‹ Constance dans les cieuxChapitre 11 sur 12 · LÉGENDE DORÉE · texte numérisé non relu

LÉGENDE DORÉE

Dans le salon de sa villa de Deauville, Périclès jouait du piano sans penser à rien. Il y avait des rafales terribles au dehors; les fenêtres étaient secouées par le vent. On touchait à la fin de la saison, les gens des courses étaient déjà repartis, les maisons se fermaient peu à peu et, depuis la veille, l'été s'était tout à fait gâté. M. de Scoury, renversé dans un fauteuil, fixait par la croisée le haut d'un troène qui pliait et se redressait les feuilles rebroussées, et il ne pensait à rien non plus.

Ce qu'on appelle ne penser à rien, c'est penser à mille choses qu'on ne va pas chercher, qui arrivent se présenter à nous avec une grâce facile, qui s'enchaînent sans lois de volonté ni de raison, s'évanouissent, se remplacent ou renaissent. Ce sont des souvenirs qui reviennent affleurer d'on ne sait quels mystérieux abîmes, ce sont des images qui se forment sur l'écran du ciel, ce sont des projets tout à fait fous.

Périclès jouait au hasard ce qui lui passait par la tète. Il jouait sans métier parce qu'il n'avait jamais travaillé, mais il avait la musique dans le sang, et tous les airs qui dormaient en sa mémoire prenaient sous ses doigts une étrange véhémence.

C'étaient des airs de danses, déjà anciens, très rythmés, qu'il martelait.

Quelle tristesse est enclose dans la musique de danse qui a vieilli ! Dès -les premières mesures une indicible mélancolie commence à sourdre, à couler goutte par goutte, note par note, de cette gaieté qui s'essaye à survivre. Depuis les menuets et les pavanes jusqu'aux danses qui sont d'hier, il s'évoque des guirlandes

de jeunes filles se tenant par la main, aussi instables, aussi passagères que fut leur jeunesse dans la vie, avec sur leurs joues des grâces qui vont mourir. Fragilité de ces pauvres choses d'éveil et de joie que furent les jeunes filles qui dansèrent, brièveté des gestes que guette si vite l'immobilité définitive.

Tout cela qui a sombré dans le passé retrouve au long de la musique une vie éphémère : aux rythmes qu'ils ont connus, les couples se prennent et se déprennent avec le sourire incertain qu'ils ramènent de par delà les tombeaux, ils rouvrent sur le monde leurs yeux qu'ils ont tournés vers le soleil blanc des morts et, à chaque retombée des accords, ils semblent si infiniment las.

Les bougies des lustres jettent un éclat comme voilé de crêpe, les plis se cassent aux soies des jupes, les voix ont quelque chose de lointain, de déjà entendu, et les robes poudreuses frôlent le parquet avec un bruit glissant de fantômes. Dans les miroirs repassent les reflets oubliés.

Tristes bals qui ressuscitent et ne se prolongent plus qu'à la lueur irréelle de nousmêmes, vieux airs de danses si usés plus lamen-

tables dans leurs atours surannés que les glas qu'on sonne aux clochers des églises.

Qu'importe, Cydalise, ou romantique Elvire, que vous fussiez jolie, puisque toutes maintenant vous n'avez plus pour nous qu'un seul visage. Vous n'avez plus qu'un môme visage, presque effacé, à peine teinté de rose, où fleurissent seulement vos yeux qu'on aimait. Vous étiez si souples, si douces et si tendres, et toutes qui dansiez légères sous les lumières, le cœur battant (le vos adorables émois, du fond des cercueils étroits où votre ardeur s'est close, vous nous dites : « Dieu ! que cela a été court, la vie ! »

La musique répétait :

< C'est si court, la vie, et l'on perd tant de jours ! Pourquoi tant de nuits d'été où rien n'arrive? Les nuits chaudes de l'autre semaine où les étoiles filantes tombaient à chaque instant dans la mer ; les nuits à la fenêtre au-dessus du jardin, quand l'odeur de toutes les plantes monte en rubans dans l'ombre et qu'on regarde indéfiniment le ciel avec l'espoir fou d'on ne sait quelle chose, ou bien les nuits où l'on entend la pluie triste et tiède ruisseler lourdement sur les feuilles.

» Temps perdu. Temps perdu, toutes ces heures sans histoire, qui passent, qui s'en vont une à une vers l'oubli, drapées de leur mélancolie comme des princesses voilées qu'on n'a pas reconnues et qui appellent tout bas, désespérément quelqu'un. »

La musique dit encore :

« Ils partent comme les autres, les plus beaux jours que nous ayons eus dans notre vie. Il est parti, ce jour-là que nous avons tant aimé, il est parti lentement, fatalement, avec son long crépuscule. Il n'est plus qu'une date. Mais dans le cimetière du passé où gisent les heures qui furent, il y en a ainsi qui ne s'y sont pas flétries, et quand on se promène le soir parmi les chapelles anonymes des morts, tout d'un coup, au milieu de cet obscur ossuaire, la musique vient éclairer le visage d'une des anciennes belles heures. Elle est couchée, elle a les yeux clos, elle est morte aussi, mais sa figure est restée jeune et vermeille, et nous voyons que dans la nuit éternelle son front s'est couronné d'étoiles. »

Ainsi Adalbert, subjugué par la musique,

conduisait sans le vouloir sa pensée sur les prairies de l'asphodèle.

D'où vient que la musique puisse tenir certaines gens, parfois peu doués musicalement, dans un tel servage? Il ne faut pas qu'ils essaient de résister. En trois accords elle leur dit les paroles mômes qu'ils désiraient le plus au monde entendre. Et pour de chétives mélodies souvent insignifiantes, leurs pauvres âmes malmenées s'en vont pleines d'exaltation et de dévastation. C'est que tout ce qu'ils n'osent entreprendre, la musique le leur montre si facile, tout ce qu'ils n'osent espérer de la vie, la musique le leur prodigue en songe, elle est celle qui ose pour eux, elle est l'audacieuse qui rompt les barrières entre les impossibilités et les désirs, elle est la généreuse qui apporte aux timides et aux humbles la terre et le ciel comme de royales offrandes.

Et son enchantement est tel que lorsqu'elle vient à cesser, il y a brusquement une sensation de tristesse physique, une sorte de malaise comme lorsque par un nuage le soleil disparaît et que la chambre se voile d'ombre. Ou bien c'est comme si dans une course rapide et douce

en voiture, un cahot violent vous jetait en I on reste là, par terre...

