Constance dans les cieux
Un timbre l'ayant annoncé depuis la loge du portier, Adalbert de Scoury, dans le vestibule, confia à un grand valet de pied sa canne et son paletot. Il apparut plein d'élégance dans une jaquette foncée, et gardant son chapeau haut de forme à la main suivant une mode un peu vieillie, il entra faire une visite à sa belle-sœur Adéodat.
C'était aux environs du jour de l'an. M. de Scoury, abandonné par ses maîtresses, avait
des loisirs : il se reprocha d'avoir trop longtemps négligé ce qui lui restait de famille et, profitant de la trêve des confiseurs, il commençait ce jour-là la série de ses retours d'enfant prodigue.
Car il était le second de trois frères.
L'aîné, Adéodat.
L'aîné était affublé de ce nom qui est une variation sur le thème de Dieudonné et de Théodore, et qui se transmet de grand-père en petit-fils dans la maison de Scoury. Il avait hérité du comte son père le titre sans prénom et le château de famille.
De plusieurs années plus âgé qu'Adalbert, il venait de dépasser la quarantaine. 11 était grand et maigre, pâle, un peu voûté, avec un nez puissant et d'assez beaux yeux. Il portait la moustache tombante et les cheveux tombés. Le tout constituait ce qu'on est convenu d'appeler l'ensemble distingué de l'officier de cavalerie.
Il s'était marié très jeune. A aa sortie du régiment, les Pères lui avaient déniché en pro-
vince une héritière irréprochable qui avait grandi en science et en sagesse clans une famille d'industriels conséquents. C'était une petite femme laide, jaune, acide, pointue, têtue, et d'une grande piété.
Adéodat marié n'eut donc d'autre issue qu'une fuite de tous les jours. La vie de cercle est le refuge habituel de pareilles infortunes. Il trouva son salut dans les comités de courses où on l'écoutait Avec plaisir parce qu'il était décoratif et que ses vues sans ampleur ne faisaient de mal à personne.
Le ménage avait été longtemps sans enfants. - Mais, au bout de dix ans, Lourdes et quelques suprêmes efforts eurent raison de cette stérilité opiniâtre et, coup sur coup, deux rejetons mâles apparurent, assurant par leurs tètes frêles un double avenir à la lignée.
Le troisième frère, Adrien.
Si Adéodat et Adalbert n'étaient pas mal, les parents Scoury s'étaient affirmés très en progrès en réussissant leur dernier, Adrien. Adrien fut t'ait en beauté.
En plus de la régularité des traits, il possédait une taille bien prise et une voix harmonieuse. Une grâce divinement éloquente était répandue sur toute sa personne, et les peuples à sa seule vue, se sentaient saisis d! admiration \
Il avait fait récemment un riche mariage d'amour, ce qui est un mélange très français d'imprudence et d'adresse; sa jeune femme etlui formaient un couple séduisant et partout fêté.
Elle était née d'une famille sud-arnéricaine. Son père possédait quelque part très loin d'immenses territoires où l'on imaginait des troupeaux par milliers. Elle était ravissante, petite, brune comme la nuit et sans cervelle, naturellement. Elle aperçut un soir de bal Adrien dans une porte et elle avait voulu l'épouser tout de suite. Ses désirs étaient des ordres (pour elle), ses décisions promptes, ses yeux ardents et son cœur promettait d'être innombrable.
Adrien était blond comme Ménélas.
En dehors de ses deux frères et de ses bellessœurs disparates, il ne restait à M. de Scoury
i. Odyssée, B. 12.
comme parent proche qu'un vieil oncle, frère de sa mère, veuf depuis bien des années et noceur depuis plus longtemps encore.
Ce vieillard, sans postérité officielle, avait une particulière affection pour Adalbert auquel il avait résolu de laisser sa fortune à la condition que son neveu relevât le nom qui s'éteignait avec lui.
Ces excellentes dispositions étaient connues sur la place de Paris et permettaient à Adalbert de s'endetter avec une conscience tranquille.
Adalbert commençait donc ses visites par sa vertueuse belle-sœur Adéodat. Inutile de dire qu'ils se détestaient.
