‹ Conspiration pour l'égalité dite de Babeuf (volume 3)Chapitre 5 sur 46 · III · texte numérisé non relu

III

Depuis Fami le plus passionne de leçalilé jusqu au patriote le plus modère , tous furent indignes de l'atteinte portée par le directoire executif et par le rapport du députe Maillie sur les sociétés populaires , au droit très restreint de s'assembler, laissé au peuple parla constitution de Tan III. La tyrannie qui prenait par la un caractère plus menaçant et plus odieux , produisit lefFet de réunir contre elle les patriotes de toutes les nuances, et de leur faire souhaiter unanimement sa prompte destruction. Les pantliéonistes dispersés par la violence , se réunirent d'abord dans les cafés tenus par des républicains , et ensuite sur les places publiques , au retour de la belle saison.

Quelques écrivains s'élevèrent avec force contre l'acte directorial; d'autres, à l'exemple de Babeuf , saisirent cette occasion pour appeler plus haut que jamais le peuple au recouvrement de ses droits.

Parmi les écrits qui circulèrent alors dans Paris, on distingua une affiche intitulée : Soldat, arrête et lis , par Filipe le Rexellet », et un Discours aux Fra/ncais sur les réunions des citoyens ^ dont Antonelle fut l'auteur inconnu à.

Babeuf n'avait pas discontinué de prêcher, lc courage a dans son Tribun du Peuple, la doctrine de la pure cuo "do

Babeuf lui tusaonibrcux coDcmii.

» Voyez pièces justificatives , n» 3.

* Je n'ai pas pu me procurer cet t'crit.

.^V'ii'

t'galitc, et de reprocher leur usurpation aux fondateurs du nouveau gouvernement et a ceux qui en exerçaient les pouvoirs. Son langage austère lui avait fait des ennemis puissans , et avait indisposé contre lui les citoyens qui tenaient aux magistrats suprêmes par les faveurs quils en avaient obtenues ou qu'ils en attendaient et ceux qui, croyant d'une bonne politique de feindre de se rallier a l'autorité pour l'anéantir ensuite plus facilement, l'accusaient de divulguer inconsidé-

. rément ce qu'ils appelaient le secret des démo-

^ crates?:

Leur mécontentement fut si outré , que quelques uns d'entre eux résolurent de perdre ce courageux citoyen ; ils essayèrent de faire éclater contre lui l'indignation du parti populaire, en exagérant ses anciennes liaisons avec les instigateurs des crimes de thermidor , et en rappelant méchamment ses écrits contre quelques agens du gouvernement révolutionnaire .

Dans ces entrefaites , les amis prononcés de l'égalité , sentant que des principes politiques d'un f intérêt généralement sensible étaient les seuls

moyens propres à maintenir et à accroître l'énergie populaire que les aristocrates s'efforçaient d'éteindre , et apercevant les services que les talens et la hardiesse de Babeuf pouvaient rendre a la cause publique , prirent hautement sa défense

( ii3 ;

et favorisèrent par Ta le développement de ses plans.

Au désir d éclairer ses concitoyens , Babeuf n conçoit i« avait ajouté depuis long-temps celui de les aider fj'^*'^^^^^.\.'j^'^''J activement a recouvrer leurs droits. Dans cette p'*"vue, il s'était attaché des amis passionnés de la démocratie , et avait cherché a connaître et à diriger les efforts £aits par les démocrates chez Amar , a la rue Papillon , au faubourg Denis et partout oîi ils se réunissaient.

Les habitations de Filipe le Rexellet, cTEriscl de Crexel^ furent successivement les asiles oii Babeuf encouragé et aidé par Antonelle , Buonarroti , Simon Duplay , Darthé , Eriddi , Germain , Silvain Maréchal et Somhod ^ s'acquittait des devoirs qu'il s'était imposés, et mûrissait son entreprise.