Périclès s'arrêta de jouer. Il y eut un grand vide, puis l'heure ne fut plus qu'actuelle et sans grâce.

Périclès était soucieux. D'après quelques confidences, Adalbert savait qu'il était en bulle aux avances d'une femme et qu'il résistait jusqu'à ce jour. Non que cette passion ne fût flatteuse, mais le doux Périclès avait peur de toute complication dans sa vie.* Il restait depuis longtemps irrésolu, laissant à l'avenir le soin de décider, partagé entre l'envie de prendre la fuite, et la crainte de voir lui échapper une aventure qui au fond ne lui déplaisait [ oint, regardant avec complaisance ce vers quoi penchait peut-être son cœur, et relcuu au-dessus de l'abîme par les solides raisonnements que lui dictait l'habitude de sa tranquillité. Et à plusieurs reprises il avait consulté son ami, non pas pour avoir des conseils qu'on ne suit ja) mais pour bien s'éclairer lui-même par la cussion sur la situation de son esprit.

En l'occurrence Adalbert, si on l'eût <>

n'aurait pu être qu'un conseiller déplorable, mais point n'était besoin de ses avis : il voyait avec satisfaction Périclès s'avancer comme une victime certaine désignée pour l'amour, et ce n'est que par dilettantisme qu'il continuait à faire l'apologie de l'état d'amant. Ainsi voit-on le vent du prosélytisme souffler sur les femmes qui ont mal tourné, et elles ne cessent de harceler de leurs conseils insidieux les jeunes mariées novices dont la candeur leur semble outrageante.

Apologie de l'état d'amant.

Adalbert. — Etre l'Amant, Périclès, ces mots ne vous paraissent-ils pas attrayants ? Pourquoi résister encore à l'amour qui vous réclame? Etes-vous donc avant l'âge un casanier et un souffle-cendres, et voulez-vous atteindre ainsi sans aventure la vieillesse impotente?

» Etre l'Amant, celte chose mystérieuse et charmante, ce rôle furtif de jeune dieu qui se meut dans l'ombre et devant qui pourtant s'effacent tous les autres grands rôles du plein jour.

... Elle attend son Amant, Périclès, imaginez ce tableau délicieux. Elle attend... Ce sont les soupçons qu'il a fallu endormir, les difficultés vaincues, les amies éloignées. Comme Elle est pâle et comme son cœur bat ! Elle est aux aguets de tout ce qui heurte le silence, Elle écoute les bruits de la rue, Elle tient un livre qu'elle ne saurait lire...

» L'Amant est souverain de la maison. Il est un roi qui entre dans la demeure étrangère ainsi qu'en une province conquise. Dans son accueil secret, toute la maison sourit à l'Amant. C'est pour lui que la soubrette a des empressements complices, c'est pour lui que les bouquets nouveaux sont dans les vases, pour lui la lumière atténuée des lampes, la tiédeur du feu, pour lui le peignoir qui s'ouvre sur la douce gorge, les lèvres d'écarlate, les tendres yeux mi-clos.

» La jeune femme est tremblante d'amour. Elle pose sa tête sur l'épaule de celui-là seul qu'Elle aime. Sa chevelure se défait, se déroule en entrelacs de parfums. Elle livre ses grêles

poignets à l'esclavage, et Elle offre ardemment cette rouge fleur qui est son cœur : 0 mon maître !

» 0 mon maître ! L'Amant est souverain de la terre. Le monde entier n'est là que pour lui payer des tributs.

» C'est pour parer ses idoles que dans les golfes des Tropiques, les Indiens plongent et ramènent des perles, que dans les ateliers les patients orfèvres cisèlent, et que d'innombrables tisserands penchés sur leurs métiers passent des fils d'or dans la trame des soies.

» Et depuis des contrées inconnues, les caravanes cheminent, guidées par l'étoile des Mages, apportent les parfums poivrés qui se mêleront aux odeurs d'œillets et de jasmins que chaque printemps élabore dans les jardins de la Provence.

» C'est pour loger son amour qu'auprès des mers bleues les hommes ont construit les villes blanches de l'Orient, et c'est pour faire un cadre à ses rêves que Dieu a créé le mélancolique enchantement des nuits.

» La vie est large comme une avenue triomphale. Tous les obstacles s'anéantissent, des

portes s'ouvrent dans les murailles. Il va, les yeux éblouis par l'orgueil de sa perpétuelle victoire, il s'avance entre des balcons fleuris, et ne voyant des choses que leur façade en fête. Le inonde est un ornement — cosmos, n'est-ce pas, Périclès? — et sa beauté seule mérite d'arrêter les regards.

> Qu'importe à l'Amant l'obscur travail des plèbes? Les champs de blé ne sont pas du pain qui se prépare, mais des océans d'or où la brise traîne en frissons moirés; les barques des pêcheurs ne sont que des voiles blanches.

» ... Il passe ainsi dans la vie, gardé par les souvenirs et conduit par les promesses, et il souhaite seulement des jours que demain soit semblable à aujourd'hui.

Périclès soupira :

— Ma vie, hélas ! ne se prête guère à ces délicieuses fantaisies. Puis-je abandonner mes affaires pendant des semaines et des mois pour roucouler comme un galant, échapper par de constants artifices à un mari peut-être assoiffé de carnage, et éprouver les horribles tourments de l'absence et de la jalousie, ou bien

ceux de la lassitude et de la pitié, plus pénibles encore? Non, c'est bon pour vous qui êtes un spécialiste.

— L'horrible mot, reprit avec vivacité Adalbert. Je ne me suis pas spécialisé, je suis dans le genre de la belle Hélène, moi, je suis né avec une véritable vocation. Voyez-vous, les choses arrivent, ce n'est pas notre faute. Plus je vais, plus je pense qu'entre les mains du destin nous sommes aussi désarmés que les feuilles dans le vent et l'eau dans la rivière. Mon cas est une des raisons qui me font croire au déterminisme, car si j'étais venu au monde avec la même prédisposition à devenir un assassin qu'à devenir un amoureux, il n'y a pas de force humaine qui eût pu m'en empêcher, et mes mains que vous voyez à peu près innocentes seraient actuellement rouges de bien du sang versé. Quelqu'un a dit, je crois que c'est Lamennais : « Mon âme est née avec une plaie. » La mienne aussi. Quand j'étais enfant, mon cœur était déjà sans défense, cible offerte pour être traversée par toutes les flèches des regards. A onze ans, j'ai promis le mariage à une petite lille, au lieu d'apprendre mon caté-

chisme, et avec une violence de sentiment que je n'ai plus dépassée. Et cela n'a fait que continuer, je n'ai jamais vécu que pour l'amour. Ai-je vécu pour une tromperie? je l'ignore, mais qu'importe? Dans les religions, tous les dieux n'étaient pas le vrai Dieu, et pourtant ils ont toujours trouvé leurs confesseurs et leurs martyrs. Alors j'ai pris mon parti de ne pouvoir renier celui que je sers, et je ne garde nulle rancune à toutes les femmes qui m'ont crucifié, puis qu'il est dans l'ordre de l'univers que je m'offre de moi-même au supplice.

