IMITATION DE J.-C, I, XIX
Adalbert fit petit à petit l'éducation de la bouche de Constance. Très lentement. Il était impossible de rencontrer une élève plus docile, mais en même temps ayant moins de dispositions. Et puis elle ne voulait plus venir chez lui. La bravoure qu'elle avait témoignée le premier jour quand elle était entrée à l'improviste, semblait tout à fait oubliée. Elle avait dû être poussée ce jour-là par un motif violent, qu' Adalbert ne connaissait pas, et qui l'avait
jetée en dehors de son caractère habituel. Elle était redevenue une jeune femme timorée, craignant d'être vue, au point d'employer, pour bien se cacher, de ces terribles subterfuges qui attirent sûrement l'attention, et elle arrivait aux rendez-vous essoufflée et pleine d'angoisse.
Quand elle était libre de bonne heure, elle convoquait Adalbert soit chez elle, soit dans un musée ou une église, ainsi qu'il en avait naguère imprudemment exprimé le vœu.
Quand l'heure disponible était plus tardive, ils profitaient du crépuscule pour faire des promenades en voiture.
Constance ne disposait jamais de beaucoup de temps, mais lorsqu'elle avait promis de venir, elle venait toujours, et même elle était à peu près exacte, ce qui est essentiellement une qualité de débutante.
Suivant les ordres, M. de Scoury l'attendait donc sur une chaise dans une nef déserte, ou en paraissant méditer devant un sarcophage. Ils visitèrent ainsi tous les endroits que les romans recommandent aux amoureux désireux de se rencontrer, surtout le rez-de-chaussée
du Louvre et les tristes empereurs romains qui n'ont jamais vu des vivants autrement qu'occupés à s'embrasser. Ou bien ils confiaient leurs existences à un chauffeur de rencontre et partaient pour le Bois, et selon que le chauffeur avait plus ou moins d'imagination, ils serpentaient à une vitesse vertigineuse dans des allées pleines de nuit, ou faisaient indéfiniment le tour du terrain de courses de Longchamp
Tout cela qui était très quelconque semblait adorable à Adaibert parce qu'il aimait Constance. Mais Constance ne semblait pas amoureuse d'Adalbert. Elle était douce, confiante avec lui et livrait par moments sa bouche comme un précieux cadeau, puis soudain il avait conscience qu'elle reculait, reculait comme si elle s'éloignait dans des contrées glaciales, et à tous les pourquoi ? elle ne répondait que par des larmes. D'autres fois elle était trop gaie, nerveuse, riant hors de propos, parlant de braver le monde entier, ne disant que des futilités.
Adaibert eut souvent beaucoup de peine à cause d'elle, mais il pliait à tous les caprices. 11 se disait qu'il était plein de pitié pour cette
femme possédée d'un démon inconnu, mais surtout il se sentait mourir de douceur de regarder ces petites mains, de regarder cette bouche que, les yeux clos, elle lui tendait de tout près dans l'ombre, et de tenir au creux de son bras ce tendre corps, presque d'uno enfant, abandonné et tiède.
Bref, il l'aimait.
Et il pensait que peut-être un jour l'amour viendrait en elle par des chemins tranquilles et, sans cesse démoli, il rebâtissait sans cesse son château d'espérance.
Pâques, qui tombait très tôt cette année-là, avait passé ainsi, et la fin de mars, et tout le mois d'avril, et l'Ascension, et probablement la Trinité allait également passer ainsi.
Pour le moment, on n'en était encore qu'au lundi de la Pentecôte, au milieu de mai. M. de Scoury était depuis la veille à l'Abbaye chez son frère Adrien, avec une société très élégante. Lolita avait décidé de venir se reposer trois jours dans son château et y réunissait comme de coutume une foule d'invités, un peu cosmopolite peut-être au goût d'Adalbert, mais
elle ne pouvait se résoudre à admettre que la France fût un champ assez étendu pour l'essor de ses amitiés. Beaucoup de gens étaient venus la veille qui étaient déjà repartis, d'autres leur avaient succédé; c'étaient des arrivées et des départs d'automobiles; la cour de l'Abbaye ne cessait d'être bruyante et remplie de mouvement. Le diner du dimanche avait été particulièrement réussi, avec de jolies Américaines du Nord et du Sud très décolletées et couvertes de perles, des Grecs naturalisés Français, un Argentin, un attaché militaire russe, quelques Anglais venus pour le golf, le préfet et sa dame, de jeunes officiers des environs, et l'ambassadeur caduc d'une puissance amie qui s'était endormi au poisson et qu'on avait dû réveiller aux rince-bouche. Des choses aimables et médiocres s'y étaient dites dans toutes les langues et après le diner on avait même dansé les danses lascives à la mode.
Il y avait encore à domicile Nieves, une jeune sœur de Lolita pas mariée, dix-sept ou dix-huit ans tout au plus, très avancée pour son âge, maigre, agressive, se tortillant, l'air
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assez excitant et un peu vert d'une primeur. M. de Scoury la fuyait sagement.
Le lundi, le vieil oncle Thierry de Semblançay était arrivé par un train du matin, amenant, pour la consommation personnelle d'Adalbert, le doux Périclès. On attendait pour le déjeuner des gens de Compiègne.
Enfin, et c'était là le principal, Constance était annoncée.