Ce ne fut que vers le commencement de germinal de l'an IV , que l'institution insurrectionnelle dont je vais parler, reçut son existence. Il y eut avant cette époque entre Babeuf , Filipe le Rexelletcl^ihfîixn Maréchal , un concert qui n'eut d'alM)rd d'autre objet que celui de régler les sujets et le ton de leurs ouvrages politiques : il parait certain que Babeuf, qui tendait a ramener tous les mouvemens à un centre unique , contribua par l'influence de ses amis , à faire dissoudre les comités dont j'ai fait connaître les travaux , et dont

instructions.

( ii4 )

on retrouve beaucoup d'idc'es dans les actes du nouveau corps insurrecteur.

Création d'un Kux prcmicrs jours de germinal , Babeuf, An-

dJIauî pubiir^ toncUe , Silvain Maréchal et Filipe l'e Rexellet se constituèrent en directoire secret de salut public, et prirent la généreuse résolution de rattacher à un point unicjue les fils cpars de la démocratie , afin de les diriger uniformément vers le re'tablissement de la souveraineté du peuple '.

Agens et leurs RalUcr ct mcttrc sous sa main tous les amis de la liberté , en calculer les forces et leur imprimer une impulsion favorable à Finstruction et à la délivrance générale , sans risquer de compromettre par les trahisons ou par les indiscrétions ni la chose ni les personnes , furent les premiers soins du directoire : il y pom^vut par un arrêté d'organisation 2, portant création d un agent révolutionnaire principal dans chacun des douze arrondissemens de Paris , et des agens intermédiaires destinés à. entretenir les communications entre le directoire et ses agens révolutionnaires; a cet acte il ajouta une instruction dans laquelle , après avoir expliqué a ces agens les motifs et la justice de rentreprise , il leur traçait la marche qu'ils avaient a suivre pour en assurer le succès ^. Il n'y eut jamais d'autre agent intermédiaire

1 Voyez pièces justificatives, n» 4-

2 Voyez ibid. , n° 5.

3 Voyez ibid. , no 6.

( ri5 )

qn Eriddi , dont le zèle , Tactivité , l'adresse et la discrétion furent constamment au-dessus de tout éloge. Quoique , d'après le règlement établi , cet agent ne dut connaître ni les membres du directoire , ni Icm^s opérations , la pureté de son patriotisme , sa sagesse et sa fidélité a toute épreuve , lui méritèrent leur entière confiance ; elle fut sans bornes , et il en profita pour les déterminer a s'adjoindre Dartlié etBuonarroti cpii obtinrent à leur tour l'admission de Bedon.

Ainsi, au lo germinal de l'an IV, il existait à Membres du Paris un directoire secret de salut public , insti- ducrrinrpouutué pour rétablir le peuple dans l'exercice de ses 'i"''droits ; il était composé d'Antonelle , Babeuf , Bedon , Buonarroti , Dartlié , Filipe le Bexellet et Silvain Maréchal i, et s'assemblait dans un appartement occupé par Crexel , chez qui Bal^cuf ^ <»^*-v^ était alors réfugié.

Il n'y avait entre eux aucune opposition de sentimens au sujet de la doctrine politique discutée chez Amar; une parfaite unanimité les unissait : tous considéraient l'égalité des travaux

» Silvain Maréchal rédigea le fameux manifeste des égaux , auquel le directoire s<*crct ne voulut pas qu'on donnât aucune publicité , parce qu'il n'approuvait ni Texpression : Périssent , s'il le faut, tous les arts, pourvu qu'il nous reste (égalité réelle! ui l'autre : Disffaraissez enfin révoltante distinction de ^ouvernaiu et de gouvernés. Voyez ce manifeste aux pièces justificatives, sous le no 7.

0<âksr«»w

( ii6 )

et des jouissances comme le seul but digne d'un vrai citoyen , et ne voyaient que la un motif légitime d'insurrection.