» Je les confonds parfois un peu dans mon souvenir, non pas leurs figures, que j'ai retenues, mais les émotions qu'elles me donnèrent et qui furent assez souvent les mêmes, car l'amour est un perpétuel recommencement.

» Elles seraient peut-être fâchées d'être emmêlées dans ma mémoire et cependant, malgré moi j'évoque ensemble leurs doux yeux. C'est que depuis toujours, j'aurai tout vu de la vie avec le poids de leurs yeux sur les miens — de doux yeux qui me regardaient sous la frange de leurs cils — et leur tendresse continuée aura été un merveilleux vitrail de cou-

leur entre moi et la réalité grise des choses.

» Elles ont paru et disparu l'une après l'autre, celles que j'ai aimées longtemps et qui m'ont quelquefois fait un mal dont je pleurais, et d'autres que je croyais aussi devoir aimer longtemps, filles de l'ombre, un instant lumineuses, puis qui s'évanouissaient et que quelques semaines ont rendues à la nuit.

» 11 y en a qui sont mortes; il y en a qui sont vivantes et que j'ai revues, et qui étaient plus mortes que les vraies mortes, puisque je ne les aimais plus que dans leur passé.

» Mais que nos commencements auront été beaux ! Elles ont laissé dans les saisons des dates d'anniversaires, elles ont laissé sur la terre certaines places marquées d'impérissables croix et où je ne pourrai plus jamais passer sans que mon cœur s'émeuve.

» Et cela ira probablement ainsi jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus qui veuille de moi. Cela, ce n'est pas gai ; il vaut mieux s'étourdir pour n'y plus penser.

» Faites-moi encore un peu de musique, Périclès, je vous prie, et jouez avec feu. La musique, libératrice céleste, déliera les prison-

nières de leurs cachettes d'ombre et une à une elles s'éveilleront comme de petites donneuses qu'on touche à l'épaule.

Périclès, qui connaissait le caractère fantasque de son ami, attaqua sur-le-champ au piano un air de café-concert burlesque très à la mode en ce moment.

M. de Scoury hurla de douleur. Il exécrait, comme une odieuse profanation de l'art divin par excellence, toute cette caricature de la musique qui ne sert qu'à souligner des parole» obscènes et stupides.

... Mais déjà Périclès, enchaînant les motifs, avait passé à des mélodies plus distinguées.

Si Adalbert avait ainsi vanté l'amour et parlé avec autant d'assurance des joies triomphantes qu'il apporte, c'est parce qu'il avait eu lui-même un mois d'août très heureux. C'était un bonheur que peut-être d'autres gens n'auraient pas appelé de ce nom : il avait retrouvé Constance, son cher tourment.

Dès le début du mois, elle lui était apparue tout simplement un jour qu'il se disposait à

traverser la rivière pour aller à Trouville. Elle arrivait depuis l'autre rive sur le bac, perdue au milieu de la foule, visible seulement pour Adalbert et portée par le courant vers lui comme par une attention manifeste de la Fatalité. Mais il se sentait assez endurci pour pouvoir mépriser les avis du destin : il n'éprouvait aucune émotion. Sa vilaine nature reprit le dessus, il eut l'air dégagé et agressif. Il expliqua aussitôt à Constance qu'il l'avait totalement oubliée, qu'il ne restait pas plus de chagrin dans son cœur qu'il ne reste de poussière sur un habit bien brossé, que son cœur avait presque l'aspect du neuf.

La jeune femme lui proposa de faire quelques pas avec elle ; ils marchèrent sur la jetée en bois, ils disaient avec une certaine gène de ces imbécillités qui ne sont que pour meubler l'air autour des figures. Constance semblait moins oublieuse, elle cherchait ouvertement à plaire; au bout de la jetée, elle demanda à Adalbert un crayon pour inscrire sur la balustrade ses initiales et la date, en souvenir de ce jour qui les remettait en présence. Des milliers de gribouillis analogues salissaient déjà de

toutes parts la main courante et les montants.

Àdalbert trouva cet enfantillage idiot.

Le lendemain, il la vit aux courses.

Le troisième jour de promenade, ils allèrent très loin le long de la mer. Il faisait un temps lourd, sombre, déprimant, avec un brouillard mou qui se fondait en pluie. Il n'y avait personne sur la plage, rien qu'une désolation grise.

Sur le sable de la dune piqué de rares petites herbes vertes, il avait étendu son grand manteau. Constance s'était couchée dessus à platventre ; lui était assis près d'elle et regardait la mer.

Ils ne parlaient presque pas, ils se tenaient la main. Une torpeur indicible descendait avec la brume, et aussi l'oubli de toute rancune, l'oubli palpable comme de la cendre qui tombait sans trêve, qui recouvrait peu à peu les tristesses aiguës du passé. Rien ne les séparait plus d'autrefois. Sans en parler, ils se vouaient de nouveau lentement l'un à l'autre Quand ils durent partir, Adalbert s'inclina vers elle et lui embrassa une seule fois, indéfiniment la bouche.

Ce fut ainsi que Constance le reprit.

Mais elle-même apparaissait toute différente. Elle avait risqué exprès de perdre son ami, et quand elle eut bien cru l'avoir perdu, cette idée fit plus pour lui que les preuves quotidiennes de son amour. Elle qui jadis avait toujours prétendu maintenir leur accord dans les limites de l'amitié, en vint à lui promettre spontanément de se donner à lui, sans même qu'il en parlât. Oh! ce ne serait pas pour tout de suite, il fallait qu'il attendît, qu'elle eût le temps de s'habituer à l'idée de cette chose dont elle se faisait un monde, mais elle se promit éperdument, dans le consentement de ses yeux graves et de sa douce voix qui changeait, nuancée par son émoi.

La saison de Deauville passa ainsi comme trois semaines d'adorables et secrètes lian cailles. Ils se voyaient tous les jours quelques instants, soit aux courses, soit en des rendez-vous qu'ils se fixaient dehors, dans des endroits éloignés. Rencontres qui demeuraient très innocentes, non seulement par la volonté de Constance, mais aussi par la quasi impossi-

bilité qu'il y a à s'isoler dans un pays peuplé d'innombrables gens de connaissance qu'on n'a jamais aucun plaisir à retrouver, et qui sont particulièrement superflus à ces moments-là.

