LÀ CHASSE A TIR
t 0 mes sœurs tourterelles, créatures simples, innocentes, et chastes, pourquoi vous êtes-vous laissé prendre ? »
Le bel Adrien avait acheté sur les revenus de M. de Penalosa, son beau-père sud-américain, une magnifique propriété dans l'Oise. C'était au milieu d'un grand territoire de chasse, une abbaye cistercienne dont les ruines remontaient aux xne et xme siècles, et la partie habitable au xx".
Depuis la Révolution qui en avait expulsé les moines, plusieurs acquéreurs successifs l'avaient remaniée à leur convenance, suivant un
goût plus ou moins heureux, mais à Lolita de Peîialosa, dernière abbesse, devait revenir la gloire de l'installer dans une forme définitive, Sous sa direction, un architecte astucieux tondit la partie nouvelle à la partie en ruine par une transition habile, truffant les murailles neuves avec d'authentiques vieux moellons, retaillant dans la pierre vierge des rosaces gothiques calquées sur les anciennes, et répandant sur le tout de mystérieux badigeons à base de suie et de lait caillé qui donnèrent en quelques semaines à l'ensemble un aspect moisi et plusieurs fois centenaire.
L'habitation, haute seulement d'un étage, se composait de trois corps de logis reliés par des constructions récentes, et s'étendait comme une sorte d'i grec sur une vaste superficie.
De loin, cela paraissait encore un couvent. Le lierre et la vigne enlaçaient des façades historiées de contreforts et de gargouilles, des murs percés de portes en ogive et des fenêtres à meneaux. Les pignons montaient en gradins et, par endroits, de minces clochetons de pierre s'élançaient de la toiture.
La grande église des anciens abbés n'avait pis été réparée. En partie écroulée, elle demeurait à ciel ouvert, dressant encore au-dessus des arbres ses immenses piliers et des arcs de voûte où les oiseaux avaient semé des graines. Le reste du monastère, plus bas, était comme couché à ses pieds et la vie du jour y semblait dominée par la sérénité de ces ruines.
Tout le rez-de-chaussée, suite de salons, salles à manger, bibliothèques et galeries, était voué à l'époque du bois sculpté, époque accueillante qui comprend tous les styles depuis l'âge de la pierre polie jusqu'à la Renaissance inclusivement.
Dans les pièces assez obscures qui ouvraient BUf le parc d'étroites fenêtres alourdies de vitraux allemands, des boiseries sombres couraient le long des murs et encadraient des panneaux de vieilles tapisseries à fleurs.
11 y avait là des meubles imposants, de précieux bahuts, des coffres, des crédences, des tables massives, des lutrins chargés d'antiphonaires, des stalles, des caquetouses, des escabeaux, des banquettes à dais ouvragés comme
des dentelles, et de ces sièges dits Dagoberts, aussi flatteurs à voir qu'incommodes à pratiquer.
Les mêmes scènes religieuses se retrouvaient dans toutes les sculptures du bois, Nativités, Annonces aux Bergers, Crucifixions, Evanouissements et Couronnements de la Vierge, Adorations des Rois Mages.
Sur les tables, les ivoires, les émaux champlevés, les émaux peints, les bronzes et les cuivres étaient représentés par des exemplaires inestimables, patenôtres, diptyques, châsses, pyxides, reliquaires, navettes à encens, mors de chape, monstrances, aiguières, custodes, aquamaniles et mortiers.
Et dans les coins et les niches une profusion de ces statues qui donnent du Moyen âge une idée d'uniformité camuse, car jamais un nez, qu'il fut de bois, de métal ou de pierre, n'a pu arriver intact depuis lors jusqu'à nous.
Partout sainte Anne ou la Sainte Vierge présentaient des Enfants Jésus ; de nombreux saints Michels brandissaient des restes de glaives ; des évêques mitres et bénisseurs le vn.ient leurs moignons cicatrisés.
Sur un dressoir, sainte (îertrude de Nivelle, qui a «n rat comme attribut et qu'on invoque pour la destruction des souris, campagnols, mulots, surmulots et autres rongeurs, faisait pendant à sainte Brigitte d'Irlande qui devint patronne des vaches pour avoir eu l'idée de traire la sienne trois fois de suite un jour qu'elle recevait des prélats à dîner, et avoir obtenu de la sorte un résultat surprenant.