La matinée fut splendide et chaude; une douce journée riante de printemps se préparait. Adalbert en s'habillant, le cœur déjà plein des bouquets qu'il allait offrir, voyait par sa fenêtre ouverte de paresseux petits nuages blancs qui passaient très lentement sur l'azur du ciel et, dans le lointain, la pièce d'eau unie comme un miroir, accueillait les reflets blancs et bleus.
A midi, Constance fit téléphoner qu'elle ne pouvait pas venir, car elle apprenait à l'instant la mort d'une tante de son marL
Périclès et Scoury partirent pour rejoindre
les joueurs de golf. Il était quatre heures et demie. Ils venaient de laisser dans le salon obscur, à deux tables de bridge, des gens qui étaient assis là depuis le déjeuner sans autre souci de la réalité extérieure. Adalbert, après avoir fait quelques parties de piquet avec son oncle Thierry, avait pu se débarrasser de l'excellent homme en l'envoyant pêcher à la ligne sur l'étang. Dans un coin du parc, sous de grands arbres, la petite sœur de Lolita, Nieves, jouait au tennis avec des gigolos. Tout le monde, par des moyens variés, cherchait à se distraire, et y réussissait, sauf Adalbert qui se sentait abandonné parmi les hommes.
— Qui est cette madame Erbeline qui devait venir aujourd'hui et dont la tante est morte? dit Périclès tout en marchant. Est-ce que vous la connaissez?
— Oui, vaguement. Ça ne doit pas être grandchose. Croyez-vous que c'est vulgaire de perdre une tante par alliance le lundi de la Pentecôte? Cela ne s'avoue pas. On la conserve pour le lendemain, on la fourre dans l'alcool, dans la glace. On l'empaille.. .
Après un instant de silence, Adalbert reprit .
— Est-il possible d'abîmer un parc, comme Lolita a fait du sien, pour ce jeu imbécile? Regardez-moi ces belles et calmes longueurs de pelouses qui sont coupées maintenant par des fossés, et bosselées de renflements qui ont l'air de tombeaux. Et au bord du lac, ces immenses grillages pour empêcher les balles de tomber à l'eau, et ces petits étendards plantés dans des boîtes à conserves. Ah ! c'est joli!
M. de Scoury semblait disposé à se venger lâchement sur le monde entier de la défection de Constance, et il tenait ces propos avec une physionomie tellement féroce que Périclès en fut alarmé :
— Vous me paraissez un peu acerbe en ce moment, Adalbert. Déjà, au déjeuner, vous avez été très dur pour quelques convives.
— Oui, je ne suis pas spécialement bon aujourd'hui. Il y a des jours ainsi où il ne me déplairait pas de tenir la foule sous la crainte de mes traits, et de régner comme une façon de monarque sagittaire. Malheureusement je tire mes flèches sur des hippopotames : ils ne eentent pas grand'chose. Que voulez-vous ! Je
vou» admire d'être perpétuellement enclin à l'indulgence.
— Je vous avouerai, dit le doux Périclès, que je ne me sens pas porté vers le mépris parce que j'estime qu'entre un homme intelligent et un homme inintelligent la différence est plus apparente que réelle. D'abord, dans les circonstances graves de la vie, ils agiront tous les deux exactement de la même façon. Mais j'ajouterai qu'ils pensent également. Seulement, l'un trouvera une manière heureuse d'exprimer ses pensées, il en prendra l'habitude, les fera valoir, il jonglera avec elles, et l'autre au contraire ne saura pas les délivrer, ni même souvent se les formuler à lui-même ; alors, elles restent à l'état un peu fruste, trésors ignorés ou au moins méconnus du propriétaire. Mais elles sont là et, par instants, elles jettent tout de même un petit éclat, comme une pierre précieuse qu'accroche le soleil. Ne vous est-il pas arrivé de voir parfois quelqu'un que vous *vez toujours tenu pour un imbécile, se révéler soudain, l'espace d'un éclair, pas bête du tout, avec un joli sentiment, une jolie idée, quelque chose enfin qui vous fît proche de lui ? Eh bien!
ce jour-là, si sa pensée est venue fleurir à la lumière, il fallait bien qu'elle fût en lui.
» Il y a peutrêtre une faible hiérarchie, mais il n'y a pas de dissemblance irréductible entre les esprits. Nous sommes tous à peu près pareils, et je vous assure qu'il n'y a pas là de quoi être bien fiers.
Les deux amis coupèrent à travers une pelouse pour aller au-devant des joueurs qu'ils voyaient de loin marcher sur la prairie ensoleillée, suivis des gamins qui portaient leurs instruments. Par moment, tout le groupe s'arrêtait à la fois, et alors on entendait le bruit sec d'une crosse contre une balle. Les joueurs étaient quatre : Lolita et son mari jouaient contre une jeune Américaine et contre un grand garçon, sans naissance et sans manières, mais spécialiste de golf et qui était arrivé par ce sport à se classer homme du monde, ce qui n'était point sottement travailler, puisque tel avait été le but louable de toute sa jeunesse. • v f
— Le sport est le combat que les crétin» livrent à l'ennui, leur terrible ennemi de toutes
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les heures, dit Adalbert qui, malgré les paroles de mansuétude de Périclès, continuait à être déchaîné. Je ne vous parle pas des braves gens sans prétention qui veulent prendre de l'exercice et font travailler leurs muscles une fois par semaine, mais de ces forcenés qui toute la journée, d'un bout de l'année à l'autre, arpentent le même territoire, le nez rougi par l'hiver ou le crâne fumant sous la chaleur de l'été, leur œil ridicule éternellement rivé sur la même petite boule.