Ils purent faire quelques promenades en automobile et aller deux fois dîner seuls dans les environs — de ces dîners délicieux où personne ne mange.

Il n'y eut dans toute cette période aucune difficulté entre eux. Constance était confiante comme une enfant, humble comme une captive ; elle paraissait n'avoir plus d'autre volonté que celle de son ami.

Adalbert ne la reconnaissait pas ; il ^tait encore tout étourdi. Il lui semblait qu'il marchait au milieu des surprises comme dans de grandes herbes plus hautes que lui qui lui cachaient sa route, et qu'il ne voyait plus la lumière qu'à travers des milliers de fleurs. Il avait enfin trouvé Constance telle qu'il la rêvait, telle qu'il avait cru la créer seulement dans son imagination, telle qu'elle était en réalité. Tous les jours de ces semaines, le voile qui l'obscurcissait s'en allait par lambeaux ainsi qu'un rideau de nuages, et il se penchait de plus en

Plus sur la petite âme blottie au creux du cou tomme il aimait les yeux cernés et tendres qui enfin se laissaient lire ! Et les paroles de Constance tombaient sur son cœur en douces meurtrissures, elles y restaient vivantes, elles étaient un suave fardeau. Il les remuait en lui comme on passerait ses doigts dans un amas de pierres précieuses. Douceur d'avoir une idée fixe de n aimer qu'une seule chose, de se sentir une ame s. ruisselante de tendresse qu'on ne peut plus la contenir et qu'elle se répand sur les journées et les nuits.

Sa vie tenait ainsi dans une heure par jour et tout le reste n'était que rêveries de songecreux qu'il oubliait à mesure.

Et voilà que déjà la saison était finie. Constance partait demain : il devait la retrouver une dernière fois ce soir sur la plage à six heures, puis il allait rester une quinzaine de jours sans la voir.

Longtemps avant le moment fixé, Adalbert dit à Pénclès qu'il allait se promener, et sortit.

te vent avait encore augmenté : il tordait les

petits arbres des jardins et faisait voler avec rage la poussière dans les rues.

Adalbert arriva sur la plage qui était à peu près déserte, il avança jusqu'au bord de l'eau et se mit à marcher silencieux sur le sable le long de la mer retentissante. noAuçAoïcêoio ÔaAacrGYiç. Poluphloïsboio, cette harmonie imitative que tant de professeurs de rhétorique ont vantée, et qui d'après la prononciation de Périclès, se réduisait à un c poliflisvio * sans ampleur.

La mer retentissante jetait ses vagues grises jusqu'aux pieds d' Adalbert et, sur le territoire mouillé qu'elle lui abandonnait peu à peu, il marchait en attendant l'heure du rendez-vous. 11 sentait une inquiétude âpre et douce l'envahir, comme chaque fois, car voir Constance était toujours un événement grave.

Le jour baissait : il n'y avait presque plus personne. De loin en loin, un promeneur isolé était sur la large étendue du sable comme une petite tache noire.

Il y eut une de ces petites silhouettes qui devint Constance. Elle arriva toute bousculée par le vent, retenant de ses mains son cha-

peau ; son ample manteau claquait autour d'elle.

Folle, folle dans la griserie de l'ouragan, la Constance d'aujourd'hui. Et étrangement tendre. Elle s'était blottie contre son ami, ils marchaient serrés et unis par la force brutale du vent qui les poussait. L'air sifflant cinglait leurs figures ; des mèches emmêlées de cheveux voltigeaient sur ses joues, elle riait, elle parlait, ses idées semblaient emportées comme des mouettes sur les crêtes de la mer. Elle voulait à tout instant qu'il lui baisât les lèvres, elle défiait le monde, seule et debout sur la grève entre l'immensité plate de l'eau et les façades lointaines des villas.

Et c'était dans le ciel la galopade éperdue des nuées, de légères nuées déchirées qui passaient très vite, très bas, glissaient sur les grands nuages plus lents.

Le soleil romantique se couchait; ses longues flèches pourpres rasèrent la surface de la mer et vinrent dorer Constance. A perte de vue, la plage était toute rouge.

Puis la fête passagère s'éteignit; l'heure approchait de se quitter ; ils remontèrent lente-

ment vers les maisons. Cette séparation de quinze jours leur paraissait intolérable. Constance s'attarda à faire dix fois ses adieux à Adalbert sans pouvoir se résoudre à s'en aller, lui tendit encore ses lèvres toutes séchées par le vent, et se sauva ensuite à la hâte.

Il la regardait s'enfuir : il aurait baisé la trace de ses pas.

DOUCE-AMERB

Sappbo a dit que l'Amour est douxamer et donneur de souffrances. 'Iixefvij ttJttv "Epwra yX'jX'jmzpov x.al àXYeafôwpov.

MAXIME DE TYIl, XXIVe DiSSert±

Madame Erbeline n'avait point d'héroïsme. Elle avait de la bonne volonté, ce qui n'y supplée pas. Ayant promis, elle était peut-être décidée à tenir sa promesse, et pourtant elle reculait du mieux qu'elle pouvait la fatale échéance. Assurément, on n'en était plus à l'époque préhistorique où elle s'était effarouchée d'un seul baiser sur la bouche. Durant le printemps, elle avait déjà fait quelques progrès très lents, puis à Deauville et surtout à Paris dans le mois qui

suivit, les progrès devinrent surprenants. Elle laissait Adalbert l'investir de caresses de plus en plus pressantes, elle tolérait dans l'ombre des privautés qui pour être voilées de ténèbres n'étaient cependant pas illusoires, elle semblait en déroute devant l'audace et dépouillait peu à peu sa vertu, comme on cède l'une après l'autre ses plus belles provinces à l'envahisseur. Mais pour ce qui était de l'abandon total de sa personne, elle ne pouvait s'y résoudre et il était certain que l'heure n'en sonnerait pas avant qu'elle l'eût fixée elle-même, car l'infortuné était trop amoureux pour oser outrepasser sa défense.

Elle avait dû conserver des joies du mariage quelque souvenir effroyable. Il y a ainsi chaque année un bon nombre de maris qui sans s'en douter le moins du monde, et du premier coup, dégoûtent pour longtemps leurs femmes non seulement d'eux-mêmes, mais de tous les hommes, ce qui donne par la suite bien du travail à MM. les amants.