L'avantage des collections de cette espèce est de pouvoir ainsi faire voisiner sans qu'elles se nuisent des merveilles qui ne sont pas contemporaines, car personne n'y connaît rien. Et même les quelques inévitables objets qui ont été mis au monde la semaine précédente dans la fabrique de la rue Pigalle, n'y font pas mauvaise ligure.
Lolita régnait avec amour sur son musée dont elle avait acquis elle-même la plupart dos pièces. Elle maniait les bibelots avec une pieuse turbulence et poussait le culle de la couleur locale jusqu'à porter des robes assorties aux cantonnières et aux coussins, des robes copiées sur des modèles de la Renais-
sauce, en brocart ou en velours de Gènes. Et dans l'harmonie somptueuse, lourde, un peu triste des salons, elle se promenait gravement, habillée à la Lucrèce Borgia, se voulant sérieuse, mais enfantine malgré elle, les yeux rieurs, et le visage comme une rose.
Le jeune ménage habitait d'ailleurs peu son château, peut-être trois mois par an, et chaque séjour n'y durait guère plus d'une semaine sans être interrompu par quelque voyage. Depuis l'instant qu'ils s'étaient mariés, Adrien et sa femme menaient une existence échevelée et, comme beaucoup de leurs contemporains, ne pouvaient jamais tenir en place. Suivant les saisons, ils se ruaient avec la foule dans les villes saintes de la mode, Cannes, Biarritz, Deauville, Bade, et, en dehors de ces pèlerinages qu'ils accomplissaient par devoir, iU rayonnaient par plaisir sur l'Europe et les parties du monde environnantes.
Ce jour-là de janvier, Adrien donnait une des dernières grandes chasses avant la ferme-
ture. Il y avait eu à dix heures et demie ua premier déjeuner pour les chasseurs qui étaient partis aussitôt après. A une heure, un autre déjeuner avait réuni ce qu'il restait au château d'invités moins sanguinaires : les femmes, et deux hommes seulement, Adalbert et son ami le timide et doux Grec, Périclès Volos, qu'il avait réussi non sans peine à acclimater chez sa belle-sœur.
Maintenant, le déjeuner était fini ; on se tenait dans le fumoir, grande salle, la plus confortable de toutes, car de bons fauteuils de cuir y résistaient encore à l'invasion des meubles de style.
Les dames, au nombre de sept, avaient pris place à deux tables pour jouer au bridge. Périclès, sans défense contre les femmes, faisait mélancoliquement le huitième et réhabilitait les Grecs au jeu en perdant toutes les parties.
Adalbert resté seul, étalé sur un canapé au coin du feu, fumait un cigare cher, mais mal choisi.
Au delà des fenêtres, la campagne d'hiver s'étendait froide et nue. Par moments, on en-
tendait clans les lointains mouillés les coups de fusil des battues les plus proches.
Adalbert méditait avec un certain ennui ; il avait eu des discussions avec ses créanciers.
Baudelaire qui connut de pires soucis a dit : « A chaque lettre de créancier, écrivez cinquante lignes sur un sujet extra-terrestre, et vous serez sauvé. »
Adalbert regardait la danse fantastique du feu pour y voir naître des choses extra-terrestres. Dans la grande cheminée à hotte, des forêts de bûches crépitaient et lui chauffaient paresseusement le visage. Et peu à peu, doucement, la vision de madame Erbeline s'édifia dans les flammes. Sans beaucoup de raison. Depuis bientôt quinze jours qu'ils s'étaient rencontrés pour la première fois, il l'avait à peine entrevue dans une soirée, et elle ne lui avait pas écrit.
Et cependant il pensait souvent à elle. Savons-nous jamais, parmi toutes les promesses sans lendemain dont les femmes ensemencent nos âmes, si l'une d'elles ne jettera pas en nous des racines plus profondes? Ce n'aura pourtant été au début qu'un
pauvre regard qui nous a plu, un regard comme tanl d'autres, ou l'accent d'une voix, ou le dessin d'une bouche à peu près pareille à bien ouches qui aussi nous avaient plu, et dont nous avions emporté précieusement l'image, et qui le matin d'après étaient déjà fanées dans noire mémoire comme des fleurs coupées.
Et puis ce germe de tendresse unique, d'abord perdu dans la confusion des semailles, dressera un jour au-dessus des herbes folles le mystérieux essor de sa tige, et peu à peu il étoilera de roses tout le jardin de notre cœur.
Douceur des tout premiers commencements, douceur de bâtir dans les nuées de l'aurore, de se laisser envahir, d'habituer son âme.