Leurs théories sont si importantes pour les progrès de la société , pour Thonneur de la révolution française et pour la connaissance des desseins du directoire secret, que je crois devoir transcrire, parmi les pièces justificatives de cet ouvrage, un écrit qui en est l'extrait. Cet écrit, imprimé par ordre du même directoire , est intitulé : Analyse de la docti^ine de Babeuf, tribun du peuple, proscrit par le directoire ea^écutif pour avoir dit la vérité ^ But définitif L'égalité sans restrictions , le plus grand boues conjmcs. i^gy^j. possi]>le dc tous , et la certitude qu'il ne leur .serait jamais enlevé, étaient les biens que le directoire secret de salut public voulait assurer au peuple français ; il voulait i^eprendre l'ouvrage brisé le 9 thermidor , et, à l'exemple des victimes de cette funeste journée , ajouter a la révolution des pouvoirs et des grandeurs , celle incomparablement plus juste, dont l'impartiale distribution des biens et des lumières eut été le résultat final. Le peuple, oi) Et, quoiquc le directoire secret sut que la réu-

iet et moyen du • i i \ T) • ' ■ 1 •

directoire secret. Hiou dc la sagcssc a 1 autoritc serait pour lui un garant du succès , il était trop convaincu cjue le pouvoir le mieux intentionné ne saurait se flatter

« Voyez pièces justificatives , n» 8.

dune réussite complète et durable sans l'amour et le concours du peuple , pour ne pas placer en lui sa principale confiance.

Avant que la révolution française eut donné au monde le spectacle nouveau de plusieurs millions d'hommes proclamant et scellant de leur sang des vérités qui , dans les temps antérieurs , n'avaient été aperçues que de quelques sages, le dessein d'émouvoir le peuple par la seule force de ces vérités eut pu paraître chimérique : il n en était pas ainsi a l'époque où se forma le directoire secret; alors il s'agissait moins de créer une opi^ nion nouvelle , que de réunir en faisceau celle qui avait existé peu de temps auparavant , et que la calomnie et la proscription avaient divisée et assoupie. J

Il fut dans la révolution un temps oii l'espoir fondé d'une prochaine égalité attachait de cœur au nouvel ordre public la masse de la population ; déçue dans son attente , elle regretta , après le 9 thermidor, les sacriHces qu'elle s'était imposés, et regardant comme un leurre le bonheur qu'on lui avait promis, elle commença a prendre en aversion la révolution et ses défenseurs. Cette disposition des esprits fournit aux royalislcs l'occasion dv, décréditer le système républicain , et aux aristocrates celle de répandre l'horreur des innovations et l'indiirérencc politicpie.

Il voulait et;

( iiB )

D'un autre coté , la proscription avait grandement éclairci les rangs des républicains prononcés ; ceux qui restaient , dispersés par la violence ou divisés par la calomnie , n'inspiraient plus la confiance , a Taide de laquelle ils avaient conduit autrefois le peuple a la conquête de ses droits.

Dans cet état de choses , le directoire secret, qui ne voulait agir que pour et par le peuple , dut sentir qu il lui fallait avant tout éclairer les égarés , encourager les faibles , ramener la masse à envisager les vraies causes de ses maux , tracer aux apôtres courageux de la démocratie un plan uniforme de conduite , et offrir à tous un centre unique de direction.

Loin de travailler dans l'ombre comme les conspirateurs criminels , le directoire secret n'attendait le succès de son entreprise que des progrès de la raison publique et de l'éclat de la vérité.

Ce que la société du Panthéon n avait pu qu'ébaucher , le directoire secret entreprit de Tachever; il avait sur elle le double avantage d'être moins aperçu et de pouvoir mieux mûrir et suivre ses plans : la dissolution violente de cette société ne contribua pas peu à augmenter en lui, par le mécontentement qui en fut la suite , le sentiment de ses forces.

Outre l'égalité réelle qu'il était juste et néces-

( 119 ) saire de présenter au peuple comme le but véri- i.iir 1 1 consumtable et le'gitime de la révolution , il était important dattacher son attention a une forme d'administration propre à la conserver.

A cet égard , le directoire secret examina , avec plus de soin quon ne lavait fait jusqu alors, la constitution de 1793,11 laquelle paraissaient se rallier à cette époque tous les amis sincères de la république ; et , comme on y discutait en même temps les institutions qui devaient fonder l'égalité , il fut plus k même d'en démêler les défauts et de découvrir les supplémens dont elle avait besoin.

