LES LARMES
Solane perpétua mœrens carpere jnventa?
urcile, En. IV.
La salle d'attente dans la gare des Aubrais, dix heures du soir. Adalbert de Scoury, sur une chaise de velours vert, était assis près du poêle. C'était enfin le jour du fameux voyage : il attendait le train dans lequel devait être Constance, pour monter la rejoindre.
Depuis quinze jours ils vivaient tous deux sur l'espoir de ce voyage. Tous les détails en avaient été soigneusement étudiés. Finalement ils s'étaient décidés à choisir Saint-Jean-de- Luz. Constance avait une amie sûre qui pour le
moment se trouvait là-bas et chez qui elle serait censée aller passer vingt-quatre heures. De la sorte, elle pourrait repartir ostensiblement le lendemain pour Pau où étaient ses parents. Le choix de Saint-Jean-de-Luz agréait aussi à Adalbert parce que cette ville lui plaisait. Il y avait habité pendant bien des années en vacances, étant enfant, et il était heureux d'y revenir mêler Constance à tous ses souvenirs d'autrefois.
Une heure avant le départ du train au quai d'Orsay, il avait été prendre un autre train à la gare du quai d'Austerlitz et il était descendu à Orléans. Là, il attendait l'arrivée de Constance pour continuer le trajet avec elle.
Ces précautions étaient, sinon indispensables, du moins amusantes. Pour deux jours, Adalbert devait passer invisible : il n'avait même plus de nom. Il voyageait sous celui de son ami Jacquemont, ce qu'il avait déjà fait quelquefois, car les indiscrétions dans les hôtels sont redoutables. Il y a un journal, le New York Herald, qui a été spécialement conçu pour faire connaître le nom de tous les voyageurs arrivés dans les villes en automobile ; à cette
liste s'est ajoutée par la suite celle moins distinguée des voyageurs arrivés en chemin de fet\ à bicyclette ou à pied, et des milliers de lecteurs, paraît-il, se ruent sur ces renseignements.
Avec son changement d'état-civil, Adalbert évitait toute notoriété, et il risquait seulement de faire à son ami Jacquemont une réputation épouvantable — si les hôteliers avaient attaché une importance quelconque à la tenue de leurs hôtes — car ce n'était généralement pas pour visiter les musées qu'il circulait incognito.
En dehors des raisons de prudence, Adal- Dert éprouvait un certain plaisir enfantin à abandonner sa personnalité, à partir de chez lui sans laisser d'adresse, à disparaître du monde réel et à devenir pour quelques jours un être neuf asservi à une seule idée; il aurait même voulu, pour se rendre tout à fait méconnaissable, pouvoir se mettre une fausse barbe et des lunettes, mais les postiches placés sans art attirent l'œil des policiers et leur inspirent de la méfiance, et aussi, sans avoir une haute opinion de son physique, il aurait été un peu
honteux de se présenter à la bien-aimée avec une barbe de marchand de marrons.
L'heure s'avançait. Adalbert sortit, et, insoucieux des courants d'air, se mit à faire les cent pas sur le quai;
Il était en proie à une grande inquiétude sans motif qu'il n'arrivait pas à maîtriser. Constance avait peut-être eu au dernier moment un empêchement sans pouvoir l'en prévenir, puisqu'il était parti plus d'une heure avant elle, ou bien elle avait manqué le train, ou son mari l'accompagnait. Toutes choses improbables ; mais dans l'attente, l'esprit se forge mille sujets plus ou moins absurdes d'angoisse, et empoisonne ainsi des moments qui ne devraient être nourris que d'espoir.
Il se promenait, glacé d'anxiété, les mains dans ses poches, et, trois fois par minute, regardait l'horloge.
Après plusieurs trains dans les deux sens, le rapide entra en gare. Il vit à une fenêtre la ligure qu'il aimait, et au bout du couloir la femme de chambre de Constance qui l'attendait et lui dit :
— Madame fait dire qu'elle va venir tout à
l'heure seulement, parce que le comte Turpin est dans le train.
— Peste soit du gros homme ! s'écria Adalbert, et il s'engouffra dans le compartiment qu'on lui indiquait.
Un instant après, Constance était dans ses bras.
— J'ai cru que je ne pourrais jamais me débarrasser de Turpin, dit-elle en riant; il faisait des grâces de jeune chien, il avait l'air de vouloir me protéger pendant le voyage. Croyezvous qu'il vous ait vu ? S'il vous a vu, la terre entière sera mise au courant.
— Je ne pense pas qu'il ait pu me reconnaître.
— Et croyez-vous que pendant ces deux jours quelqu'un va nous voir ?
— J'en suis persuadé. En tous les lieux du monde j'ai toujours rencontré des gens qui me connaissaient. A la Pointe-ù-Pitre, qui est une petite ville dans une petite île très loin, j'ai retrouvé un camarade de régiment établi directeur d une sucrerie; une autre fois, comme j'arrivais dans un port du Maroc, j'ai été immé-
diatement abordé au consulat de France par un inconnu qui m'a serré les deux mains en me disant qu'il était un client habituel du restaurant Weber à Paris. Et ainsi de suite. Aussi nous arriverons peut-être à ne voir personne, mais il sera beaucoup plus difficile que personne ne nous voie. Qui nous verra? Voilà la grande question. Si ce sont des gens indiscrets, cela se saura tout de suite ; si nous avons la chance de tomber sur des gens discrets, cela se saura seulement un peu plus tard. Enfin, faisons des efforts pour nous cacher, nous aurons notre conscience pour nous, et méditons ce proverbe : Dans le conseil des fourmis, l'éléphant se glisse inaperçu.
— Tout de même, ce sera un beau voyage, dit Constance.
Elle se pencha vers la nuit. La campagne invisible défilait dans l'ombre, et il y avait pour eux deux un sentiment délicieux d'évasion à se laisser ainsi emporter ensemble à toute allure, à penser que chaque tour de roue les mettait plus loin des contraintes.
Adalbert avait apporté des provisions afin de
souper : de la viande, des fruits, même des gâteaux pour elle qui aimait les sucreries, et de l'eau d'Évian dans une de ces bouteilles appelées Therinos parce qu'elles servent généralement à tenir au frais des liquides glacés. (L'étymologie maniée par les commerçants donne parfois d'agréables surprises). Mais Constance n'avait pas grand'faim, et lui-même ne se sentait guère en mesure de manger autre chose que des fruits. Quand on a la gorge serrée par les émotions de l'amour, il est plus facile de sucer des grains de raisin que d'absorber des sandwiches au pain de mie.
Ils passèrent la Loire. Sur les coteaux, les premières lumières de Tours étaient piquées au loin dans la nuit veloutée, comme des étoiles. Chacune semblait veiller sur un sommeil.
Constance étendit la main vers ces lumières et dit :
— 11 n'y a pas en ce moment beaucoup de gens aussi heureux que nous.
Comme les moindres paroles peuvent résonner dans le cœur de quelqu'un qui aime! L'aveu de bonheur de Constance fut soudain une émotion si douce pour Adalbert qu'il en eut les
larmes aux yeux. C'est qu'il doutait tellement d'elle.
Si depuis deux mois tout dans la conduite de Constance paraissait un acheminement vers lui, elle n'avait cependant jamais d'élans irréfléchis, de ces cris d'esclave heureuse qui sont pour les hommes la confirmation de leur triomphe ; elle semblait s'appliquer à plaire et trouver sa récompense dans la joie reconnaissante de son amant, mais en même temps avoir renoncé à toute joie spontanée pour elle-même. Il sentait que, malgré qu'elle en eût, elle portait encore son passé comme une croix et qu'il restait en elle quelque chose de brisé. Et quand lui ne pouvait prononcer trois mots, ni envoyer une lettre sans lui répéter perpétuellement qu'il l'aimait, elle par contre — était-ce timidité, ou incertitude, ou franchise? — ne lui avait jamais dit, ni écrit qu'elle l'aimât.
Alors il était toujours à épier ce qu'elle allait dire, ainsi qu'un marin guette un phare, et chaque parole qui pouvait l'orienter vers l'espérance, tombait en son âme comme une splendide aumône.