Le salon de la belle-sœur Adéodat était un vrai lieu de bénédiction; il se composait habituellement d'ecclésiastiques et de dames à bonnes œuvres, attirés par les mérites joints à la fortune, car, bien que jeune encore, madame de Scoury montrait la sagesse de l'âge mûr et était déjà ancienne dans la vertu. Une grande autorité émanait de toute sa personne; en dépit
do son origine bourgeoise et à défaut d'un visage noble, elle possédait le plus aristocratique des cœurs. Elle était toujours et en tout bien pensante, et son ardeur pour la bonne cause édifiait jusqu'au clergé. Peut-être même un peu de sang juif dans son pedigree incertain rendait-il plus méritoire encore son antisémitisme farouche.
Elle avait su s'entourer de très saints hommes et de grandes servantes de Dieu, prêtres instruits et de bon conseil, veuves pieuses, mères de l'Église, affiliées à l'Ordre de saint François ou béates de saint Dominique.
Ces créatures d'élite se retrouvaient régulièrement chez madame de Scoury tous les jeudis pour les séances du comité de Y Œuvre de Relèvement de la Banlieue Sud-Ouest dont elle était la dévouée présidente. Mais les autres jours de la semaine, les réceptions, pour n'avoir pas un caractère officiel, n'en restaient pas moins empreintes d'une austère gravité et, dans ces réunions, il continuait à se préparer beaucoup de bien pour les pauvres ; il s'y disait ausni beaucoup de mal du siècle.
Dans ce milieu, Adalbert n'était jamais trè9 à l'aise. Il se rendait assez bien compte de son indignité et se prenait alors à désespérer de } son salut, ce qui, comme chacun sait, est une des six manières de pécher contre le Saint- Esprit.
Sa vie, au reste, inspirait à sa belle-sœur un aégoût qu'elle ne tenait pas à dissimuler. En proie à une sainte colère, il n'y avait injure qu'elle ne lui jetât à la face; lui, essayait de riposter par de sournoises moqueries.
Alors, elle levait les yeux au ciel, offrant les ironies d'Adalbert au Seigneur, car elle usait avec Dieu de la familière amitié de l'oraison.
Mais les grossièretés de sa belle-sœur, Adalbert, n'étant point très religieux, ne savait à qui les offrir, et la partie n'était pas égale.
Quand il croyait devoir s'en plaindre à son frère, Adéodat lui répondait par la célèbre et forte parole de Guatimozin à son ministre : « Et moi? crois-tu donc que je sois sur un lit de roses? »
Adalbert entra, timide mais résolu, arecvau
fond, la volupté rare de l'Aïssaoua qui se précipite contre une haie de cactus.
Lorsqu'on arrivait delà galerie, le salon semblait assez obscur, car il était tendu d'un sévère damas rouge un peu démodé qui datait de la grand'mère Scoury. Rien d'ailleurs n'avait jamais été changé dans ce salon dont Adalbert depuis son enfance connaissait tout le meuble. Aux mêmes places, les mêmes portraits de famille continuaient de sourire sans motif plausible. Seuls, les titulaires des fauteuils avaient été désavantageusement remplacés.
Ce n'était pas jour de comité. Il n'y avait là que cinq ou six dames assises autour de la cheminée, ternes, vieillottes, tristes comme des gravures à la manière noire, et le chapelain de la belle-soeur, un petit abbé entre deux âges, tout rond, et qui portait sur ses joues les roses éclatantes de la campagne.
— Par quel hasard ai-je donc l'honneur do votre visite, Adalbert?
— J'ai dans ce moment, répondit Scoury, un
sentiment d'estime pour les femmes vertueuses, qui m'amène naturellement à vos pieds.
Cette phrase n'était pas de lui, mais une phrase des Liaisons dangereuses imperceptiblement rajeunie. Il est bon, avec un peu de mémoire, de tenir ainsi en réserve quelques démarquages mis au goût du jour pour les circonstances graves de la vie, quand on ne trouve plus rien de son cru.