Ne rien connaître de celle que l'on va aimer, pouvoir encore l'imaginer telle qu'on la désire, et avec le peu de réalité qu'on a tenue, u'échafauder un palais de mensonges...
Adalbert, le visage empourpré, fixait l'écroulement ardent du brasier. Les bûches, en se consumant, créaient une madame Erbeline llexueuse et pathétique. Les vêtements, le corps étaient indistincts, mais l'ovale de la figure apparaissait précis : ses yeux brûlants
rit, sa bouche rose de feu g'enti vrait vivante et semblait dire à mi-voix : « Je sais que vous m'attendez... Plus tard... Demain... N'avons-nous pas l'avenir? »
— Il est trois heures, dit Lolita à ses invitées, je crois que nous ferions bien d'aller mettre nos chapeaux si nous voulons rejoindre ces messieurs et arriver à temps pour les deux dernières battues.
« Voilà ce que je craignais, pensa M. de Scoury. Nous étions si bien ici. Dire que nos premiers ancêtres ont souffert du froid et des intempéries, qu'il s'est trouvé un homme de génie pour inventer le feu, que d'autres hommes industrieux ont inventé les maisons et que depuis l'on a toujours travaillé à augmenter le confortable des intérieurs, par des doubles fenêtres, des rideaux, des cheminées et des calorifères, tout cela pour qu'au xxe siècle des gens éprouvent encore le besoin de s'exposer sans motif aux frimas, voilà qui me surpasse e m'afflige. Mais tout ce que je pourrai diren'in iîuencera pas ces femmes intrépides. Il y en a deux railleurs qui désirent de sortir pour re-
trouver leurs amants, deux autres d'origine anglaise pour qui le plein air est comme l'eau pour le poisson ; la cinquième, la bonne grosse fille, fait ce que tout le monde fait, et la dernière, la vieille, espère embêter les chasseurs par sa présence. Donc, nous sortirons. »
Les dames quittèrent le salon pour aller mettre leurs chapeaux.
— Il me semblait que vous chassiez autrefois, dit Périclès en venant s'asseoir sur le canapé auprès de M. de Scoury.
— Oui, j'ai chassé autrefois, répondit Adalbert, mais j'y ai complètement renoncé depuis deux ans. Je pourrais vous dire que c'est par humanité, mais je préfère vous avouer tout simplement que c'est parce que je suis maladroit et que je ne tuais jamais rien.
» Dans les chasses où il y a peu de gibier et où l'on se morfond indéfiniment derrière un affût, je devenais distrait, je pensais tout à fait à autre chose ; alors, le perdreau ou le faisan me surprenait, me causait même une vive émotion et j'oubliais de tirer. Dans les chasses au contraire où il y a beaucoup de gibier, j'étais
alïolé et mon caractère irrésolu mo nuisait. Quand, par exemple, deux oiseaux passaient à la fois, je ne savais jamais lequel choisir d'abord, j'hésitais longuement, puis, prenant brusquement une moyenne, je visais entre les deux.
» Du reste, en auéun temps, les hécatombes — comme disent les journalistes — qui se pratiquent aux environs de Paris, ne m'ontamusé. Cela devient trop un massacre, et le gibier n'a pas de chances pour lui, si ce n'est la maladresse du tireur. Ce sport n'est intéressant que s'il y a un peu de ruse, de lutte, de danger : je crois que j'aurais aimé la chasse aux grands fauves. Je n'ai pas eu l'occasion de m'y exercer, mais je me suis passionné jadis pour la seule chasse analogue que nous ayons en France, toutes proportions gardées, celle à l'écureuil.
» Là du moins l'animal a de la défense. Outre que sa morsure est cruelle, il peut se dissimuler dans les feuillages, il peut ruser pendant que son adversaire lutte contre le torticolis. Et si l'écureuil est assez intelligent pour tourner autour du tronc de l'arbre, en haut,
dans le même sens que le chasseur, en bas, il n'y a pas de raison pour qu'ils se rencontrent jamais.
» Quand j'étais très jeune, j'avais, pour tuer les écureuils, une autre excuse : je chassais pour me nourrir; je mangeais le produit de ma chasse. L'écureuil rôti est agréable ; il a seulement le tort de ressembler trop comme aspect à un tout petit enfant. C'est, je crois, ce qui em [lèche les gens sensibles d'y prendre goût.
» Mais vous-même, Périclès, n'avez-vous jamais tenu un fusil, dans votre première jeunesse, en Grèce? Il n'y a plus le moindre sanglier à Calydon ? plus d'oiseaux sur le lac Stymphale? Hercule n'a rien laissé?
