. ' Babeuf, Darthé , Buonarroti , Germain , Cazin , Claude Ficquet, Bouin, Fion, Ricord, Drouet, Lindet, Amar , Antonelle , Rossignol et dix autres avaient réellement trempé activement dans la conspiration; cinq y avaient participé indirectement; tous les autres y avaient été absolument étrangers , et ne furent traduits devant la haute-cour que par la fureur du parti cjui aurait voulu faire de ce tribunal l'exterminateur de la démocratie.

I Accusés présens: Babeuf, Darthé, Germain , Blondeau ,Cordas, Frossard , veuve Mounard , Buonarroti , Sophie Lapierre , Goulard , Mugnier , Massard , Raybois , Fion , Cochet , Nayez , Boudin , Jeanne Breton , Vadier^ Laignelot , Toulotte , Lambert ^ Lambcrtë , Pottofeux , Morel , Dufour , Moroy , Clerex , Amar , Philip , Cazin , Nicole Martin, Taffoureau, Drouin, Roy , Pillé , Breton , Didier, Antonelle , Antoine Ficquet , Ricord , Thierry , Adélaïde Lambert , Vergne, Duplay père , Duplay fils , Crépin.

Accusés contumaces : Di'ouet , Lindet , Vacret, Claude Ficquet , Guilhem , Chrétien , Monnier , Reys , Menessier, Mounard , Baude , Bouin , Parrein , Bodsom , Lepelletier, Rossignol , Jorry , Cordebar.

Une force nombreuse gardait le tribunal ; chaque accusé était entre deux gendarmes. La salle était vaste , et l'enceinte réservée au public fut toujours remplie de peuple qui applaudit souvent les accusés , jamais les accusateurs.

Il y eut plusieurs défenseurs ; ils prolongèrent les débats par les nombreux incidens qu'ils élevèrent , et contrarièrent quelquefois les vues des accusés dont ils n osèrent jamais justifier les intentions. Les vrais défenseurs de la cause furent Babeuf, Germain, Antonelle et Buonarroti.

Les femmes généreuses qui avaient suivi les accusés assistèrent assidûment a toutes les séances du tribunal.

Parmi les accusés gravement compromis, Dar- Danht thé seul , plus conséquent que tous les autres , persista dans sa protestation ; jamais il ne reconnut dans la haute-cour le pouvoir de le juger ; il refusa constamment de répondre et de s'expliquer, et se laissa condamner sans se défendre. Après avoir protesté de nouveau devant le jury , il prononça les mots suivans : « Pour moi , » si la providence a fixé à cettiî épocpie le terme » de ma carrière , je la terminerai avec gloire , » sans crainte et sans regret. Que pourrais-je w hélas ! regretter. . . ? Quand la liberté succombe*; » quand ledificc de la république se démolit » pièce a pièce; quand son nom est devenu

odieux ; quand les amis, les adorateurs de 1 egalitë sont poursuivis , errans , livres a la rage des assassins , ou aux angoisses de la plus affreuse misère ; quand le peuple , en proie k toutes les horreurs de la famine et de Tindigence , est dépouille de tous ses droits , avili , méprisé , et languit sous un joug de fer; quand cette sublime révolution , l'espoir et la consolation des nations opprimées , n'est plus qu'un fantôme ; quand les défenseurs de la patrie sont partout abreuvés d'outrages , nuds , maltraités , et courbés sous le plus odieux despotisme ; quand, pour prix de leurs sacrifices , de leur sang versé pour la défense commune , ils sont traités de scélérats , d'assassins , de brigands, et que leurs lauriers sont changés en cyprès; quand le royalisme est partout audacieux, protégé , honoré , récompensé même avec le sang et les larmes des malheureux ; quand le fanatisme ressaisit , avec une nouvelle fureur , ses poignards; quand la proscription et la mort planent sur la tête de tous les hommes vertueux , de tous les amis de la raison, qui ont pris quelque part aux grands et généreux efforts en faveur de notre régénération ; quand , pour comble d'horreur , c'est au nom * de ce qu'il y a de plus sacré , de plus révéré sur la terre , au nom de l'amitié sainte , de la res-

» pectable vertu , de Fhonorable probité , de la

» bienfaisante justice , de la douce humanité ,

» de la divinité même , que les brigands traî-

» nent l\ leur suite la désolation, le désespoir

)) et la mort ; quand l'immoralité profonde ,

» l'horrible trahison , l'exécrable délation , le

)) parjure infâme , le brigandage et l'assassinat

» sont officiellement honorés , préconisés et qua-

» lifiés du nom sacré de vertu ; quand tous les

» liens sociaux sont rompus ; quand la France

» est couverte d'un crêpe funèbre ; quand elle

» n'offrira bientôt plus a l'œil effrayé du voya-

» geur que des monceaux de cadavres et des

» déserts fumans a parcourir; quand il n'y a

w plus de patrie , la mort est un bienfait.

» Je ne léguerai à ma famille et à mes amis

» ni l'opprobre ni l'infamie ; ils pourront citer

» avec orgueil mon nom parmi ceux des défen-

» seurs et des martyrs de la cause sublime de

» l'humanité. Je l'atteste avec confiance, j'ai

» parcouru toute la sphère révolutionnaire sans

» souillure ; jamais l'idée d'un crime ou d'une

» bassesse n'a flétri mon ame ; lancé jeune en-

» corc dans la révolution, j'en supportai toutes

» les fatigues , j'en portai tous les dangers sans

» jamais me rebuter , sans autre jouissance que

» l'espérance de voir un jour fonder le règne

» durable de l'égalité et de la liberté ; unique-

nationuux.

» ment occupé de la sublimité de cette philan-

)) tropique entreprise , je fis la plus entière ab-

» négation de moi-même ; intérêt personnel ,

» affaires de famille , tout fut oublié , négligé ;

» mon cœur ne battit jamais que pour mes sem-

» blables et le triomphe de la justice. »

Esprit contre- D^s Ic commenccment , les accusateurs natio-

lévoliUionnairc

!!".'.!."!!!'' '"'^' naux firent éclater une haine acharnée , non seulement contre les accusés , mais aussi contre tout ce qui avait été fait en faveur de la démocratie dans le cours de la révolution. Posant d'abord en fait l'existence d'une faction imaginaire (T êtres Tjialfaisans , monstres autrefois inconnus , hypocrites , irréligieux , amhitieuœ , vindicatifs , furieux^ calomniateurs , homicides^ fils de V anarchie , nés dans son sein , ne connaissant pas déduire élément , V appelant sans cesse , et ne souriant quà elle , ils lui attribuèrent tous les mouvemens et tous les actes révolutionnaires , et ne craignirent pas de ranger, avant toute discussion , parmi ses membres, les accusés que la haute-cour avait a juger.

Telle avait été , au dire des accusateurs , l'influence de cette faction , que ceux qui les écoutaient ne purent démêler les événemens de la révolution qu'ils honoraient de leur approbation. D'après la définition qu'ils donnèrent d'une insurrection légitime , on dut conclure qu'au fond

de leur cœur ils n'exceptaient de l'anathème par eux lancé contre les grands mouvemens nationaux, pas même celui du i4 juillet qui était le seul auquel ils paraissaient applaudir.