Adalbert n'eut d'ailleurs pas de nouveaux frais à faire, car une des vieilles dames noires reprit son discours un instant suspendu, une lamentable histoire propre à tirer des larmes des plus insensibles : dans la maison de correction que l'œuvre possédait pour le relèvement de l'enfance coupable, un jeune voyou d'une douzaine d'années, auquel elle s'intéressait particulièrement, s'était amendé avec une rapidité surprenante. Il lui causait de bien douces joies, et on avait pu songer à le préparer à sa pre- ; mière communion. Et ne voilà-t-il pas que pen- . dant qu'il se confessait d'un front candide, son | naturel avait repris le dessus et que le petit vaurien volait le porte-monnaie dans la poche de son confesseur...
Le cercle des auditrices hochait mélancoliquement la tête.
Le petit abbé rond, d'une voix toute de miel, sut équitablement partager entre l'alcoolisme et l'école laïque la responsabilité de telles infamies, et poussa à ce propos une pointe aussi heureuse qu'imprévue contre le modernisme; il assura néanmoins la pieuse personne que la grâce ne laisserait pas de toucher un jour son protégé, et qu'il dirait sa prochaine messe à cette intention.
Ses yeux qui prenaient le ciel à témoin, son onction, l'élévation surtout de ses propos transfiguraient réellement son visage rubicond.
En l'écoutant, on découvrait la vanité du monde et l'on se sentait porté à mériter une place dans le royaume qui ne passe point.
Adalbert qui avait visé une chaise vacante au milieu du concile et s'y était assis décemment sur le bord, ainsi qu'il sied à un jeune homme modeste, songeait, tout attendri :
c J'ai bien envie de dire aussi quelque chose pour remonter cette pauvre bienfaitrice déçue dans ses plus chères espérances, mais outre que
CONSTANCE DANS LFS CIRUX H
je ne fais pas autorité en la matière, j'ai peur de voir mes paroles mal interprétées et attribuées à l'esprit de ténèbres qui a mis en moi toutes se9 complaisances. »
Sur ces entrefaites, la porte du salon s'ouvrit, et une dame entra. Adalbert ébloui recula jusqu'au fond de sa chaise.
Une inconnue pour lui. Un long manteau de loutre, un grand chapeau sombre, et là-dessous une figure radieusement jeune et souriante, douce comme le péché, avec de tendres yeux de lumière noire.
Elle s'avançait, elle marchait sur des nuées...
Adalbert reprit ses sens et se dit dans le langage distingué que le service militaire obligatoire confère à tous les Français :
c Qu'est-ce qu'elle fiche ici, celle-là? Elle n'a pas du tout la tête de l'emploi. »
— Vous ne connaissez pas ifaon beau-frère, dit madame de Scoury de sa voix tranchante comme un petit couteau. Adalbert, je vais vous présenter à madame Erbeline.
Ce nom éciaircit Àdaibert de son doute. Il connaissait vaguement le mari, le lils d'un riche bonhomme dans les pétroles ou quelque chose d'approchant. Il l'avait môme rencontré assez souvent autrefois dans les restaurants do nuit, quand à des tables voisines, ils s'exerçaient simultanément à une noce approfondie. Un grand garçon blond, haut en couleurs, qui suivait les combats de boxe, et toujours ivre. Depuis, il l'avait tout à fait perdu de vue ; il se rappelait maintenant avoir entendu parler de son mariage, Tannée précédente ou l'année d'avant. Il pensa que celui qui ferait la cour à la jeune femme risquait de recevoir du mari une formidable raclée; voilà qui ajoutait un piquant héroïque à l'idée de tenter l'aventure.
Tout le monde se tenait assis en rond comme des grenouilles autour d'une mare. La conversation reprit, traînante, susurrée sur un ton de messe basse et de confessionnal ; ces dames enchevêtraient des phrases et des idées sans éclat, ainsi qu'elles eussent tricoté des jupons de pauvresses.
La nouvelle venue était posée bien droite,
bien sage sur son fauteuil, aimable, attentive. Elle restait silencieuse, elle semblait une grande fleur éclatante et candide sur le bord de la mare aux grenouilles.
Ah! monsieur l'abbé pouvait bien dire des choses définitives; il n'était plus entendu que de ses ouailles. Le cœur d'Adalbert était devenu un désert pour toute prédication.