Adalbert commençait à croire qu'il avait souscrit un nouvel abonnement au chagrin.

constance dans les cieux âil

Ce fut sur ces entrefaites que Constance vint enfin passer deux jours à l'Abbaye, chez Lolita.

... Et Constance y fut charmante.

Deux journées exquises, douces de la fin de septembre.

Par bonheur, il n'y avait presque personne à la maison, sinon Nieves, la sœur de Lolita, avec deux ou trois petites camarades, et puis quelques tout jeunes gens encore en vacances. Cette jeunesse amusait son talent à des sports énergiques, tennis, canotage, etc., le tout accompagné de grands cris. C'est principalement par le bruit dont il s'entoure que l'âge ingrat est redoutable. Mais ces enfants jouaient en bande dans quelque coin du parc et les endroits où ils n'étaient pas restaient remplis d'un beau silence.

D'ailleurs, qu'importait à Adalbert ? Il vivait en Constance, les autres gens étaient sans réalité pour lui et ne faisaient que l'effleurer comme des personnages dans un rôve.

Lolita ne parut pas s'occuper d'eux; elle fut d'une grande discrétion; elle avait beaucoup à faire pour les préparatifs d'une fête costumée

Si

qu'elle devait donner sous peu el probablement il y avait aussi en elle, comme chez la plupart des femmes, un petit fond, qu'on ne s'avoue pas, d'entremetteuse.

Les belles journées ! Jamais Adalbert n'avait eu si longtemps Constance à lui. Comme il s'accoutumait vite à sa continuelle présence I

Elle était arrivée avant le déjeuner, et dans l'après-midi ils sortirent ensemble.

Dès le seuil des sombres salons gothiques, lo parc apparaissait inondé de soleil. Dans 1 groupes d'arbres, c'était l'époque du triomphe des hêtres; vert, jaune, rouge, pourpre, chaque feuille avait une couleur différente ; et au milieu des autres écorces rugueuses, leurs grands troncs gris clair montaient lisses comme ! des colonnes de marbre.

Ils s'enfoncèrent sous bois dans de longues allées droites coupées de loin en loin par des carrefours en étoile ; ils marchaient sur toutes sortes de cosses et de graine» — des brindilles mortes, des glands qui s'écrasaient en craquant bous leurs pas. On entendait parfois à droite et

CONSTANCE DANS LES ClËtît 243

à gàtiche des bêles s'enfuir sur les feuilles

Bêches*

AJalbert tenait Constance par la main, comme font lerf amoureux de village.

— Si je pouvais vous tenir longtemps ainsi, soupira-1-il. Je suis si peu sûr de vous demain, je ne vous sens pas à moi. C'est comme un oiseau qu'on aurait posé sur son poing. Tant qu'il ne s'envole pas, cela va bien, mais on proférerait pour sa tranquillité savoir qu'on le tient par une bonne ficelle à la patte. Voilà ; jusqu'ici je n'fri pas su attacher de ficelle. C'est triste, mais vrai ; ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé toutes les boucles, doublesboucles et nœuds, mais la patte toujours se glisse dehors.

— Vous me tenez beaucoup plus que vous ce le croyez, dit Constance.

Mais Adalbert secouait la tête.

Elle semblait radieuse, elle s'amusait de tout, et pourtant le moindre mot l'attendrissait! Quel étrange caractère ! Elle était encline à rire et en même temps si près des larmes. 11 fallait qu'une longue peine secrète, vaillam-

ment surmontée, eût lentement détrempé son âme, pour qu'à chaque instant d'oubli elle reparût ainsi au bord de ses yeux.

Ils s'assirent sur un banc de pierre, au croisement de plusieurs chemins ; ils avaient devant eux une allée de mousse qui s'en allait très loin comme un couloir de verdure et d'or, sabrée transversalement par le soleil. Au-dessus de leurs têtes, l'automne paisible remuait dans les feuilles.

Adalbert voulait que Constance le laissât venir dans sa chambre le soir. Il était entêté de cette idée ; il imaginait les belles heures nocturnes volées au sommeil, presque irréelles et proches des songes, et comme c'était toujours dans la journée que jusqu'ici il avait vu la jeune femme, il lui semblait qu'il n'avait plus rien à espérer que de la nuit.

Constance refusa. Elle allégua pêle-mêle des motifs d'une valeur assez faible et des raisons qu'il était difficile de réduire à néant. Pour ce qui était basé sur l'éloignement des chambres et le souci de sa réputation, Adalbert se riait de la difficulté ; il se faisait fort de parcourir la maison .«ans que personne le surprit, une lan-

terne électrique dans une main et ses escarpins dans l'autre, et il assurait que par une marche rapide on enlève aux parquets les plus mal intentionnés toute velléité de craquer. Mais i contre les raisons que Constance tirait d'ellemême, il se trouvait sans armes, il sentait que les temps n'étaient pas encore révolus, et d'autre part elle refusait d'une façon si douce, si tendre qu'on pouvait s'en désoler, mais non pas lui en vouloir.

— Ah ! quand donc vous déciderez-vous à taire fi de vos scrupules et de vos terreurs? dit Adalhert. Qui vous a donné cette nature de chien battu?

» Quelle vantardise que votre Ame indomptée du début, quand vous êtes venue la première fois chez moi, quand vous entriez en dévastatrice. Comme, sans vous en rendre compte, vous mentiez à tout l'avenir.

» C'est une âme prisonnière que la vôtre au contraire, qui n'a jamais eu à choisir, qui a prononcé ses vœux tout enfant comme une petite carmélite ou une Clarisse destinée depuis toujours à la clôture.

» .., Elle est vêtue d'une triste robe brun*

246 COnSTANCE DANS les cieus

et d'un lourd scapulaire, ses pauvres cheveux noirs tondus sont écrasés sous une guimpe blanche, sa figure pâle est enserrée d'un voile noir. Elle est éternellement endeuillée, et quand il semble par moment qu'elle ait un peu de couleur, ce ne sont que des couleurs passagères, ce ne sont que les transparences rouges, jaunes ou violettes du soleil dans les verrières qui se posent en flaques indifféremment sur la robe, la figure et les mains. Tous les émois de la lumière paraissent ainsi fugitivement sur elle, elle retombe sans cesse dans son obscurité grise.

» Et quand on vient pour la visiter, on ne lui parle que sans la voir, au travers d'une grille et d'un rideau.