Il ne fut pas difficile aux accusateurs de prouver, à laide des nombreux écrits saisis chez les accusés, le concert qu'ils qualifiaient de conspiration criminelle; mais, quant a l'intention , élément essentiel du crime, ils s'efforcèrent d'en écarter la discussion , et dans le peu qu'ils en dirent , ils la dénaturèrent par des suppositions et par des inductions hasardées et absurdes. Leur constant objet fut de rendre les accusés méprisables et odieux , et de les empêcher de convaincre la France que leurs vues étaient bienfaisantes , que leur opposition à la constitution de lan III était légitime , et que leurs tentatives avaient été justes et conformes à l'intérêt général. Que doit-on penser de ces accusateurs qui, chargés de poursuivre au nom de la république les auteurs d'un projet inexécuté, se permirent de justifier la conspiration et la révolte armée qui firent verser, au 1 3 vendémiaire de Tan IV, le sang de plusieurs milliers de citoyens , et dont le but final c'tait de rétablir la royauté ?

De concert avec les accusateurs, les juges vou- Enimvcs nii»e$ lant resserrer le débat dans les bornes étroites du fait, interpos(»rcnt plusieurs fois leur autorité

Les accuses défendent la révolution.

pour interdire aux accuses toute discussion, même hypothétique, du fond de la conspiration , et tout examen de leurs écrits qui , cependant , étaient présentés par l'accusation comme les principaux et presque les uniques moyens des conspirateurs.

Ainsi un tribunal qui paraissait devoir être l'appui des droits de la nation et le frein des hommes puissans , ne fut dans le fait que l'instrument de ceux qui , au mépris de la souveraineté du peuple , s'étaient emparés de l'autorité suprême par la violence et par la ruse.

Quoique les accusés gravement impliqués eussent renoncé à avouer formellement la conspiration f ils persistèrent a en défendre les principes. La révolution était a leurs yeux une chose sainte ; ils étaient consciencieusement fidèles a la souveraineté populaire et à la constitution de 1 798 qui la consacrait; fiers de ce qu'ils avaient fait pour les rétablir , ils s'honoraient des fers qu'ils portaient et du danger dont ils étaient menacés.

Une forte irritation , suite nécessaire de l'opposition qui s'était manifestée entre les vues des accusateurs et les sentimens des accusés , éclata a plusieurs reprises , par les déclamations virulentes du ministère public , par les interruptions partiales du tribunal, et par les impétueuses réclamations des détenus.

Pouvaient-ils , ceux-ci , entendre de sang-froid

calomnier les fondateurs de la république , et refuser aux plus fermes soutiens de Tégalité les talents , le courage et la moralité ? Pouvaientils , sans mot dire , s'entendre imputer des sentimens vils et intéressés, eux dont la plupart avaient exposé mille fois la vie pour la patrie et étaient sortis des fonctions publiques dans une honorable pauvreté ? eux , contre qui il ne s'éleva dans le cours d'une si longue procédure pas une seule voix pom^ leur reprocher une action infâme ?

Pendant les débats, le caractère des accusés ne se démentit jamais. En toute occasion ils rendirent d'éclatans hommages a la république et à l'égalité ; plusieurs fois ils réfutèrent victorieusement les sophismes politiques des accusateurs , et firent , presque a chaque séance , retentir les voûtes du tribunal de leurs chants républicains.

Le traître par qui les hommes confians qu'il Tmiire. avait flattés , enflammés et caressés , furent dénoncés et livrés.... Gri sel ! figurait sur la liste des témoins au nombre desquels il y avait d'autres espions de la police , qui , ayant horreur de sa profonde immoralité, refusèrent constamment de s'asseoir a ses cotés.

On se flatta d'écarter ce témoin , car la loi défendait de faire entendre le dénonciateur , quand il s'agissait de délits dont la dénonciation est récompensée pécuniairement par la loi , ou lors-

que le dénonciateur peut de toute autre manière » profiter de V effet de sa dénonciation.

Dans Topinion des accusés et de leurs défenseurs , le TCiolpeut exprimait une possibilité illimitée , et comprenait les récompenses que le dénonciateur de la conspiration pouvait raisonnablement attendre du gouvernement.

L'expédient qu'imaginèrent les accusateurs nationaux pour se tirer de l'embarras oii les jetait l'argumentation pressante des accusés, excita un rire universel ; ils osèrent soutenir que la qualification de dénonciateur n'était pas applicable a Grisel , parce que , disaient-ils , ayant fait sa première déclaration au directoire et non k un officier de police judiciaire , il n'était que simple révélateur.

M esi tcmoiu. Cc subtcrfugc ne fit pas fortune; néanmoins, le tribunal ayant décidé que la signification du mot peut devait être restreinte aux droits acquis au dénonciateur par l'effet de la dénonciation, ordonna , au grand scandale de beaucoup de personnes , que Grisel serait entendu.

Il y avait au procès environ cinq cents pièces de conviction, et plusieurs séances furent consacrées à les représenter aux accusés qui les reconnaissaient , ou à faire vérifier , par des experts , celles qu'on attribuait à ceux qui ne répondaient pas ou étaient contumaces.

On s'épuisa en conjectures pour savoir quels Tumune. étaient, dans une pièce a laquelle les accusateurs attachaient une grande importance , les mots que Babeuf avait couverts dune grosse tache d'encre , en paraphant cette pièce chez le ministre de la police. La fastidieuse discussion qui eut lieu a ce sujet , occasionna de violentes invectives de part et d'autre , et se termina par un tumulte épouvantable ; la séance fut brusquement levée au milieu des cris des accusateurs , des défenseurs et des accusés; ceux-ci chantèrent avec véhémence, en se retirant , le couplet de l'hymne des Marseillais : Tremblez tyrans , et vous perfides ! Le tribunal dressa du tout un procès- verbal , sur lequel le corps-législatif passa à l'ordre du jour.

A la suite d'un reproche adressé par les accusés au président, les accusateurs se plaignirent de ce qu'on voulait , en entassant incidens sur incidens, prolonger indéfiniment les débats ; « tant de voix , » dirent-ils , s'élèvent contre la lenteur des opé-

» rations de la haute-cour ! Quelles sont ces

» voix si multipliées ? s écria Babeuf ; amis du )) peuple , vous le devinez. Ce ne sont que celles » de cette caste improprement dite honnête, qui » n'est qu'un point par rapport a la masse , mais » qui a bien l'insolence de prétendre être tout , » de vivre sans rien faire de l'expression des » sueurs du grand nombre , de compter pour

rien cette masse exclusivement utile , de la juguler , clé l'affamer pour prix de l'emploi perpétuel de ses bras , de son intelligence , de son industrie. Telle est , républicains , la poignée de vampires dont on dit que toutes les voix s'élèvent contre la lenteur des opérations de ceux qui se sont promis de nous immoler. Tels sont ceux a qui l'on s'empresse de complaire. Honnêtes gens , vous serez satisfaits ! lisez les premières séances des débats de la haute-cour , vous vous convaincrez comme vous y êtes servis. Et vous , portion essentielle et majeure du peviple , vous verrez comme on vous traite dans la personne de ceux qui n'ont pas abandonné vos intérêts. Vous aussi, amis , ses défenseurs , compagnons de gloire , vous l'avez entendu ; c'est le million doré qui appelle votre crucifiement. Vous ne démêlez pas à travers les clameurs de la horde dçvoratrice , vous ne démêlez pas les voix de ces vingt-quatre millions d'opprimés dont vous avez à soutenir la belle cause. Ils gémissent en silence , chargés de fers , dépouillés , nuds , tombant d'inanition , adressant leurs hommages et leurs regrets aux mânes des glorieux martyrs qui nous ont précédés dans la carrière de l'établissement de la félicité publique , dont ils vous ont légué l'apostolat sublime, de même que

» vous le transmettrez à d'autres justes , aussi ze'- » les et peut-être plus heureux que vous et vos » prëdëcesseurs. La vertu ne meurt pas ; les ty- » rans s'abusent dans leurs atroces perse'cutions ; » ils ne de'truisent que des corps ; lame des hom- M mes de bien ne fait que changer d'enveloppe ; » elle anime , sitôt la dissolution de l'une , d'au- » très êtres chez qui elle continue d'inspirer » les mouvemens généreux qui ne laissent ja- » mais de repos au crime dominateur.