» Comme l'idéal du plaisir varie selon les hommes et selon les conditions. Voilà les caddies qui suivent les joueurs d'un air désabusé; ils doivent se demander comment des gens aussi riches peuvent trouver de la joie à marcher tout l'après-midi au soleil comme des dératés, quand eux, cela les ennuie tellement de le faire pour gagner vingt sous. Pour eux, le bonheur au contraire serait de rester autour d'une table à boire des boissons fraîches.
j» Le jeu du golf est un exercice qui n'est
s< )unt aux femmes. Il faut marcher trop
vite, liegardez cette grande Américaine qui est
pourtant bien tournée; elle est obligée de faire
C20BSTANCË DANS LES CIEUX ïiî
des pas immenses, cela lui met le buste en avant, et le derrière ne suit pas.
» Et puis ce n'est pas amusant à regarder. C'est un jeu languissant, il n'y a pas l'air d'y avoir de lutte. On ne peut pas gêner l'adversaire, comme dans l'escrime, ou le tennis. Le tennis, pendant quelques instants, est assez joli pour le spectateur ; il y a de la rapidité, de la violence, de la grâce, quand ce sont de très jeunes femmes qui jouent, et des hommes qui n'ont pas de ventre.
Lolita lit à Périclès l'accueil le plus aimable. Elle était naturellement avenante et gaie, et sympathique à tous, mais elle semblait particulièrement en galanterie avec lui. Elle avait su en très peu de temps apprivoiser ce sauvage que lui avait amené son beau-frère, elle l'avait dompté et le traînait gentiment enchaîné comme un captif barbare.
Elle ava.it très chaud : elle était toute nacrée par la chaleur et passait sans cesse son petit mouchoir sur sa lèvre un peu ombrée. Telle quelle, elle était charmante, et Périclès conquis la regardait avec une gourmande admiration.
Comme elle était sa belle-sœur, Adalbert n'accordait au visage de Lolita aucune signification artistique.
La partie se poursuivait. Lés joueurs ne causaient qu'en anglais, bien entendu, et leurs termes semblaient assez incompréhensibles aux profanes, scores, drives, putting, etc..
Le golf de Lolita était admirablement soigné : les greens tondus aussi ras que des cheveux de soldats, et sur le reste des pelouses, les jolies pâquerettes que le mois de mai fait éclore à profusion étaient tous les matins impitoyablement fauchées par les tondeuses.
Adrien dominait la partie avec la facilité qu'il avait pour les exercices physiques et son élégance coutumière. Son adversaire aussi jouait très bien et réussissait des coups de longueur remarquables ; quand il se mettait à parler, c'était moins intéressant. Les femmes jouaient comme des femmes.
Le hasard des balles amena tout le monde auprès d'un splendide chêne qui, isolé sur une pelouse, élevait vers le ciel son tronc superbe et son feuillage dru plein de la sève du printemps, .";.: '.* ■
— Oh ! le beau chêne ! s'écria avec enthousiasme Lolita ; on voudrait être Salomon pour "endre ici la justice.
— Et on prétend, dit à mi-voix Adalbert à Périclès, que ce qui entend le plus de bêtises au monde, c'est un tableau de musée. On a oublié les pauvres gens comme nous, qui tlinent en ville et subissent l'érudition des dames.
— Ne soyez pas si sévère, répondit Périclès. Il me semble déjà très beau que dans cette charmante petite tête, le nom du plus sage des rois d'Israël surnage encore parmi la cohue des frivolités, et que la vue d'un chêne y évoque la noble idée de justice, plutôt que l'idée de sieste ou de flirt à l'ombre.
» D'ailleurs vous savez comme moi que l'Histoire n'est qu'un tissu de sornettes de plus en plus invraisemblables à mesure que les événements s'enfoncent dans la nuit des temps. Or, aussi bien que dans le bois de Vincennes, les chênes poussent en Judée ; et comme à cette époque le séjour de Jérusalem devait être rendu insupportable par la présence des deux cent mille ouvriers employés à l'édification du
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Temple, il n'y a aucune raison plausible pour affirmer que ce n'était pas sous un chêne de la banlieue que Salomon rendait ses arrêts mémorables, quand il voulait étonner son admiratrice la plus notoire, Balkis, reine de Saba.
— Votre raisonnement ne me satisfait qu'à demi, répliqua Adalbert, car vous n'ignorez pas que Salomon avait donné des ordres pour que la construction du Temple se fit sans aucun bruit, et cela sans doute pour ne pas être gêné. Mais votre penchant vous entraîne : vous êtes avec Lolita d'une partialité révoltante. Avouez que vous avez un faible pour elle.
— J'avoue, et j'imagine votre délicieuse belle-sœur il y a quelques années, encore petite fille, et piochant son Histoire Sainte. C'est un spectacle auquel je m'attarde avec complaisance. Elle devait avoir une natte dans le dos, un visage rose déjà presque pareil à celui qu'elle nous offre aujourd'hui, un peu d'encre aux doigts, et elle était familière avec Jacob et son échelle, Daniel, le jeune Tobie, les frères Macchabées et Eléazar poignardant un éléphant par erreur. Il y avait là de belles histoires propres à frapper son âme enfantine éprise de
merveilleux et, en haut des pages, de petites gravures presque humoristiques matérialisaient ces actes inouïs.
