‹ Constance dans les cieuxChapitre 8 sur 12 · SAINT JEAN, VI · texte numérisé non relu

SAINT JEAN, VI

Le 28 mai, à cinq heures du soir, le promeneur parisien qae le beau temps et le hasard de sa flânerie auraient conduit dans la paisible rue Jules Durand, en plein milieu de l'aristocratique quartier de la Plaine Monceau, aurait pu voir une automobile de louage fermée s'arrêter mystérieusement au coin de cette rue et de la rue du Général-Hervé. A ce moment de la journée, ces voies sont peu fréquentées et, a partir du numéro ÎO delà rue Jules-Durand, un unir d'assez sinistre apparence qui serf de clôture ;'i qn immense jardin, s'étend sur une grande longueur et fait l'angle des deux rues. La voiture stationna le long du trottoir de droite, et personne n'en descendit. Si notre promeneur, cédant à un instinct bien naturel de curiosité,

s'en élait approché, il eût pu lire sur la lanterne le numéro 662 G-7, et apercevoir dans l'intérieur un homme qui, abrité derrière un journal, semblait surveiller les environs...

La mode actuelle ne permet pas aux amants de se dissimuler dans des manteaux couleur de muraille, et le journal le Figaro était devenu un accessoire indispensable aux promenades de Constance et d'Adalbert depuis que les jours en allongeant les privaient de l'anonymat de la nuit.

Adalbert commençait par le lire méthodiquement en attendant la jeune femme, et quand elle était très en retard, il poussait rageusement jusqu'aux Petites Annonces et à la signature du gérant. Puis on étalait le Figaro par terre dans le fond de la voiture, et Constance s'asseyait dessus pour la traversée des quartiers élégants, à moins qu'elle ne restât à sa place et ne le gardât, toutes ailes déployées, devant son visage. r'-

Les rendez-vous étaient à peu près toujours au même endroit, faute d'esprit inventif, et très fréquents, deux ou trois par semaine. Constance y arrivait à pied par une rue ou l'antre.

Adalbert, à force d'habitude, prétendait reconnaître son pas entre tons les pas. Plusieurs fois il se dit : « C'est elle », et vit passer ensuite une grosse dame blonde, une bonne, ou môme un jeune homme, car rien n'est infaillible, même pas la voix du cœur; mais enfin, généralement il ne se trompait pas.

Il ouvrait la portière et Constance s'engoufait précipitamment dans le fiacre, quand son hapeau lui permettait des mouvements rapides. Lorsqu'elle venait d'une visite, d'un bridge ou d'un essayage, elle arrivait pareille à toutes les femmes élégantes, c'est-à-dire empanachée et déguisée comme un singe pour orgue de Barbarie, mais si elle avait eu le temps de passer chez elle, elle était simplement mise parce qu'elle aimait naturellement la simplicité.

Ce 28 mai, Constance n'était pas en singe, elle avait un petit tailleur de toile blanche, une chemisette sans col, une ombrelle, des souliers et un chapeau violets. Et on roulait vers BagataU* où, par hasard, il n'y avait pas une exposition rétrospective de croûtes.

11 faisait une chaleur écrasante dans cette boite fermée de la voiture. Embusquée derrière son journal, Constance paraissait plus folle que jamais.

Avenue du Bois, elle dit :

— Embrassez-moi mon âme.

L'âme de Constance, depuis que sa nourrice en avait jadis décidé ainsi, était située au-dessus de la poitrine, dans le petit creux en bas du cou. C'est d'ailleurs par des blessures faites à cet endroit-là que chez la plupart des héros de Y Enéide, les âmes irritées s'enfuient vers les ombres.

Mais raine de Constance n'était pas irritée, elle était rieuse et voluptueuse de se sentir caressée à travers le voile tendre de la chair.

— Il me semble, ajouta-t-elle, que cela se voit quand nui bouche a été trop embrassée, qu'elle reste rouge et gonflée ; cela m'intimide el j'ai envie de garder toute la soirée mon mouchoir contre mes lèvres.

Constance dit encore :

— Est-ce que vous croyez qu'on sait que nous sommes * collés? »

Dans le cas présent, l'expression était pour

le moins exagérée, mais elle riait et parlait à l'étourdie et même les mots affreux devenaient gentils, dits par elle.

Il y avait peu de monde à Bagatelle. Le temps tournait à l'orage bien que le ciel fût d'un bleu immuable, et la touffeur était extrême. Adalbert et son amie dédaignèrent les maisons et s'engagèrent dans un chemin à l'ombre. Enveloppée de l'ombre verte, Constance languide marchait toute claire dans sa robe d'été, sa figure avait la teinte plus pâle que la chaleur donne aux brunes, et dans les endroits découverts de la route, son ombrelle, violentée par le soleil, devenait transparente comme une immense fleur mauve.