» D'après ces dernières pensées , et d'après » toutes les innovations que je vois introduire » chaque jour pour hâter mon holocauste , je » laisse a mes oppresseurs toute la facilité qu'ils » désirent; je néglige les détails inutiles de ma » défense ; qu'ils frappent sans rien attendre ; je » m'endormirai en paix dans le sein de la vertu. »

Grisel parla pendant deux séances et raconta Dcposiuon du minutieusement tout ce qu'il avait fait pour connaître , seconder , tromper et trahir les accusés. Il dit vrai , sauf quelques additions dictées par la vanité , et par lesquelles il se mit parfois en contradiction avec lui-même. Mais, quoiqu'on ne pût le regarder comme un menteur, on ne fut pas moins révolté de l'effronterie avec laquelle il fit parade de sa perfidie et des ruses au moyen desquelles il avait su capter la bienveillance de ceux dont il méditait la perte. 2 3.

Par un mouvement naturel d'indignation , Ajitonelle peignit au vif l'hypocrisie du traître et imprima sur son front le cachet ineffaçable de l'infamie.

En parlant de quelques accuses , Grisel avait dit : « Je ne vois ici que des agens , pas un d'eux » n e'tait le véritable chef de la conspiration ; il » y avait derrière le rideau des hommes qui fai- » saient mouvoir et agir ceux-ci. » Ce propos arracha à Germain les phrases suivantes : « Ah ! » si c'est trop peu de nous , dit-il , vas sur les » bords de TAude soustraire au sable qui le cou- » vre le cadavre de ma femme ; vas en disputer » la pâture aux vers moins dignes que toi de le » dévorer ; précipite toi comme un tigre affamé » sur ma mère ; joins à cet abominable festin » mes soevirs et leurs enfans; arrache mon fils » des faibles bras de sa nourrice et broie ses ten- » dres membres sous ta dent carnacière. Nos » soixante familles t'offrent la même dégoûtante » curée ; vas la saisir , vas. Eh quoi ! cet appât » ne te tente point ? C'est que sans doute encore » tu dissimules. » Les mots, par lesquels Germain termina son éloquente défense, ne sont pas moins remarquables : « J'attends , dit-il , » sans aucune espèce de crainte ni de faiblesse , M votre prononcé : quelqu'il soit , pourquoi » craindrais-j e ? pourquoi faiblirais- j e .? En effet ,

» mort, la liberté n'aura pas evi de plus dé- » voue martyr ; vivant , elle n'aura pas de plus )) intrépide défenseur. »

Grisel avait parlé de l'insurrection du i^^^prai- Bai^cufiusufic rial an III , en l'attribuant aux anarchistes , dé- p'^'»'"'''nomination sous laquelle il affectait, à l'instar des accusateurs , de comprendre tous les amis sincères de légalité. «Prairial! s écria Babeuf, épo- » que terrible, journées funestes , mais saintes et » révérées, qui ne se représentent jamais à la » pensée des Français vertueux sans provoquer » l'attendrissement et les ♦egrets, le souvenir » des plus grands crimes , celui des efforts géné- » reux de la vertu , et des plus grands malheurs

» du peuple Prairial ! journées désastreuses

» mais honorables , oîi le peuple et ses délégués » fidèles firent leur devoir , où ses traîtres man- » dataires , où ses affameurs , ses assassins , les » usurpateurs de la souveraineté et de tous ses » droits mirent le comble a des atrocités dont

» aucune histoire n'offre l'exemple Il n'y eut

» que vous , 6 Gracques ! ô immortels Français ! » il n'y eut que vous de généreux ; il n'y eut que » vous qui osâtes vous déclarer les appuis et les » défenseurs du peuple ; il n'y eut que vous dont » le dévouement entier appuya ses trop justes de- » mandes : Dujjain et des lois! Goujon , Duroy, » Romme , Soubrany , Duquesnoy , Bourbottc ,

» illustres victimes î vous dont les noms a jamais )) célèbres ont déjà retenti dans cette enceinte , » oii ils retentiront encore plus d'une fois î vous M dont nous ne cessons d'honorer les mânes n par nos chants quotidiens ! vous dont la cons- » tance dans les fers et devant des juges-bour- » reaux nous servira d'exemple pour supporter » la captivité la plus longue et la plus dure! w vous enfin, que les méchans ont tués, mais » qu ils n'ont pu flétrir un seul jour ! glorieux » martyrs! intrépides soutiens de l'égalité sainte! » vous sauvâtes a la liberté , a la souveraineté » du peuple , à tous les principes garans de son » bonheur , l'opprobre d'être envahis sans une

)) courageuse résistance Nous avons du vous

» remplacer après votre chute ; tombés comme » vous , nous devons vous imiter et paraître de- » vant nos persécuteurs , inébranlables comme » vous ; et tout véritable républicain doit how norer l'époque oii vous mourûtes victimes des » plus détestables ennemis de la république... w Là, le tribunal força Babeuf a se taire.

Des limiers de la police vinrent déposer contre des ouvriers accusés de s'être , depuis l'arrestation de Babeuf , coalisés pour le délivrer et pour exécuter ses projets ; ces hommes déboutés , parmi lesquels on voyait un faux monnoyeur qu'on avait tiré de prison , tout exprès pour en faire un

espion , avaient encouragé par leur concours ceux contre lesquels ils rendaient témoignage.

Au milieu de tant d'êtres pervers, parurent Generosiicde

, . rt , . I . , «leur témoins.

deux mior tunes jeunes hommes qui , par leurs malheurs , par leur générosité et par leur courage , firent verser aux spectateurs des larmes d^attendrissement. Jean-Baptiste Mevmier et Jean- Noël Barbier , Tun et l'autre soldats , avaient été condamnés a dix ans de fers pour des faits relatifs a rinsurre<:tion de la légion de police. Devant la commission militaire qui les jugea , on leur arracha des aveux à charge de quelques-uns des accusés ; ce fut pour confirmer ces aveux , qu'on les transféra à Vendôme.

Mais , loin de répondre a l'attente des accusateurs , Meunier et Barbier désavouèrent hautement tout ce qu'ils avaient eu la faiblesse de confesser , et aimèrent mieux s'exposer à une nouvelle condamnation , comme faux témoins , que de proférer un seul mot contre les hommes qui étaient mis en jugement.