— Au tond, dit Adaibert, l'instruction des gens du monde est virtuellement terminée à douze ans. C'est là-dessus que nous vivons, et tout ce qu'on nous apprend par la suite est tout à fait inutile, et s'oublie. Le monde, pas plus que la République, n'a besoin de savants. Le grec et le latin sont des langues contemporaines des vieilles lunes qu'elles iront bientôt rejoindre. Les mathématiques ne servent à rien. Pour les sciences physiques, de vagues connaissances s'acquièrent sans travail, par les applications que nous voyons de ces sciences et l'expérience de tous les jours. Il reste l'histoire et la géographie. En ce qui concerne la géographie, une collection de timbres-poste heureusement conduite suffit grandement à documenter sur l'emplacement des divers pays. Quant à l'histoire, de nombreuses générations l'ont apprise dans Alexandre Dumas et les opéras. Les Mousquetaires, La Reine Margot, Les Huguenots, Le Prophète, voilà qui était instructif et a permis à bien des gens de briller en so-
ciété. Il est fâcheux que Wagner et la mode des romans policiers soient venus priver lu jeunesse actuelle de ce précieux appui.
— H y a une part de vérité dans ce que vou3 dites, mon cher Adalbert, mais je ne crois pas que la foule soit aussi ignare que vous semblez l'affirmer, surtout en ce qui a trait à l'Histoire. En dehors des romans, voyez tout ce qu'on publie aujourd'hui d'ouvrages historiques et de Mémoires, principalement sur la Révolution et l'Empire. Mon libraire m'a affirmé que certains de ces volumes se vendent beaucoup.
^ — Naturellement, réponditavec mépris Adalbert, mais comment les lit-on? Pour y trouver des anecdoctes d'alcôve, ou des récits mensongers, mais vécus (puisque c'est là le mot grotesque qu'on emploie) d'un beau fait d'armes. Tel de ces lecteurs qui pourra vous dire quels étaient le costume et l'état de santé de l'empereur à la bataille d'Eylau, ne saura pas à dix ans près la date de cette bataille, ni quelles armées s'y rencontrèrent. Et une lectrice se passionnera pour les rapports galants de Chateaubriand et de Sainte-Beuve avec Hortense
Allnrt, san3 avoir jamais lu une ligne de Chateaubriand, ni de Sainte-Beuve, ni heureusement d'Hortense. Non, voyez-vous, il faut nous y résigner, nous. n'aimerons jamais que frivolités et babioles, nous n'apercevrons jamais que les petits côtés des grandes choses ; et 'comme Lolita a retenu son Histoire Sainte par les images, nous ne connaissons Léonidas que par « Viens les prendre! », Alcibiade que par la queue de son chien, Clovis par le vase de Soissons, sainte Thérèse par ses ravissements et Waterloo par la plus illustre des apostrophes.
» C'est ce qui explique le succès de livres comme ceux où l'on s'attache seulement à rechercher si Louis XIV avait, ou non, une loupe sur le crâne, et si Napoléon Ier était né viable.
» Je dis tout cela en connaissance de cause, car j'ai lu moi-même un certain nombre d'ouvrages historiques, et malheureusement sans en profiter autrement qu'au point de vue pittoresque. Dieu ! en aurai-je lu d'ailleurs, un fatras de livres de toute espèce, sciences, histoire, philosophie, un mélange extraordinaire qui n'a fait que passer, car ma mémoire est pitoyable et il me semble verser le contenu
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des volumes dans une sorte de cerveau des Danaïdes.
» Mais, tien qu'ils m'aient souvent cha?mé, j'ai renoncé par raison à la lecture des travaux historiques, du moins de ceux qui s'acharnent sur les détails, car je me méfie un peu des Mémoires. Les gens y rapportent forcément tout à eux, même s'ils sont véridiques ; on a le nez sur le coin de la tapisserie dont ils ont tissé quelques fils obscurs, et l'on ne peut y juger de l'ensemble, à moins d'avoir de l'époque une connaissance approfondie, ce qui n'est généralement pas mon cas. Du reste, la plupart des auteurs de ces Mémoires ont été des personnages très insignifiants qui passèrent au travers des événements les plus significatifs sans rien perdre de leur propre insignifiance. Les Montlucs et les Saint-Simons n'ont jamais abondé. Chacun de nos amis a un arrière-grand-père ou une grand'tante dont il a publié les Souvenirs, et le livre du grand-père esta peu de chose près semblable à celui que le petit-fils pourrait produire. Nous voyez-vous pensionnant le comte Turpin comme historiographe de nos gestes? » J'ai une méfiance non moindre des érudits
CONSTANCE DANS LES CIEUX l'.Y't
contemporains qui reconstituent. J'estime qu'on n'arrive pas à ressusciter exactement les morts, mèrne avec une grande profusion de documents. Nous ne pensons plus et ne pouvons plus penser comme eux ; malgré nos efforts, nous nous faisons d'eux une idée fausse et c'est nous-mêmes que nous costumons de leurs vêtements retrouvés. Bien que les mêmes sentiments soient éternels dans les âmes humaines, suivant les époques ils varient de proportions entre eux et changent d'objet. Nous évoluons d'une génération à l'autre ; déjà, je ne pense plus comme mon oncle Thierry. Nous avons des idées récentes, l'idée de patrie par exemple telle que nous la comprenons, qui n'existait pas au temps de l'armée de Gondé, et d'autres idées également en progrès, et d'autres aussi en régression, qui nous gênent pour nous mettre, si j'ose dire, dans la peau de nos prédécesseurs.