Adalbert dit :
— Je suis enchanté.
» Cette phrase est ridicule, elle est usée à force d'avoir servi, comme les pièces de dix sous à l'effigie de Napoléon III, et c'est dommage.
» A. l'origine, dans le sens que je veux dire, elle était jolie. Enchantement, c'est un joli mot, où il y a de la joie, de la musique, de l'ivresse, et aussi un peu de sortilège. L'enchantement, l'ensorcellement, l'état de dépendance où quelqu'un vous met par magie. Le pauvre homme enchanté avait beau se débattre, il ne pouvait sortir des limites de son rêve; il voyait sous les feuilles des violettes les yeux de celle qu'il aimait, les arbres se penchaient sur lui pour lui parler d'elle, il retrouvait sa figure dessinée entre les nuages mouvants et, quand il avait soif, l'eau des fontaines aussi devenait un philtre d'amour.
» Constance, je suis enchanté.
> Demain, nous irons à Fontarabîe, noua prendrons la rue qui monte et qui est toute dans l'ombre par les balcons et les avant-toita
qui surplombent, et nous grimperons dans la forteresse de Charles-Quint qu'on appelle le château de Jeanne la Folle parce que cela fait mieux. Nous nous arrêterons à l'église où il y a dans une vitrine la belle Vierge triste habillée de vraies étoffes ; je voudrais vous dire là que je vous aime, des mots qui seront de l'encens, qui s'enrouleront à vous en spirales bleues et grises. Puis nous verrons la Bidassoa, où étant enfant je cherchais des coquilles sur les plages qu'elle découvre à marée basse; le batelier était un vieux Carliste farouche qui racontait les histoires du terrible curé Santa-Cruz. La ville d'Hendaye était toute petite alors, il y avait très peu de touristes, très peu de villas, il n'y avait pas non plus de maison de Loti. Mais c'était intéressant tout de même. Et nous aurons dans le lointain les montagnes, la Rhune sur laquelle j'ai monté, et les Trois Couronnes qui est inaccessible — du moins qui l'était pour moi. Sur la route nous roulerons dans la fine poussière blanche, nous croiserons des chars avec leurs bœufs qui portent entre les cornes un coussin en peau de- mouton, et qu'un paysan mince conduit. Et il y aura de
CONSTANCE DANS LES GIEUX 21l
temps à autre sur le côté de la route une petite maison basque aux murs rayés, avec son toit inégal et plat, sans rebord, en tuiles claires. Et dans les jardinets, derrière les grilles, les magnolias seront des masses pleines d'ombre.
— J'aime les magnolias, dit Constance, parce qu'ils ont de belles fleurs suaves et surtout parce que leur nom est si doux à dire : Magnolia.
Comment ne pas baiser les lèvres de Constance quand C2 était tout près et qu'on les voyait remuer pour dire : Magnolia?
— J'ai revu ce pays bien souvent depuis ces années lointaines, mais sans m'y arrêter longtemps, jamais plus de Quelques jours. Alors, à chaque fois, de légères images nouvelles s'impriment en moi puis s'effacent bientôt, et ce qui survit et reparaît toujours, ce sont les anciens aspects qui ont mordu comme des eaux-fortes dans ma mémoire d'enfant.
» D'ailleurs un pays n'est pas transformé parce qu'on y a bâti quelques maisons et que des automobiles courent sur les roules. Il garde le profil immuable de ses montagnes, la cou-
leur de son ciel, et surtout l'odeur de sa terre.
» Je leur dirai demain à ces témoins éternels :
» Voilà, c'est moi; je n'ai pas beaucoup changé, je suis toujours aussi naïf et aussi peu habitué à être moi-même. Rien de tout ce que j'ai vu au hasard des chemins, de tout ce que j'ai lu, de tout ce que j'ai fait ne m'a appris grand'chose, j'ai le même vague désir qu'autrefois d'on ne sait quelle merveille, et comme autrefois l'illusion perpétuelle que l'aurore prochaine m'en jettera les clefs d'or. Et l'attente n'est-elle pas la seule raison de vivre? Au fond, rien n'est mieux que d'attendre, d'attendre en s'amusant avec du sable et de l'eau, de se coucher sur la plage et de regarder les grands nuages blancs indolents qui se suivent. C'est moi qui reviens, et j'ai amené quelqu'un. Oh! ce n'est pas une intruse, c'est une enfant qui s'est pliée d'ellemême au joug de mes rêves ; dans la vie elle marche aussi désarmée que moi; alors, nous nous tenons par la main pour que les mêmes douleurs nous blessent *t que les joies errantes qui cherchent où se poser s'abattent simultanément sur nos deux cœurs.
Ainsi Adalbert parlait, et comme les écrivains mettent de la ponctuation dans leurs phrases, il embrassait Constance à chaque point, et môme aux points-virgules.
... Et le train roulait sans trêve, et leur douceur s'étendait comme un ruban de soie bleue dans la nuit.
Vers deux heures du matin, Constance à moitié endormie regagna sa cabine.
Le lendemain, l'arrivée à Saint-Jean-de-Luz s'effectua sans encombre. Turpin s'étant arrêté à Biarritz, Adalbert n'eut pas à employer de ruses pour descendre, il laissa seulement Constance partir en avant, puis alla à l'hôtel, choisit une belle chambre qui ouvrait deux fenêtres sur la mer, et s'inscrivit effrontément sous le nom de Paul Jacquemont, dont les initiales n'avaient aucun rapport avec celles de ses valises ni de son linge.
Avant le déjeuner, quand la jeune femme fut prête, ils sortirent à pied et se promenèrent dans la ville.
Il y avait un beau soleil et Adalbert, comme
un pion flanqué d'un élève docile, faisait un cours d'histoire fantaisiste sur Louis XIV pt surtout, a chaque tournant d« ru», rencontrait un souvenir que son bonheur actuel lui rendait émouvant.
Il n'y eut de sensationnel dans cette prome nade qu'un accès de timidité de Constance, Tandis qu'Adalbert lui expliquait que le meilleur ami de ses années d'enfance avait été un affreux chien jaune au propriétaire de l'hôtel, bas sur pattes, nommé Toutou et qui avait un œil bleu et un œil noir, ils croisèrent une vieille dame qu'elle connaissait vaguement. Constance oublia net Toutou et rougissant violemment, elle se précipita sur cette dame pour lui demander avec feu où était la poste. C'était idiot, car la vieille dame ne devait attacher aucune importance spéciale à cette rencontre, et c'était très gentil aussi, parce qu'il est gentil à vingt ans de n'avoir pas encore trop d'impudence.
Après cet exploit, on pouvait aller déjeuner : ils se firent servir dans l'appartement de Constance et, aussitôt le repas terminé, ils partirent en automobile pour Fontarabie.
Le soleil était encore chaud, mais par les portières rie la voiture il entrait un vent assez froid et déjà sur les plaine* volni^nt les tristes bandes d« corbeaux de l'arrière-saison.
La douce lumière d'automne enveloppait la terre. Constance offrait au vent ses joues fraîches, elle s'abandonnait au plaisir du moment, semblait goûter pleinement la joie d'être libre. Mais Adalbert ne regardait que mal tout ce qu'il s'était tant promis d'admirer avec elle, la main dans la main. Il était nerveux, inquiet; son désir était en lui comme une obsession continuelle, il ne voulait et ne pouvait rien voir d'autre que la figure de Constance, et il en était à ce point d'amour où l'on préférerait à toutes les splendeurs du monde une cave, pourvu qu'on y soit seul avec la femme qu'on aime. (
Ils réalisèrent cependant la promenade qu'il avait rêvée la veille. Ils gravirent la rue sordide aux encorbellements et aux corniches, aux façades ornées de blasons. Des boutiques misérables s'ouvraient aux seuils des anciennes demeures. Dans une maison, quelqu'un d'invisible échelonnait des gammes. Ils entrèrent dans l'église où la tragique Vierge de bois
sculpte perpétuait son immobile douleur, et un sacristain, ainsi qu'à tous les visiteurs, leur sortit d'immenses commodes les chasubles d'autrefois, ornements blanc et or du mariage de Louis XIV, étoffes de soie brodées de couleurs vives, Aigles de la Maison d'Autriche, et même une chasuble japonaise. Illustres vieilleries ensevelies dans des tiroirs, choses mortes dépouillées des épaules des morts. Il se dégageait de cela un incurable ennui.