Il songeait :
« Comme elle est jolie! Elle ressemble à une femme que j'ai aimée ou plutôt à deux ou trois femmes que j'ai aimées. Elle les fond, elle mélange plusieurs souvenirs en sa grâce. Et puis elle est brune... Chair divine des brunes! Je sais bien qu'Hélène était blonde et que la Vénus homérique était « toute d'or » (traduction Pessonneaux), mais que m'importe! Figures de brunes, j'aime la nuit emprisonnée dans vos yeux et dans vos chevelures, corps de brunes, j'aime vos lignes précises, votre pâleur ardente et les chauds mystères de v osombres.
» Elle est toute jeune. Je crois qu'elle n'est mariée que depuis un an. Pourquoi est-elle ici? par désœuvrement, pour fuir son lourdar.d de mari! Est-elle ici par snobisme, pour rencon-
trer chez ma belle-sœur quelques débris et déchets du Faubourg Saint-Germain? Est-ella ici par vocation? Mais alors, elle n'aurait pas de rouge sur les lèvres. Et elle en a ; elle est encore à l'âge ingénu où on le met mal. »
Adalbert saisit une minute où l'abbé se mouchait bruyamment, pour entraîner l'inconnue vers la table à thé. Le thé, chez madame de Scoury, était, comme dans tout Paris à la même heure, détestable : dans la théière gisait une immonde purée noirâtre, à laquelle l'eau de la bouilloire, fontaine de Jouvence, redonnait une inépuisable jeunesse.
Adalbert servit le poison avec une grâce surannée, puis à mi-voix, il adressa ces paroles à sa compagne :
— C'est la première fois, madame, que je vous vois chez ma belle sœur. Est-ce que vous vous intéressez à l'une des œuvres dont s'occupent ces dames?
— Non, pas jusqu'ici, monsieur, mais j'en aile désir. J'ai rencontré il y a quelque temps madame de Scoury chez une amie. Je savais qu'elle est à la tète de l'Œuvre de Relèvement
de la Banlieue Sud-Ouest; il m'a semblé que je pourrais peut-être contribuer dans la faible mesure de mes moyens au bien que fait cette œuvre. Madame de Scoury m'a accueillie de la façon la plus aimable et m'a invitée à venir m'entretenir avec elle de ce sujet. C'est seulement la deuxième fois que je viens.
— Dieu soit loué ! j'arrive assez tôt ! s'écria Adalbert d'une voix presque basse, mais véhémente. Madame, je ne vous ai jamais vue et je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais, de grâce, fuyez. Il n'y a pas une minute à perdre : pendant qu'il en est temps encore, fuyez.
Madame Erbeline recula un peu, interloquée» Elle se dit : « C'est un fou dangereux. »
M. de Scoury eut un sourire désabusé et romantique.
— Vous me croyez fou? Il n'en est rien. Mais je fréquente cette maison, je sais ce qui s'y trame, je sais ce que ces dames veulent faire de vous : les plus terribles dangers vous menacent et je vous dis : Allez-vous-en 1
— Expliquez-vous, monsieur, dit madame Erbeline en riant, car je ne vois pas ce qu'il
peut y avoir de bien périlleux pour moi dans la société de personnes dont les mérites sont manifestes et qui ont pour seule occupation de secourir de pauvres vieillards et de recueillir des enfants dans un quartier déshérité.
— Madame, pour être si confiante, quel Age avez-vous donc ?
— Vingt-deux ans.
— Vingt-deux ans ! 0 merveille ! iilors, c'est de l'inconscience, j'aime mieux cela.
» Je m'explique. Madame, cette œuvre assurément fait du bien, je ne le conteste pas. Par elle, quelques épouvantables vieux sacripants de la banlieue Sud-Ouest qui semblaient promis à l'enfer, quittent dignement cette vallée de larmes pour le ciel, avec ou sans halte au ^-purgatoire. Par elle, quelques jeunes filles peuvent conserver jusqu'à dix-sept ans une virginité que sinon elles eussent perdue à douze. Par elle, comme je l'entendais encore tout à l'heure, on peut préparer de petits abandonnés à leur première communion. Par elle enfin, ce qui est moins important mais néanmoins utile, des familles mangent, carie comité est riche et dispense largement ses secours.