» On est avant tout de son temps, on est embrigadé dans sa génération, on pense comme ses contemporains, de même qu'on s'habille comme eux. C'est une règle à laquelle je crois qu'il est impossible de forfaire. Les différences qui nous semblent les plus flagrantes entre
nous s'annulent bien vite avec un recul de quelques années ; et je suis plus pareil & quelqu'un qui n'a pas avec moi une idée commune, mais qui vit, qu'à quelqu'un qui aurait pu être noi il y a cent ans.
> Par la peinture qui est une chose très tangible, vous vérifiez l'exactitude de ce que j'avance. Que deux peintres d'une même époque aient représenté des sujets dissemblables, avec des aptitudes contradictoires, qu'ils aient travaillé dans des pays éloignés l'un de l'autre, peu importe : leurs tableaux ont des analogies indéniables. Il est plus facile de reconnaître l'époque d'un tableau inconnu que parfois la manière d'un peintre qu'on connaît bien. Et souvent, dans des expositions rétrospectives d'un seul artiste, même si les sujets sont des paysages ou des scènes antiques qui ne donnent pas d'indication par les costumes, vous pouvez dire à première vue : Tel tableau a été peint vers 1875; tel autre vers 1900, etc.. Cela est surtout vrai pour les nudités : rien ne marque plus une date que le nu, et pourtant si quelque chose devait être invariable, ce serait bien le nu.
» Tous ceux qui ont cru pouvoir s'affranchir
de cette servitude n'ont rien fait de durable. L'anachronisme en art est une puérilité. Nous ne pouvons plus peindre comme les Primitifs, ni écrire une tragédie genre Racine. De même quand je vois des futuristes mener la littérature par d'étranges chemins, et des sauvages barbouiller des kilomètres de toile avec des couleurs à hurler, je suis très tranquille sur leur sort. Us sont peut-être utiles, ils sont peut-être des précurseurs, mais leur production personnelle devant la postérité ne sera jamais que du bon dix-neuf cent douze.
» Notre bout de terre, l'Europe, n'a qu'un âge et produit partout ensemble les mêmes fruits. Et si parfois quelqu'un vient dont la voix peut révolutionner le monde, c'est qu'en même temps que lui, le sol a fait germer des myriades d'intelligences pareilles à la sienne, plus humbles et prêtes à l'entendre. £
» L'art et la littérature poursuivent inconsciemment le cycle de leurs métamorphoses, et à de longs intervalles ils revoient les mêmes saisons.
» Pour notre entendement, V Odyssée est moins vieillie que le Télémaque. Nous y retrouvons à chaque instant une fraîcheur, une bon-
homie, une familiarité campagnarde, une certaine rudesse dans le parler pour lesquelles nous avons un goût un peu sauvage, li n'y a pas d'auteur plus moderne qu'Homère et il devait paraître infiniment lointain aux classiques.
» J'ai eu dernièrement la curiosité de confronter deux traductions d'Eschyle, celle de Pierron qui date de 1840, et celle de Leconte de Lisle... .
— Je ferai le reproche à Leconte de Lisie, interrompit Périclès, d'avoir dans ses traductions transformé l'orthographe des noms propres, au point de les rendre horrifiques et méconnaissables. Il a dû être poussé dans cette voie par son ami Louis Ménard, autre helléniste distingué, que la réforme de l'orthographe des mots grecs, et même des mots français a toujours obsédé. Mais, si le besoin s'en faisait sentir, le remède est pire que le mal, car ces noms, tels qu'il nous les présente en caractères latins et veut nous les faire prononcer, n'ont aucun rapport phonétique avec la façon dont mes compatriotes prononcent certaines voyelles, certaines consonnes et surtout les assemblages de lettres que vous émettez en diphtongues.
— Oui, cette réforme est un peu enfantine, reprit Adalbert, car je crois qu'on ne sait pas au juste quelle a été la prononciation clés anciens, mais ce que je voulais vous dire, c'est combien il est amusant de constater que la traduction littérale de Leconte de Lisle, sous son aspect quelquefois barbare, est plus française, d'après le goût du jour, que les enjolivements et les adoucissements, pourtant très traditionnels, de l'honnête Pierron. A l'heure actuelle, nous supportons gaillardement la hardiesse du texte grec, là où l'honnête Pierron tout effarouché, avoue à grands renforts de notes, qu'il a dû employer des périphrases, le sens mot à mot demeurant obscur ou peu conforme au génie de notre langue. Nous sommes épris aujourd'hui d'une sorte de simplicité archaïque, naïve, presque triviale, avec des répétitions assez lourdes des mots, et une certaine obscurité dans les termes. C'est cette tendance encore qui nous a fait aimer Shakespeare intégral, et son succéJané, le Maeterlinck de la Princesse Muleme.
Pendant tout le temps de cette conversation, les deux amis s'étaient tenus un peu éloignés de la partie de golf. Quand on a de l'usage, on ne se permet pas de parler trop près des joueurs, car on sait que les paroles les gênent et les font manquer de justesse. Et il paraît que pour les coups de précision qui se jouent autour de chaque trou, la vibration même de la voix parvient à faire dévier les balles.