Ils montèrent les escaliers en planches du château de Charles-Quint à travers les longues salles noires et vides, tristes de vétusté, d'abandon. Ils restèrent sur la grande terrasse de pierre grise. A leur hauteur, ils avaient tout près devant eux dans les airs le joli clocher ajouré de l'église, et ils surplombaient de très haut la Bidassoa et la mer à l'endroit où elles échangent leurs eaux bleues. Sur la face tournée vers le large un escalier à ciel ouvert descendait entre deux murailles écrasées de lierre et s'arrêtait à l'étage en dessous, ne menant à rien. Malgré le soleil qui fardait les pierres, il y avait une impression de délabrement, d'une chose énorme <|ui avait cessé de vivre, qui ne servirait
CONSTANCE DANS LES CIBuTX 28i
plus jamais, et qui se désagrégeait de jour en jour.
Aucun bruit de la terre ne montait vers eux. Près du parapet, Constance en robe beige se détachait sur le ciel de turquoise; par moments un peu de brise faisait bouger son voile.
Adalbert pensait :
t Tout cela, c'est la mort. Constance, vous seule êtes la vie, vous êtes la vie passagère et perpétuellement transmise qui domine la mort, vous êtes l'arbre qui disjoint les pierres et s'érige ^ur les ruines. Aucune richesse morte n'égale le moindre geste de ce qui vit. Qu'est-ce que le temple le plus fameux* à côté du printemps sur un seul pêcher? J'ai eu cette pensée chaque fois que je me suis trouvé en présence d'une de ces ruines glorieuses que l'on croit avoir survécu à leur destin et qui font d'âge en âge l'admiration des hommes. Que ce soit le Pàrthénon et les Propylées que l'on répare avec du marbre, ou Jumièges que l'on ne répare pas, dont une végétation folle étreint les murailles et qui dresse encore à cinquante mètres les tronçons de ses deux tours, ces endroits sont
282 CONSTANCE DANS LfiS CIEUX
morts du jour où leur âme est partie. Le î';irthénon est mort avec sa déesse, et des religions successives ne lui ont pas rendu son âme. Jumièges est mort avec ses moinéi. Et Versailles tout récent est mort avec son roi ; il gît mort au milieu de ses escaliers, de ses tristes arbres verts, de ses miroirs d'eau.
> Il n'y a de gloire véritable que dans la vie» il n'y a d'impérissable que ce qui se renouvelle. Tout le reste n'est que squelettes en acheminement vers la poussière, qui s'émiettent lentement enveloppés dans leurs suaires de silence. Qu'importe aujourd'hui que ce château ait subi dix sièges, ait été criblé de boulets sans sourciller d'une pierre, il y a moins de gloire en ses flancs héroïques qu'en la petite mendiante qui, assise à la porte, mangeait une orange et qui dans le fragile édifice de sa chair, contient le miracle d'être vivante.
» Constance, frêle fleur, vous êtes plantée au sommet de cette ruine comme l'étendard de la vie, et quand le château se sera écroulé, battu par les siècles, qu'il ne sera plus que vestiges épars dans l'herbe, il y aura encore pour les fouler au pied des petites filles pareilles, qui
CONSTANT! : LE* CïEUX 283
seront votre chair continuer, |ui auront dans leurs veines votre même jo ng, qui seront
l'immortellejeunesse humaine que chaque année renouvelle, et fait jaillir comme une éelofcion de lis radieux dans Us jardin* immémoriaux du monde. *
Au retour, Constance dit :
— Nous deux qui sommes gais en public, nous sommes toujours un peu tristes ensemble. Ce n'est pas un reproche, j'aime que nous soyons tristes.
— Moi aussi j'aime que nous soyons tristes, parce qu'alors nous sommes dans la sincérité de notre nature. Il n'y a de gaieté que dans le commerce des hommes par l'oubli momentané de notre misère qui en résulte. Le commerce des hommes est le plus ordinaire des paradis artificiels. Mais est-il possible, sans pleurer, de penser réellement à soi-même? Nous sommes si peu de chose, nous avons si peu de temps, si peu de force, si peu de moyens en regard des splendeurs de l'espace et de la durée que nous voudrions nous asservir.
» Certaines gens m'ont plu pour leur inalté-
28i CONSTANCE DANS LES CIEUX
rable gaieté qui est comme une santé trop florissante de l'esprit, mais ma sympathie va aux autres, à ceux dont j'ai entrevu la tristesse ainsi que par une porte qui s'ouvre on entrevoit un parterre, à ceux aussi dont je ne sais rien, mais que je devine, à qui les larmes sont si faciles quand ils descendent en eux-mêmes et qui se tordent les mains de songer à la pauvreté qu'ils sont par rapport à leurs âmes.
» La tristesse est ainsi une hérédité mystérieuse dispersée au hasard entre des frères inconnus, héritage de regrets venu d'on ne sait quel dépouillement, réminiscence d'une grandeur semi-divine que nous avons dû posséder autrefois et que nous pleurons de ne plus avoir, sans au juste la connaître.
Aussitôt rentrée à Saint-Jean-de-Luz, Constance partit faire une visite à l'amie chez qui elle était soi-disant installée. C'était convenable.
Adalbert remonta dans sa chambre pour l'attendre. Le soleil descendait en plein milieu de la fenêtre et faisait sur la mer une grande allée droite de feu, miroitante et insoutenable.
Après dix minutes de contemplation devant
ce spectacle, il avait sur les yeux des taches noires qui dansaient, et la longueur de l'absence commençait à lui paraître démesurée. Lui qui d'habitude supportait sans rechigner d'être privé de Constance pendant des semaines, il considérait déjà comme une atteinte à ses droits cette heure seule qu'on lui volait. Ainsi s'accoutume-t-on très vite à sa fortune.
Il se mit à écrire au vrai Jacquemont pour le remercier de lui avoir prêté son nom, et l'en aviser, car il ne l'avait pas consulté.
Ensuite il resta à rêver. A l'horizon le fort du Socoa, le Socoa où il avait joué dans son enfance, se détachait à la silhouette sur les couleurs safranées du soir. Et lentement le ciel nâlissait, comme un visage dont le sang se retire.
La nuit était tout à fait venue quand Constance rentra. Elle alluma l'électricité,- lut la lettre destinée à Jacquemont et bien qu'elle ne le connût pas, voulut ajouter un post-scriptum. Elle traça de son écriture contournée : « Remerciements d'une personne reconnaissante. » Puis elle eut un de ces gentils mouvements brusques et involontaires qu'ont les femmes, et l'encrier versa sur le tapi».
Avant qu'Adalbert sonnât pour qu'on vînt éponger la tache, Constance était repartie. Elle allait se reposer jusqu'au dîner. Il était convenu qu'elle dînerait officiellement seule dans la salle à manger tandis que lui se ferait servir dans la chambre. Elle viendrait aussitôt après ; elle ne voulait pas qu'on apportât à souper; elle désirait seulement avoir de l'éther, car elle assura qu'elle en buvait continuellement. Adalbert étonné alla donc dans une pharmacie acheter une fiole d'éther sulfurique.
Adalbert achevait de dîner, solitaire et digne comme le baron Scarpia dans la Tosca, et comme le baron Scarpia, il songeait à sa passion. Évidemment il était peu probable que Constance le tuât d'un coup de couteau à dessert, mais par contre il ne disposait pas des mêmes puissants moyens d'intimidation que le noir personnage. Du reste, il ne pensait dans le moment à se comparer à aucun héros de draine, il était simplement très ému.