— Pardon, mon cher Adalbert, rectifia Périclès, ce n'est pas Hercule qui a tué le sanglier de Calydon, mais bien le jeune Méléagre. Cela n'a du reste aucune importance.
» Mais oui, moi aussi, j'ai tenu jadis un fusil, et j'ajouterai même avec une certaine fierté, que ce fut un fusil de guerre.
» Ne vous ai-je jamais dit que j'avais fait la guerre gréco-turque, la première, la moins réussie?
» Celait avant que je fisse votre connaissance, il y a déjà bien des années. J'habitais alors le Quartier Latin d'où je ne m'absentais que pour aller à Montmartre faire la noce avec quelques compatriotes de mon âge. Ce fut au milieu de ces études que l'annonce de la guerre nous surprit. Le vent de l'indépendance passa dans nos chevelures et nous nous enrôlâmes en masse pour une expédition de volontaires. Nous fûmes bientôt une vingtaine.
» Nous avons connu là des minutes inoubliables d'indignation, d'exaltation et de libations. Les punchs succédaient aux punchs, les discours aux discours, et nous nous promenions sur le boulevard Saint-Michel en scandant des marches guerrières.
» Le départ à la gare de Lyon fut bruyant et triomphal.
» Nous mîmes vingt-quatre heures pour parvenir à Marseille où la traversée des rues de nouveau fut glorieuse. Nous étions précédés d'un drapeau, et des cocardes blanches et bleues flottaient à nos boutonnières. Pour ma part, je possédais en plus un revolver que m'avait confié mon professeur de mathémati-
que», un Polonais. C'était une arme formidable qu'il se réservait de donner à son fils pour le jour de la libération de la Pologne, mais comme les temps, hélas ! ne lui paraissaient pas révolus, il avait consenti momentanément à s'en dessaisir en faveur d'une autre cause également juste.
» Nous nous embarquâmes sur le pont d'un vapeur, et après des escales à Gênes et àNaples au milieu d'un indescriptible enthousiasme, nous arrivâmes enfin par le Pirée à Athènes.
» Là, on nous revêtit d'un coquet uniforme garibaldien, képi rouge à bande verte, chemise écarlate et flottante, on nous arma, et ainsi prirent fin les préliminaires.
» Je vous entretiendrai moins longuement de la période d'action : nous nous sommes sauvés tout le temps. Nos adversaires n'ont guère eu l'occasion de nous voir de face; ils ont seulement pu constater si nos héros étaient mélampyges. Mais il faut dire aussi oue l'armée ennemie était innombrable.-
» Bref, la campagne dura seulement quelques jours et ne tint pas tout ce qu'elle avait promis de gloire à nos jeunes fronts. Personnellement,
ii CONSTANCE DANS LES CIEUX
j'en ai surtout conservé un souvenir de nuits sous la tente après de bien mauvais repas, et si j'ai porté un fusil, je n'ai jamais eu à m'en servir, car pour la fuite, n'est-ce pas, un fusil n'est pas utile, il vaudrait mieux un bon cheval.
— Assurément, répondit M. de Scoury. Mais vos cadets vous ont vengés, et si votre expédition ne fut pas toujours une marche en avant, c'est qu'à vous les circonstances furent défavorables. Vous avez d'ailleurs eu des prédécesseurs illustres : les Dix Mille, qui étaient plus nombreux que vous, ont battu en retraite pendant cent vingt-deux jours et ne s'en sont pas moins taillé une bonne place dans l'Histoire...
Sur ces entrefaites, les dames du château reparurent. L'on sortit, et deux puissantes automobiles se chargèrent d'emporter tout le monde vers l'endroit où des coups de fusil nombreux témoignaient d'une brillante réussite.
Quand les nouveaux venus arrivèrent, l'avantdernière battue touchait à sa fin.
La ligne des tireurs était, ce jour-là, remarquable. Ils étaient huit, et tous, sauf le père d©
Lolita qu'on invitait par déférence, étaioat ce qu'on appelle des « grands fusils ». C'étaient pour la plupart des professionnels qui chassaient six fois par semaine dans des chasses où chacun ne tire jamais moins de trois cents cartouches. Leur conversation ne s'en ressentait pas trop, et en dehors de leur sacerdoce, on pouvait même les trouver agréables. Mais à la chasse, ils pontiGaient un peu. Leur langage était ésotérique et leurs rites immuables. Ils appelaient les faisans « des oiseaux » ; ils devaient toujours exprimer que « cela ne volait pas », conserver pendant la cérémonie un air désabusé et, en aucune circonstance, ne manifester la moindre admiration. On leur aurait fait passer trois éléphants dans la battue qu'ils eussent encore semblé dire : « Peuh! ce n'est que cela. >
Ils arrivaient par contre à montrer une merveilleuse adresse, et c'était un plaisir pour le profane que de les voir décrocher des oiseaux à la fois dans tous les coins du ciel. Ils étaient secondés par des valets de chambre d'une dextérité inouïe qui leur repassaient les fusils comme les jongleurs des bouteilles.