» Alors elle est devenue tellement humble qu'elle s'ignore elle-même. C'est pourquoi sa voix est une voix d'une si étrange douceur, qui n'a aucun rapport avec celles qu'on entend sur la place. Elle vient sous des voûtes, chargée de l'ombre, de l'encens, elle est asservie à la suave habitude des prières. On la boit plutôt qu'on ne l'écoute ; elle fond sur votre cœur.

» Et quand on l'a entendue et qu'on se re-

trouve (le nouveau dans le monde, on ne peut plus l'oublier et on meurt du désir de la r tendre, de connaître et d'emmener la pauvre enfant qui a parlé. Et l'on revient vers les murailles qui l'enclosent et on l'appelle de toutes ses forces du dehors...

» Elle entend les appels de plus en plus répétés qui sont les messagers impérieux de la vie.

» La petite carmélite hésite et pleure dans le secret de sa cellule. Elle n'a plus une vocation bien ardente, elle voudrait elle aussi prendre sa part des saisons et de la joie. Elle imagine le sable doux et chaud pour ses pieds transis par le froid perpétuel des dalles, et sur ses joues le vent de juin qui a frôlé toutes les roses. C'est si monotone de ne connaître de l'azur que le ciel sans horizon découpé en carré parles murs du cloître ; il y a pourtant un vrai soleil au delà des vitraux multicolores, à l'air libre qui fait danser la poussière des routes, qui glisse entre les feuilles, qui se couche en moires sur l'eau, qui passerait dans les cheveux comme un peigne fluide.

» Mais aussi elle a peur de l'immensité de n'être plus captive et des blessures vermeilles que font parfois les jours. Elle est encore une petite âme si pâle de recluse...

— Oui, mon ami, dit Constance, espérez. Je viens vers vous. J'ai eu confiance en vous des le premier jour, vous vous rappelez, et ma confiance avait raison. Votre amour m'aide à supporter bien des choses. Si des tristesses m'environnent, elles me trouvent calme maintenant car je me réfugie dans la douce certitude que vous m'aimez, et c'est un asile où nul chagrin ne pénètre. N'est-ce rien, cela, dites?

» Et vous avez sauvé dans mon âme cent pensées mourantes, qu'on voulait étouffer, et qui s'agitent déjà vers la délivrance. Il semble qu'en moi j'entende un bruit d'ailes

» Ces pensées sauvées sont un peu comme vos filles ; je suis terriblement habituée à vous, (si terriblement n'est pas un mot bien dur pour une chose aussi douce). Vous m'avez pliée à voir par vos yeux ; tout ce qu'il y a de beau dans la vie, que vous aimez si violemment et que personne ne regarde, je ne puis plu» 1$

voir qu'à travers vous. Alors ne vous plaignez pas trop de votre sort, quand vous avez pour alliée perpétuelle la beauté du monde et que chaque émotion me prend par la main pour me ramener à votre souvenir.

Et Constance attendrie dit à Adalbert qu'elle le voulait plus longtemps à elle et lui fit part d'un projet qu'elle avait secrètement conçu.

H s'agissait de passer deux jours ensemble vers le milieu d'octobre. Elle devait à celte' époque aller voir ses parents qui habitaient 1 hiver à Pau, et elle avait l'idée de partir quarante-huit heures plus tôt que la date annoncéede la sorte, avec un peu de mensonge, elle pourrait dérober ces deux jours à toute inquisition et les ronger en cachette dans une ville qui restait à choisir.

Deux jours avec Constance toute seule! cela semblait à Adalbert tenir du miracle. Quoique ce fût encore éloigné et incertain, ils firent des projets précis. Adalbert proposa Bordeaux Biarritz, ou Saint-Pétersbourg. Que lui importait l'endroit pourvu qu'il fût avec Constance et quelle joie défaire des projets! On discute 1 avenir comme une propriété qu'on « en™

ffâchefer; on ne sait pas encore si elle sera à

vous, mais pour le moment on l'installe et on se figure qu'on l'a déjà. Qui n'a pas arrangé amoureusement d'avance la maison qu'il n'avait pas?

Puis ils se turent. Devant eux, de temps en temps, tombait une feuille jaune. Ou bien c'était un gland : on l'entendait tomber. Et comme ils restaient immobiles, toute une vie mystérieuse et tapie renaissait à la confiance. Mille existences faisaient mille bruits discrets dans les sous-bois.

Le taillis était plein de petites mésanges charbonnières qui se poursuivaient avec des cris, des faisans se hasardaient entre les cépées, d'une marche saccadée et hésitante, et dans les cimes des hauts arbres toutes dorées de soleil, il passa un couple d'écureuils, roux, clairs comme du feu, qui couraient et rebondissaient gracieusement sur les longs ressorts souples des branches.

Il y avait par terre une grande animation d'insectes et de bestioles, des processions de fourmis à travers l'allée, et près du banc quel-

CONSTANCE DANS LES CIEUX 2'i I

que souris remuait le sol en dessous des feuilles. Tout cela s'occupait avec ardeur à vivre.

Et dans l'air infiniment calme, il flottait de petits duvets, minuscules choses aériennes, venues don ne sait quelle plante, allant lentement on ne savait où, pour quel but de la nature ?

Ces voyages de duvets, cela avait quelque chose de si léger, de si mol, de si attendrissant, cela faisait sentir si bien l'abandon et la limpidité du soir. Quelle paix claire sur le monde! Dire que rien ne sait retenir ces belle» journées qui tournent comme les pages d'un livre. Pourquoi les amants qui ont encore leur jeunesse et leur amour ne peuvent-ils s'attarder à une heure aussi blonde de lumière '/

Après le dîner, la nuit était si tiède qu'on laissa ouvertes les portes-fenêtres des salons.

Le parc d'ombre était attirant comme un jardin de délices. Pas un souffle ne faisait trem« bler une feuille. Très bas sur l'horizon, la lune traînait dans le ciel son squelette de monde. 9

Adalbert emmena Constance dehors, au delk

de la portée des lampes. Ils longèrent les ruines et suivirent lentement une allée.

Les troncs des arbres se détachaient en silhouettes sur la clarté lunaire et les pelouses étaient rayées d'ombres immenses. Au loin, à la lisière de la terre et du ciel, la seule petite lumière d'une maison rougeoyait comme un phare.

Dans la nuit, les arbres paraissaient gigantesques, masses immobiles et noires. Constance se sentait toute petite, elle se serrait frileuse contre son ami et écrasait tendrement sur lui sa poitrine comme une douce chose de chair nue et de soie.

Ils pouvaient enfin contempler, appuyés l'un à l'autre, ce qui n'enchantait d'habitude que leurs rêveries solitaires. Une des jeunes filles jouait du piano dans le salon, et la musique, venant de loin sur les obscurs espaces, renforçait le romantisme éperdu de leurs cœurs.