La journée continuait de se dérouler, sereine et resplendissante sans que personne prît garde à sa beauté tranquille.
Adalbert, plein de son sujet, heureux d'avoir retrouvé sa victime habituelle, oubliait son chagrin en mettant au jour les théories qu'il aimait; Périclès, modeste et raisonneur, se plaisait aux longs dialogues, comme un Criton résigné à ne plus rencontrer de Socrate. Quant aux joueurs, ils n'avaient pas le temps de regarder le ciel : un souci plus poignant les tenait.
— C'est passionnant de lire, poursuivit Adalbert. Au fond, tout ce qu'on lit a de l'intérêt quand c'est écrit avec talent, car la forme, à mon avis, est plus nécessaire que les idées.
Seulement j'en suis arrivé à mêler la littérature à tout ce que je ressens, et je ne puis plus m'en défaire, ce qui doit être un tort. Mais si ma personnalité y a perdu à jamais sa fraîcheur première, elle a acquis en échange une souplesse, une multiplicité qui lui permettent de s'émouvoir sur un champ beaucoup plus étendu. Toute l'âme des écrivains est disséminée dans la mienne, l'âme de ceux qui ont écrit les livres qui me plaisent.
» C'est pourquoi je préfère, entre tous, les livres personnels, subjectifs, ceux où l'auteur se raconte.
— Ici je ne partage pas vos préférences, dit Périclès, sauf pour les journaux de voyages où il est d'un bon profit de comparer ce qu'un même pays a pu inspirer successivement aux esprits distingués qui le parcoururent. Parce que là, le voyageur, quel que soit son génie, ne s'impose pas à nous comme homme, il ne fait que nous transmettre, colorée par l'admirable prisme de sa vision et de son intelligence, la beauté immanente des choses et les émois parfois sublimes qu'elles éveillèrent en lui. Certains sites illustres, d'ailleurs, dépassent toute
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personnalité humaine : Jérusalem, la Grèce ont écrasé leurs descripteurs. Chateaubriand déclamant sur le Taygète, Renan sur l'Acropole, d'autres pèlerins célèbres de l'IIellade n'ont fait qu'apporter leur livre comme une pierre de plus aux temples éternels, et le fronton d'Athèna met son ombre sur leurs noms.
» Mais si vous parlez d'ouvrages d'imagination, de romans, je trouve insupportable le livre où l'auteur s'analyse avec complaisance, ne nous entretient que de lui, au milieu des circonstances les plus plates d'une vie.
» Ne jugez-vous pas supérieure l'œuvre où l'écrivain reste partout invisible, comme un Dieu dans sa création, un Verbe qui ne s'incarnerait jamais?
» Car à mon avis, ce que doivent rêver les romanciers, ce que sont arrivés à réaliser les plus grands, c'est de créer; de créer avec les documents épars qui traînent à la portée de tous, des types qui demeurent impérissables parce qu'ils sont la vérité même, éclatante et synthétisée, faite des milliers de petites vérités disséminées dans la vie entre les hommes d'un même caractère...
— De même qu'on obtiendrait, dit Adalbert, la photographie du Périclès véritable en superposant les clichés du père Périclès, de la mère Périclès, des frères et sœurs et cousins de l'agréable Périclès.
^ — Il n'y a pas moyen de discuter sérieusement avec vous, répondit Périclès. Vous admettrez pourtant que quelqu'un comme Balzac qui fut un grand romancier, fut un grand créateur. De véritables vivants naquirent même tout armés de son cerveau, puisqu'une génération entière se modela sur certains de ses héros. Il n'y avait eu avant lui que des essais informes de Rastignacs, il y eut des Rastignacs de chair après celui du livre.
— Vous avez raison, reprit Adalbert, je sais que vous avez toujours raison, je le reconnais, mais que voulez-vous, moi, je suis partial et je vais selon la pente de mon cœur.
» Je me fiche complètement du type de financier admirablement campé, ou de l'àme de la marchande de quafre-saisons scrutée dans tous ses replia par un psychologue incisif, c'est moi-même que je recherche dans les livres, cet
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odieux et sempiternel moi qui est la seule chose au fond qui me passionne; et je ne me retrouve bien que dans quelques-uns de ceux qui ont parlé d'eux-mêmes. *
» De ceux-là les âmes sont peut-être plus hautes que la mienne, mais elles sont cependant ses parentes. Ils se sont plaints comme j'eusse voulu savoir le faire, ils ont aimé avant moi les mêmes choses qui aujourd'hui me torturent, ils se sont tourmentés et ont laissé leur chagrin et leur joie magnifiques si vivants dans de beaux vers et dans de splendides phrases.
» Que d'émotion j'ai eue à lire certains livres, surtout par de belles nuits de solitude et de silence! En quelques lignes, ils me prenaient comme par la main, ils me menaient vers des jardins que je reconnaissais mais qu'il me semblait qu'avant eux je n'avais jamais regardés. J'étais exalté comme un enfant à qui l'on apprendrait à respirer des fleurs. Une exaltation folle, vous entendez, à en crier, à en pleurer, à relire à haute voix des pages entières, à les copier. Que j'ai été loin alors de l'admiration réelle, mais tellement froide que j'ai pour le» livre» que vous préférez.
CONSTANCE DANS LES CIEUX ilîîi
» Je ne tiens pas aux livres qui créent des hommes, je tiens aux livres qui créent des Songes.