Ils firent plus; ils s'inclinèrent devant les accusés, ils les saluèrent par des chants républicains; ils les appelèrent amis du peuple ; ils demandèrent à partager leur gloire. Tant de vertu fut récompensée par une nouvelle condamnation aux fers.. O temps î...

Aucun des accusés n'était plus que Babeuf DjfeiMo.

gène dans sa défense , par la résolution qui avait été prise en commun , de nier la conspiration. Sur environ cinq cents pièces de conviction , saisies presque toutes auprès de lui , et contenant , en toutes lettres , l'organisation , le plan , les actes et la correspondance du comité insurrecteur, il y en avait plus de cent écrites de sa main ; la dénonciation était toute contre lui ; cinq longues séances furent employées à l'interroger.

Comment donner aux faits nombreux , résultant de ces pièces, et confirmés par le dénonciateur, des explications tant soit peu vraisemblables ? Les principaux accusés essayèrent de le faire ; ils réussirent quelquefois partiellement , mais , dans l'ensemble , ils n'obtinrent d'autre succès que celui de mettre un peu plus à l'aise ceux d'entre les jurés qui partageaient déjà leurs opinions. Sous ce rapport , leur défense ne fut qu'un tissu peu cohérent de subtilités que leurs cœurs désavouaient , et auxquelles ils ne se soumirent que par condescendance pour leurs compagnons d'infortune. !^

La vraie défense de ces accusés est tout entière dans l'aveu qu'ils firent de leurs doctrines démocratiques , dans riiommage solennel qu'ils rendirent a la constitution de 1 793 , et dans leur persévérance a justifier hypothétiquement le but de la conspiration.

Cette conspiration était toute renfermée dans l'acte de création dW directoire insurrecteur * , que les accusateurs appelaient une usurpation de la souveraineté; c'était sur cette pièce que se fondait principalement l'accusation . Babeuf en justifia les motifs , l'intention et les moyens.

« Ce n'est point ici , dit-il , un procès d'indi- » vidus , c'est celui de la république ; il faut , » malgré tous ceux qui n'en sont pas d'avis , le » traiter avec toute la grandeur , la majesté , le » dévoûment qu'un aussi puissant intérêt com-

» mande Cet acte , poursuivit-il, appartient

M à des républicains quelconques, et tous les ré- » publicains sont impliqués dans cette affaire ; » par conséquent , il appartient à la république ,

» à la révolution , à Thistoire Je dois le dé-

» fendre. »

En comparant , un moment après , sa position actuelle a celle des démocrates non emprisonnés: » Génie de la liberté , s'écria-t-il , que de grâces » j'ai à te rendre de m'avoir mis dans une posi- » tien où je suis plus libre que tous les autres » hommes , par cela même que je suis charge » de fers î Quelle est belle ma place ! quelle est » belle ma cause î elle me permet exclusivement

» le langage de la vérité Au milieu de mes

» chaînes, ma langue est privilégiée sur toutes

* Voyez Fif^cci justiûcatives , no 4-

» celles de rincalculable nombre des opprimés w et des malheureux , à chacun desquels on n'a » pu , comme à moi , bâtir pour demeure un » cachot. Ils soufifrent , il sont vexes , pressure's , )) accables sous la plus cuisante détresse , cour- » bés sous le plus odieux avilissement , et pour » comble d'atrocité il ne leur est plus permis de

» se plaindre Qu'au moins , si la patrie est

» condamnée a mourir dans tous ceux de ses en- » fans qui sont dans cette affaire , il soit dit » qu'en périssant , ils n'ont point trahi , qu'ils » ont courageusement professé les maximes de » leur mère..... Je parle aux vertus, elles seu- » les peuvent trouver en nous des justes : s'il » n'en était plus pour m' entendre , ah ! sans yy doute , il ne resterait qu'k dresser l'échafaud. »

Mais , quand Babeuf parla avec amour de la constitution de 1793 , quand il commença a rappeler les violences par lesquelles on l'avait arra^ chée au peuple , les accusateurs nationaux se mirent a invectiver les accusés , et prétendirent qu'ils conspiraient encore contre le gouvernement. Aussitôt Babeuf fut condamné à se taire.

Buonarroti entreprit aussi de justifier cette pièce ; il dit que le corps qu'elle établissait, n'avait d'autre objet que celui de propager les doctrines démocratiques ; il soutint que , lors même que ce corps eût préparé des projets législatifs a

soumettre au peuple , dont on connaissait le mécontentement et dont on prévoyait l'explosion , il n'eût fait qu un acte de prudence nullement contraire aux lois; et, se plaçant ensuite dans rhypothèse , que le directoire secret eut voulu provoquer le peuple a examiner la forme du gouvernement, il démontra que cette provocation est le droit de chaque citoyen , dans tout pays re'gi par une constitution qui , comme celle de Fan III, reconnaît que la souveraineté réside dans l'universalité des citoyens.

Plus tard , Babeuf revint adroitement sur cet objet, et moyennant quelques ménagemens préalables , il put dire tout haut : « Provoquer le ré- » veil du véritable peuple , le régne du bonheur, » le régne de l'égalité et de la liberté , l'abonw dance pour tous , l'égalité et la liberté de tous , » le bonheur de tous , voilà les vœux de ces » prétendus fameux insurrecteurs qu'on a peints » avec des couleurs si épouvantables aux yeux » de toute la France. »

Venant ensuite aux moyens , il fit voir que dans la réalité , ils se réduisaient a opérer une révolution dans les opinions , un mouvement général dans les esprits , dont il croyait que les auteurs de l'acte de création s'étaient exagéré les effets : « Car , ajouta-t-il très judicieusement, il » est trop sensible qu'une révolution morale,

» résultat nécessaire de la conversion du plus » grand nombre des hommes et de la renon- » ciation à toutes les passions qui les subjuguent , )) n'est point une chose dont lexëcution , par le » seul moyen de l'apostolat des vertus , soit fa- » cile à comprendre. Depuis qu'il existe chez » les nations des ëclaireurs , des hommes géné- » reux qui se consacrent à prêcher les maximes » de la suprême raison et à indiquer la route » de la vraie justice , on n'a guère vu leurs suc- » ces , et on les a vus presque tous en être vic- » times. M

Il fit plus ; il prouva que , lorsque le peuple est opprimé , l'insurrection , même partielle , est juste et nécessaire; et , s'appuyant de ses raisonnemens et de l'autorité de Mably , il réfuta complètement la doctrine léthargique des accusateurs nationaux qui avaient dit : c< L'insurrection n'est » légitime que lorsque c'est l'universalité des » citoyens qui la font. » Autant valait-il dire , jamais.

Deux fois Babeuf fut interpellé de nommer ses coopérateurs , et deux fois il repoussa cette provocation avec horreur.

Il repoussa avec la même indignation ce système mensonger par lequel quelques accusés et un défenseur auraient désiré qu'on se défendit en attribuant l'idée de la conspiration à la ty-

rannie , et en faisant de ses agens les provocateurs des actes les plus dangereux pour elle. Il s'agissait de l'acte insurrecteur au sujet duquel Ricord s'é fait écrie' : « C'est Grisel qui l'a fait » : «Non,» répondit fièrement Babeuf , « il ne l'a pas fait. » Ce n'est pas une pièce qui doive faire rougir » son auteur , et Grisel est un trop grand scé- » lérat pour avoir fait un pareil acte. »

Toutes les pièces de conviction étaient présentées par les accusateurs dans l'ordre avec lequel elles avaient été réellement faites , et les réunissant naturellement en faisceau , ils en déduisaient facilement l'histoire véritable de la conspiration.