Constance murmura : « Je suis heureuse! » de sa voix qui changeait, et elle tendit au baiser sa bouche entr'ouverte.

Avec quelle violence pâmée elle donnait le baiser de sa bouche!

Adalbert un moment ouvrit les yeux pour la

CONSTAT,: „,Ns tES CIEBX 233

regarder : sa ligure était complètement renversée

en arnere, la lune très basse l'éclairait presque par en dessous, laissait le, yeux dans des cavilés d ombre Les pommettes et le menton en pleine lumière faisaient des lignes dures et donnaient au visage une énergie un peu osseuse inaccou-

umée. Elle était étrange de la sorte, d'exprèssion tragique, ardente.

-Puis le baiser reprit. Ses lèvres se mouva,ent, satinées et chaudes, et dans leur longue caresse mouillée, tonte sa vie passait...

Mais Adalbert ne posait comprendre que

Constance satisfit ainsi aux désirs de sa nature equ après ce seul baiser elle pût aller dormir calmée d un sommeil sans rêves. Il „e com. prendra,, jamais cela, n'étant qu'un homme et en qu, U passion mettait d'autres exigences. Auss, 1 amertume et la douceur se parta-

gement-elles son esprit quand il remonta [0ut seul dans sa chambre, et il „e savaU pas lu

--s'aétaitheureuxonmalheureux^Tsen:

ta,t seulement qu'un tumulte inexprimable retenant dans ses artères et qu'il n^t p envie de dormir du tout. a, ait pas

lia telle est la force persuasive de l'amour que bientôt Constance inaccessible lui parut grandie par son refus. De l'éternelle déception qu'elle lui infligeait, il prenait prétexte à l'aimer davantage et, loin des flammes impures du désir, il n'y eut plus que de la joie qui fleurit. N'avait-il pas d'ailleurs la promesse du voyage avec elle qui luisait comme une prochaine aurore?

Lettre

écrite par Adalbert à Constance,

remise à la main après le déjeuner

et lue par Constance

au bord de l'étang, sur un banc, sous un platane

qui trempait ses branches

et tandis que des hirondelles venaient

toucher le miroir de

l'eau.

Nuit.

« Avant que demain se lève, il faut dire adieu à aujourd'hui.

» Aujourd'hui heureux, radieux, sans une minute mauvaise, si facile sur ses belles lu enchaînées et tranquilles.

* Que j'aime à être moi ce soir! J'ai l'âme lourde de tant de douceur qu'il semble qu'il y en ait trop; je voudrais en répandre sur les jours de plus tard, qui seront ternes et sans figure.

•» Est-il possible que vous m'ayez dit tout à l'heure que vous étiez heureuse, est-il possible que vous m'ayez dit cela à moi, qui l'ai tant désiré? Heureux pendant que vous étiez avec moi! Je voudrais que le monde entier eût un peu de bonheur ce soir...

» Rien ne pourra faire maintenant que ce soir n'ait pas été. Il est entré pour jamais et lumineux dans ma vie.

» Rappelez-vous plus tard, quand au soleil réel du jour, les arbres vous paraîtront petits, l'arbre grandi par la nuit qui s'élançait et s'extasiait dans l'ombre, et l'humble lumière, si lointaine, que nous avons regardée ensemble, et que je n'oublierai jamais plus.

Matin.

» J'ai envie de vous dire que je vous aime. » J'ai très mal dormi. C'était délicieux, parce

que chaque fois que je me réveillais, je pensais à vous avec violence.

» Quel joli matin ! Dix heures moins cinq. De beaux nuages clairs passent devant ma fenêtre, tout blancs sur le ciel bleu, comme des bateaux qui sortent lentement du port. Aujourd'hui je ne laisse pas partir mon âme avec eux ; il faut qu'elle reste ici. Quel bonheur de savoir que vous êtes là !

y> J'aime tout ce que je vois, tout ce que j'entends ici. Ce sont comme des caresses où vous êtes mêlée.

» Je voudrais que vous regardiez maintenant par ma fenêtre. Il passe des cygnes sur l'étang; les platanes sont rebroussés par un peu de vent, je les entends bruire, l'eau est frisée et tremble.

» Je suis heureux, je vous aime. Que sera aujourd'hui? J'ai un peu peur. Quelle chose fascinante et terrible que ce jour dont tout le bonheur tient dans votre main ! »

Constance attira à elle le rameau bas d'un

platane et embrassa une feuille, et elle dit tendrement, avec ses yeux noirs mi-fermés dans le soleil :

— Je voudrais dire adieu à notre été sur toutes les branches.

Elle parlait ainsi soudain avec mélancolie, puis à d'autres moments elle était énervée et remuante.

Elle devait partir le soir après le dîner et déjà la journée arrivait à sa fin.

De tout l'après-midi elle n'avait pu tenir en place. Elle avait longtemps joué au tennis avec les jeunes gens et les jeunes filles. Elle ne semblait presque pas une femme, elle était de si peu leur aînée. Adalbert pensait : « Quoi ? c'est cette enfant que j'aime? » et il ne songeait plus qu'à une chose, c'est qu'il faudrait beaucoup de douceur et d'amour pour essayer de la protéger contre tous les chagrins qui font mal.

Elle vit sur l'étang Nieves et ses camarades qui se promenaient dans une barque, et elle eut aussi envie d'aller en bateau. Elle voulait ramer.

Il n'y avait de disponible qu'une mince pé-

ire. Elle prit les rames et Adalbert i à la barre qui était représentée par deux ficelles.

Constance ramait avec énergie, par à -coups, et le frôle esquif filait tout droit très vite sur le miroir limpide ; puis elle s'arrêtait et ils continuaient encore longtemps d'avancer par la force acquise, et il n'y avait plus de bruit que le frôlement soyeux de l'eau le long de la coque.

Au loin, la barque chargée de jeunes filles avec les robes claires et les ombrelles, évoluait lentement dans la lumière oblique du soleil, semblait un éclatant bouquet qui déviait, sur l'eau.

Et les arbres de la rive défilaient au gré du voyage, couvraient et découvraient les fonds immobiles du parc.

Constance dit :

— J'aime l'eau. Je ne conçois pas une propriété sans une rivière oui un étang. Si le soleil est la joie de la terre, je trouve que l'eau en est la douceur triste. Pourquoi y a-t-il toujours un peu de mélancolie qui dort sur l'eau? On la regarde indéfiniment jusqu'à avoir envie do pleurer.