Les fleurs, elles étaient partont, brandies en thyrses aux branches des marronniers, pendantes aux branches des cytises en pluie d'or, en grappes blanches aux acacias ; les bosquets des sureaux étaient pleins de leurs fleurs plates grêlées, pareilles à des pommes d'arrosoir, et en bordure des massifs, les rhododendrons finissants achevaient de s'épanouir parmi la jonchée de leurs pétales,

Et là-bas, au pied de la colline, la grande roseraie, tout au long de ses allées droites, pâmait ses mille roses dans l'air chaud qui tremblait.

Une jeunesse éclatante habillait la terre.

Adalbert pensait : « L'éblouissante clarté, les arbres en fleurs, encore un printemps ! Estce une volupté, ou bien une torture, toutes les années plus cruelle, que la vue du printemps? Quel châtiment inventé par quel Dieu, de rajeunir éternellement autour de nous les choses, autour de nous qui ne rajeunissons pas!

Il ajouta tout haut :

— Comme la terre se précipite vers l'été, et si vite les saisons tournent et tournent. Ne vous sentez-vous pas prise dans cette ronde de vertige? Où allons-nous?

— Oui, dit Constance, je suis si souvent désolée d'être grande. Je voudrais pouvoir aujourd'hui me rouler dans l'herbe comme autrefois ; je voudrais être dans mon passé. J'ai envie de m'étendre sur le gazon coupé qui sent bon le foin, de manger des petites feuilles, de tremper mes mains dans des sources dont l'eau file comme une soie glissante entre chaque doigt.

Auprès d'eux, sur les pelousest des appareils d'arrosage fusaient en poussière d'eau et donnaient une illusion de fraîcheur.

Constance voulut s'y mouiller les mains; elle avança bravement et réussit à faire éclabousser toute sa robe.

Il fallait réparer la catastrophe. Adalbert sortit son mouchoir et épongea les minuscules gouttes répandues partout; puis elle ordonna qu'il le trempât dans le jet d'eau et le lui passât sur la figure, parce qu'elle avait trop chaud. Elle offrit au mouchoir humide ses joues sans maquillage; elle fermait les j comme un enfant qu'on débarbouille.

— Mon Dieu! que vous êtes jeune! dit-il avec envie.

Le miracle de Sainte Véronique ne se renouvela pas, et le mouchoir ne conserva sur sa batiste aucune effigie du visage lisse de Constance. Et pourtant Adalbert, éperdu de tendresse, était sur le point de mettre un genou en terre et de baiser les mains de son amie. '

Malheureusement il n'avait pas le costume nécessaire au berger qui se prosterne devant une mortelle ou déesse dans quelque jardin de

la Fable. Le chapeau haut de forme sur la têts n'autorisait nulle posture suppliante, et posé dans l'herbe il aurait eu l'air grotesque d'un pot -à fleurs attendant un petit palmier.

Le sentiment du ridicule est un frein qui paralyse les plus beaux élans. Tout génie l'ignore ou doit s'en affranchir, car il ne peut rien y avoir de véritablement grand qui soit arrêté par des considérations aussi mesquines. Il n'y a pas de grand savant qui se préoccupe de son vêtement ou de la conduite de sa femme, il n'y a pas de grand poète qui possède le sens critique, ni de grand amoureux parmi ceux qui conservent la notion des contingences, ni de grand imbécile sans un mépris complet de l'opinion. Mais M. de Scoury ne serait jamais qu'un homme médiocre.

Ils s'étaient assis à l'entrée du bois, sur un banc abrité par un bosquet. Il semblait qu'il n'y eût plus de promeneurs ; devant eux se déroulait seulement la plaine tranquille des roses inondée de clarté, et dans les arbres tout près, les oiseaux rassurés chantaient sous les feuillages. Constance avait volé une fleur à un rosier grimpant, la tenait appuyée contre sa

joue. Des taches dorées de soleil, un peu remuées par les branches, bougeaient tour à tour sur son chapeau violet ou sur sa robe.

11 y avait quelque chose d'indéfinissable et de mélodieux dans l'heure.

Adalbert parla de son amour, ce qui était un beau sujet.

La présence de Constance dans un parc ne lui suffisait plus. 11 avait l'idée fixe que la jeune femme vînt chez lui, et il la suppliait ardemment.

— Ne sommes-nous pas bien ici? murmurait Constance.

f — Je vous désire autrement. Je veux vous tenir dans la fraîcheur close de ma chambre, à l'abri des surprises, je veux sentir sur mes mains le poids de votre tête et la caresse de vos cheveux défaits, je veux que votre bouche là-bas s'entr'ouvre comme une fleur d'ombre sur laquelle j'oublierai toutes ces roses du soleil.