« Dieu ! que je vous aime, Constance ! Ma
vie n'est plus que vous, non pas comme un fleuve qui recueille le reflet du ciel avec ses 'leus et ses nuages, mais comme un fleuve qui erait coloré jusqu'au plus profond de ses eaux.) * de même que si l'on prenait dans un verre m peu de cette eau, il y aurait encore de la couleur, de même dans la plus petite parcelle Je ma vie, c'est encore vous qu'on trouverait. Une va-t-il advenir? Vais-je cueillir sur votre bouche cette joie que je désire et qui m'effraie, ou faire encore au cours de cette nuit une nouvelle provision de larmes? »
Constance entra. Elle avait une robe noire à demi-décolletée, avec un bouquet d'œillets rouge sombre à la ceinture, et sur les épaules une écharpe bleue. Elle semblait frileuse, elle était un peu pâle.
— Vous savez, dit-elle aussitôt, je ne pourrai pas rester longtemps, je suis très fatiguée.
Et comme Adalbert, déçu, s'arrêtait figé.
— Eh bien ! vous faites déjà la tète ? Mais je ' ne m'en vais pas tout de suite, reprit-elle de
sa voix caressante, je suis très fatiguée, mais je m'en irai seulement quand vous voudrez.
Elle fit asseoir Adalbert dans un fauteuil et se blottit sur ses genoux, la tète contre son épaule, d'un geste d'abandon qui lui était familier. Et elle donna comme d'habitude sa bouche chaude et mouillée avec tant de ferveur qu'il reprit confiance. Au bout d'un certain temps, il dit tout bas :
— Vous ne voulez pas vous coucher un peu ?
— Oui.
Elle défit son collier de perles et le posa sur la table ; elle enleva lentement les fleurs de son corsage ; puis elle resta debout auprès du Ut ; elle jouait avec les œillets, elle les prenait un à un et les piquait dans ses cheveux, en souriant d'un air humble et un peu triste, enfantine à donner des remords — sorte d'Iphigénie prête pour être immolée, avec sa couronne de fleurs.
— Voulez-vous que j'éteigne la lumière? dit Adalbert.
Il tourna les commutateurs, mais n'obtint pas l'obscurité complète parce qu'au-dessus de la porte une certaine lueur venait encore du couloir par une imposte vitrée. Dans la pé-
nombre, il aida Constance à dégrafer sa robe. Une fois en corset et en jupon elle n'ôta plus que ses souliers et monta sur le lit.
— Vous n'enlevez pas votre corset?
— Non, il ne me gène pas; il est très souple et il n'est pas serré du tout. Voyez.
Gomme si un corset pouvait ne pas gêner! Mais Iphigénie, même livrée au bourreau, penserait encore à faire constater que son corset n'est pas serré.
— Maintenant, donnez-moi l'éther, dit-elle. Adalbert s'était étendu tout habillé aussi sur
le lit. Appuyé sur son coude, il la regardait respirer l'éther. Aussitôt elle se mit à raconter des histoires avec volubilité, à être d'une gaieté fébrile, à rire nerveusement.
Il pensait : « Elle n'a pas l'air du tout d'une habituée de l'éther. Je jurerais que c'est la première fois qu'elle en boit. Elle se persuade qu'elle se grise. Qu'est-ce que c'est que cette mis© en scène? Est-ce qu'elle veut s'aneethégier? j>
— Eh bien! embrassez-moi, dit Constance
bourrue.
Adalbert ae pencha vers elle, mais malgré kt
29Ô CONSTANCE DANS LES ClKDX
prétendue ivresse de l'éther, elle embrassa beaucoup moins bien que sur le fauteuil.
Il commençait à être interloqué ; à la tournure gauche que prenaient les événements, il pensait que Constance était bien capable encore de lui échapper, «c Si elle m'échappe encore cette fois-ci, je n'ai plus qu'à me flanquer à l'eau. »
Elle était allongée raide dans son corset et sauf qu'elle avait les bras nus, c'était absolument eomme si elle eût gardée sa robe.
— Je vous en prie, déshabillez-vous, murmurait-il contre son oreille, j'ai si envie de tenir votre corps doux et souple entre mes mains ; il me semble que sa forme restera toujours empreinte dans mes doigts, même quand vous serez partie. Mais vous sentez bien que je meurs du désir de vous avoir. N'ayez donc pas peur de moi. Je vous aime. Vous voyez que votre terreur me terrorise et que mon amour est pour vous un gardien qui me défend de vous faire du chagrin.
— Je n'ai pas peur; je n'ai pas peur, répétait Constance d'une voix saccadée. Mais je suis déshabillée, ajouta-t-elle avec une évi-
dente mauvaise foi. Regardez, j'ai la poitrine et les bras nus. Le reste n'est pas intéressant.
— Bien, dit Adalbert agacé, et il tourna le dos.
— Vous avez raison, reprit-elle brusquement, j'ai promis, je le ferai.
Elle se leva et en un clin d'œil elle eut arraché son corset et tout y compris la chemise ; elle fut complètement nue et se jeta de nouveau sur le lit.
Elle refusa de se mettre entre les draps. Adalbert avait une couverture de voyage en fourrure qu'il étendit sur elle.
Elle ne disait plus un mot ; il la prit dans ses bras. Mais maintenant c'était à son tour d'être lui-même empêtré par ses vêtements : il était resté tout habillé, il était couché en smoking comme un président de république exposé en chapelle ardente.
Il s'était toujours rendu compte du ridicule qu'il y a pour un homme à se dévêtir devant une femme pour la première fois. Il s'en était souvent assez heureusement tiré en proposant un match à qui serait le premier déshabillé. De la sorte, chacun n'est occupé qu'à gagner la
cours*. Mais dans le cas présent, Constance était déjà nue. Il ne pouvait pas non plus profiter des ténèbres, avec cette satanée lumière du corridor qui s'obstinait à éclairer la pièce. Kt puis à quel point du déshabillage s'en tenir pour inspirer le minimum d'horreur et avoir en même temps le maximum de confort?
Tout cela était prosaïque à la fois et risible, et il en souffrait. Il tenait là dans ses bras la femme qu'il adorait, à laquelle il ne pensait qu'avec des mots qui devenaient candides à force d'amour, et il était contraint de s'arrêter à des détails ignominieux ; et malgré lui, il lui en voulait de ne pas venir à son secours. Il ne s'était jamais trouvé en de pareilles conjonctures. Quelle situation que d'être ainsi avec elle qui lui cédait par pitié, pour lui faire plaisir, et qui ne parvenait pas à dompter la révolte de son corps. Toute une belle année de passion et d'émoi pour arriver à cette chose qu'il fallait finir par faire, qui la dégoûtait et dont il n'était pas loin d'être dégeuté luitaàmê.
Et pourtant il désirait d'avoir Constance ; la brutalité de son sang ne lui laissait pas de repos.
Il prétexta que son ool l'étranglait; U alla dans le cabinet de toilette. Il n'osa pas se deshabiller tout à fait; il mit seulement un complet de soie quelconque qui serait moins rugueux que le drap d'habit pour la peau nue de Coni-
tance.
Il revint. Au bout d'un instant, elle dit : Je tombe de sommeil.
— Ce n'était pas la peine de me faire faire huit cents kilomètres pour me dire cela; vous auriez aussi bien pu me le téléphoner.
— Ah 1 ne plaisantez pas, je vous en prie.
Ce qui était à prévoir arriva, ils se disputèrent. Ils n'avaient aucune chance de s'accorder, chacun voulant une chose différente. Adalbert espérait toujours assister à une révélation, il aurait voulu que Constance fût subi- . tement transportée de désirs, et dans sa détresse il aurait même admis qu'elle les simulât. Constance n'avait aucune envie de rien éprouver, ni de mentir, ce qui eût précipité son supplice et dans son corps horrifié qu'elle avait promi son âme était tapie comme une petite bète m mante à force de peur. L'inquiétude qu'elle
ressentait lui faisait dire malgré elle des choses désagréables, et lui également affolé insultait celle qui, d'un seul mot qu'elle ne voulait pas dire, pouvait l'effondrer pantelant d'amour.
Il finit par la traiter d'infirmé, l'accusa d'aimer les femmes, et d'avoir une masse d'amants à qui elle se donnait avec passion, le réservant, lui, pour le rôle infamant d'amoureux transi et de soupirant grotesque.