A l'instar du comité tenu chez Amar, nos Son oi.inioii

, . , . . .« , . surccll

conjures voyaient le vice positit de cette consti- tution. tution dans les articles de la déclaration des droits , qui concernent la propriété. Quant à la constitution elle-même, ils jugèrent qu'elle ne garantissait pas assez le peuple des usurpations du corps législatif et des erreurs dans lesquelles il pourrait être lui-même entraîné. On verra à la fin de cet ouvrage par quels supplémens ils se proposaient de prévenir ces dangers.

Malgré ces taches , le directoire secret fut détermine à entretenir le respect que les républicains avaient voué il cette constitution , par deu\ motifs suprêmes , dont l'un était la sanction presque unanimo quelle aidait reçue de la nation :

sur celle consU-

l'autre , le droit du peuple , par elle-fnéme consacré, de délibérer sur les lois. C'était surtout clans cette dernière disposition quil voyait le caractère distinctif de la constitution de i '793 , dont presque toutes les autres parties ne lui paraissaient que des articles réglementaires.

On convint donc de prendre cette constitution pour point de ralliement , et d'en présenter l'établissement comme le moyen d'atteindre cette douce égalité, dont on ne cesserait en même temps de démontrer la justice , de demander la pratique et de développer les lois fondamentales. La vérit<; ,pre Cc n'était pas à l'aide d'une poignée de factieux

mier mobile de , n a i • f '

l'insuncctionpo amcutcs par 1 appât du gain ou par un lanatisme pu aire. inscnsé , que le directoire secret prétendait ren-

verser le gouvernement usurpateur : il ne voulait employer d'autre mobile que la force de la vérité. L'exposition franche et entière des droits du peuple et des crimes de ses oppresseurs , était le seul moyen par lequel il entendait soulever contre la tyrannie, la masse des Parisiens; au moment où l'indignation eut été forte et générale , il aurait levé l'étendard et donné le signal de l'insurrection.

liéuiiions du Aussi son premier soin fut-il de travailler à

peuple, nmlti- . ^ ^ •! i ' • i T

piiées dans Paris, couvaincre et a entraîner : il n épargna m les discours , ni les écrits ; et , pour les faire circuler avec fruit , il institua dans Paris un grand nombre

de petites réunions inconnues les unes aux autres , mais toutes dirigées par des démocrates , qui recevaient eux-mêmes l'impulsion des douze agens révolutionnaires.

Il est bon de lire , dans Tinstruction donnée à ces agens , les précautions par lesquelles le directoire de salut public s'empressa de mettre les démocrates à l'abri de Fimprudence et de la perfidie .

Dès le commencement , les agens révolutionnaires furent destinés à devenir les leviers par Faction desquels le peuple de Paris devait s'élancer sur ses tyrans ; en attendant , ils formèrent les réunions , dirigèrent les discussions populaires, répandirent les écrits, et rendirent compte au directoire secret des progrès de l'opinion , des intrigues de l'aristocratie , du nombre , de la capacité et de l'énergie des démocrates.

On ne doit pas s'étonner de ce que les mesures de nos conjurés regardaient principalement Paris : c'était au cœur qu'il fallait frapper l'aristocratie; et l'immense population de cette commune eut facilement imprimé son mouvement aux élémens démocratiques répandus dans toute la république.

Le choix des agens révolutionnaires était une choix des

/ . . . 1 . . 1» . • doute i«g«'n» n?-

opération majeure; de si imjwrtantes lonctions vouuionnairc». ne pouvaient être confiées qu'a des hommes qui , a un amour constant de l'cigalité , à une prudence

éprouvée et à la confiance du peuple, réunissaient une grande activité et quelques lumières ; ils furent nommés par le directoire secret , à la majorité des voix et après un mur examen des motifs allégués en faveur de chacun d eux par ceux qui les proposaient ^

Dès que Tautorité suprême eut quitté les voies de la justice , ses décrets cessèrent d'avoir pour appui l'opinion et l'amour du peuple : autant avaient-ils été auparavant facilement et rapide-

Page 1