Après la battue, les chasseurs vinrent audevant des dames avec la politesse ennuyée d'intellectuels dérangés dans une savante occupation.
On partit aussitôt pour aller se poster à quelques centaines de mètres plus loin, car le temps pressait.
Le jour était déjà bas; la petite troupe en file indienne suivait un layon dans le taillis, foulant au pied un sol humide où des amas de feuilles achevaient de pourrir. Périclès et Adalbert fermaient la marche; devant eux cheminait M. de Penalosa, père de Lolita, dont la haute stature et les robustes épaules leur masquaient l'horizon. Ce superbe vieillard, du type rastaquouère léonin, avec une forte moustache blanche, des yeux de braise et le reste chocolat, avait très bon air, encore qu'il fût plus décoratif dans une salle à manger de grand hôtel, une rosette multicolore au revers de son habit. Le lot des autres chasseurs n'avait rien de particulièrement attachant; c'étaient des hommes de sport, avec comme partout, un ou deux cocus notoires et quelques gens de naissance plus ou moins illustre, qui semblaient décidés à n'ajouter
aucun jeune rameau aux lauriers de leurs grandsparents.
Parmi ces « grands fusils », cependant, le comte Turpin méritait une mention particulière.
Achille Turpin, des comtes Turpin (Bref de S. S. Pie IX, 1874), était un inquiet. Non pas des grands problèmes métaphysiques; cela, il n'y avait jamais songé, ou, s'il y avait songé, il n'en avait jamais fait part à personne. Il était inquiet de sa beauté et de ses vêtements. Il était né laid et, depuis sa première enfance qui datait de loin, il tentait de corriger la nature. Ses essais principaux portèrent sur le système pileux. Il avait eu les cheveux courts en brosse, ou bien longs et rejetés en arrière, ou collés et aplatis, ou avec une mèche sur le front. Il avait promené une raie au milieu de la tête, sur les côtés, par derrière, partout où l'on en pouvait placer une. Avec l'âge, la calvitie lui avait restreint le champ de ses modifications. 11 s'était rabattu sur la barbe ; on le vit avec barbe longue, barbe courte, moustaches seules, tout rasé. Et à chaque métamorphose, on lui disait toujours qu'il était mieux autrement.
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Il changeait aussi de diamètre. Il avait une tendance héréditaire à être comme un petit tonneau. Il fut gros quelques années, puis, grâce à des drogues restées secrètes et h des suées mystérieuses, il apparut tel qu'un sylphe. Puis il regrossit, et ainsi de suite. Il était inégalement gros et toujours également laid.
Son habillement lui constituait un autre souci. 11 était curieux de se bien vêtir : ses jaquettes, ses chapeaux, ses chaussures décelaient de laborieuses recherches. Il savait emprunter à chaque pays ce qu'il a de plus baroque dans le costume. Il allait à contretemps des saisons; toutes sep sorties étaient des créations, il lançait des modes stériles et passait unique, surprenant, incompris et satisfait.
Ce jour-là, il était sans un poil de barbe, mais avec ventre. Comme on chassait au bois, il avait revêtu, pour être moins visible au gibier, un complet feuille morte dont les manches d'inégale longueur devaient faciliter son tir. Son petit chapeau de feutre vert portait dans le ruban une aigrette de plumes arrachées au derrière d'oiseaux inédits; ses gants, mosaïque de peaux diverses, étaient percés de
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trous à l'emporte-pièce comme des pommes d'arrosoir; autour de ses bas, quelque brodeuse de génie avait tricoté u/>e frise sublime, et ses souliers étaient de véritables bijoux avec, sous leurs semelles, de petits disques de caoutchouc collés au gré de l'inspiration.
Le comte Turpin était vain de son pied, qu'il avait mignon; tout en marchant, il regardait avec délices ses chaussures, et l'on sentait qu'il mourait d'envie de les enlever malgré le froid, et de les porter à la manière nègre, sur son épaule, attachées par le cordon, pour qu'on les vit mieux et qu'elles s'abimassent moins.