Les larmes montèrent lentement dans les yeux de Constance, puis soudain elle se mit à pleurer, comme on peut pleurer à son âge : elle sanglotait par longues saccades et des ruisseaux coulaient sur sa figure. De la voir pleurer, Adalbert fut aussitôt bouleversé : t Tout, pourvu que vous ne pleuriez plus; ne pleurez plus, je vous en supplie. » Il lui demanda pardon, il essuyait avec son mouchoir les yeux frempés, baisait les joues brûlantes, et il beri -ait doucement contre son épaule Constance peu à peu consolée de son chagrin d'enfant et encore secouée de sanglots.
Elle eut comme un arc-en-ciel dans les yeux et dit en souriant :
— Voilà ; c'est fini ; je n'ai plus de peine.
Ainsi ils se trouvèrent réconciliés ; elle se reprit à rire et voulut de nouveau respirer son éther.
Depuis le dialogue, Adalbert caressait de ses doigts le corps sinueux de la jeune femme. Comme il était tendre à toucher! Tandis qu'elle se grisait soi-disant d'éther, il s'enivrait, lui, d'une façon autrement effective. Était-il possible que la sensualité de Constance résidât seulement sur sa bouche et que sa nature fût rebelle à toute autre volupté, était-il possible que dans ce corps dédié à l'amour par toutes les jeunes forces de la vie, l'amour n'eût point d'autel en quelque place de son temple? N'étaitil pas créé pour de magnifiques échanges de joie, le beau corps tout en offrandes, les bras fermes et pleins qui se resserreraient si éperdument sur les étreintes, la douce poitrine faite pour y mourir de délire? Et cela qu'il tenait entre ses mains, cette splendeur vermeille, c'était la Constance dont il rêvait depuis tant de nuits, c'était la réalité tangible de sa présence, c'était le calice où tremblait comme un vin précieux le sang de la bien-ai-
niée. Ah ! i-Q fondre à elle et boire sur ses lèvres l'extase qu'elle seule pouvait verser, unique entre toutes les femmes! Que n'eût -il pas donné pour qu'en un cri de ea chair elle lui livrât son âme vaincue, même si elle devait se reprendre ensuite pendant des jours et des jours, et lui faire payer sa défaite par un Long avenir de misère.
Comme pour le moment il la voyait un peu confiante, il pensa que peut-être à force de science il parviendrait à éveiller un tempérament qui s'ignorait. Mais malheureusement nul signe dans le ciel ne justifiait cet espoir, et l'instruction, la patience et l'acharnement o'aboutiront qu'à un échec lamentable.
fit le temps passait... Il y eut de nouveau dans cette chambre une sensation de gône, de malaise atroce. Adalbert sentait qu'il parlait un langage étranger pour Constance et que vis-àvis de cette femme qui ne comprenait pas le désir, il devait être aussi ridicule qu'odieux. Il avait conscience qu'il salissait son amour avec de la boue ; et pourtant son amour était une si belle chose! Et pourtant il ne faisait que rester
dans l'ordre de la nature, c'était Constance qui était l'exception, qui était hors des lois delà vie. — Ah! Constance, que cela est triste, ce sable mouvant inerte où chaque effort m'enlize. Toutes les tentatives sont vaines. Il n'est point d'instant de ma vie qui ne vous appelle, et vous ne m'entendez pas. Je crie' dans le vide des espaces, vous êtes irrémédiablement lointaine et je ne trouverai jamais le mot secret qui descellerait vos lèvres. Pourquoi mon immense désir doit-il mourir ainsi dans les neige» irréelles où le porte son essor, tandis qu'une foule de petits désirs vils se réalisent et se contentent tous les jours? Je vous ai aimée comme je n'ai jamais aimé personne, je vous ai tant regardée avec amour que je me suis imaginé vous voir tressaillir, et puis maintenant je sens que l'émotion et les frissons de vos yeux n'étaient que l'ombre de mes pensées qui passait sur votre visage. C'est triste à pleurer toute la nuit de déception, de chagrin, de regret, et du manque de cette chose que vous pouviez me donner, qu'il fallait me donner, et dont je ne comprends plus bien moi-même pourquoi je la désire.
» Vous ne sentez donc pas que je vous aime de la façon la plus haute qui soit î... alors, il ne peut plus rien y avoir entre nous que de noble et de beau. Tout devient dans une atmosphère lumineuse... Ce n'est plus nous qui sommes, c'est mon amour qui est, et qui au delà de nos corps, veut unir nos âmes...
Constance attendrie finit par murmurer :
— Faites ce que vous voudrez.
Mais au même moment elle se crispa; il voulut lui embrasser la bouche, elle détourna la tète ; ses petits poings fermés étaient serrés, froids comme de la glace.
Il eut la perception nette que, s'il la prenait, il ne la reverrait jamais plus, et aussi un dégoût affreux lui fit honte de lui-même.
Alors, comme si une force étrangère le contraignait à parler, il dit doucement, d'une voix qu'il ne reconnaissait plus :
— Constance, allez vous coucher dans votre chambre. Je ne puis éprouver aucun plaisir là où vous ne trouveriez que de l'horreur. Je pleure de renoncer à vous, mais peut-être estce vous qui avez raison. Restons ce que nous sommes, je vous aimerai comme une religion
pure, comme une transparence sur le ciel; et même ainsi, tout me sera doux pourvu que vous me laissiez vous aimer.
Constance l'embrassa de toutes ses forces en «'écriant : « Ah ! comme voue êtes gentil ! » et descendit aussitôt du lit pour s'habiller.
Ce cri fit une peine atroce à Adalbert. Il se mit à sangloter. Il était à bout de nerfs — l'émotion, le chagrin, la fatigue, l'abominable odeur d'éther, et l'état de dépression où l'avaient mis ces derniers mois — il se croyait ballotté dans un horrible rêve. Il sentit ses dents grincer, les murs de la chambre commencèrent à tourner, sa tète heurta violemment un barreau de cuivre du lit, et il perdit à peu près connaissance.
Quand il revint à lui, il ne vit d'abord que les yeux de Constance penchée sur lui — les yeux de tout près paraissaient immenses, d'immenses étendues obseures , ombre dans l'ombre — Folle de peur, elle répétait : t Qu'estce que vous, avez? qu'est-ce que vous avez ? »
11 eut une crise de désespoir si effroyable qu'elle craignît qu'il ne ?e tuât. Elle pleurait,
disant : c Ce n'est pas de ma faute. » Elle s'était tant bien que mal recoiffée et rhabillée, «*lle grelottait de froid dans sa robe légère.
— Promettez-moi de ne rien faire avant demain, implora- t-elle tout bas, de sa douce voix changée, de son adorable voix émue qui se nuançait pour la première fois de la nuit. Sinon, je ne m'en irai pas. Demain nous serons plus calmes. Vous me direz ce que vous voulez : si vous croyez qu'il vaille mieux pour vous ne plus me revoir, je vous obéirai. Mais cela me ferait beaucoup de peine ; je tiens tant à vous. Mais, je vous en supplie, écoutez-moi, promettez-moi de ne rien faire avant demain.
Adalbert ne répondait pas ; il caressait en pleurant les cheveux de Constance. Il était épuisé, sans aucune force, sans aucun désir; il n'avait qu'une idée, c'est qu'on le laissât dormir indéfiniment.
Lorsque Constance eut disparu dans le couloir avec sa robe noire et son écharpe bleue, lorsque la porte se fut définitivement fermée sur l'irréparable, il resta hypnotisé par ce qui venait de se passer, il ne songeait pas plus au
lendemain que quelqu'un qui serait tombé et se serait fait un large trou dans la tête, ne se dirait d'abord : « Ma tête va se raccommoder peu à peu et le trou se bouchera. » Il pense seulement : « J'ai un trou dans la tête. » Il y met sa main et il voit ses doigts rouges de sang.