» Savoir enchanter, voyez-vous, voilà pour moi la plus belle qualité chez un auteur. Ne pas parler pour dire aux autres quelque chose de précis, mais pour que les autres se disent quelque chose à eux-mêmes, leur indiquer la route qu'on veut, un instant, puis les laisser partir et cheminer dans les allées que continuent de leur tracer leurs rêves.
> Car on n'emprisonne presque rien dans les formules. 11 n'y a de vraiment émouvant que l'inexprimé. Qu'est-ce que le parfum fixé dans un mouchoir auprès de l'immense odeur amoureuse qui va descendre tout à l'heure des acacias à la tombée du jour? Quel littérateur peut prétendre transcrire exactement avec des mots la tendresse immatérielle des regards, quel sculpteur peut mettre la chaleur et le sang rouge des veines dans les formes froides de ses statues? Et les pauvres peintres, avec du blanc et du bleu arrêtent sur leurs toiles gauchement la lune qui glisse dans un infini de bleu sur les blanches plages du ciel, et ils immo-
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bilisent misérablement la mer, éternelle mouvante. Quelle pitié que nos moyens d'expression ! La musique elle-même, qui semble d'essence supérieure, trahit celui qui la compose, et les résonances qu'elle vient produire en nous nous donnent une autre fête que celle qu'il avait voulue
» Ah! ce que nous voudrions, nous — je parle de gens comme moi, pas comme vous, homme équilibré — nous qui ne sommes pas de grands remueurs d'idées, mais qui vivons dans une exaspération continuelle de nos sens, ce que nous voudrions, c'est peut-être un livre où il n'y aurait plus d'action, plus de sujet du tout, plus rien que des phrases, une œuvre qui n'existerait que par son style...
— Il me semble, murmura Périclès, que pour ce soin d'écrire sans aucune idée, il y a les poètes.
— Flaubert avait rêvé une telle œuvre, poursuivit Adalbert sans s'arrêter à cette interruption misérable; il en parle à plusieurs reprises dans sa Correspondance, il s'en est approché par moments dans la Tentation ;
néanmoins il ne l'a pas faite, et il est probablement impossible que personne la fasse jamais.
» Les Symbolistes auxquels vous songez peut-être, et qui ont prétendu éveiller des sensations plutôt qu'offrir des idées, ont commis l'erreur de croire que seule l'obscurité est évocatrice, et que les âmes des lecteurs ont la volonté de se donner quand elles ne font que se laisser prendre. Et ils avaient tellement violenté la syntaxe, décimé la ponctuation, ils avaient ressuscité tant de mots incompréhensibles défunts depuis Ronsard, que les lire était devenu un travail pénible qui excluait toute volupté et n'apportait pas toujours au bout sa récompense.
» Ce que je voudrais au contraire, ce serait une œuvre de clarté, comme une construction aérienne de nuages, faite avec les seuls matériaux de la lumière, et, comme dans les nuages précis à la fois et vagues, chacun y retrouverait la figure différente de son désir.
» Quel palais merveilleux j'imagine! Il faudrait des belles phrases de grand jour, ouvrant leurs baies sur la mer où les pensées s'en vont
au large comme des navires ; il faudrait des phrases d'ascension qui parmi des cris tournoyants d'oiseaux graviraient les escaliers du soleil, et d'autres phrases mystérieuses, voilées de gazes violettes, qui s'enfonceraient dans des couloirs vers les étranges choses de la nuit. Et des phrases mélancoliques, regardant au dedans d'elles-mêmes, pour ceux qui promènent leur cœur résigné dans des allées en arcades autour d'un jardin de cloître, là où une végétation enclose s'étiole à l'abandon, et où un grêle jet d'eau monte et retombe, au milieu des iris qui lui font une couronne de leurs glaives.
» Les splendides clameurs des mots résonneraient dans les phrases, et de voûte en voûte se renverraient leurs assonances.
» Ce serait une musique plus belle que la musique parce que les mots, en dehors de leurs sonorités, ont une vie complexe que n'ont pas les sons. Je ne vous parle pas de l'audition colorée des syllabes, je sais qu'elle existe chez certaines personnes, mais je ne l'ai jamais ressentie. Il y a néanmoins des mots qui sont pétris de lumière et de soleil, il y en a de sensibles et frêles qui sont plaintifs comme des
femmes souffrantes, il y en a qui ont une fraîcheur de fruits.
i Et choisis, aiis côte à côte, ils se renforceraient de leurs alliances, ils choqueraient les aciers hleus des cuirasses en un jaillissement d'étincelles, ou marieraient mollement les nuances germaines de leurs robes.
» Doigts invisibles ou vent dans les harpes, qu'en sait-on? Est-ce une fontaine qui s'égoutte dans la vasque ou votre jeunesse qui pleure en vous, qu'en sait-on? Echarpes de soie gonflées par la brise ou tendues sur des gorges, formes mensongères qui se font et se défont au gré des phrases... Parfums d'encens charriés sur les mots magiques et venant on ne sait d'où, de quelles cassolettes brûlant parmi des trésors d'Asie ? Pétales ou chair, lèvres mêlées au fouillis des roses, bouches retrouvées de femmes qu'on a aimées dans on ne sait quelle existence d'autrefois... Chemins de mousse vers l'enchantement, sous la futaie traversée des longue ; flèches d'or du jour, chuchotements innombrables dans les feuillages, doux yeux à qui l'on
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pense qui sourient dans tous les coins du ciel clair entre les branches.