— Moi aussi, j'aime l'eau, dit Adalbert. Elle est un tel apaisement ; il n'y a plus d'angles comme dans la réalité des objets, les reflets sont arrondis et mous. Tout s'y mire, s'y mélange et rien n'y dure. Les couleurs s'y posent sans la rendre colorée elle-même, et quand notre bateau passe, elle se referme et se reforme derrière nous, et c'est comme si nous n'avions pas passé. Elle est l'oubli.

» Elle est la consolatrice. C'est dans sa fraîcheur que l'on baigne son front brûlant. Elle est aussi la consolatrice suprême, et la vraie déesse du désir de la mort.

» Que je comprends tous les amants qui au cours des âges se sont donnés à son v lige !

» Quand tout déçoit sur la terre et qu'on est las d'attendre en vain les promesses merveilleuses qu'on a imaginées dans le ciel, comme le ciel renversé de l'eau devient une chose attirante. Gomme il doit faire calme et bon de descendre là, au delà de la vie, dans le glissement frais de ion mobile linceul. Il y a des plages ■ubmergées où le sable paraît si doux, il y a de lents mouvements d'herbes entre lesquelles éclosent des yeux qui seront ceux du dernier

mensonge ; des gouttelettes se font et se défont en perles, colliers rompus qui se répandent, parcelles des innombrables richesses que les astres de diamant laissent tomber la nuit et qui restent promises à ceux qui furent dépouillés en ce monde.

» L'eau enchanteresse semble monter vers les regards qui se penchent...

» A de certains jours, Constance, je pense aussi qu'il me serait très doux de mourir pour vous.

» Non pas de la façon commune aux amoureux qui désirent de donner leur vie pour sauver celle de leur amie, ou qui appellent la mort parce qu'ils désespèrent et que la suite des jours leur est une insupportable vision ; non, ce n'est pas cela que je voudrais, qui n'est qu'un échange ou le prix du repos.

» J'aimerais à vous donner ma vie tout à fait sans nécessité, sans avantage, sans motif, comme je vous donnerais la plus belle chose que j'aie, ainsi qu'une offrande précieuse et inutile, ainsi qu'on couperait une fleur, pour le seul plaisir...

CONSTANCE DANS LES CIEUX 2Gl

Constance maintenait les rames allongées au-dessus de l'eau comme les deux ailes d'une grande libellule. Sous le chapeau, son visage •lans l'ombre était encore rose de son effort et les reflets balancés par la barque venaient jouer sur sa bouche et sur son cou nu.

Elle regardait au loin, elle écoutait immobile et pensive.

— Continuez de parler, dit-elle, je vous entends si bien.

— 11 y a quelque temps en voyage, j'ai fait à demi-éveillé un étrange rêve. Je vous avais écrit; j'étais dans le tçain le soir, j'étais couché dans le petit lit si étroit qu'on est étendu sur le dos comme une momie et qu'on ne peut bouger. Alors, les yeux ouverts dans la nuit, je me figurais que mort, je serais couché ainsi. Je me demandais où irait mon âme, cette chose si folle de vous, et quand vous l'appelleriez, si elle vous entendrait. Il me semble impossible d'être mort et que vous puissiez parler près de moi avec votre voix changée, sans que mon sang se remette à courir, sans que mon cœur vous réponde et se reprenne à vous aimer.

» Ah ! je suis vraiment fou ; je n'imagine pas

262 CONSTANCE DAN» LiïS CHUS

Sa mort elle-même eomme un repos, mais je la voudrais troublée encore par votre voix, et pourtant chaque fois que vous rue laites un peu de peine, c'est l'idée de son isolement irrévocable, si immédiat et si facile, qui m'apaise.

Les yeux de Constance étaient des yeux qui allaient pleurer.

— Comment ne pas renoncer à être fort? dit Adalbert ; voici que k langueur du soir vient aussi se mettre contre nous.

» Constance, les dures réalités sont lointaines comme le rivage qui fuit. Je vous aime, je voudrais vous prendre tout de suite dans mes liras. Mais toujours un génie malveillant dresse des obstacles entre vous et mon désir, car si j'essaie le moindre mouvement, je ferai chavirer la périssoire... et nous ne mourrons pas, car l'étang n'a pas plus d'un mètre de fond.

Et ils se mirent à rire. Ainsi l'on croit suivre le chemin des larmes et soudain, au tournant, un trouve la gaieté. Il n'y a riea de définitive* ment sérieux dans la vie.

Constance se pencha sur les rames et la périssoire repartit pour de nouveaux destins.

Ils abordèrent à un îlot touffu où quelques vestiges d'une petite construction se voyaient entre les arbres. Qu'avaient été ces ruines? On n'en savait rien : la fantaisie d'un ancien propriétaire, un oratoire, ou plus probablement un temple minuscule, depuis longtemps abandonné. Les murs et les balustrades avaient versé dans les hautes herbes et il ne restait debout sur un socle qu'un grand vase ébréché.

Constance arracha par terre ur long ruban de lierre et en fit une couronne qu'elle suspendit au vase comme un gage durable de sa visite. Dressée sur les décombres, les bras levés offrant sa guirlande, elle renouvelait consciemment ou non le geste immortel que sur les bas-reliefs ont les jeunes femmes de pierre. Et n'est-ce pas là aussi le geste le plus conforme à leur essence, que de tenir des fleurs dans leurs mains frêles, et au cours de leur brève jeunesse, entre les deux néants qui les enserrent, de tresser des guirlandes aux Heures éclatantes du présent?

Encore un jour qui se clôt.

Ils se trouvaient seuls, les jeunes filles étaient rentrées. Ils remontèrent dans le bateau •

Adalbert à son tour avait pris les rames et promenait Constance sur la longue pièce d'eau silencieuse.

Le soleil se couchait, dorait le ciel par en dessous ; les rames au bruit cadencé déchiraient de beaux reflets tranquilles et la barque naviguait sur des nuages de roses.

Puis le jour continua rapidement à décroître ; déjà toutes les fenêtres étaient éclairées dans l'abbaye. Il fallait rentrer aussi; ils revinrent amarrer leur périssoire à l'embarcadère.

Pendant qu'ils rentraient, serrés l'un contre l'autre, le parc s'endormait dans une paix divine. Un cygne solitaire voguait lentement près d'eux au seuil de l'ombre, souverain blanc du crépuscule, et entre les arbres noirs de nuit, une petite chauve-souris tournait en tremblotant dans la clairière du cipl.

... Et eux, retournant vers les hommes, s arrachaient avec regret de toutes ces choses.

Page 1