11 devait se lever pour aller ouvrir les fenêtres alin de chasser l'odeur d'éther qui remplissait la pièce. Il ne pouvait se décider à se mouvoir. Il alluma enfin l'électricité. La chambre sans Constance était triste comme un foyer éteint. Vne colère terrible le reprit à l'idée que la jeune femme était perdue, et cette fois de façon irrémédiable.
« J'ai voulu me hausser jusqu'au sublime et elle ne m'en saura aucun gré. 11 fallait passer outre. Elle savait bien ce qui l'attendait, quand elle est venue se coucher dans mon lit. Ou plutôt elle savait très bien qu'il no se passerait rien, elle est trop sûre de l'action effroyablement déprimante qu'elle a sur ma volonté. Elle m'a berné. Quel imbécile j'ai été d'avoir pitié; pitié de quoi? Elle ne me reverra pas plus, l'ayant épargnée, qu'elle ne m'aurait
302 CONSTANCE DANS LES CIEtJX
revu autrement, et au moins je l'aurais eue. Ah! ce n'est pas assurément pour le plaisir que j'aurais pu extraire de cette espèce de morceau de glace et de bois, mais il fallait tout de même que cela fût, pour le principe, comme satisfaction morale. Les femmes sont faites pour être aux hommes, que diable ! et ce i pas elle qui changera l'harmonie du monde avec ses amours de corps glorieux 1 »
Il ouvrit les croisées, il passa devant une glace, s'y vit hagard, blême, les yeux creux — et à la suite de quelle orgie! — il tendit la main vers son reflet et dit a, haute voix avec rage : « Voilà l'effigie d'un daim! »
11 trouva par terre les œillets de Constance, il les précipita par la fenêtre.
La nuit était froide ; la mer jetait régulièrement sur la plage ses vagues monotones. Il pensa :
« Pourquoi est-ce que je ne me tue pas? »
Et à cette pensée, sa colère tomba.
Bien des fois, jadis, à des moments où la vie lui semblait insupportable, il avait eu cette idée. Et puis peu à peu les choses s'étaient arrangées,
et un temps arrivait où ii ne pouvait plus luimême comprendre ce qu'avait été sa folie. (1 savait que dans l'ordre passionnel il n'y a rien qui vaille qu'on se tue, qu'il n'est pas pour lu cœur de ténèbre* éternelles et qu'aux nuits les plus longues et les plus noires succèdent cependant des aurores. Même aux heures des pires détresses, il pensait bien qu'il ne se tuerait pas et c'était une comédie qu'il se jouait en particulier. Mais quoiqu'il se moquât un peu de luimême il éprouvait un réel soulagement à suivre la comédie, à caresser sa pensée. Il avait ainsi pris coutume d'envisager la mort volontaire et peut-être qu'un jour, sans grand motif, il ferait ce qu'il avait cru ne pas faire. Quel serait ce jour? voilà tout. Qu'y avait-il donc de si attachant à vivre, quand la partie la plus radieuse était déjà en arrière? Et c'est une chose reposante de songer qu'un seul instant peut anéantir toute douleur, qu'on s'endort le soir au fond d'un cachot, soit, mais en tenant dans sa main la clef de sa délivrance.
Il ne pouvait en tous les cas pas être question de se tuer celle nuit-là, dans un hôtel, sous un faux nom, en compromettant une femme.
Lorsqu'on disparaît, il faut essayer de ne pas causer de scandale, le faire d'une façon pudique. D'ailleurs, cela intéresse si peu de gens. Quand on n'a pas de famille, dans l'existence de qui tient-on une place, sinon une place à table? Qui cela intéresserait-il? Dix personnes, peut-être vingt, et puis Constance.
Il se vit mort. Que penserait-elle? Elle auraibeaucoup de chagrin, de remords ; pendant quelques jours elle l'aimerait même, dans le passé qui est si beau quand il est irrévocablement clos, quand il n'est plus tenu dans l'ombre par son inquiétant et brillant frère l'avenir. Elle se dirait : « Vraiment, avec moi il n'a pas été méchant ! »
Pauvre petite Constance, comme elle avait eu peur tout à l'heure qu'il ne se tuât ! Et elle était si franche qu'elle n'avait pas voulu le sauver par un mensonge, ni l'humilier d'une illusion à laquelle il aurait peut-être cru !
Ainsi Adalbertdans sa misère arrivait à s'apitoyer sur le sort de celle qui l'avait maltraité.
Et pourtant, dans l'ordinaire de la vie, il avait tellement mauvais caractère qu'à la moindre discussion il aurait étranglé avec un plaisir sans
mélange celui qui se permettait seulement de le contredire.
Stupidité dans les raisonnements, noblesse infinie dans les sentiments, miracle journalier de l'amour.
Il se coucha et éteignit la lumière. L'air glacé entrait par la fenêtre, l'odeur s'était rapidement évaporée. Il continuait de sentir dans la paume de ses mains la fo-me des seins et des hanches de Constance. Ah! Cons ance!...
... Il était si fatigué qu'il pensait de plus en plus pâle et qu'il s'endormit d'un sommeil uni et blanc comme celui d'une petite communiante de mois de mai.
Au bout de deux heures, il se réveilla gelé et avec un violent mal de tête par suite du coup qu'il s'était donné. Il ne se reconnut pas tou d'abord dans cette chambre étrangère, la fenêtre grande ouverte. Mais son chagrin l'attendait comme une bête méchante et patiente. Quel cri de désolation, à la première minute où il reprit conscience. Ah! Constance!...
« Elle dort, elle, si près de moi dans cette
maison, et si loin dans ses rêves. Il n'y a pas de danger qu'elle se réveille. Elle a dû m'oublie? bien vite et s'endormir; mes émotions ne la marquent pas plus longtemps qu'un doigt qu'on appuie ne fait une tache blanche sur une joue. » Celui-là est perdu qui court après une chose perdue. — Elle est perdue depuis le premier jour, quand elle est venue chez moi, et que je l'ai laissée partir. Folie que de s'entêter. Si elle aime jamais quelqu'un, cela sera quelqu'un de tout neuf qui entrera brusquement dans sa vie, et alors, où serai-je expédié, moi, pauvre pisaller, pâle amusement et sujet d'expériences?
j> Tristesse des choses mortes, quand on n'ose plus espérer qu'elles auront encore des filles pareilles à elles, qui naîtront et qu'on aimera, et qui seront tendres, ardentes, emmêlées d'angoisse et de plaisir ou de chagrin. »
y 11 alla fermer la fenêtre et les rideaux. Une imperceptible clarté dans le ciel commençait à faire reculer la nuit.
L'odieux mal de tête lui tapait en marteau derrière les yeux, il se retournait dans son lit, il ressassait sans trêve les événements de la soirée; tel, un joueur malheureux reprend en
songe un par un les coups du baccara et se ligure qu'avec une autre tactique il aurait pu gagner.
Certaines paroles tendres que Constance avait dilf* lui revinrent aussi en mémoire comme des amies qu'il n'avait pas reconnues tout de suite, mais des amies si rares, si timides, si désarmées...
11 resta ainsi longtemps ; au travers dos rideaux, l'aurore glorieuse pénétrait dans la chambre.
« Bientôt le jour aux blancs coursiers répandit sur le monde sa resplendissante lumière. »
Adalbert répéta vingt fois de suite les syllabes de cette phrase inepte. 11 était hébété, il ne pensait plus à rien. Puis il s'endormit de nouveau.
Vers onze heures on frappa à sa porte. C'était un groom qui lui remit une lettre de Constance.
« Pour la première fois, je ne sais pas où
nous en sommes — ni ce que vous pensez ! — Et si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que je ne savais pas quoi vous dire. Je n'ai rien compris ni à vous ni à moi cette nuit ! Même à présent, je ne comprends rien et ne sens rien.
» Si vous voulez me voir, venez maintenant au 112 — je serai dans ma chambre.
» Ne m'en veuillez pas !
» Aimez-moi malgré moi-même, je ne sais comment vous expliquer cela, mais comprenez! Je ne suis vraiment pas heureuse — j'ignore moi-même ce que je veux — ce ne sont pas des phrases, c'est l'état de mon âme et l'état de mon corps.