> Mais ce que je reproche à ces femmes de }>ien, c'est le mal effroyable qu'elles veulent à tout ce qui n'est pas elles. Il semble qu'elles soient toujours en guerre; elles font le bien contre quelqu'un.
» Championnes du Christ, casquées de leur dévotion, bardées du triple airain de leur vertu (que personne d'ailleurs ne songe à entamer), elles vont en surprenante cohorte, incendiaires et dévastatrices, et quiconque n'est pas avec elles, est contre elles.
» Dans l'immense vie indifférente elles voient leur ennemi le péché embusqué partout, et mènent contre la beauté profane leur farouche et sainte croisade. Tout leur paraît hostile et les trahit. Elles en veulent au froment de croître dans le champ de l'impie, elles en veulent à leur soleil de la Fête-Dieu de briller aussi pour la Fête nationale, elles en veulent aux filles de vingt ans d'avoir des bouches qui attirent... Aussi, malheur à qui se trouve sur leur passage ; elles se ruent d'une ardeur infrangible, elles saccagent les plates-bandes et renversent les statues, elles tendent contre tout ce qui est beau l'arc de leurs calomnies et
tâchent d'enchaîner ce qui est libre à leurs mensonges.
» Elles proclament leur bonté par des ruines, elles sont néfastes à leurs proches : leurs maris, s'ils ne sont pas déjà morts de découragement, sont en fuite aux quatre horizons; elles terrorisent leurs filles, elles livrent le patrimoine de leurs fils à des prêtres simoniaques et captateurs d'héritages ; et, dans les chambres du sixième, leurs domestiques rêvent de leur flanquer un coup de fusil.
Madame Erbeline ne savait trop si M. de Scoury était sérieux ou s'il se moquait d'elle et de lui. Elle ne saisissait d'ailleurs pas bien ce qu'il disait, car il parlait très vite, emporté par ses phrases ; elle comprenait seulement ce que comprennent tout de suite les femmes, même quand ce n'est pas vrai, c'est qu'elle lui plaisait.
Elle se répétait : « C'est un fou dangereux. Qu'est-ce qu'il va faire? »
— Ces dames ont" une excuse, poursuivit M. de Scoury : elles sont laides, irrémédiable-
ment laides. La laideur et la vertu ne sont pas une, mais elles marchent la main dans la main comme deux sœurs jumelles, et que celui, en qui ces seuls mots : « Comité de Bonne Œuvre », n'évoquent pas aussitôt une dizaine de monstres funèbres, me jette la première pierre.
> Ah! le lot des épouses du Christ ne serait pas cher en vente publique ! On doit toutefois à la vérité de remarquer que ce sont elles qui choisissent l'époux et non lui qui les choisit, ce qui explique bien des choses. Et quant à la beauté de leur âme, dont elles font tant de cas, et que je ne veux pas leur discuter, elle est, sous des dehors repoussants, plus voilée qu'une femme turque. La vertu vraiment n'a pas eu besoin de les retenir, elles n'auraient jamais pu se sauver; elles sont depuis toujours emprisonnées dans leur disgrâce mieux que (Unis la plus chaste des ceintures.
t Mais les plus terribles d'entre elles sont encore les plus vieilles, les vertueuses tardives, celles qui n'ont pas toujours été laides, les renégates de nos folies, qui, après un long
âO CONSTANCE DANS LES C1EUX
débat, outrées par les dédains et mcr'.'fiées par leurs miroirs, portent pour finir à Dieu une âme de rancœur dans un corps qui se désagrège.
» Dames de pieté, missionnaires de laideur, exceptions ratées de l'espèce humaine, qui suez l'envie et bavez d'impuis3ance, vieilles dames transfuges qui clignotez comme de hideuses chauves-souris dans votre propre crépuscule, vous aurez beau tendre entre le soleil et nous vos tristes châles de deuil et nous crier anathème, vous n'empêcherez pas une sensualité intense de palpiter éternellement contre le cœur du monde, ni le souffle du printemps de passer sur les fleurs roses des jardins et sur les gorges roses des jeunes femmes. Et sur ces gorges nous avons bâti notre Eglise, et les portes de vos cieux ne prévaudront point contre elle.