Ce que les accusateurs réunissaient , les accusés, enchaînés par leurs conventions au système de dénégation , s'efforcèrent de le séparer en rapportant les pièces qu'ils avaient écrites à des causes isolées , à des circonstances fortuites et à des tems différens. En analysant ces pièces , ils ne laissèrent échapper aucune occasion d'avouer leurs principes démocratiques , de les justifier et de démontrer que la constitution qui régissait alors la France , n'était pas celle que le peuple français s'était donnée.

C'est ainsi qu'en expliquant un projet d'adresse aux soldats , dont il était l'auteur ( Voyez pièces justificatives , n^ 28) , Buonarroti dit pour-

quoi il avait servi activement la révolution française ; développa , malgré les interruptions du tribunal, les raisons quil avait eues de de'fendre la constitution de 1793 ; accusa le gouvernement d usurpation et de tyrannie , et fit l'éloge des intentions et des acles du gouvernement révolutionnaire. c( Le serment , s'écria-t-il , que je fis » de défendre le Code qu'un peuple immense » avait unanimement sanctionné dans ses jours » d'union et de gloire, n'a pu s'effacer de mon » cœur , et la foi que l'on vit des esclaves conser- )) ver a leurs maîtres , je l'avais conservée a un » peuple magnanime qui m'accueillit généreuse- » ment dans son sein , et m'intima, dans ses jours » de liberté , sa volonté solennelle. » Tentatives pour Qc nc fut pas sans être vivement émus ,

lélivrer les ac»

SCS menacés, qu'uuc foulc dc citoycus de Vendôme et des environs assistèrent avec empressement aux séances de la haute-cour. Ces véhémentes attaques , souvent répétées contre le gouvernement , ces argumentations pressantes , d'où les accusateurs ne sortirent pas toujours victorieux , cette franche défense des événemens les plus populaires de la révolution , ce vif attachement aux droits et aux intérêts du peuple, ces témoins a charge qui refusaient de parler et rendaient hommage a ceux contre lesquels on les faisait paraître , ces familles dévouées , présentes au combat dont elles at-

de'l

tendaient Tissue en tremblant , avaient inspiré aux spectateurs , en faveur des accusés , un pressant intérêt qu augmentaient tous les jours les articles d'un journal , imprimé sur les lieux , et les entretiens des habitans presque exclusivement occupés de ce qui se passait au tribunal.

A ces dispositions bienveillantes se joignit bientôt le désir de garantir les accusés les plus impliqués des dangers dont on les sentait menacés. D'un côté , on fit secrètement des tentatives pour faire insurger en leur faveur une partie des soldats qui les gardaient ; elles n'eurent pas de succès. De l'autre , on songea à favoriser une évasion clandestine.

A l'aide de quelques outils , furtivement introduits dans la prison , fut ouverte , en peu de jours , par les prisonniers , une large brèche par oii ceux qui avaient quelque chose à craindre , allaient se dérober à leurs bourreaux , lorsque la conduite inconsidérée d'un des accusés donna l'éveil et fit évanouir toute espérance de fuite.

Environ trente têtes furent vouées îi la mort DUcours hos.

kl |. I . tilo des accusn-

long discours que les accusateurs natio- tean nationaux.

naux prononcèrent à la suite des débats. Les pièces saisies étaient si nombreuses et si concluantes , qu'il leur fui très facile d'établir la vérité de la dénonciation et de prouver la réalité de la

conspiration. Ils ne réussirent pas de même à démontrer qu elle e'tait criminelle.

Les accusés avaient soutenu à plusieurs reprises que , dans Thypothèse même qu'il y eut eu conspiration , il n^ avait pas eu crime , parce que la constitution contre laquelle elle paraissait dirigée , étant subversive de la souveraineté du peuple , et n ayant pas été acceptée par lui, n était pas la loi véritable. A ce point majeur et décisif les accusateurs ne répondirent rien, et , se retranchant dans le fait , ils prétendirent écarter toute discussion sur la droiture des intentions. Laissant de côté Tobjection la plus grave, ils s'amusèrent à combattre celles qui leur parurent les plus faibles , et visèrent surtout à effrayer les âmes craintives par la peinture exagérée des moyens d'exécution , par l'exposition calomnieuse des intentions des accusés , et par le tableau fantastique des conséquences faussement déduites de leurs projets. Rien, en effet , ne parut plus extravagant que cette conclusion où l'on affirmait , d'un ton doctoral , que , de la pratique de la souveraineté populaire et de l'égalité , devaient nécessairement jaillir la dévastation , la dépopulation et la désolation de la France , et par suite , de fil en aiguille , le retour d'un roi.

Il serait aussi inutile que fastidieux de rapporter minutieusement les explications forcées , don-

nées par les accusés , aux pièces qu on leur opposait, les dénégations par lesquelles ils repoussèrent les allégations du dénonciateur et les légères contradictions dans lesquelles celui-ci tomba, par défaut de mémoire , ou par Fenvie de paraître plus prévoyant et plus rusé qu'il ne l'avait été en effet.

La dénonciation était vraie dans son ensemble, la conspiration avait été réelle, et les principaux accusés n'en nièrent l'existence que par un pieux mensonge , dont ils ne se promettaient aucun succès , et dont ils rougissaient dans leur cœur.

Mais ce qui ne doit pas être passé sous silence , Réponses des c'est la partie de leur défense générale dans laquelle furent discutés les principes du droit public des Français ; la révolution y fut justifiée dans sa plus grande tendance à l'égalité et a la souveraineté du peuple , et nous allons en donner un court résumé , pour faire connaître les sentimens dans lesquels ces accusés persévérèrent jusqu'au dernier moment.

Dans le système des accusateurs et du tribu- WA ;'4ëS jurés devaient se borner à examiner s'il y avait eu réellement offense a la constitution de l'an Ilï , dont ils prétendaient empêcher les accusés de discuter la légitimité.

Cependant , les plus impliqués d'entre eux ne persistèrent pas moins à développer et à justifier

les principes qu'ils avaient professe's avec tant de chaleur , parce qu'ils les croyaient vrais et conformes au bien-être de tous ; ils ne voyaient que la leurs véritables moyens de défense aux yeux du peuple et des jurés populaires.