La dernière battue, la plus belle de toutes, était la battue classique au-dessus d'une vallée. Une petite rivière, arrêtée là par un barrage, y formait un vaste étang. Les rabatteurs devaient fouler la partie du parc qui dominait ce vallonnement, et les oiseaux qui s'enlevaient, forcés de gagner l'autre versant, passaient sur les tireurs alignés à mi-côte à une vitesse et une hauteur prodigieuses.
Un des privilèges particuliers de cette battue
était de mélanger les canards aux faisans. Ces
canards, qui vivaient sur l'étang le reste de la semaine à l'état domestique, devenaient sauvages les jours de chasse. On les emportait, dès le matin dans des paniers sur le sommet de la colline, d'où on les lâchait aux moments propices. Cette variété dans les victimes doublait rùnsi le plaisir des hommes.
Adrien désigna à chacun des tireurs son affût. De ces dames, les deux qui étaient amoureuses s'assirent sur de petits pliants aux pieds Je leurs amants, dans des poses de captives; le reste, les honnêtes ou les disponibles, fut réparti au hasard entre les autres chasseurs. Périclès se tint près d'un Anglais célèbre qui passait pour le premier fusil d'Europe, et s'apprêta à voir de grandes choses. Adalbert et Lolita étaient restés à l'extrême droite, derrière Adrien, à une place sacrifiée.
Le chef-garde lira d'une trompette un son mélancolique et long, et la battue commença. Quelques premiers faisans isolés vinrent se briser à la ligne de feu et tombèrent lourdement dans les taillis en écrasant des brindilles. Adrien tua à une distance incroyable
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plusieurs oiseaux qui forçaient. Il était élégant, adroit, assoupli par tous les sports. Sa femme, enthousiasmée, applaudissait doucement. Adalbert, assis près d'elle sur un manteau étendu par terre, les admirait tous les deux.
Il songeait :
« Je comprends que Lolita soit éprise de lui. Il est fait pour plaire. Mais il est volage : quand il aura assez de son petit oiseau des îles, qu'adviendra-t-il de ce ménage frivole et beau? Dieu sait à quelles folies s'abandonnera l'ardente Lolita livrée à ses inspirations. Je prévois les pires catastrophes. Il est vrai que s'ils étaient laids tous les deux, ils se dégoûteraient encore plus vite l'un de l'autre. Et les femmes laides elles-mêmes ne sont pas de tout repos ; il y a bien des maris qui ont été trompés sans que le physique de leur femme eût semblé les y prédestiner.
» Mais Adrien, pour le moment, n'a nul souci de ces contingences. 11 se contente du présent, ce qui est d'un sage. Quelle chose curieuse cependant que ce garçon-là soit mon frère : nous n'avons rien de commun. Quelque vague res-
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semblance physique peut-être, le sou de la voix, et c'est tout.
» Ni la parenté si proche, ni l'éducation pareille, ni l'intimité de l'enfance n'ont pu nous unir : nous avons grandi côte à côte comme deux étrangers, batailleurs d'abord, puis courtois. En parlant la même langue, nous ne nous comprenions point au delà des mots ; aucun de mes émois ne l'atteignit ; des heures de notre adolescence que nous avons passées ensemble, chaque minute nous fut différente; j'ai connu presque tout de sa vie effective, mais je n'ai jamais vu par delà les portes closes de son cœur. » Mystérieuse disjonction d'un même sang dans les êtres, qui leur donne des personnalités si contraires.
» Et à côté de cela, parfois, dans les regards de quelqu'un que le hasard aura mis sur ma route, je me trouverai soudain dans une demeure coutumière et, après trois phrases échangées, j'aurai conscience que ses pensées et les miennes, sans se connaître, se ressemblaient comme des sœurs et qu'en nous ignorant, nous avions vécu tous les deux dans un accord de toujours. Pourquoi?
» De qui cet inconnu qui m'émeut tient-il son àme identique à la mienne ? A quelle époque luimaine vécut-elle, la mère unique de ces deux âmes, et pendant combien d'années, au travers de combien de corps voyagèrent-elles isolées, pour venir un jour se rencontrer sur ce cbemin et s'y reconnaître? Eternel pourquoi sans réponse qui revient ponctuer toutes nos phrases, dès que nous nous arrêtons de vivre pour songer. »
Cependant, comme les batteurs s'approchaient, les détonations devenaient incessantes. L'éclat cassant des coups de fusil déchirait l'air de toutes parts.