« Toute la langueur, tout le miracle, tout l'incertain des songes...
— Vous déraisonnez à ravir, conclut Périclès.
Au soleil déclinant, les grandes ombres des arbres gagnaient rapidement et se rejoignaient sur les pelouses. La partie de golf allait finir : les dames n'étaient plus que de petites poupées dans le lointain; parfois un éclat de voix traversait l'étendue.
Adalbert laissa Périclès partir pour rejoindre Lolita et se dirigea vers la pièce d'eau où l'oncle Thierry, en panama, jaquette noire et pantalon blanc, campait toujours sa figure héroïque.
Tantôt debout, tantôt assis sur un pliant, l'oncle Thierry péchait avec persévérance. Il lançait sa ligne très loin et ramenait souvent un poisson, mais qui n'était pas bien gros. Près de lui, dans un seau de fer blanc, les petites carpes et les gardons péchés faisaient une masse poisseuse assez vilaine. Les derniers pris avaient
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encore des soubresauts où s'exhalait leur froide vie.
Adalbert s'étendit sur le gazon et se mit à mâcher des brins d'herbe en ne pensant absolument à rien.
— Je regardais aujourd'hui à déjeuner cette petite Nieves, dit le vieil oncle; j'ai été frappé de sa ressemblance avec sa mère. C'est là une chose qui me surpasse toujours, car si je comprends à la rigueur qu'un enfant puisse ressembler à son père, je trouve incompréhensible une ressemblance quelconque avec la mère.
li y eut quelques instants de silence.
— Mon oncle, répondit Adalbert, voilà qui demande un complément d'explications. Vous allez à lencontre des idées généralement reçues. Si la ressemblance avec le père est une joie rassurante pour les familles, celle avec la mère me paraît toute naturelle et logique.
— 11 n'y a qu'un germe, reprit M. de Semblançay, et qui vient du père.
— C'est possible, mais vous admettrez tout de même qu'il y a collaboration des parents.
— li y a collaboration en ce que la mère nourrit le germe, comme il y a collaboration
de la terre avec la semence qu'on y introduit. Or, si tu plantes un haricot dans un pot à Heurs, il pousse un haricot et non un pot à Heurs.
) Cet argument était sans réplique. L'excellent vieillard avait ainsi depuis soixante-dix ans de l'imprévu dans la conversation et voyait sous un angle très spécial les choses ordinaires de la vie.
Son neveu ne s'en laissait plus étonner.
— Oncle Thierry, dit Adalbert, vous qui savez tout, dites-moi pourquoi les femmes qu'on aime sont si décevantes, pourquoi elles changent d'avis d'une heure à l'autre.
Le petit flotteur rouge de la ligne faisait des appels réitérés. L'oncle ferra magistralement un poisson long de huit à dix centimètres et répondit en ces termes :
— Je vois ce que c'est. Tu es encore un de ces jeunes psychologues qui prétendent s'expliquer les femmes.
» Tu rencontres le matin celle à qui tu fais ta cour : elle est souriante, elle te promet de venir faire ton bonheur dans l'après-midi. Et tu l'attends : elle est en retard, elle n'arrive pas.
Alors ion esprit travaille. Que lui est-il advenu ? A-t-elle été victime d'un accident de voiture? L'angoisse s'empare de toi. Un mari ou un amant jaloux l'aurait-il surprise en route vers ta demeure et serait-elle en proie à ce brutal? Tu crispes les poings. Aurait-elle un nouvel amour en tête, se prodiguerait-elle aux caresses d'un autre? Enfer et damnation ! Tu te ronges les mêmes poings. Elle arrive enfin tranquille une heure et demie après l'heure annoncée; elle est distraite, maussade; sans que tu lui aies rien dit, elle te malmène et s'en va. Alors tu te jettes sur un fauteuil et tu t'écries : « Que s'est-il passé? que s'est-il donc passé depuis ",e matin? »
» Mais justement, pauvre nigaud, il ne s'esï rien passé du tout. Elle est simplement une femme comme les autres. f
» Pas trop d'intelligence avec ta bonne amie, c'est ce qui crée souvent les malentendus. De la patience, ^t un vocabulaire restreint. Il n'y a qu'une phrase que les femmes goûtent vraiment et dont elles ne se fatiguent jamais, c'est: c Je vous aime. » Il vaut mieux ne pas varier, et leur répéter inlassablement : t Je vous
aime », comme un marteau qui taperait indéfiniment sur un clou.
» Pas trop d'intelligence ; de la patience, et parfois de l'énergie. La femme est un trésor plus ou moins mal gardé : ce sont les violents qui le ravissent.
» Maintenant, je vais rentrer, car il commence à faire humide; voilà le soleil qui se couche.
Surgamus : solet esse gravis cantanlibus umbra*.
» L'ombre du soir est funeste à ceux qui chantent... qui chantent leur chant du cygne », ajouta-t-il sans mélancolie.
L'aimable vieux latiniste partit pour le château. Adalbert resta seul à se promener dans le parc presque jusqu'au moment du dîner. C'était l'heure où avec le jour toute haine, toute colère s'abolit. 11 se jouait dans le ciel des choses de lumière admirables et compliquées, plus belles que n'importe quelle féerie. En dessous, tout l'étang était fardé de reflets, et des vapeurs blanchâtres s'enroulaient et se dépliaient au ras de l'eau comme des fumées d'en-