Appel au pa- D'abord^ ils s'adressèrent à la vertu des jurés,

trioliimedes ju- r> 17 / >ii i i 11

res. aiin d éveiller dans leurs âmes un noble senti-

ment d'indépendance ; ils essayèrent de les convaincre que la sublimité de leur mission leur imposait le devoir de remonter à la source des choses , de s'élever au-dessus de la constitution de l'an III , de soumettre l'origine et l'essence de celle-ci à un rigoureux examen , et de prendre pour guides de leurs décisions les vrais droits du peuple et non les prétentions de l'autorité existante qui , en réalité , n'avait pas été créée par lui.

ce II n'en est pas , » disait un accusé , « de cette » affaire comme des procédures ordinaires. La » puissance des accusateurs , la faiblesse et l'ob- » scurité des accusés doivent appeler l'attention » scrupuleuse des hauts- jurés sur des considéraw tions étrangères a la marche habituelle des )) tribunaux. Ce ne sera pas cnvain , citoyens , » que les opprimés réclameront devant vous con- » tre la cruauté de leurs oppresseurs. Ce ne sera » pas envain que le saint enthousiasme de la » liberté réclamera auprès de vous respect et j us*

» tice pour les principes sacrés auxquels nous » dûmes la destruction des privilèges , la chute » du trône et les progrès de la raison publique

» vers Tégalité des droits Le peuple vous

M chargea de reconnaître le bien et non d adap- » ter les formules sèches de la j urisprudence aux

» plans de l'ambition et de Tineptie Repré-

» sentans du peuple ! soyez lui-même ; il faut y> avoir son cœur pour exprimer sa volonté. »

Avant d'entreprendre de démontrer que la véritable loi des Français était la constitution de 1 793 , et que celle de Tan III n'était qu'un acte de spoliation et de violence , les accusés s'attachèrent a repousser l'horreur dont les accusateurs nationaux s'étaient efforcés d'entourer la loi démocratique et ceux qui lui demeuraient fidèles , par la peinture exagérée de la sévérité du gouvernement révolutiormaire avec lequel ils feignaient de la confondre.

« Vous rappelez toujours , >) dirent les accu- ^^""^^^^^^'^^^ ses , « les mesures de 1 798 ; mais vous passez sous l7„*"„^rt!°'"' » silence ce qui précéda la malheureuse néces- » site qui les fit employer. Vous oubliez de rappe- » 1er à la France les innombrables trahisons qui » firent périr des milliers de citoyens ; vous ou- » blicz de lui parler des progrès effrayans de la » guerre de la Vendée , d(i la livraison de nos » places frontières , de la défection de Dumou-

M riez et de la protection révoltante qu'il trouva » jusqu'au sein de la convention nationale ; vous » oubliez de rappeler les cruautés inouies , par » lesquelles les féroces Vendéens déchiraient » par lambeaux , et faisaient expirer au milieu w des tourmens les plus raffinés , les défenseurs » de la patrie et tous ceux qui gardaient quel- )) que attachement a la république. Si vous ëvo^ » quez les mânes des victimes d'une déplorable . » sévérité , amenée par les dangers toujours n croissans de la patrie , nous exhumerons les » cadavres des Français égorgés par les contre- » révolutionnaires a Montauban , à Nancy , au » Champ-de-Mars , dans la Vendée , à Lyon , M à Marseille , a Toulon ; nous éveillerons les >) ombres d'un million de républicains , moisson- )> nés aux frontières par les partisans de la tyî> rannie , conspirant sans cesse pour elle , au » sein même de la France , nous mettrons en ba- )) lance le sang que vos amis ont fait couler , par )) leurs froids calculs, avec celui que les patriotes » ont versé a regret dans l'emportement de la » défense , et dans l'exaltation de l'amour de là

» liberté Est-ce nous ou la liberté que le^

» accusateurs nationaux se sont chargés depour-

» suivre ? Leur acharnement ne nous sera

w pas inutile , et les hauts-jurés démêleront , )) sans doute , dans la partialité de leurs ta-

w bleaux et dans l'affectation avec laquelle ils dé- » na turent Thistoire , et entassent sur la tète des » accusés des faits qui leur sont e'trangers , » cette haine secrète que les ennemis de la rëpu- » blique , plus adroits que nous , ont vouée à » ses intrépides et trop confians amis. »

S être concertés , dans le dessein de renverser la constitution de Tan III pour lui substituer celle de i ygS , et dans celui de porter atteinte aux propriétés par l'établissement de la communauté des biens , étaient les deux grands chefs d accusation dont les accusés avaient a se défendre.

ce Assurément, dirent-ils, nous aimons la cons- » titution de 1 798 ; nous l'aimons parce qu'elle )) garantit au peuple le droit inaliénable de dé- » libérer sur les lois ; nous l'aimons parce qu'elle )) fut solennellement acceptée presque a l'unani- )) mité par le peuple français. »

« Assurément , aioutaient-ils , nous considé- i^'ogc ^e lu

-' constilution de

» rons encore cette constitution comme la vérita- '793. » ble loi fondamentale de la France , parce que » celle de l'an III a dépouillé le peuple du droit » effectif de souveraineté , et parce qu'il est faux » que le même peuple l'ait acceptée. »

Les raisons et les calculs par lesquels les accusés démontraient la vérité de leurs assertions , étaient si convaincaiis , qu'après une longue argumentation de part et d'autre, l'accusateur

Les

soulicnue

Viellart s'avoua vaincu en prononçant ces mots : Au surplus, f obéis.

s accuses ce Vcut-ou , Doursuivaicnt les accuses , aue

nuent la ' ^ ^ ' ^

giiiniiié de la „ j^ous avons appelé l'attention du peuple sur

conspiialîon. J X m. i x

)) cette étrange infraction de ses droits ? En cela , » nous n'avons fait qu'user du droit de parler et » d'écrire cjue la constitution de l'an ÏII garantit » a tous les Français.

» Prétend-on de plus que nous nous soyons » concertés pour rétablir de gré ou de force la » constitution de 1 793 , que nous regardons » comme sacrée ^ comme la sauvegarde de la li- )) berté publique? D'abord , ce concert que nous » nions n'est pas prouvé, et l'absence des moyens )) d'exécution suffit seule pour écarter tout soup- » çon de conspiration dangereuse et criminelle. » Mais eussions-nous réellement conspiré a l'ef- » fet de rétablir la constitution de 1 798 , nous n n'aurions fait que suivre les mouvemens d'une )> conscience pure , nous n'aurions fait qu'obéir » à la loi véritable , nous n'aurions fait cjue ce » que tout vrai citoyen doit faire , nous n'au- » rions fait qu'accomplir le serment d'être fidè- » les à la liberté , à la souveraineté du peuple et )î a la république. »

Tandis que les accusateurs et le tribunal prétendaient que les jurés devaient se borner a examiner si on avait voulu attenter a la constitution de

l'an III , les accusés représentaient que , si on voulait a tout prix qu ils eussent conspiré, leur conspiration n'était pas un crime , parce que l'autorité contre laquelle elle paraissait dirigée, n'ayant pas été agréée par le peuple , n'était pas légitime. Ce fut sur ce défaut de légitimité que les accusés appelèrent positivement la délibération du jury.

Quant au dessein d'établir la communauté des communauié

^ des bicus dcien

biens / il ne fut pas nécessaire aux accusés de le «i"'^ i'"^ Babeut discuter longuement , parce que les écrits qui renfermaient les plans successifs de législation n'ayant pas été saisis, et rien de semblable n'ayant été proposé devant le dénonciateur , cette partie de l'accusation était faiblement établie. Cependant, Babeut'qui avait fait souvent de cette communauté le sujet de son Tribun du Peuple , ne négligea pas d'en parler ; il exposa ses opinions démocratiques sur cette matière, et les justifia par le raisonnement , par le tableau des maux inévitables qui affligent la société ^ et par d'imposantes autorités. La propriété , dit-il , est sur la terre la cause de tous les maux.