» Je vous envie !
» Ah! aimez-moi!
t> Je veux vous garder. Comment pourraisje vivre maintenant sans être aimée?
« constance, humble. »
Ils déjeunaient tous deux dans la salle à mander en face de la mer. Constance devait partir pour Pau en automobile, Adalbert re»n gnait Paris. Ce fut un déjeuner bien triste.
Par les immenses carreaux, on ne voyait pas de premier pian, on ne distinguait que la mer, comme du pont d'un navire. Le temps s'était gâté depuis la veille, U pleuvait et il y avait une forte houle. L'eau remuait en tout sens, grise et verte, on ne pouvait plus en détacher ses regards, et de grands embruns par moments montaient en écume jusqu'au ciel.
Constance, qui n'était un hérisson qu'au lit, s'était détendue, elle avait repris sa douceur et sa tendresse.
— Ah! vous pouvez vous vanter de l'avoir sabotée, ma nuit, soupirait le pauvre Adalbert. Et dire que je ne vous en veux pas, que malgré tous vos efforts vous n'arrivez pas à détruire cet amour vivace qui éternellement fleurit. Assurément, ce n'est pas une de ces roses rouges que les amoureux glorieux portent dans leur cœur comme une victoire éclatante, c'est plutôt une fleur d'ombre — si vous voulez, le jasmin d'Arabie, qu'on appelle aussi le jasmin triste et qui s'ouvre la nuit — mais quand vous l'avez bien piétiné et arraché de moi, le lendemain, il est refleuri à la même place.
» Et de cette floraison persistante, j'aurais un
peu de honte si quelqu'un le savait. Mais je n'ai confie mon secret à personne et nul roseau ne pourra répéter que j'ai des oreilles d'âne. 11 n'y a que vous qui le sachiez, et avec vous, j'ai dépassé depuis longtemps l'inquiétude d< 1< honte.
Mais Constance avait l'air de trouver cela tout naturel. Elle ne se rendait pas compte que son amant était un héros, négatif, mais un héros. Étant donné sa déconcertante inaptitude, il devait y avoir autant de difficulté pour elle à mesurer la grandeur sans gloire du renoncement d'Adalbert, qu'il y en avait pour lui à admettre que, livrée à lui, elle pût ne pas éprouver des joies paradisiaques.
Elle lui fit promettre de continuer à la voir, elle assura une fois de plus qu'elle s'appliquerait à faire des progrès.
Il ratifia toutes les promesses, bien qu'il ne crût plus beaucoup aux progrès éventuels de son élève. Il était éreinté, tellement inerte qu'il aurait souscrit à n'importe quoi, même à l'idée de perpétuer ces amours blanche» jusqu'à la consommation des siècles.
— Mon sang qui d'habitude se révolte et vous
CONSTANCE DANS LES CtBUX 311
désire, est aujourd'hui une eau sans volonté qui coule en petits ruisseaux obéissants là où vous voulez la mener. Ordonnez, Constance, je suis domj
Il n'était pas très malheureux ; de ses yeux
lés, il fixait tristement les vagues grises
tandis que Constance lui parlait avec douceur.
Magie de l'amour qui transfigure même les déboires, qui met sa marque royale à tous les endroits où il se pose, comme des empreintes de pas qui ne s'effaceraient plus : voilà qu'il ne pourrait plus oublier cette ville vue au travers de tant de violence; cette ville mêlée à ses rêves candides d'enfant était devenue la ville de la déception la plus cruelle qu'il eût ressentie; elle faisait maintenant partie de sa vie, depuis la chambre jusqu'au sol des rues, et s'il y revenait dans des années et des années, il ne retrouverait plus son chagrin envolé dans le ciel, mais sa passion endormie, morte peut-être, ressusciterait un instant pour lui sourire.
Mais malgré les paroles de Constance, il demeurait entre eux quelque chose de blessé.
L'espoir d'Adalbert s'était brisé les ailes. Il ne l'aimait plus avec l'essor de celui qui va vers plus de vie, elle était en lui comme une fatalité, comme une douleur dont on est résigné à ne pouvoir guérir. Et il reprenait pour lui le désenchantement de Sainte Thérèse :
c // ne vient de consolation à mon âme, ni du ciel où elle ri habite pas encore, ni de la terre à laquelle elle ne tient plus, »
D1K L4NGERWAKTBTB
Utinara dlrumperes cœlos et descender es.
ISAÏB, LX1V, i.
Quatre heures et demie. Fin de journée d'hiver à Paris, sombre, lourde de neige.
Il faisait presque nuit. Dans son appartement, la lampe allumée, M. de Scoury était à sa table de travail.
La pièce était remplie de recueillement studieux, de silence. Autour d'Adalbert, sur des chaises, de grands volumes étaient posés à portée de la main. Il était penché, très appliqué, une de ses jambes repliée sous lui, ce qui dé-
forme les pantalons, mais est le summum du confortable ; il collait des timbres-poste.
Il doit y avoir de grandes joies à voir apparaître le filigrane d'un timbre en le trempant dans la benzine, ou à compter au moyen d'un instrument spécial si ses dents sont au nombre de douze ou même de douze et demi. Et pourtant c'est un exercice un peu ridicule.
Mais le sort de chaque manie de collectionneur (à moins qu'il ne s'agisse d'objets très chère) est d'encourir le mépris de tous ceux qui ne collectionnent pas des unités analogues, el le seul argument de poids en faveur de la thèse que c'est imbécile, serait que le nombre des philatélistes, comme celui des danseurs de tango, croît tous les jours.
Adalbert était d'ailleurs un philatéliste médiocre et intermittent, bien que sa bonne fortune lui eût permis, au cours d'un voyage lointain, de trouver sur une simple lettre un timbre dont la surcharge était imprimée avec une faute d'orthographe. 11 avait eu une émotion aussi glorieuse que le jour où, vers quinze ans, il fut déniaisé par une dame ; mais ce sont là,
CONSTANCE DANS LES CÏHDX 3 1 î>
comme chacun sait, des bonheurs qui n'arrivent qu'une fois dans la vie.
Constance devait venir. Adalbert alla dans la chambre : les rideaux étaient encore ouverts et la pièce n'était éclairée que par le feu. Il faisait tiède, les bûches donnaient la chaleur dont elles allaient mourir, la bouilloire pour le thé chantait sa chanson vaporeuse, le lit semblait à son aise ainsi qu'un ami intime et en-dessous deux mules roses étaient éveillées comme de petites curieuses. Au dehors, le long des carreaux, passaient sur la nuit de légers flocons, bien blancs et silencieux.
Adalbert se sentit touché par la douceur tranquille &a cet aspect. Son cœur s'épanouit.
Depuis un mois, il était l'amant réel de Constance.
Pendant quinze jours encore après le retour du Midi, il y avait eu de nombreuses entrevues lamentables et pourtant douces où ils n'étaient séparés que par cette même éternelle chose. A tort plus qu'à raison, chacun se fai-
Si 6 CONSTANCE DANS I.F.S CÏE1 X
sait de cette chose un monde : Adalbert n'attribuait plus aucun prix à tous les gages de tendresse que pouvait lui donner Constance, du moment qu'elle ne lui donnait pas cela précisément qu'il voulait, et il ne se rendait pas compte que pour lui elle détachait journellement de son cœur de bien plus belles offrandes. Et elle de son côté se créait une idée exorbitante d'un acte qui, si elle eût réfléchi, était important, mais n'avait rien de capital dans une liaison d'où la pensée n'était pas absente.
A.dalbert était tombé aux derniers échelons de la neurasthénie, le peu de volonté qu'il avait jamais eue avait complètement disparu. 11 voyait de moins en moins de monde, sortait rarement et rentrait aussitôt se terrer chez lui comme un animal blessé. Il était réduit à l'état de loque, n'existait plus que pour son triste amour, et cependant il sentait qu'ainsi il ne pouvait continuer à vivre ni avec, ni sans Constance.
Il n'y avait aucune raison pour que cette situation cessât, et ils en arrivaient, étant réunis, à pleurer ensemble sur leur infortune, comme sur une fatalité contre laquelle ils ne pouvaient rien.