Tandis qu'Adalbert s'exprimait avec cette emphase blasphématoire, madame Erbeline mangeait de nombreuses petites tartes, car elle était à cet âge heureux où l'on aime les
petites tartes et où la terreur d'engraisser ne proscrit pas encore toutes les joies du sucre.
— Madame, continua M. de Scoury, la charité chrétienne bien ordonnée commence par soi-même, et s'y arrête. Ces dévotes seront pour vous sans indulgence. Déjà votre beauté leur est suspecte, volrejeunesse les irrite et leur tribunal implacable s'apprête à vous juger. N'essayez pas de les séduire, car là siègent les incorruptibles, et vous ne serez jamais des leurs parce que, vous, votre royaume est de ce monde.
Madame Erbeline tenait près de sa bouche une dernière tartelette aux cerises dans laquelle ses jolies dents venaient de découper un croissant précis. Sa petite main dégantée était pâle et fine ; se3 ongles luisaient aux lumières.
— Et puis, vous avez une autre mission à remplir. Ces petites mains-là ne sont pas faites pour exécuter des pansements humides, ni pour enrouler des bandes autour de plaies affreuses. Elles sont faites pour cueillir des fleurs, pour remuer toutes claires dans le soleil, pour se poser frêles et vivantes sur de vieux velours
sombres ou sur des étoffes brochées d'or. Et ces lèvres non plus ne sont pas faites pour murmurer des prières sur les agonies...
11 pensait : « Non. Elles sont tartes pour moi. »
Elle le regarda tranquillement en face et dit :
— Et pourquoi sont-elles faites !
Il baissa les yeux sur le tapis et répondit :
— Je ne sais pas.
Un silence.
Elle pensa encore : « C'est un fou dangereux et galant, mais poseur. »
Cet entretien où ils s'attardaient commençait à produire sur les pieuses personnes un effet déplorable. La belle-sœur Adéodat, le visage pain d'épice, semblait souffrir des entrailles et l'abbé avait pris sa meilleure figure d'exorcisme.
— Vous êtes plutôt anticlérical, à ce que je vois, dit madame Erbeline.
— Moi? mais pas du tout. J'incrimine seulement ces dames, sur lesquelles je connais quelques anecdotes désastreuses, d'avoir fait le trust de la vertu, d'avoir accaparé tout ce qu'il
y en avait de disponible sur le marché, au point de la rendre inabordable au commun des hommes. Et je déteste ma belle-sœur qui empoisonne en particulier l'existence de mon frère, et en général celle de tout le monde dans un rayon de plusieurs kilomètres.
» Mais je ne suis pas anticlérical. Tenez, cet abbé là-bas qui a l'air d'une pomme d'api, je l'adore. Il essaie de nous rouler des yeux furibonds pour faire comme ces harpies, mais il n'est pas méchant du tout. C'était un petit paysan que feu ma grand'mère a fait élever au séminaire. Quand ma belle-sœur est arrivée dans le pays, elle l'a bombardé aumônier, desservant de la chapelle de son château, où elle lui fait dire des messes sans reprendre haleine. Ces honneurs n'ont pas troublé son jugement. Il est resté simple et timide et ne manque pas d'une certaine finesse. Il est aimé du personnel, ce qui est bon signe et, après le dîner, il devient un homme tout à fait agréable, quand on veut bien le lancer sur les questions rustiques.
» Je ne suis ni anticlérical, ni antireligieux. Je dois cependant vous avouer que je flotte un
peu entre les diverses croyances. J'ai lu à ce sujet de nombreux ouvrages qui m'ont tour à tour séduit. Leurs auteurs étaient des hommes d'une éminente doctrine, d'une existence exemplaire et très avancés dans les voies spirituelles. Ils étaient surtout pleins de talent. La façon d'expliquer vaut mieux que ce qu'on explique et chacune de ces religions est si pleine d'alléchantes promesses qu'on reste suspendu et hésitant comme devant les programmes des cafésconcerts affichés sur les colonnes Morris.