(( Par la j)rédication de cette doctrine , proclamée depuis long- temps par les sages, j'ai voulu rattacher U la république le [)euple de Paris , Tatigué de révolutions , découragé par les malheurs, et prcs(|uc roy alise par 1rs menées des ennemis de la liberté. »

( 54 ) Peroraisou iie Babeuf termina ainsi sa longue défense : « Si la

hibeuf. Y

» hache menace ma tête , les lictem*s me trouve-

» ront tout prêt ; il est glorieux ^c mourir pour

» la cause de la vertu. . . La décision des j ur es va ré-

)3 soudre ce problème : la France restera-t-elle une

» république ^, ou sera-t-elle la proie des brigands

» qui la démembreront , et redeviendra-t-elle

» une monarchie?.... Citoyens jurés, condamne-

» rez- vous des hommes que Famour de la j ustice a

» seul conduits ? Voulez- vous accélérer la contre-

» révolution et précipiter la chute des patriotes

» sous les poignards des royalistes triomphans ?...

» Cependant, si notre mort est résolue , si laclo-

» che fatale a sonné pour moi , il y a long-temps

» que je suis résigné. Constamment victime dans

» cette longue révolution , je suis familiarisé avec

» les supplices. La roche tarpéienne est tou-

» jours présente a mes yeux , et Gracchus

)) Babeuf est trop heureux de mourir pour son

» pays. Eh! tout bien considéré , que manque-t-

» il a ma consolation ? puis-je jamais attendre de

» finir ma carrière dans un plus beau moment

)> de gloire ? J^aurai éprouvé , avant ma mort ,

» des sensations qui ont accompagné rarement

)) celle des hommes qui se sont sacrifiés pour

)) l'humanité la puissance qui fut bien forte

» pour nous opprimer long -temps, ne le fut

» Quatre ans après , il n'en restait plus vestige.

)) guères poui^ nous diffamer. Nous vîmes la vé-

)> rite jaillir de tous les pinceaux pour buri-

» ner , dès notre vivant , les faits qui nous hono-

» rent et feront éternellement la honte de nos

)) persécuteurs. L'histoire gravera nos noms en

» traits honorables. Quels sont aussi ces hommes

» au milieu desquels je suis traité comme cou-

)) pable.f* C'est Drouet, c'est Lepelletier !

» 0 noms chers a la république ! Voila donc

» mes complices ! . . . . Amis , vous qui m'entourez

» de plus près sur ces gradins , qui êtes vous cn-

» core ? je vous reconnais : vous êtes , presque

» tous , des fondateurs , des fermes soutiens de

» cette république; si l'on vous condamne, si

» l'on me condamne , ah î je le vois , nous som-

)J mes les derniers des Français , nous sommes les

» derniers des énergiques républicains l'af-

» freuse terreur royale va partout promener ses «poignards!... Ne vaut-il pas mieux emporter la

» gloire de n'avoir pas survécu a la servitude,

p d'être morts pour avoir voulu en préserver nos »^ concitoyens ?. .. 0 mes cnfans (des larmes coulè-

» rent de ses yeux) je n'ai qu'un regret bien amer

» à vous exprimer : c'est qu'ayant désiré forte-

w ment de concourir a vous Ic'guer la liberté,

» source de toas les biens, je vois après moi l'cs-

w clavage, et je vous laisse en proie à tous les

» maux. Je n'ai rien du tout à vous léguer !!! je

» ne voudrais pas même vous léguer mes verw tus civiques , ma haine profonde contre la ty- » rannie , mon ardent dévoùment à la cause de w Tégalité et de la liberté , mon vif amour pour » le peuple : je vous ferais un trop funeste prë- » sent. Qu'en feriez- vous sous l'oppression royale » qui va infailliblement s'établir? Je vous laisse » esclaves , et cette pensée est la seule qui déchi- » rera mon ame dans mes derniers instans. Je » devrais dans ce cas , vous donner des avis sur » les moyens de supporter plus patiemment vos » fers et je sens cjue je n'en suis point capable. » Questions jur Aux prcmièrcs questions qui fiu-ent soumises a la délibération des jures et qui ne portaient que sur la réalité de la conspiration et sur la participation que chaque accusé y avait eue, le tribunal , à la requête du chef du jury , en ajouta d'autres touchant les provocations écrites ou verbales au rétablissement de la constitution de 1793. Cette addition produisit dans le titre de l'accusation un changement d'autant plus illégal qu'il soumit tout à coup à l'examen des jurés les écrits sur lescjuels il n'avait jamais été permis aux parties de s'expliquer '. Les plaintes que firent à ce

' Un jugement du tribunal criminel de la Seine a solennellement reconnu depuis , que les questions ixlatives aux provocalions dont il s'agit, furent posées par la hante-cour en contravention à la loi.

sujet quelques accusés, soutenus en cela par l'avis des accusateurs nationaux, ne furent pas écoutées.

Les accusés s'élevèrent vivement, mais pas avec te„ao.mcUe. *" plus de succès , contre la manière dont fut posée la question intentionnelle et dans laquelle ils virent la preuve d'une haineuse partialité. La loi ordonnait sous peine de nullité qu'en toute circonstance le juré , après avoir déclaré le fait constant et l'accusé convaincu , ajoutât : « Il me paraît ou » il ne me parait pas avoir commis tel fait mé- » chamment et a dessein, w C'était surtout sur le maintien de l'adverbe méchamment qu'insistaient les accusés , parce qu'ils y voyaient une invitation faite au jury, d'examiner la légitimité des motifs par lesquels ils avaient justifié hypothétiquementla conspiration.

Ce fut au sujet de la question intentionnelle que les accusés s'exprimèrent ainsi en s'adressant aux jurés • « Descendez dans votre coeur , » vous y trouverez une voix sourde qui vous » cric : ces hommes enfin ne rêvaient qu'au bon-

>i heur de leurs semblables La révolution

» ne fut pas pour tous un jeu d'intérêt person- » ncl. Pénétrez- vous bien, citoyens , qu'il y eut » des hommes qui la regardèrent comme un évé- » ncinent important pour l'humanité ; soyez » bien convaincus qu'elle devint pour eux une » religion nouvelle à laquelle ils surent par un

)) abandon absolu Bacrificr les convenances , les

» biens , le repos et la vie Frapper un ami

» de la liberté' , c est tendre la main aux rois

» Vous jugez la liberté : elle fut féconde en

» martyrs et en vengeurs de leur mémoire. Elle

» expire , la liberté , quand on étouffe les pas-

» sions généreuses , quand on présente aux

» hommes qu elle enflamme les têtes sanglantes

» de ceux qui se dévouèrent pour elle Les

» accusateurs ont prétendu que nos argumens

» fussent-ils vrais, les jurés ne pourraient pas

» s'arrêter aux motifs qui ont pu déterminer les

» accusés , ni voir dans leurs intentions autre

» chose que l'intention de renverser la constir

» tution de 179^. Si on admet cette étrange pré-

» tention , il n'y a plus en France ni institution

» des jurés , ni patrie. D'abord ce n'est pas sur

» le renversement de la constitution actuelle ,

» mais sur celui de l'autorité légitime, qu'il

» faudrait porter l'attention des jurés ; car poiu--

» raient-ils déclarer coupable celui qui tout en

» agissant contre le gouvernement actuel aurait

s> fermement cru agir en faveur de la vérita-

» ble loi ? A quoi se réduirait alors ce senti-

» ment intérieur du bien ou du mal qui rend si

» précieuse pour les âmes pures, l'institution

» des jurés ? A quoi se réduirait le soin que la

)) loi a pris de concilier par les questions sur

» l'intention et sur Texcuse les contradictions )) si fréquentes entre les préceptes de la loi na- )i turelle et ceux des lois positives? A quoi se ré- » duirait la loi suprême de l'intérêt du peuple » qui ordonne à ses mandataires de compter » pour principale circonstance dans le cœur des » accusés l'amour de la patrie et le dévouement » pour elle? »