Puis un jour à la fin d'une visite — elle allait remettre son chapeau, elle était devant la glace delà cheminée, — Adalbert plus désespéré que jamais avait retrouvé un semblant d'énergie pour lui dire doucement :
— Constance, je vous ai dit une fois, il y a bien longtemps, dans un mouvement de colère : « Fichez le camp ! » vous vous rappelez? Aujourd'hui je vous dis sans colère, avec toute la volonté triste et sincère que je puis encore avoir : « Je vous en prie, allez-vous-en. »
Kl Constance avait répondu de son étrange voix troublée :
— Je me rappelle. Mais maintenant je "ne m'en irai plus... parce que je vous aime...
Et en même temps, par l'émotion de son aveu, ses yeux s'étaient brusquement remplis de larmes.
Ils restaient tous deux muets de surprise de ce qu'elle venait d'oser dire, et elle s'était donnée à lui sans mise en scène, sanséther et^ans dégoût.
Ah! alors, quel tumulte en lui, quelle confusion de pensées «urgies toutes ensemble, qui
heurtaient l'une contre l'autre leurs armures éclatantes, quelle cavalerie effrénée galopait à grand fracas dans les allées de son cœur! ) Mais après son départ, il réfléchit et douta encore, il ne pouvait se faire à l'idée que Constance l'aimât, tout au plus voulait-il reconnaître qu'elle consentait à se laisser aimer. C'est qu'aussi, à force de déceptions, il était arrivé à une telle humilité que tout lui paraissait moins impossible que cet amour.
Et pourtant, les jours qui suivirent, elle revint pareille, et comme le seul motif de discorde n'existait plus, ils étaient bien forcés d'être heureux.
Ainsi donc, elle l'aimait. La tendresse semée en elle par l'amour d'Adalbert avait germé lentement dans son âme, et même aux moments où ils croyaient tous deux s'éloigner, aux moments des pires désenchantements, elle. continuait son travail insensible. Et rien non plus n'avait su en hâter l'éclosion, l'aveu n'avait fleuri sur les lèvres de Constance qu'à l'heure tardive et inéluctable fixée par le destin.
Le génie n'est-il donc -qu'une longue pa-
tienee, ou bien par d'autres moyens que l'entêtement et la résignation, Adalbert aurait-il pu réduire plus tôt la jeune femme? Cela, il fallait qu'il renonçât à le savoir jamais.
Dire qu'à Saint-Jean-de-Luz, Constance était si près de son amour, et que lui y avait eu tant de peine, et que ni l'un ni l'autre de ces deux aveugles n'avait rien compris !
Mais qu'importait? puisque les chagrins passés n'étaient plus que des souvenirs qu'ils avaient ensemble et qui venaient fortifier leur union. Les épreuves, c'était Adalbert qui les avait subies, et Constance qui les avait infligées, mais maintenant qu'elle était attachée à lui, elle se figurait gentiment les avoir partagées.
Combien vite on oublie ce qu'il y a eu de rude dans les chagrins, et comment se peut-il qu'il ne reste que de la douceur à se rappeler qu'en tel endroit on a tant pleuré?
11 avait pleinement oublié ses tortures, au cours de ce mois si rempli de tendres surprises. Peu à peu, il s'enhardissait, il commençait à avoir confiance, belle lumière éblouissante dans laquelle il vivait, et les journées où
il l'avait vue s'en s liaient rejoindre celles où il la verrait, parfum; es d'elle, et avec un nœud de Y'sb-àT. k toutes leu rs heure?,
Mass de l'amop f nouveau de Constance, on n'avait plus jai&ûs osé parler : il était sousentendu. (Vêtait une fleur trop sensible, trop délicate p<JUF ç(uon y ÏD'xkJuM avec des paroles .-«
Adalbert était retourné coller ses timbresposte, mais il travaillait distraitement. Malgré sa confiance z^n cœur tout de même se disloquait encore un <)eu quand approchait l'heure du rendez-vous.
Constance f-nva; elle avait pour ouvrir la porte Bû6 minuscule clef d'or, (ou dorée) ; elle eotro £t aussitôt, de son geste habituel, elle appuya câlinement sa joue sur l'épaule de son
amant.
— Sortez votre langue, dit Adalbert ; pour coller un timbre. Je n'ai plus la moindre salive à force de lécher des petites bandes gommées.
Elle obéit, mais Adalbert ne put se retenir d'embrasser cette langue, et ce jour-là, il ne colla pas plus avant.
Il eut tôt fait d'enlever le chapeau de Cons^ tance, de lui mettre en désordre la bouche et les cheveux, la bouche fondante, les joues dures et délicieuses, glacées par le gel du dehors.
Dans la chambre, Constance se déshabilla en un instant devant le feu. Ses vêtements et le linge tombèrent en jonchée sur un fauteuil, les petits souliers se promenèrent dans les airs. Il n'y avait pas à se préoccuper des fourches d'écaillé qui dégringolaient; chaque fois, avant le départ, Adalbert faisait, pour les rechercher, une exploration sous le lit.
— Comment trouvez-vous ma robe ? dit Constance.
— Superbe. Du moins je crois J'avoue que je n'y ai pas fait très attention, quand vous l'aviez, et maintenant vous êtes en chemise.
— Je l'aime, reprit-elle, parce que je l'ai aujourd'hui.
Ainsi tous les sujets tournaient en douceur.
I ' A ig Ll
A cette heure-là, l'avenue silencieuse pouvait s'endormir sous son linceul de neige; dans les quartiers du centre, dans les maisons de thé pareilles à des volières, les amies do Constance pouvaient se réunir parmi l'odeur de la graisse chaude et des parfums, pour échanger des pauvretés éternelles et les infamies du jour...
Que leur était le monde?
Ils se sentaient si forts, aux hras l'un de l'autre, loin de tout ce qui rampe, s'exaspè et bave, loin de tout ce qui glace, tourmentes de neige ou paroles de perfidie.
Il n'y avait plus que les quatre murs de la chambre agrandie par l'ombre et la paisible lueur tiède du feu qui mourait dans l'àtre. Et ils étaient riches d'eux-mêmes.
Constance n'était pas encore une grande voluptueuse, oh! non, mais qu'importait? elle se livrait avec tant de ferveur, elle semblait «voir dépouillé toutes ses craintes et ne plus s'occiv
per qu'à vivre dans, ce bonheur dont si longtemps elle n'avait pas voulu. Et dans la timidité de son corps et de son âme tendre, quand la nuit renforçait son courage, elle disait parfois de tout près : « Tu » à Adalbert, premiers essais de tutoiement, efforts gauches et adorables d'enfant confiante.
Et surtout elle paraissait enfin avoir trouvé le repos. Elle n'avait plus de ces sautes nerveuses d'humeur qui jadis affligeaient tant Adalbert, quand elle arrivait du dehors apportant des chagrins dans son âme aussi visibles que des meurtrissures sur des bras et que vaillamment elle essayait de cacher. Elle avait dit adieu à son triste passé, il lui avait fallu longtemps, longtemps pour rompre une à une toutes les attaches de sa servitude, mais refaire son bonheur, n'est-ce pas une chose grave ?
Comme il était heureux de l'avoir gagnée avec peine, de la sentir à lui, neuve, tourné© vers l'avenir !
Comme il voulait que plus rien ne la blessât, de pareil à ce qui autrefois l'avait faite si misérable. 11 la révélerait à elle-même, il la mènerait de jour en jour vers plus de clarté,
marchant devant elle, ainsi que dans un chemin de forêt conduisant à la plaine lumineuse, il lui frayerait un passage en écartant des branches. Et il sentait bien que maintenant elle ne s'en irait plus.
Ils ne savaient plus rien de l'heure. N'était-il pas temps que Constance partît? Adalbert voulut aller regarder une pendule : il lit un mouvement pour se lever. Constance le retenait de ses bras passés en collier autour de son cou, et les yeux clos dans la pénombre murmurait tendrement : « Ne t'en va pas... ne t'en va pas ! »
La douce chose parfois que la vie.