Les oiseaux passaient en bouquets nombreux et tombaient par dizaines. Les faisans culbutés en pleine vitesse faisaient panache et venaient en tournoyant rebondir sur le sol ; les lourds canards heurtaient violemment la terre où ils se rompaient le cou. Les bruyères, l'allée étaient jonchées de pièces. De temps à autre, des lapins arrivés sans bruit par des sentiers d'herbe, franchissaient peurousement en trois sauts la ligne des chasseurs.
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De toute cette poudre brûlée, un nuage opaque se formait, au-dessus du taillis, entre les grands arbres, et flottait en longues traînes grises sons le brouillard.
De l'autre côté, en contre-bas du chemin, dans le lointain, l'étang indécis se fondait à la brume. Le couchant sombre était strié seulement de deux immenses déchirures rouges. A l'horizon, l'abbaye se dessinait en masse confuse ; quelques fenêtres déjà y étaient éclairées ; les fumées de ses toits montaient dans le ciel mou.
Sur l'étang, des vols de canards passaient au ras de l'eau, à tire d'ailes, oiseaux en désarroi qui s'appelaient, se cherchaient.
Adalbert sentait la tristesse et le froid l'envahir.
Tristesse de la nuit bruineuse qui vient, tristesse de tout ce fracas inutile, de cette fête un peu sauvage, de cette destruction, de cet anéantissement de tant de pauvres choses heureuses qui vivaient, et qui gisent maintenant pêle-mêle broyées dans la boue.
Espoir nostalgique d'autres soirs plus calmes,
de soirs d'abandon, de coniiance et de bonté, soirées lumineuses où les oiseaux s'endorment paisiblement dans les branches, longs crépuscules limpides du printemps.
Se promener là-bas dans l'allée sinueuse qui borde le lac, avec celle qu'il va aimer, avec celle dont déjà lui parlent toutes les heures.
Elle viendra un jour peut-être : il l'amènera; ils iront là tous deux, leurs bras se frôleront, ils suivront sur la rive de l'étang ce chemin qui serpente...
Langueurs de mai. Au-dessus d'eux, les arbres aériens étendront la paix de leurs feuillages. Les innocentes pâquerettes seront sur les prairies comme une neige légère. Il fera merveilleusement tiède, la vallée ne sera que silence et douceur.
L'eau et le ciel se renverront la lumière mourante ; dans le lac transparent les reflets se rideront mollement derrière l'escadre blanche et lente des cygnes...
La chasse terminée, ces messieurs rentré-
rent satisfaits de leur hôte et d'eux-mêmes. On avait tué douze cents pièces. Sur ce chiffre, les cinq grands fusils français, qui faisaient soigneusement pointer par les chargeurs le nombre de leurs victimes, en avaient chacun deux cents environ, et l'Anglais célèbre trois cents, par droit imprescriptible. Il fallait donc en conclure que non seulement Adrien et son beau-père n'avaient rien tué, mais encore qu'ils avaient rendu la vie à une centaine d'oiseaux.
Mais cela importait peu à Adrien, car l'essentiel était atteint : la journée s'était passée sans pluie et sans que M. de Penalosa eût envoyé du plomb à quelqu'un. Cet homme de3 pampas passait en effet pour avoir le fusil un peu léger, et avait une fâcheuse habitude, quand le gibier volait à hauteur de figure, de le coucher en joue et de le suivre longuement de son arme, procédé qui glaçait le sang, même chez les voisins les plus intrépides.
Quand tout le monde dans le château fut lavé, rhabillé, réchauffé et lesté d'un goûter copieux, le tableau était déjà prêt dans la cour d'honneur.
CONSTANCE DANS LES CIEUX t)7
On avai; aligné tout le gibier en immense larvé sur des raies tracées dans le sable. Aux quatre coins de la cour, quatre feux de Bengale verts éclairaient cette revue des morts.
Les canards étaient rangés d'un côté, les lièvres et les lapins de l'autre. La partie centrale était remplie par les faisans. Ils gisaient innombrables, tous pareils, figés et roulés dans leur petit linceul de plumes froissées. Au delà d'eux, trois chevreuils paraissaient énormes, couchés sur le flanc, les jambes raidies, les yeux vitreux souillés de terre. Tout au fond, les gardes en uniforme se tenaient immobiles ; la lumière livide mettait sur leurs figures d'étranges ombres mouvantes.