Quelques jurés se joignirent aux accusés pour demander que les questions sur l'intention fussent posées selon la formule prescrite par la loi ; ce fut en vain. La haute cour persistant dans son système , restreignit ces questions a ces termes : « Facccusé a-t-il conspiré ou provoqué dans l'in- » tention de conspirer ou de provoquer ? » Ainsi fiit interdit tout examen concernant la moralité.

n y avait seize jurés; quatre suffisaient pour Dcciaraiiou du absoudre ; trois seulement furent constamment favorables aux accusés. Gauthier Biauzat que nous nommons , parce que nous savons qu'il a cessé de vivre , était au nombre de ceux-ci ; il demeura fidèle au peuple et il ne tint pas à lui que personne ne fut condamné.

Cependant toutes les questions relatives à la conspiration furent résolues négativement. Mais il fut malheureusement reconnu par treize jurés qu'il y avait eu des provocations verbales et écrites au rétablissement de la constitution de 1 793 ,

et que Babeuf, Darthé , Buonarroti , Germain , Cazin , Moroy , Blondeau , Menessier et Bouin y avaient participe ; les deux premiers sans circonstances atténuantes , tous les autres avec ces circonstances.

Dès Faurore du 7 prairial de Fan V , le roulement des tambours , le bruit de Fartillerie et le mouvement extraordinaire des troupes firent pressentir aux habitans de Vendôme le triste dénouement du drame dont ils avaient été spectateurs.

coudamnaiiou. Tout aunouçait aux sept acxiusés ci-dessus qui étaient présens , leur fin prochaine; ils parurent pom^ la dernière fois devant le tribunal qu entourait un morne silence ; un peuple nombreux et inquiet remplissait la salle dont toutes les avenues étaient gardées avec un grand appareil militaire.

A la déclaration fatale , prononcée d'une voix émue par le chef du jury , succéda de la part des accusateurs la demande de la mort de deux accusés et de la déportation de tous les autres.

Une dernière tentative fut faite : un de ceux-ci aidé d un défenseur somma le tribunal de prononcer Facquittement général sur le motif que la loi du 27 germinal de Fan IV , dont les accusateurs nationaux venaient de requérir l'application , étant prohibitive de la liberté de la presse ,

avait cesse d être en vigueur , en vertu d'un article de la constitution portant que toute loi de ce genre n'aurait d effet que pendant un an au plus.

Le tribunal n'y fit aucune attention ; il dit à Babeuf et à Darthë : Mourez , et aux sept autres : Allez traîjier une vie malheureitse loin de la patrie dans des climats hrûlans et meurtriers.

A l'instant un grand tumulte se fait entendre ; thé «7/appenî. Babeuf et Darthé se frappent ; on crie de toute '^"'""''''* part on les assassine ; Buonarroti proteste et en appelé au peuple ; les spectateurs font un mouvement que cent bayonnettes tournées contre eux répriment aussitôt; les gendarmes saisissent les %

déportes , les menacent de leurs sabres et les entraînent avec leurs compagnons mourans hors de la vue du public.

Mais la faiblesse de leurs poignards qui se cassèrent ne permit pas aux deux condamnés a mort de s'ôter la vie. Ils passèrent une nuit cruelle dans les souffrances que leur causaient les blessures qu'ils s'étaient faites ; le fer était resté enfoncé près du cœur dans celle de Babeuf.

Leur courage ne se démentit point , et forts de gianfe?'^'""*"" leur conscience ils marchèrent au supplice comme à un triomphe. Près de recevoir le coup fatal , Babeuf parla de son amour pour le peuple auquel il recommanda sa famille.

Un deuil général couvrit Vendôme au mo-

ment où perdirent la vie ces généreux défenseurs de 1 égalité' ; leurs corps mutiles que des barbares avaient fait jeter a la voirie , furent pieusement ensevelis par les cultivateurs des environs. vadier. Cinquautc six accusés furent acquittés ; de ce nombre était Vadier ancien membre de la convention , à l'égard duquel la haute-cour prit une mesure dont il est bon de relever l'injustice évidente. Ce malheureux vieillard, qui , par l'intégrité avec laquelle il avait rempli , avant le funeste thermidor, les fonctions difficiles de président du comité de sûreté générale , s'était attiré la haine aveugle des ennemis de la révolution et de la justice , venait à peine d'échapper a une sanglante proscription , lorsqu'on saisit un nouveau prétexte pour l'y replonger. Quoiqu'il n'eût eu aucune connaissance de la conspiration et qu'aucun soupçon ne s'élevât contre lui , il fat arrêté , traîné à travers mille dangers de Toulouse à Paris, mis en accusation et traduit à Vendôme. Dans le cours des débats , il essaya en vain de justifier sa conduite publique , la parole lui futôtée. Cependant force fut de l'acquitter ; mais , tout en l'acquittant , on ordonna que sa détention continuerait , attendu , tel fut le motif allégué , qu'il existait un décret de la convention qui le déportait. Le croira-t-on ? Ce décret avait été révoqué et n'existait plus. Et ce fut par une erreur de fait

si facile à vérifier que des membres du premier tribunal de la république , auxquels une loi avait attribué le don de Imfaillibili té, infligèrent arbitrairement et sans interroger la dessus la partie intéressée , une peine très grave qui dura longtemps et eut été perpétuelle , si le grand crime du i8 brumaire n'y avait pas mis un terme.

Peu de temps après , les cinq déportés présens GCncrosUé de

Al' J A 1 la municipalité

furent jetés avec Vadier dans le fort construit deSaint-Lô. sur l'île pelée a l'entrée de la rade de Cherbourg. Ils parcoururent cette longue route enchaînés et enfermés dans des cages grillées , tantôt exposés aux injures et aux menaces , tantôt recevant les plus touchantes marques d'affection et de respect. A Falaise , a Caen et a Valogne , ils coururent d'imminens dangers , mais ils furent accueillis avec amitié et honorés au Mcllereau , à Argentan et à Saint-Lô. Dans cette dernière ville , le maire à la tcte du corps municipal les complimenta et les embrassa en les appelant nos frères malheureux. Fous avez défendu, dit-il, les droits du peuple, fout bon citoyen vous doit amour et reconnaissance. Par arrêté du conseil général , ils furent logés dans la salle de ses séances où les secours et les consolations leur furent prodigués.

Pendant long-temps les lK)ns habitans de Ven- Boni.? «los von. dôme montrèrent avec attendrissement aux voyageurs la dernière demeure des martyrs de l'égalité.

(lûniois.

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