— Je n'ai pas envie d'oublier les roses du soleil; ne sommes-nous pas bien ainsi? répétait Constance. C'est si bon que vous m'aimiez

aujourd'hui. Quelle douceur nous entoure! Votre amour auquel je m'accoutume met en mon âme une joie qui l'éblouit, et votre désir est pour vous-même comme une parure perpétuelle répandue sur les choses. Pourquoi voulez-vous tuer votre désir ?

— Une trop longue existence est néfaste aux désirs. Les désirs ne se nourrissent pas indéfiniment d'eux-mêmes, ils n'aspirent qu'à mourir, mais pour donner la vie, car de leur mort naissent d'autres désirs plus violents et plus beaux. Et ainsi me mènerez-vous sur une route merveilleuse où, à chaque relai, nous détellerons nos désirs fourbus pour atteler les nouveaux désirs qui feront joyeusement sonner les grelots de leurs colliers...

— Et après ? dit Constance.

— Et après? Vous dites : et après? comme une petite fille qui ne se rassasie par des histoires. Et après, dans si longtemps, que sais-je? Occupons-nous du présent.

— Et après, il y aura un dernier relai où nous ne trouverons plus de désirs. Et alors nous nous en irons à pied chacun de notre côté. Je ne veux pas.

— Vous êtes folle.

— Vous êtes fou.

— Au fond, n'est-ce pas quand nous sommes fous que nous trouvons vraiment notre raison d'être? Mais ma folie confiante vaut mieux que la vôtre, Constance. Ah! pourquoi vous défendre? venez. Quelle force s:crète est donc dans votre vie, qui vous entrave?

— Aucune force ; mais si je viens chez vous, je vous ferai encore de la peine.

— Qu'importe. J'ai peur de tout le mal que vous pouvez me faire, et pourtant je ne céderais pas ma seule inquiétude contre toutes les joies qui ne seraient pas vous.

— Mon ami, votre amour m'est doux, dit Constance touchée. Moi aussi, je tiens à vous et quoi qu'il arrive, je voudrais vous garder à moi.

Elle avait ses paupières baissées sur ses tendres yeux sombres, et d'être émue, sa voix changeait : comme soudain sa voix changeait, devenait plus grave, se nuançait, ainsi que sur la gorge des pigeons qui tournent la tête, se jouent et chatoient des verts et des mauves dans la lumière!

Adalbert alorait cette y<>ix trouble et singulière de certains moments, qui ne dépendait plus d'aucune volonté et qu'il n'avait jamais entendue chez personne, une voix mystérieuse qui n'était plus celle de Constance, mais qui semblait gouvernée par des songes et voguer ainsi vers lui sur des eaux changeantes depuis un pays inconnu.

— Venez, dit-il en la prenant par la main.

Ils remontèrent en voiture. Ils ne parlaient plus, ils regardaient chacun par une portière. M. de Scoury était triomphant, et inquiet à la fois de cet avenir si proche : il regardait par sa portière et ne voyait plus rien du monde qua son angoisse heureuse...

La fraîcheur du rez-de-chaussée les accueillit dès l'entrée. Le vieux caniche noir qui gardait l'appartement vint flairer Constance et fit à son bon maître une fête aussi gaie que le lui permettaient ses reins un peu ankylosés.

— Mon chien vieillit, dit M. de Scoury assez gêné, ne sachant trop de quoi parler pour commencer.

La jeune femme enleva sa jaquette et son chapeau et s'assit dans un grand fauteuil de cuir. Adalbert s'assit sur le bras du fauteuil et, penché au-dessus d'elle, se mit à l'embrasser.

Constance se laissait faire, mais une fois de plus elle était comme absente, son âme était restée avec toute sa gaieté et sa tendresse dans le jardin des roses.

Il la tint ainsi longuement. Il voyait de tout près sa figure renversée, baignée sur un côté par la clarté de la fenêtre : elle avait les yeux fermés, une barre obstinée au front ; elle semblait s'appliquer à embrasser. Il sentait contre ses lèvres les lèvres chaudes de Constance, et pourtant il sentait aussi qu'elle donnait sa bouche comme une chose étrangère.

La situation menaçait de s'éterniser. Adalbert se souvint des paroles de son oncle Thierry : < La femme est un trésor, ce sont les violents qui le ravissent. »

j II osa un mouvement brusque. Constance ouvrit les yeux et se débattit en criant : « Lais-

sez-moi ! » Il s'elïorça un instant de la maintenir, puis, découragé, la lâcha :

— J'aurais besoin de prendre des leçons avec le charmeur d'oiseaux des Tuileries, dit-il exaspéré, vous êtes difficile à apprivoiser.