Les dames n'avaient pas osé se risquer dehors en leurs légers atours et regardaient le tableau au travers des fenêtres, leurs jolis nez collés aux carreaux.
Le père Penalpsa était monté discrètement dans sa chambre dormir deux heures avant le dîner.
Les autres hommes, sauf le comte Turpin, de complexion délicate, sortirent un instant pour admirer les détails de la mise en
scène. Les grands fusils allèrent avec Adrien prendre au chef-garde une dernière interview. L'Anglais célèbre les suivait à quelques pas ; comme beaucoup de ses compatriotes, il ne disait jamais un mot, ce qui autorisait sur son intelligence toutes les suppositions, môme lea favorables.
Périclès dit à Adalbert :
— Je suis satisfait de voir cela. Ce spectacle est d'une sauvagerie grandiose, et pourtant votre belle-sœur et ses invitées le contemplent sans effroi ; elles n'y attachent même aucune espèce d'intérêt. Comme tout est convention dans la vie. Je suis persuadé que si au lieu de gibier, elles voyaient alignés la douze cents cadavres de poulets et trois veaux, elles se détourneraient avec horreur.
— Ce n'est pas tout à fait la même chose, répondit Adalbert. Si ces oiseaux avaient éié égorgés par le cuisinier, votre raisonnement supporterait la discussion, mais vous oubliez que le coup de fusil anoblit la volaille et que ces canards aujourd'hui sont un symbole. Ils représentent l'ennemi hérédilaire, ils sont l'ours
de la préhistoire que les hommes tuaient à l'épieu et rapportaient triomphalement à leur famille. Depuis, l'ennemi a diminué de férocité et les hommes ont perfectionné le silex, mais le rite a traversé les âges.
» Il faut d'ailleurs être aussi dénué du sens des choses de sport que vous l'êtes, pour oser assimiler ces messieurs à des cuisiniers. Seriez-vous de ces gens aussi qui comparent les toréadors aux garçons bouchers et qui ne saisissent pas ce qu'il y a de différence essentielle entre un homme qui met une culotte bleu de ciel pour tuer un taureau avec une épée, et l'individu en tablier qui l'assomme lâchement avec un maillet.
» Mais rentrons plutôt dans le salon carl'ombre du soir est glaciale, et sans nous attarder sur ce monceau de cadavres, fêtons notre douce vie.
» En dessous de ce tableau dont mon frère est glorieux, il y en a un autre, Périclès, plus impressionnant encore et auquel personne ne pense. Il y a sous cette terre que nous foulons, des rangées et des rangées de morts, superposées là nar les éternelles battues du Temps.
» Songez que pendant des siècles, celle abbaye a reçu jusqu'à huit cents moines à la fois, et qu'ils sont tous enterrés ici. Chaque coup de pioche dans les gazons du parc ramène encore des ossements.
» Le château actuel écrase des centaines de tombes, et les racines des arbres serpentent entre des os disjoints.
» Ainsi nous-mêmes sans cesse nous haussons notre présent dans le cimetière où reposent nos morts, mais nous, nous vivons, Périclès, et c'est ce que nous ne saurions assez nous répéter.
» Nous vivons, nous avons cetie chose que tous ces morts n'ont plus, nous portons encore en nous cette lumière ardente et merveilleuse. Vivons en songeant seulement que nous vivons. Que cette joie éblouissante d'être nous inonde le cœur.
» Ne nous arrêtons pas à de stériles pitiés. Ne pensons ni aux oiseaux blessés qui vont mourir de froid cette nuit, ni aux hommes d'avant nous que le temps a couchés sous nos pieds et qui nourrissent maintenant de leur corps la terre nourricière.
> Rentrons dans le salon. Nous installerons Lolita au piano et lui dirons de chanter pour nous deux à mi-voix des chansons de son pays, des chansons créoles, languissantes, enfantines, un peu sauvages.
» Nous serons assis dans un coin, confortables, et en proie à une torpeur heureuse.
» L'hiver pourra alors se briser aux vitres, les souffrances du monde ne nous atteindront plus que de loin, faibles et pour nous mieux faire aimer notre béatitude.
» La voix de Lolita sera le frissonnement du vent dans les palmes, la vague lasse qui s'étend mollement sur le sable.
» Nous ne penserons presque plus à rien ; notre cœur enverra dans nos veines les ondes tranquilles de sa vie, et, dans l'abandon mensonger de la musique, nous verrons nos désirs les plus fous nous sourire comme des espoirs.