» Je relève actuellement d'une crise indoaryenne et suis aujourd'hui plongé dans les livres d'Hermès Trismégiste, qui ne gagnent pas à être connus. Mais je ne progresse guère dans la gnose et n'ai reçu jusqu'ici ni vertus héroïques, ni faveurs de l'ordre le plus élevé, telles qu'apparitions, visions, révélations, don de prophétie, ravissements, extases, ardeurs de l'amour divin, miracles, tout ce qui en somme, forme l'enchaînement ordinaire des saintes vies. Je doute, hélas ! que le Saint Siège ait jamais à instruire mon procès de canonisation; j'espère néanmoins que Dieu, quel qu'il soit, me tiendra compte de mon inquiétude et que le jour où je
serai appelé à la récompense, je ferai une mort précieuse devant le Seigneur.
— Vous vous exprimez comme un jésuite, dit madame Erbeline pétrifiée d'admiration.
— Ma première éducation a été assez soignée, répondit Adalbert.
» Voilà. Maintenant il est six heures un quart. Je vous ai sauvé la vie; vous avez mangé assez de tartes, vous allez vous en aller bien gentiment, après un bref adieu définitif à ces dames, et, si vous tenez absolument à connaître quelqu'un de ma famille, connaissez-moi. Je suis beaucoup plus agréable que ma bellesœur.
> Et puis, qui sait ? les desseins de la Providence sont impénétrables. Peut-être est-ce vous que Dieu a choisie pour m'arracher à ma délectation morose, pour me convertir et, ainsi que Saul trouva jadis son chemin, peut-être trouvé-je aujourd'hui mon salon de Damas (car les murailles sont tendues de celte étoffe, comme dirait monsieur Rostand, s'il daignait s'exprimer en prose). Il me semble même que sous votre protection, j'oserais me risquer dans une église, pas dans une mondaine par exemple,
mais dans une vieille église patinée et pieuse, où une ombre paisible descendrait des voûtes, et où l'on retrouverait pour lire les légendes enroulées des vitraux, un bon petit cœur naïf et gothique d'il y a six cents ans...
— Non, vraiment, vous voudriez aller dans une église avec moi, dit vivement madame Erbeline. Mais comme ce serait amusant. Moi qui ai toujours eu envie de visiter les églises du vieux Paris, ce que personne ne fait.
— Vous ne dites pas cela sérieusement?
— Pourquoi pas? Vous m'avez l'air complètement fou, ce n'est pas pour me déplaire. Comme je ne vois jamais que des gens raisonnables, cela me reposera un peu.
— Vous connaissez Lolita ? dit Adalbert.
— Non. Qui est-ce, Lolita?
— Mon autre belle-sœur, la femme d'Adrien, îl faut que je vous mette en rapport avec elle. Elle est charmante, ma petite belle-sœur Lolita, aussi gentille que celle-ci est odieuse. Vous verrez. Et aimable, et jolie ! Elle n'a pas besoin de réunir douze acolytes pour faire la charité j ses yeux sont une aumône. Et puis à
la campagne, elle habite une abbaye, dé^ bien entendu. Gela vous décide?
» Je sors de ce salon avec vous. JPour trois raison?, cela me permet de vous quitter une minute plus tard, deuxièmement cela me facilite ma sortie, troisièmement cela va exaspérer ma belle-sœur.
Dans le vestibule, pendant que la voiture de madame Erbeline avançait, M. de Scoury dit :
— Mon zèle de néophyte m'enflamme. Si nous allions tout de suite dans une église. Il y en a peut-être une d'ouverte.
— Ne parlez donc pas comme cela. Vous avez l'air de prendre les églises pour des restaurants de nuit.
» Un de ces jours, quand je serai libre, je vous le ferai savoir.
Cette sortie simultanée avait plongé le groupe des saintes femmes dans un douloureux abattement. Le qualificatif de petite écervelée était le plus anodin qu'on pût accoler au nom de madame Erbeline. Quant à Adalbert, il va-
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lait mieux même n'y point songer, son évoca tion seule étant une souillure.
La journée était mauvaise pour la cause de Dieu. Ouvertement, le Malin triomphait.
Le Malin, revêtu de la forme et des habita d'Adalbert, s'en allait dans la rue et pensait avec fatuité :
— C'est trop facile. Cela ne sera pas intéressant.