Elle s'était échappée et, toute dépeignée, courut à la fenêtre. Elle appuya au carreau son front brûlant. L'orage qui menaçait avait monté dans le ciel, le temps était tout noir, les premières gouttes espacées tombaient.

— Ne restez pas à la fenêtre, dit Adalbert avec humeur, quelqu'un peut passer et vous voir.

- Je m'en fiche, ré*pondit-elle ; je me liche de tout, mais ce que vous voulez, je ne le veux pas, jamais, jamais!

— Alors, f... le camp! »

Constance, sans dire un mot, revint devant la glace ; elle se recoiffa lentement, minutieusement, remit son chapeau et sa jaquette.

Maintenant la pluie ruisselait en cataractes.

— Vous ne pouvez partir à pied par un temps pareil, dit M. de Scoury très froid et digne, mais pâle de rage. Je vais téléphoner au

concierge qu'il aille vous chercher une voiture.

Elle attendit debout, immobile. La colère d'Adalbert tomba brusquement et fit place à une crainte effroyable. Il se dit : « Elle va partir. Si je la laisse partir, je ne la reverrai plus. Il faut que je la rattrape, il faut que je trouve quelque chose. Quand la sonnerie du téléphone va annoncer que la voiture est arrivée, il sera trop tard. Il faut que je trouve quelque chose, tout de suite, en une minute. » Il restait là inerte, avec un abîme, le néant devant sa pensée, incapable d'une idée.

Le balancier de la pendule sectionnait régulièrement le temps. Il se souvint d'avoir entendu presque dans les mêmes conditions la pendule chez Constance, la première fois qu'il l'avait embrassée ; il revoyait la scène, mais de loin elle lui paraissait si puérile, si douce même au souvenir. Alors, c'était le début, il y avait encore l'espoir, tandis qu'à présent...

^Et il ne trouvait toujours rien. Les secondes ha tt aient comme des choses terribles, meurtrières.

Par la fenêtre on vit l'automobile s'arrêter, le concierge descendre du siège, revenir vers la maison avec son parapluie ouvert. La pluie faisait rage.

Et aussitôt, la sonnerie retentit.

Constance s'avança vers la porte. Adalbert se mit en travers, les bras en croix, et dit :

— Vous ne partirez pas !

Constance ne répondit rien. Elle le regardait fièrement en face, ses beaux yeux obscurcis des nuances de la haine.

Il voyait ainsi dressée comme une ennemie celle qu'il aimait par-dessus toutes choses ; il aurait pu la toucher en allongeant le bras, et elle était plus perdue qu'une morte vers laquelle on tend les mains dans un rêve. Quelle abominable souffrance !

Sa voix s'étrangla :

— Mon amour, je vous en supplie, restez, ne partez pas tout de suite.

Elle ne répondit pas.

— Mais vous voyez bien que j'ai de la peine, que je ne sais plus ce que je fais. Répondez.

— Je m'en irai, dit Constance, et ne reviendrai plus.

VM CONSTANCE dans les C1ÈUX

— Pourquoi? mais pourquoi?

-— Parce que vous ne me plaisez pas.

Une parole aussi dure que celle-là tombe pesante et nette comme un caillou dans l'eau et trace jusqu'au plus profond de l'âme son chemin de douleur. Et après, il ne peut plus y avoir que du silence.

Adalbert s'effaça dans la porte et laissa Constance partir.

11 l'injuria partie : il tourna à grands pas dans son appartement comme un fauve, il sortit de la poche de son gilet un médaillon qu'elle lui avait donné et le précipita parterre de toutes ses forces contre le marbre de la cheminée.

Le médaillon se brisa en mille pièces, la petite photographie ronde de Constance roula jusqu'à ses pieds.

Cela n'était pas durable. Il n'avait blessé que lui-même en voulant anéantir le portrait de Constance. Il ramassa pieusement la photographie meurtrie et la remit sur son cœur. Et il s'effondra dans le fauteuil où tout à l'heure elle «était assise.

Au dehors, on entendait l'eau torrentielle qui s'écrasait sur le rebord de la fenêtre. La belle après-midi énamourée des roses avait sombré dans une affreuse détresse.

Le chien qui depuis le commencement de la scène s'était caché sous un canapé, arriva en rampant, humble témoin de la pire défaite.

Il y avait quelques instants à peine, elle était la; au dossier du fauteuil, la place où elle avait appuyé sa tète demeurait encore presque tiède. Sur le tapis, une épingle à cheveux était tombée...

Et tout cela était loin, loin, comme un passé de cent ans.

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